Ces mensonges qui nous lient

Policiers et thrillers
Par Sylvaine Micheaux

Jack a 9 ans quand son père disparait de sa vie : Michael a en effet tué plusieurs hommes et a monnayé son immunité et son entrée dans le programme de protection des témoins en dénonçant son patron mafieux.

De nos jours, Jack est devenu un écrivain à peu de succès et qui tire le diable par la queue. Mais, grande chance, il est contacté par Gwen, une des responsables du programme de protection des témoins. Elle lui propose, moyennant finances, d’inventer des CV pour les futurs bénéficiaires de la protection qui vont devoir changer d’identité et s’inventer un nouveau passé. Peut-être un moyen pour Jack, aidé de sa petite amie journaliste, de retrouver ce père tant aimé et qu’il n’a pas revu ?

Un roman policier efficace, qui nous plonge dans un monde plutôt inconnu, celui de la protection de ces  témoins qui ont tout quitté pour se fondre dans l’anonymat.

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Linwood Barclay
Ces mensonges qui nous lient
Belfond Noir
2025

Vers un nouveau genre littéraire ?

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Littérature française
Par François Lechat

Assiste-t-on à la naissance d’un nouveau genre littéraire ? Ou, plus modestement, d’un nouveau type de romans, qu’on pourrait appeler la littérature féministe masculine ? On peut le penser à la lecture de deux titres récents qui présentent d’étranges points communs.

Dans les deux cas, l’auteur est un homme pratiquant un métier au contact de la réalité : policier pour l’un, journaliste pour l’autre. Dans les deux cas, le personnage principal du roman occupe une position sociale enviable, porteuse d’un certain pouvoir : directeur de la police des polices pour l’un, professeur d’université pour l’autre. Dans les deux cas, ce contre-héros est marié, apparemment heureux, et a des enfants avec son épouse légitime : il incarne, non seulement la masculinité toxique, mais l’ordre social en général — dont il s’agit de montrer la face cachée. Dans les deux cas, ce personnage a une vie extra-conjugale, secrète et hautement délétère, génératrice d’une forme d’emprise. Dans les deux cas, les épouses trompées et les femmes de l’ombre devront parcourir un chemin difficile pour sortir de leur condition de victime. Dans les deux cas, un couple lesbien est mis en scène, comme s’il fallait suggérer que c’est là une manière sûre de se soustraire à la domination masculine. Dans les deux cas, une femme forte, juge d’instruction ou psychologue près des tribunaux, œuvre à la manifestation de la vérité. Dans les deux cas enfin, le coup de théâtre final se devine plus ou moins nettement en cours de route, comme l’accomplissement nécessaire d’un chemin d’émancipation féminine.

Ces deux romans ne sont pas pour autant des livres à thèse, lourdement démonstratifs : ils offrent une véritable intrigue et des personnages crédibles. Comme un papillon, qui est plus dense et court qu’On ne sait rien de toi, s’achève même sur le mode du thriller. Mais de part et d’autre, le cœur du propos est bien la prise de conscience, non pas des hommes, indécrottables, mais des femmes, qui devront en payer le prix.

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Fabrice Tassel
On ne sait rien de toi

La Manufacture de livres
2025

Christophe Molmy
Comme un papillon

La Martinière
2025

Lune froide sur Babylon

Littérature américaine
Par François Lechat

Il y a deux dimensions dans les romans de Michael McDowell publiés par Monsieur Toussaint Louverture. D’une part, une dimension réaliste, presque matérialiste, avec des rapports de force, des conflits familiaux, de l’âpreté au gain, des conditions de vie difficiles. D’autre part, une dimension fantastique, avec des métamorphoses, des dons improbables, des fantômes, des êtres à mi-chemin de l’humanité et de l’animalité.

La saga Blackwater, le chef-d’œuvre de l’auteur, mêle les deux dimensions de manière particulièrement habile. Les Aiguilles d’or, elles, relevaient de la veine réaliste, tandis que Katie, plaisant mais moins réussi, lorgnait franchement vers le fantastique. Lune froide sur Babylon joue à nouveau sur les deux registres, mais paraît faible en comparaison des premiers titres cités. La part réaliste de l’intrigue, entre pulsions sexuelles et intérêts financiers, est solide mais sans réelle surprise, tandis que la dimension fantastique, très bien mise en scène, devient un peu répétitive à la longue. J’ignore ce qui a guidé l’éditeur dans la programmation de sa « Bibliothèque Michael McDowell », mais après un double début en fanfare (Blackwater et Les Aiguilles d’or, en 2022 et 2023), la qualité des titres s’amenuise. Il reste qu’on lit Lune froide à Babylon avec plaisir grâce au style direct et concis de l’auteur, et que la couverture du volume est toujours une réussite chez Monsieur Toussaint Louverture.

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Michael McDowell
Lune froide sur Babylon

Éditions Monsieur Toussaint Louverture
2024

Permission

Littérature américaine
Par François Lechat

Il me semble qu’il y a un malentendu à propos de ce roman. La critique, très favorable, en retient volontiers le traitement de l’intimité, de la sexualité, des rituels propres à l’univers du sado-masochisme. Et de fait l’héroïne, jeune actrice qui cherche à percer à Los Angeles, est en proie au désir masculin et va être initiée aux pratiques de domination et de masochisme au détour d’une aventure amoureuse. Mais tout cela reste en fait très sage, essentiellement cérébral, et le livre est surtout de type psychologique. Avec une place aussi importante faite aux parents (un père disparu, une mère assez dysfonctionnelle) qu’à la vie intime, et ces notations subtiles mais un peu mystérieuses qui sont fréquentes dans les romans américains d’un certain niveau. Le plus intéressant, ici, est la démystification du sado-masochisme, qui apparaît comme un rituel très codifié, sans risque ni excès, demandé par des hommes doux et sensibles qui ont paradoxalement besoin d’obéir à une dominatrice pour se sentir aimés, désirés, considérés. Le roman aurait été plus fort, à mon avis, s’il s’était rapidement et résolument centré sur ce thème, au lieu d’en brasser d’autres qui sont plus convenus. Et s’il était doté d’un peu de suspense, de rebondissements, plutôt que de cultiver un style introspectif. Il est quand même très exagéré d’écrire, comme le fait l’éditeur, que « dans un Los Angeles de sexe et de pouvoir dont le décor s’effrite, Saskia Vogel nous emporte au plus profond des intimités émotionnelles et met son écriture […] au service d’une exploration inédite de désirs extrêmes ». Il reste, comme je l’ai dit, la découverte d’un univers rarement traité dans la littérature de qualité depuis la fameuse Vénus à la fourrure de Sacher-Masoch.

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Saskia Vogel
Permission

Traduction : Valérie Le Plouhinec
Éditions de La croisée
2025

L’Âge de détruire

Littérature française
Par Jacques Dupont

La relation d’une mère et sa fille, en deux tableaux.

Tableau de l’âge un : La mère est angoissée et violente. Sa fille l’a vue se rouler par terre en rue, s’évanouir « pour qu’on lui vienne en aide, chercher des mains qui la soutiennent, courir après une sensation de solidité ». Elle cherche un appui auprès de sa fille, la rejoint dans son lit…

Tableau de l’âge deux : C’est l’heure des critiques acides. La mère reproche à la fille de tout rendre compliqué, d’être ingrate, de ne pas croquer la vie à pleines dents. Elle porte aux doigts trois bagues dont elle a hérité de sa propre mère. La grand-mère giflait la mère, la mère a giflé sa fille. Les pierres incrustées dans les bagues ont lacéré leur visage. La mère cède ses bagues à sa fille…

Une scène inattendue, violente, effarante, clôt le récit, où rien ne se transmet sinon violence, angoisse et destruction… sans autre forme de réflexion.

Le livre est écrit avec soin, l’histoire est bien menée et cohérente, même si je trouve le récit peu incarné. Mais pourquoi un roman aussi sordide ? Que veut montrer Pauline Peyrade ?

À lire si vous aimez le noir sans issue.

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Pauline Peyrade
L’Âge de détruire

Editions de Minuit
2023

Existe en poche

La Gloire de Notre-Dame

Essais, Histoire
Par François Lechat

Vu son ampleur (plus de 400 pages, avec les illustrations, les notes et l’index des noms propres), ce livre a certainement été entamé avant l’incendie qui a ravagé la cathédrale de Notre-Dame de Paris le 15 avril 2019. On imagine donc l’émotion de l’autrice devant ce qu’elle appelle cet « événement monstre », qu’elle évoque de manière à la fois sensible, savante et discrètement ironique dans sa préface – car l’entreprise de reconstruction a donné lieu à une de ces comédies humaines dont les élites françaises ont le secret.

« La Gloire de Notre-Dame » est à la fois le titre de l’ouvrage et celui de sa première partie, qui restitue la place de la cathédrale dans l’évolution de l’architecture, dans la vie religieuse française et dans la culture littéraire et picturale. On y suit les avatars d’un lieu tantôt central tantôt en crise, qui a été objet de soins, de convoitise et de jalousie tout au long des siècles.

La deuxième partie du livre, la plus passionnante à mes yeux (mais c’est affaire de perspective), inscrit l’histoire de Notre-Dame dans les tensions entre « Le Pouvoir et le Sacré », entre l’affirmation de l’autorité royale ou républicaine et l’ambition dominatrice de l’Eglise. C’est l’occasion de revisiter l’histoire de la laïcité française du Moyen Age à nos jours et de découvrir l’extraordinaire ambiguïté de ces relations entre pouvoir profane et pouvoir religieux, chacun d’entre eux étant loin d’être monolithique.

La troisième partie enfin, la plus vivante et la plus surprenante, est consacrée à « Viollet-le-Duc le mal-aimé ». On y découvre dans sa complexité ce personnage méconnu d’architecte restaurateur, au caractère bien trempé mais maladroit, et dont la carrière fut tout sauf un long fleuve tranquille. Ici encore, c’est un certain fonctionnement des élites culturelles qui transparaît sous une mine d’informations.

Vous l’aurez compris, ce livre est incontournable si vous vous intéressez à Notre-Dame, ou aux relations entre pouvoir profane et pouvoir religieux en France. Mais il se mérite : écrit dans une langue dense et impeccable, il demande un effort de lecture et s’adresse à un public qui connaît une partie au moins du vocabulaire architectural et religieux inhérent à un tel sujet. Ce qui ne doit pas empêcher d’apprécier des détails, comme le fait que la flèche qui s’est effondrée en 2019 pesait à elle seule 750 tonnes…

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Maryvonne de Saint Pulgent
La Gloire de Notre-Dame

Éditions Gallimard
2023

Un jour d’avril

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Littérature étrangère (USA)
Par Marie-Hélène Moreau

Contrairement à ce que pourrait laisser entendre son titre, le roman de Michael Cunningham nous embarque en fait pour trois jours d’avril espacés chacun d’une année. Sur cette période, l’auteur suit le quotidien des membres d’une famille et nous décrit leur évolution au fil de ces trois années marquées en leur milieu par la période du covid.

Dan et Isabel vivent à Brooklyn avec leurs deux enfants. Dan tente de renouer avec un début de carrière avortée dans le rock tandis qu’Isabel rêve d’aller vivre à la campagne et s’interroge sur son mariage. Leur fils Nathan, pré-ado, expérimente un début d’indépendance et donc de rébellion, tandis que Violet, la petite dernière, rêve en robe de princesse. Vit sous le même toit Robbie, le frère d’Isabel, devenu prof plus par opposition à son père que par passion, et qui sort d’une nouvelle déception amoureuse. Gravite autour de ce noyau le frère de Dan, Garth, qui tente, mais sans grand succès, de garder le lien avec la femme avec qui il a conçu un enfant.

Rêves avortés, difficultés de la vie à deux, tentatives de prendre un nouveau départ, Un jour d’avril est une chronique douce-amère d’une vie ordinaire dont chacun à sa manière cherche à se sortir, Robbie allant même jusqu’à se créer un double fictif sur Instagram. L’originalité ici tient à cet espace-temps découpé en trois parties distinctes, une matinée d’avril 2019, un après-midi d’avril 2020 en plein confinement et une soirée d’avril 2021. Les personnages vieillissent, grandissent, se posent encore et encore les mêmes questions sans réellement parvenir à trouver des réponses.

Si le propos est intéressant et assurément subtil – qui, après tout, ne s’est pas un jour posé ce genre de questions ? -, il ne parvient pas totalement à passer l’écueil de l’ennui de lecture. Un style parfois trop ampoulé ajoute peut-être à cette impression. Il s’en dégage néanmoins un charme certain.

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Michael Cunningham
Un jour d’avril

Traduction : David Fauquemberg
Édition du Seuil
2024

De Michael Cunningham également, De chair et de sang, par François Lechat.

L’heure des prédateurs

Essais, Histoire
Par Catherine Chahnazarian

L’étrange inquiétude dans laquelle nous plonge la situation internationale, cette société relativement ordonnée que nous semblons en train de quitter, le monde nouveau que la tech nous fabrique… Nos angoisses, plus ou moins confuses, sont-elles fondées ? On retrouve toute l’intelligence de Da Empoli dans l’interprétation des signes, dans le décryptage des événements, dans l’analyse des sorties de route anecdotiques ou définitives. Avec lui, on ne peut plus dire qu’on ne comprend pas ce qui se passe. Depuis les coulisses de la politique internationale, il nous explique le modèle d’homme politique auquel Trump, entre autres, appartient ; le modèle d’homme de pouvoir auquel Musk, entre autres, appartient ; le modèle d’homme qu’ils nous façonnent, que nous sommes en train de devenir.

À lire. Parce que c’est très clair et très intéressant, et que ça donne des clés. Mais ce n’est pas très amusant. D’autant qu’une fois que les phénomènes ont été expliqués, que le système a été décrit, que faire ? Nous qui croyions qu’il existait des Justes, que les bons gagnaient à la fin, que les vérités ne pouvaient être niées, que les Lumières finiraient toujours par éclairer les chemins, pouvons-nous, devons-nous renoncer à le vouloir ? Comment résister ? Est-il déjà trop tard ? Sommes-nous capables d’infléchir un courant historique aussi fort ? Certains diront que les générations à venir s’adapteront — à l’affaiblissement des règles, aux guerres absurdes et impitoyables, au renforcement de l’IA et au ramollissement des cerveaux… Peut-être. Mais s’adapter à ça ?!

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Giuliano da Empoli
L’heure des prédateurs

Éditions Gallimard
2025

Les éclats

Littérature étrangère (USA)
Par François Lechat

Dans American Psycho, Bret Easton Ellis mettait en scène un psychopathe qui virait au tueur en série ultra-sadique alors qu’il avait tout pour lui, jeunesse, argent et beauté. De manière surprenante, l’auteur expliquait à l’époque que ce livre parlait de lui, ce qui a ajouté au scandale qu’il avait provoqué.

Avec Les éclats, Bret Easton Ellis propose un récit moins brutal, moins glauque (tout en étant quand même gratiné), mais il ne change pas de thème. Dans ce qu’il présente comme des souvenirs authentiques, il raconte quelques mois de sa vie de fin de lycée, à l’époque où, dans un Los Angeles de rêve, un mystérieux Trawler enlève et tue des jeunes gens et pourrait bien s’avérer être un des élèves de cet établissement de riches, un certain Robert Mallory dont le comportement et le passé sont troublants. C’est donc en victime potentielle et de plus en plus angoissée que Bret Easton Ellis se dépeint, en maintenant jusqu’au bout le suspense quant à l’identité du Trawler. Ce qui nous vaut quelques pages hautement déstabilisantes, car après tout personne n’est à l’abri d’un excès d’imagination, surtout un aspirant écrivain comme l’est le narrateur.

Ce qui frappe le plus, dans ces 900 pages, c’est la lenteur savamment orchestrée de la montée en tension. Car ce thriller est freiné par une foultitude de détails, tenues vestimentaires, chansons, itinéraires en voiture, prises de drogues et autres psychotropes…, qui forment le quotidien d’une bande de privilégiés liés de près ou de loin à Hollywood, vivant sous un soleil éclatant. Tous sont pris dans des jeux d’apparence, dans le conformisme de grands adolescents goûtant aux plaisirs frelatés de l’âge adulte, dont l’alcool, la drogue et le sexe, détaillés ici par le menu. Seul le narrateur reste à distance, trop conscient de ses propres mensonges (il sort avec une fille mais est obsédé par les garçons) et du danger qui monte. D’où une tension à la fois croissante et délayée, une succession d’avertissements glaçants accompagnée d’une introspection maniaque, angoissée, qui ralentit le récit tout en nous ramenant toujours aux mêmes menaces.

C’est virtuose, subtil, touchant, hypnotisant – mais d’autres pensent sans doute qu’il aurait fallu faire plus court.

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Bret Easton Ellis
Les éclats

Traduction : Pierre Guglielmina
Éditions Robert Laffont (Pavillons)
2023

Disponible en 10-18

L’agrafe

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

J’avais beaucoup aimé Le neveu d’Anchise, que j’avais chroniqué sur ce site, raison pour laquelle je me suis plongée dans le dernier roman de Maryline Desbiolles, roman auréolé du prix Le Monde 2024. On retrouve ici l’univers de l’autrice, l’arrière-pays niçois et ses villages plombés de soleil, les paysages de ce beau sud-est de la France. Presque si l’on entend les cigales et l’accent des personnages ! On retrouve son style, aussi, cette mélancolie poétique dont elle drape tous ses personnages.

Ici, l’héroïne se nomme Emma Fulconis, adolescente rebelle et solitaire qui court sans cesse à travers les collines. Jusqu’à ce que le chien d’un garçon qu’elle rencontre l’attaque et la blesse grièvement à la jambe. Plus encore que cette attaque qui la laisse sérieusement handicapée et incapable désormais de courir, c’est une phrase prononcée par le père du garçon au moment de l’attaque qui la bouleverse. Je vous laisse la découvrir. Commence alors pour elle la quête de son passé, ou plutôt du passé de sa famille, harkis rapatriés à contre-coeur par les autorités et enfermés dans des camps dont le souvenir a été peu à peu effacé des mémoires.

Beaucoup de subtilité dans ce roman qui effleure par touches successives un passé douloureux et, partant, une page de notre histoire. Cette approche pudique et tout en finesse m’a donné envie d’en apprendre plus sur ces événements, tant il est vrai qu’ils sont peu évoqués, encore moins enseignés. Le style poétique de l’autrice déroutera peut-être certains lecteurs. Pour ma part, j’en apprécie beaucoup l’originalité. Pour autant, j’avoue cette fois avoir peiné à totalement adhérer aux personnages qui m’ont paru parfois factices. La faute, peut-être, à un texte un peu court.

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Maryline Desbiolles
L’agrafe

Éditions Sabine Wespieser
2024

La matinale

Littérature française
Par François Lechat

Par certains côtés, ce roman est un polar. Car on se demande ce qui a pu conduire une journaliste vedette, présentatrice de la matinale télévisuelle la plus suivie de France, à se retrouver face à un psychiatre et peut-être bientôt en prison. Mais par d’autres côtés, ce roman paru dans la collection blanche de Gallimard est un récit psychologique, sociologique et humoristique.

En racontant sa vie à un psychiatre qui doit décider si elle était responsable de ses actes au moment où elle a commis un délit pénal, la narratrice prend de la distance avec elle-même, aidée en cela par le mutisme moqueur de son vis-à-vis. Mais elle doit aussi se faire comprendre, partager ses émotions, expliquer les péripéties qui, partant d’une situation familiale et professionnelle idéale, l’ont fait lentement basculer, jusqu’à tomber dans le burlesque. D’où un ton mi-figue mi-raisin qui fait le charme de ce premier roman, tranche de vie dans le milieu des médias accompagnée de subtiles réflexions sur les aléas du désir, le destin des femmes et les bouleversements qui secouent notre époque.

Une jolie réussite, menée tambour battant, dans un style nerveux qui fait confiance à l’intelligence du lecteur.

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Nolwenn Le Blevennec
La matinale

Gallimard
2025

Le chant des innocents

Policiers et thrillers
Par Anne-Marie Debarbieux

Brillant commissaire, mais momentanément suspendu de ses fonctions et soumis à un suivi psychologique avant toute réintégration, Vito Strega est néanmoins sollicité « discrètement » par son amie l’inspectrice Teres Brusca quand des crimes hors du commun et inexplicables sont commis par des adolescents. Ils sont violents, n’ont aucun remords, ne se connaissent apparemment pas mais ont manifestement un unique commanditaire.

Le lecteur, vite capté, entre donc dans deux mystères. D’une part, qui manipule ces collégiens jusqu’à faire d’eux des tueurs sans remords, et dans quel but agit-il ? Vengeance ? Crimes gratuits ? Et d’autre part, quel secret y a-t-il chez le commissaire Strega considéré comme un excellent enquêteur pour qu’il soit ainsi sommé de consulter un professionnel de la santé mentale ?

Bien que l’enquête soit passionnante, c’est surtout à Strega que le lecteur s’accroche. L’auteur fait de lui le personnage central, moins par sa perspicacité d’enquêteur que par sa personnalité et ses zones d’ombre.

Ce roman sombre ne lâche pas le lecteur et l’incite à entrer dans des âmes torturées, avides de vengeance ou de justice. Roman très prenant, aux chapitres très courts, qui « aèrent » la lecture et permettent d’alterner avec bonheur les points de vue.

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Piergiorgio Pulixi
Le chant des innocents

Éditions Gallmeister
2023

L’illusion du mal

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Policiers et thrillers
Par Anne-Marie Debarbieux

Peut-on rendre justice soi-même ? Quand le système judiciaire est manifestement défaillant ou corrompu, la question se pose avec encore plus d’acuité. Les personnages récurrents de la série que le lecteur retrouve avec plaisir, l’inspecteur Vito Strega et ses deux acolytes Mara Raïs et Eva Croce, sont confrontés ici à un meurtrier bien particulier : il se donne pour mission de se substituer à la justice en capturant un coupable particulièrement abject et qui a été relaxé suite à des vices de procédure inadmissibles voire suspects.

Un citoyen peut-il s’arroger le droit de capturer et de torturer un coupable, et d’organiser via les réseaux sociaux un jury populaire, invité à se prononcer pour ou contre la peine de mort ? Non, bien sûr ! Quand la vindicte populaire s’exprime hors de tout cadre, c’est l’ensemble de la société qui est en danger. Et quand on répond à la barbarie par la barbarie, c’est « l’humanité de l’homme » qui est menacée.

Si Pulixi se livre encore ici à des descriptions très crues, il met surtout en lumière les dérives possibles de notre société qui, via les réseaux sociaux, a les moyens de défier les règles élémentaires de la morale et de la justice en substituant la passion à la raison. C’est en cela que son roman est très intéressant. Il montre également comment des médias peu scrupuleux s’emparent de l’aubaine en termes d’audience et de gains. Sans compter qu’une telle situation risque évidemment de susciter des émules.

L’intérêt principal de ce roman réside dans les questions qu’il pose et qui ne relèvent pas forcément de l’invraisemblance.

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Piergiorgio PULIXI
L’illusion du mal

Éditions Gallmeister
2022

Les loups

Littérature française
Par Catherine Chahnazarian

Olena Hapko a été élue présidente de l’Ukraine. Nous vivrons avec elle, entrecoupés de flash-backs, les trente jours qui la séparent de la prise effective du pouvoir. Coulisses d’un monde politique accouplé à des oligarques puissants, calculateurs, malhonnêtes, dangereux et soumis, pour beaucoup, au pouvoir russe. Olena non plus n’est pas un enfant de chœur. À la tête d’un empire industriel, elle s’est faite toute seule, elle pourrait nous être sympathique, mais non, on n’a pas affaire à un roman féministe : si elle veut œuvrer à l’indépendance de sa patrie et en renforcer l’économie, Olena est une « chienne » féroce parmi les loups.

Avec ce thriller politique, Benoît Vitkine dresse un tableau sans concession d’une société — l’Ukraine d’après la chute de l’URSS — gangrénée par des jeux de pouvoir. Ses connaissances monumentales de l’Europe de l’Est sont au service d’une très riche fiction, parfois un peu technique, historique, réaliste, noire – même si deux beaux personnages secondaires symboliseront l’espoir.

Il faut lire ce livre pour ce qu’il est : un peu comme dans Le mage du Kremlin de Da Empoli, on plonge dans des esprits froids, déformés par le calcul, la soif de pouvoir et la volonté d’aboutir. Benoît Vitkine, journaliste, passe à la fiction pour faire profiter quiconque le voudra de l’éclairage qu’il peut apporter sur cette partie du monde et sur ceux qui y mènent la danse. On découvrira des personnages inventés (dont Olena Hapko), inspirés de ceux que l’auteur a croisés dans la vraie vie, évoluant parmi des personnages existants. En toile de fond, une population désabusée mais une jeunesse sur le point d’exploser.

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Benoît Vitkine
Les loups

Editions Les Arènes
2022

Disponible au Livre de Poche

La France d’après

Essais, Histoire…
Par François Lechat

Il y a au moins deux raisons de ne pas rater ce livre passionnant de l’auteur de L’Archipel français. Soit vous vous intéressez à la politique en général et vous vous demandez pourquoi les gens votent comme ils le font. Soit vous suivez la politique française et vous tentez de comprendre les bouleversements qui l’affectent depuis dix ans, avec un président qui ne se proclame ni de droite ni de gauche ainsi que la montée inexorable du RN et la prédominance des Insoumis dans les banlieues.

Dans tous les cas, ce « tableau politique », comme le dit le sous-titre, se lit comme un roman policier : on pourrait dire qu’il y a d’abord l’affaire à élucider, puis l’enquête qui permet de comprendre.

L’affaire, ce sont des dizaines et des dizaines de changements électoraux profonds, documentés de manière très claire et vivante, qui font comprendre à quel point la France politique a changé en quelques décennies (le livre a été achevé en 2023 mais la préface englobe l’élection législative de 2024). Fourquet parcourt le territoire français dans tous les sens et montre que s’il subsiste de fortes traditions politiques locales, les mutations frappent tout le pays.

L’enquête, elle, consiste à corréler les changements électoraux aux transformations des territoires, des métiers, de la démographie, de la vie quotidienne…, et aux appartenances professionnelles, confessionnelles, d’âge, de classe, etc. Le procédé est classique, et d’ordre statistique : il s’appuie toujours sur des chiffres électoraux. Mais la grande force de Fourquet est de descendre dans le détail et de relever une multitude de motifs de vote. On ne vote pas de la même manière selon qu’on est gendarme, fonctionnaire ou militaire ; on vote d’autant plus RN que l’on s’éloigne d’une gare ou d’une ligne de TGV permettant de se rendre au travail ; on modifie son vote parce que des entreprises ont disparu ou se sont installées à proximité de son domicile ; on réagit à des phénomènes médiatisés comme l’insécurité ; on vote d’autant plus à l’extrême droite qu’on a un faible niveau d’instruction ou que l’on dépend de la voiture pour ses déplacements, etc.

La multiplicité des corrélations révélées par Fourquet est stupéfiante, mais elle ne l’empêche pas, pour autant, de souligner des tendances lourdes. Il y a à la fois, dans son livre, du très précis ou du très concret (les centres commerciaux, les fermetures de lits d’hôpital, des films révélateurs de l’époque…) et des règles transversales bien établies, comme l’importance du niveau d’instruction ou la montée de l’individualisme. Un tour de force, donc, servi par une écriture limpide et des centaines de cartes, de tableaux ou de courbes statistiques parfaitement éditées.

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Jérôme Fourquet
La France d’après. Tableau politique

Éditions du Seuil
2023
Disponible aux éd. Points

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