La clause paternelle

Littérature étrangère (Suède)
Par Marie-Hélène Moreau

Gros coup de cœur pour ce roman suédois distingué par le prix Médicis en 2021. Sur un thème mille fois abordé, l’auteur parvient à saisir avec une subtilité et une acuité incroyables les liens ambivalents unissant les membres d’une famille. Une gageure !

Comme tous les six mois, un père vivant à l’étranger revient en Suède s’installer quelques jours dans le petit appartement-bureau de son fils. Aucun besoin irrépressible de revoir ses enfants dans ce rituel, juste la nécessité de faire acte de présence pour conserver sa carte de résident et mettre en ordre ses papiers dont le fils s’occupe par ailleurs. Là est l’objet de cette clause paternelle, un accord passé il y a longtemps entre père et fils mais que ce dernier ne supporte plus. Le roman narre les quelques jours de cette visite au cours de laquelle le fils a prévu d’informer le père de la fin de cet arrangement.

Père peu présent, ce dernier est un personnage au premier abord détestable, égocentré et radin, mais dont les failles intimes apparaîtront peu à peu. Le fils est quant à lui pétri d’un mal-être venant de loin et dont il peine à sortir. En congé paternité depuis quelques mois pour s’occuper de ses deux enfants, il souffre du regard des autres et, plus largement, de sa situation. De situations banales du quotidien en rendez-vous manqués, le livre raconte par petites touches extrêmement précises la difficulté de communication de ces deux êtres, prolongée par les difficultés de communication qu’ils entretiennent avec les autres, petite amie, sœur, fille ou mère, ces dernières n’étant elles-mêmes pas exemptes de contradictions.

Analyse passionnante des relations d’une famille dysfonctionnelle et, au-delà, de la difficulté pour chacun de tracer sa voie dans la société et avec les autres, ce roman est par ailleurs servi par un style réellement original. L’auteur change en permanence d’angles et de personnages – allant jusqu’à endosser celui d’une morte ou d’une enfant de quatre ans !–, des personnages d’ailleurs jamais nommés mais renvoyés à leur identité multiple de père, fils, fille etc. Le fils est un père, le grand-père un père, et il en est ainsi pour chacun des personnages désignés littéralement de la sorte. N’est-ce pas ce que nous sommes tous, des fils en même temps que des pères, des sœurs en même temps que des filles ?

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Jonas Hassen Khemiri
La clause paternelle

Traduction : Marianne Ségol-Samoy
Éditions Actes Sud
2021

La guerre par d’autres moyens

Littérature française
Par François Lechat

C’est un roman à clés, mais avec tout un trousseau pour la même serrure… Car le personnage central côté masculin, Dan Lehman, président de la République qui a échoué à se faire réélire, tient de Sarkozy (l’ambition, l’énergie, l’amertume d’avoir été battu), de Hollande (le président de gauche accusé d’avoir mené une politique de droite, l’homme aux deux femmes dont une liée au showbiz), de Jospin (le retrait forcé de la vie politique), de Blum et de Mendès-France (la judéité), de Chirac et de De Gaulle (l’enfant chérie et handicapée), et j’en passe. Et on pourrait faire le même exercice du côté des personnages féminins, autrices ou actrices proches des héroïnes qui bousculent l’ordre établi depuis MeToo.

Les thèmes, quant à eux, sont prenants : impasses de la politique, ambitions dévorantes, domination masculine, violence du monde du cinéma, tension entre la logique du désir et celle de la dignité, spectre de l’âge qui rend les hommes attirants et les femmes hors-jeu… Sans parler du personnage d’Anna, petite fille muette adorée de tous, et de l’addiction à l’alcool, promesse de déchéance.

Le livre est riche, donc. Mais la manière ? Après avoir lu Les choses humaines, j’avais posé la question de la place de la littérature dans les romans de Karine Tuil. L’insouciance m’avait paru d’une grande efficacité narrative au détriment du style, tandis que Les choses humaines commençaient à faire une place à des moments de respiration, de méditation, d’écriture plus travaillée.

Je devrais donc me réjouir du fait que, dans La guerre par d’autres moyens, ces moments se multiplient et donnent de la profondeur au roman. Sauf que… Sauf que, d’une part, le déséquilibre s’est inversé. Trop de commentaires, trop d’introspection, pas assez d’événements, de rebondissements, d’autant qu’une partie de ces derniers s’avère prévisible. Et sauf que, d’autre part, toutes ces réflexions sur les enjeux propres à notre temps sont, pour moi, assez convenues, très justes mais précisément déjà lues, déjà vues. Et j’en dirais de même pour l’alcool, dont les ravages ne sont pas une découverte.

On ne peut pas reprocher à un roman d’être féministe, social, bienveillant à l’égard des modestes et critique à l’égard du monde du cinéma, des médias et de la politique, ces lieux de pouvoir impitoyables. Mais fallait-il dire tout cela, ou le laisser entendre, le faire découvrir par l’action plutôt que par le discours ?

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Karine Tuil
La guerre par d’autres moyens
Éditions Gallimard
2025

La note américaine

Littérature américaine
Par Daniel Kunstler

En 1871, l’ensemble des tribus indiennes Osage (du français “eau sage”), originaires des vallées de l’Ohio et du Mississippi, s’établissait dans une réserve dans l’état de l’Oklahoma, dont elles détenaient le titre de propriété avalisé par le gouvernement fédéral. Comme les terres étaient relativement pauvres, a priori cela ne dérangeait pas grand monde. Mais voilà que les Osages ont eu l’audace d’y découvrir du pétrole et de s’enrichir spectaculairement, ce qui n’était pas du goût des voisins Blancs. S’en est suivi un des pires épisodes de répression raciste de l’histoire des États-Unis. La chronique de ce chapitre brutal a été rayée de la mémoire collective des Américains – comme bien d’autres périodes honteuses – jusqu’à ce que David Grann en ait reconstruit le récit dans La note américaine.

Suite à la découverte du pétrole, le gouvernement a imposé aux Osages des gérants Blancs de leur patrimoine, invitation sur plateau d’argent à la corruption, culminant dans les années 1920 en une tuerie systématique – armes à feu, empoisonnements, bombes incendiaires – afin de mettre la main sur les droits minéraux. Un des assassins a été jusqu’à épouser une Osage afin d’en être l’héritier après l’avoir tuée. Certes, l’agence précurseuse du FBI, soucieuse de démontrer ses compétences et de classer l’affaire est parvenue à appréhender un des chefs de file. Mais la dimension raciste passe sous silence.

L’Amérique n’aime pas qu’on lui rappelle qui a payé la facture de son essor. Dans bien des lycées américains l’enseignement de l’histoire du pays est assainie jusqu’à la perversion, ce qui nourrit une incapacité collective à faire la distinction entre la culpabilité et la responsabilité. (Par exemple, n’étant pas coupables de l’assujettissement des esclaves, les citoyens actuels s’estiment exempts de toute responsabilité pour les iniquités qui persistent encore.) La législature de l’Oklahoma a même passé une loi en 2021 interdisant aux enseignants d’incommoder leurs élèves par des réflexions sur le racisme. Résultat : La note américaine a été exclue des rayons des bibliothèques scolaires. Trump, pour sa part, a commandé aux musées nationaux de Washington de ne monter que des expositions qui célèbrent la “grandeur de l’Amérique”. 

Vous aurez peut-être vu la belle adaptation à l’écran de Martin Scorsese, “Killers of the Flower Moon”. Néanmoins, je recommande vivement la lecture de La note américaine afin de saisir la complexité de l’histoire et l’ampleur de ses ramifications.

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David Grann
La note américaine

Traduction : Cyril Gay
Éditions Globe 
2018

La faille

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Policiers et thrillers (France)
Par François Lechat

La lecture de ce thriller a été pour moi une expérience assez étonnante.

J’ai d’abord été frappé par ses faiblesses. Une intrigue assez convenue, pendant un tiers du livre au moins ; des petites maladresses d’écriture ; des considérations psychologiques banales sur les situations d’ordre privé vécues par les protagonistes, à savoir une équipe de flic soudés par des liens conjugaux ou amicaux.

Puis, progressivement, l’enquête se complexifie, des personnages plus originaux apparaissent, l’envie d’en savoir plus s’installe définitivement. Parallèlement, une des situations d’ordre privé qui affectent ces policiers prend de l’épaisseur et se transforme en dilemme moral et en antagonisme social. L’écriture reste sans génie, mais les dialogues et les mises en scène sont efficaces.

La progression finale, quant à elle, est assez bluffante, horrifique et prenante. Et la fameuse situation privée devient un révélateur de notre époque. On lâche donc ce livre avec difficulté, en devant reprendre sa respiration et en se disant qu’on n’a pas perdu son temps. Même si resserrer le tout (plus de 500 pages quand même) aurait été une bonne idée.

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Franck Thilliez
La faille

Éditions Fleuve noir
2023
Disponible en Pocket

La promesse

Littérature étrangère (Afrique du Sud)
Par Marie-Hélène Moreau

Si vous aimez les fresques familiales, ce roman est pour vous ! Et encore plus si vous êtes rebuté par les gros pavés qui les hébergent en général. Damon Galgut réussit en effet à raconter sur plus de quarante ans l’histoire des Swart, une famille de propriétaires terriens sud-africains, dans un livre de moins de trois cents pages, et c’est passionnant car La Promesse raconte également en creux l’évolution d’un pays passé d’une situation d’apartheid à un présent où violence et corruption restent d’actualité.

Tout commence donc par une promesse que la mère mourante arrache à son mari, celle de donner à la bonne noire la maison dans laquelle elle loge en remerciement de son dévouement. Dans cette Afrique du Sud encore officiellement ségréguée, la chose n’est pas banale et fort mal vue. Amor, la fille cadette, est témoin de la scène et n’aura de cesse, ensuite, que de tenir cette promesse malgré les évitements successifs de son père, sa sœur et enfin son frère.

Construit en quatre parties, chacune centrée sur l’un des personnages (la mère, le père, la soeur aînée et le frère) et espacées les unes des autres par de nombreuses années, le livre raconte les vicissitudes de la famille Swart dans cette Afrique du Sud en proie aux bouleversements politiques et sociaux, comme une métaphore l’une de l’autre.

Récompensé à sa sortie par le prestigieux Booker Prize, c’est également par son style que le roman est intéressant. Une écriture fluide, certes, mais aussi l’utilisation d’un procédé qui pourrait s’apparenter aux plans séquence du cinéma. On passe du point de vue d’un personnage à l’autre sans transition, et parfois dans la même phrase. Si cela peut perturber certains lecteurs, j’ai pour ma part trouvé que cela apportait mouvement et modernité au récit. Certains pourront également regretter que l’histoire de l’Afrique du Sud ne soit pas plus développée, mais c’est un parti-pris de l’auteur qui évoque les années tourmentées du pays avec subtilité et, il faut le dire, un ton assez désabusé.

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Damon Galgut
La promesse

Éditions de l’Olivier
2022

La Très Catastrophique Visite du Zoo

Littérature francophone (Suisse)
Une brève de Pierre Chahnazarian

Joséphine raconte à ses parents la série des évènements qui ont précédé cette visite scolaire.
Sa petite école, juste une classe « spéciale », se trouve intégrée avec plus ou moins de bonheur à l’école « normale » à la suite d’un dégât des eaux. Joséphine et quelques acolytes vont enquêter sur l’inondation, mais très vite d’autres évènements vont nous prouver qu’une catastrophe n’arrive jamais seule.

Ce petit livre touchant peut se lire à différents niveaux de compréhension, c’est drôle, très frais, ça détend !

À mettre entre toutes les mains ! 4,8/5

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Joël Dicker
La Très Catastrophique Visite du Zoo

Editions Rosie and Wolfe
2025

Découvrez nos autres critiques de Joël Dicker dans le classement alphabétique par auteur.

Qimmik

Littérature francophone (Québec)
Par Catherine Chahnazarian

Ce qui frappe d’abord, dans Qimmik, c’est ce style qui rend l’émotion éprouvée dans la nature : « Le ciel, le roc, l’océan. Sous une lumière obscène, face à l’Arctique, mer de glace. Terre nue. Pays sans arbre. Entre le ressac et le silence, le vent, le vent du nord, règne sans partage. » Et puis ce « je » indéterminé et ce « il » qui flotte dans l’inconnu avant de se fixer sur un personnage ; cette plongée mouvementée dans ce qui se révélera être un double récit, l’usage du présent de l’indicatif contribuant à entremêler les histoires.

Ce sont donc deux univers qui prennent forme, passé et présent, deux civilisations. De jeunes autochtones vivant dans et de la nature, des avocats urbains et sans états d’âme, et une femme… entre les deux. D’une part, un double crime, un accusé à défendre ; d’autre part, une rencontre amoureuse, des jeunes apprenant à vivre ensemble. Rivière, neige, chiens de traîneaux, et bureau, client, affaire à gagner.

Michel Jean, journaliste et écrivain, en nous touchant par l’authenticité et l’harmonie d’un mode de vie rude et beau qu’il semble avoir connu, et en montrant, nu, le monde qui l’a remplacé, dénonce la violence symbolique dont les peuples autochtones ont été victimes.

J’ai particulièrement aimé un très beau personnage féminin, fort, vif, réjouissant.

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Michel Jean
Qimmik
Éditions Libre expression
2023

Au-delà de la mer

Littérature étrangère (Irlande)
Par Marie-Hélène Moreau

L’écrivain irlandais Paul Lynch, récent lauréat du prestigieux prix Booker, a décidé pour ce roman de changer d’horizons. Loin de son Irlande natale, il nous entraîne au large des côtes sud-américaines pour un voyage dantesque et introspectif.

Bolivar est pêcheur. Il a besoin d’argent et doit à tout prix sortir en mer malgré un avis de tempête. Sans nouvelle de son coéquipier habituel, il convainc Hector, un adolescent nonchalant et désoeuvré, d’embarquer avec lui. C’est le début de ce roman et le début, également, de la longue dérive de nos deux héros. Perdus en mer sur un bateau désormais ingouvernable, sans aucun moyen de contacter les secours, ils n’ont d’autre choix que de tenter de survivre en priant pour croiser un bateau qui les remarquera.

C’est cette lutte pour la survie qui est au centre du roman de Paul Lynch. En premier lieu, bien sûr, l’obsession de la nourriture et de l’eau. Sont décrites par le menu les stratégies mises en place pour attraper des oiseaux, des poissons, et récupérer l’eau de pluie pour survivre. Mais au-delà de ces aspects purement matériels, ce sont également les relations entre les deux personnages qui sont au cœur du livre, deux hommes au tempérament totalement opposé qui vont se rapprocher puis s’affronter au-delà du possible.

L’histoire, tirée d’un fait divers, est passionnante, et l’on ne peut s’empêcher de se demander comment l’on réagirait soi-même dans de telles circonstances. Comme Bolivar ou comme Hector ? L’écriture de Paul Lynch, brillante et poétique, crée une ambiance oppressante qui flirte parfois avec le fantastique et donne clairement envie de découvrir ses autres romans. On peut cependant ressentir une certaine lassitude devant ce récit qui se répète un peu. Il est en effet difficile de tenir en haleine un lecteur dans un huis-clos, quand bien même celui-ci se déroule en pleine mer !

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Paul Lynch
Au-delà de la mer
Éditions Albin Michel
2021

Le grand feu

Littérature française
Par Catherine Chahnazarian

D’abord, si vous lisez la quatrième de couverture, je vous préviens qu’il ne vous restera pas grand-chose à découvrir. Hormis le style : personnel, poétique, inspiré, se mariant parfaitement avec les personnages, les enjeux, et la musique qui se joue entre les événements, qui en fait partie, que l’on entend en lisant. Car ce court roman raconte la vie d’une jeune fille née en 1699 à Venise et dont le destin, hors du monde, est de se consacrer à la musique. On entre avec elle à la Pietà, orphelinat créé en 1346 et qui existe toujours, et dans le décor émerveillant de la Sérénissime, sa beauté, ses sons, ses couleurs. L’autrice évoque bien sûr la condition des femmes au XVIIIe siècle – celle des hommes aussi d’ailleurs – et le pouvoir libérateur de la musique. Romancière et violoniste, elle a voulu parler – et y réussit très bien – du « corps musicien », du corps de celle ou celui « qui grandit avec l’instrument ». Tout est dans les ressentis, dans les sensations et émotions sans étiquette qui assaillent Ilaria et la constituent ; dans les émotions et sentiments de quelques autres personnages aussi, qui forment le très maigre univers de la jeune fille.

*

Léonor de Récondo
Le grand feu
Éditions Grasset & Fasquelle
2023
Disponible au Livre de Poche

De la même autrice, notre critique d’Amours

Un avenir radieux

Littérature française
Une brève de Pierre Chahnazarian

Le troisième opus (sur quatre prévus, d’après Lemaitre en interview) de la saga de la famille Pelletier, qui se déroule au cours des Trente Glorieuses, détonne un peu. Après deux formidables tomes (Le grand monde et Le silence et la colère), celui-ci me laisse sur ma faim. Après aussi deux ans d’attente.

Le début est bien, conforme à mes attentes, en tout cas, puis l’auteur s’enlise dans une histoire d’espionnage à Prague qui traîne en longueur. La guerre froide, ce n’est pas sa spécialité.

Bref, pas terrible mais, pour connaître la fin de l’histoire, s’il y en a une, il faudra se procurer le suivant !

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Pierre Lemaitre
Un avenir radieux
Éditions Calmann-Levy
2025

Toutes nos critiques de Pierre Lemaitre sont répertoriées sous son nom dans le classement alphabétique.

De purs hommes

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Littérature francophone (Sénégal)
Par Marie-Hélène Moreau

Voilà un livre qui ne laisse pas indifférent et c’est déjà beaucoup. Traitant du thème délicat de l’homosexualité au Sénégal, il ose bousculer frontalement les hypocrisies et bien-pensances locales ce qui lui a valu son lot de polémiques. Le livre n’a d’ailleurs pas été distribué au Sénégal à sa sortie.

Ndéné Gueye, jeune professeur de lettres ayant étudié en France avant de revenir enseigner dans son pays d’origine, porte un regard déjà désabusé sur son travail. Les rivalités de pouvoir et les idées étriquées qui gouvernent l’université ont eu raison de son enthousiasme. Entre sa famille aisée (son père est pressenti pour devenir Imam) et Rama, sa spectaculaire amante, il s’en accommode néanmoins. Jusqu’au jour où il tombe sur la vidéo virale d’une foule déterrant le cadavre d’un homme accusé d’être un góor-jigéen — un homme-femme, c’est-à-dire un homosexuel –, pour le traîner hors du cimetière. Il n’aura de cesse, à partir de là, de s’interroger sur l’identité de cet homme et sur ce qui peut conduire des hommes et des femmes à commettre un tel acte. Cette quête, qui l’amènera à rencontrer un certain nombre de personnes dont la mère de cet homme, le conduira également à s’interroger sur lui-même.

Critique d’une société sénégalaise qui, écrasée sous le poids des traditions et de la religion, perpétue une forme de déni en accusant trop facilement l’Occident, le roman de Mohamed Mbougar Sarr est en même temps un récit profondément personnel. C’est ce qui fait sa force. Et même si on peut comme moi ne pas être totalement emballé par le style de l’auteur, on ne peut que saluer son immense courage et trouver passionnante cette plongée dans les tabous de la société sénégalaise.

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Mohamed Mbougar Sarr
De purs hommes

Éditions Philippe Rey
2018

La rose de minuit

Littérature étrangère (Irlande)
Une brève de Julien Raynaud

Une aïeule qui réunit toute sa grande famille en Inde, un château anglais privatisé pour tourner un film dont la vedette est une actrice américaine. Voici les deux atmosphères qui vont se croiser dans cette saga à destination des lectrices, mais qui peut être lu par tout un chacun. Le XXème siècle façonne le destin d’une galerie de personnages plutôt attachants, dans une ambiance évoquant parfois Downton Abbey. On ne s’ennuie jamais et on avale les 660 pages avec intérêt.

Ne vous fiez ni au titre, ni à la couverture, ni à l’éditeur : ce n’est pas une lecture mièvre !

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Lucinda Riley
La rose de minuit

Traduction : Jocelyne Barsse
Éditions Charleston
2025

Les règles du Mikado

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Littérature étrangère (Italie)
Par Anne-Marie Debarbieux

Jeune tzigane fuyant le joug de sa famille et la menace d’un mariage forcé, elle se réfugie par hasard dans la tente d’un vieil homme, horloger de son métier, qui aime s’isoler de temps à autre dans la montagne qu’il goûte par-dessus tout. Il est également passionné par le jeu de mikado pour la minutie et l’adresse qu’il exige et dont il fait une métaphore du monde. Il est précis et observateur, elle est instinctive, elle connaît la nature et n’ a aucune connaissance livresque.

Leurs dialogues constituent la première partie du livre. Puis ils se séparent, chacun retourne à sa propre vie mais leurs échanges se poursuivent par voie épistolaire. Et enfin, c’est par le biais d’un livre qu’ils se retrouvent, chacun ayant eu sa part de secrets qu’il dévoile.

Ce petit livre est passionnant et très original, ne serait-ce que parce qu’il alterne trois styles de communication et ne dévoile que progressivement les secrets et l’évolution des protagonistes.

Ecrivain italien prolifique et difficile à classer, Erri De Luca publie un livre par an depuis 1989. Des ouvrages courts, une écriture poétique, des romans humanistes et engagés, liés à une vie elle-même très engagée, Erri de Luca pourrait s’apparenter dans une certaine mesure à Christian Bobin.

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Erri De Luca
Les règles du Mikado

Traduction : Danièle Valin
Éditions Gallimard
2024

Thérapie et L’art de la fiction

Hommage à David Lodge (1935-2015) – suite et fin

Par Catherine Chahnazarian

Ça m’ennuierait d’achever cette série spéciale sur David Lodge sans vous parler de Thérapie. Mais je n’ai pas pris le temps de relire ce roman et peut-être que c’est un peu exprès. C’est un de mes meilleurs souvenirs de lecture de toute ma vie et j’ai peur d’y toucher.

Le héros, cette fois, travaille pour la télé. Il traverse une crise existentielle dont le lecteur découvre les détails réalistes et pathétiques dans le journal qu’il tient (le héros, pas le lecteur, évidemment) – sachant que toute ressemblance avec vous-même ou des amis à vous sera forcément fortuite !

Comme souvent, Lodge est sans pitié avec son personnage, nous réserve des surprises et nous amuse avec une finesse exquise.

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Je ne voudrais pas non plus clore cette série sans vous parler d’au moins un de ses essais sur la littérature – que David Lodge a enseignée à l’université de Birmingham pendant près de trente ans, de 1960 à 1987. Il y en a un qui est traduit en français et qui n’est pas épuisé.

L’art de la fiction est en fait constitué des chroniques que l’auteur a publiées chaque semaine dans l’Independent on Sunday (journal britannique) pendant toute une année. Il ne s’adresse donc pas ici à un public universitaire. Il n’emploie le vocabulaire technique que lorsqu’il est nécessaire et parce qu’il faut appeler un chat un chat. Spontanéité du discours, clarté et valeur du contenu – sans prétention, sans hauteur, sans lourdeur non plus. Il faut seulement que les coulisses de la littérature vous intéressent.

Chaque chapitre commence par deux ou trois courts extraits d’auteurs britanniques ou américains célèbres, donnés en version originale puis en français. Lodge s’y adosse ensuite pour développer son sujet : « Le suspense », « Le monologue intérieur », « La présentation d’un nouveau personnage », « Le roman expérimental », « L’allégorie », « Le titre » ou « La structure narrative »… Il y a ainsi cinquante chapitres passionnants à prendre dans le sens et au rythme que vous voudrez.

Si vous aimez écrire, vous y trouverez sûrement quelques tips !

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David Lodge

Thérapie
1995
Seule la version numérique est disponible chez Payot & Rivages, dans la traduction de Suzanne V. Mayoux

L’art de la fiction
1992
Traduction française : Michel et Nadia Fuchs pour les Éditions Payot & Rivages
(2014 pour la dernière édition de poche)

Jeu de société

Hommage à David Lodge (1935-2025) – 6

La Trilogie du campus : Changement de décor, Un tout petit monde, Jeu de société

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Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par Daniel Kunstler

Arrivent les années 1980 et la Grande-Bretagne ne parvient plus à préserver ses illusions de grandeur. Son empire, sur lequel le soleil ne se couchait jadis jamais, est en miettes en dépit d’une minable victoire militaire face à l’Argentine. Son déclin économique s’accélère, et l’heure est à l’austérité promue par Margaret Thatcher, avec des sacrifices qui accablent les plus démunis. Le berceau industriel du pays – des villes telles Birmingham et Manchester –, déjà gris et oppressant, s’enlaidit de ferraille rouillée et autres détritus. Le constructeur de voitures, British Leyland, est en déconfiture.

De cette toile de fond du troisième volet de la Trilogie du campus, émergent deux personnages : Robyn, jeune chargée de cours de littérature à l’université de Rummidge (Birmingham), et Vic, PDG d’une manufacture de pièces en métal, chargé de composer avec l’atrophie de ses clients. Ne trouvant pas de solutions réelles à la crise, le gouvernement recourt à des astuces, dont un programme d’observation (shadowing) entre académiques et chefs d’entreprise. L’idée (espoir éphémère) est que la compréhension mutuelle conduirait à un retour de fortune pour l’industrie britannique. Ainsi, Robyn, académique de gauche, et Vic, cadre de droite, sont contraints de passer leurs journées ensemble. D’emblée, ils s’entre-détestent. Robyn sympathise avec les ouvriers traités en serfs, jusqu’à saboter l’autorité de Vic. Vic, comme Thatcher, n’a que mépris pour les études autres que scientifiques promues par les universités, qu’il considère d’ailleurs comme des refuges pour enfants gâtés. Je ne raconterai pas la suite, mais vous ne vous étonnerez pas d’apprendre que la situation se retourne au cours du roman.

Jeu de société provoque moins de rires que les autres volets de la trilogie. En effet, ici une certaine tristesse imprègne la comédie. L’ambiance morose de l’époque que décrit David Lodge est trop réelle pour céder toute la place à la drôlerie. La crise dans les Midlands attise les troubles sociaux, et les mesures de redressement mises en place ont favorisé irréversiblement le secteur financier de Londres. Des villes comme Birmingham tentent de remonter la pente à coup de nouvelles infrastructures avec un succès mitigé : sa municipalité tombera en faillite en 2023.  

Tout en restant fidèle à ses desseins comiques, Jeu de société est à mon sens le plus sérieux des trois volets de la Trilogie. Car les problèmes de société évoqués ne se sont pas encore résolus.

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David Lodge
Jeu de société
1988

En français chez Payot & Rivages dans la traduction d’Yvonne et Maurice Couturier

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