Boucher

Littérature américaine
Par Marie-Hélène Moreau

Âmes sensibles, s’abstenir, car la grande autrice américaine Joyce Carol Oates n’épargne pas son lecteur dans ce roman au titre lapidaire. Mais c’est rarement le cas pour qui est familier des romans et nouvelles de Joyce Carol Oates.

États-Unis, dix-neuvième siècle. Silas Weir, fils cadet d’une famille aisée et rigoriste, peine à obtenir l’admiration de son père. Imbu de lui-même malgré un cuisant premier revers professionnel, il s’oriente par hasard et nécessité vers une discipline médicale fort peu prisée à l’époque, la gynécologie. Sa nomination au poste peu glorieux de directeur d’un asile d’aliénés lui permettra de consacrer une grande partie de son temps à mener sur de pauvres femmes internées des expériences secrètes visant à développer des techniques médicales nouvelles et asseoir ainsi sa réputation, jusqu’à lui valoir le titre de “père de la gyno-psychiatrie”. Le titre du livre laisse peu de doutes sur la manière dont sont conduites ces expériences…

Basé en partie sur des éléments historiques, Boucher est une plongée sidérante autant que glaçante dans une société dans laquelle l’homme domine la femme (plus ou moins brutalement, selon le statut de cette dernière), où les maîtres dominent les serviteurs (serviteurs blancs dont le sort est à peine plus enviable que celui des esclaves noirs, largement évoqué, l’histoire se déroulant sur fond de lutte entre ségrégationnistes et abolitionnistes), et où les préceptes religieux et moraux tiennent souvent lieu de science, le tout au prix d’une hypocrisie généralisée.

Écrit sous forme de journal et de témoignages rapportés, toujours dans un style impeccable, Boucher est une charge féroce contre le patriarcat et la ségrégation sociale qui conduisent à l’internement souvent abusif de toutes ces femmes dont le seul tort est d’être nées femmes, justement. Il ouvre également une réflexion intéressante sur le prix à payer pour la réalisation d’avancées médicales, à travers le personnage plein d’ambivalence de l’aide infirmière du docteur Weir.

Passionnant !

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Joyce Carol Oates
Boucher

Traduction : Claude Seban
Éditions Philippe Rey
2024

Disponible en poche aux éditions Points

Voir aussi notre critique de Monstresoeur, de la même autrice.

Monstresœur

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Nouvelles et textes courts (U.S.A.)
Par Marie-Hélène Moreau

L’œuvre de Joyce Carol Oates est particulièrement diverse et abondante. Grande romancière américaine – elle a remporté de nombreux prix littéraires, dont le prix Femina étranger en 2004 pour son roman Les chutes -, elle écrit également de la poésie, du théâtre, des essais et de nombreuses nouvelles, genre dans lequel elle excelle.

Monstresoeur, justement, est l’un des recueils de ses nouvelles dont plusieurs ont déjà été publiés aux éditions Philippe Rey. Il s’agit là d’une lecture qui apporte un plaisir renouvelé lorsque l’on connaît l’œuvre de Joyce Carol Oates, et une bonne entrée en matière si on la connaît moins ou pas du tout. Composé de douze textes de longueur très variable – l’un, “Le suicidé”, est presque un court roman – il aborde des thèmes chers à l’auteure : complexité des relations entre les êtres, poids de la société, famille et solitude.

Une étudiante cherche par tous les moyens à attirer l’attention de son professeur, un écrivain dépressif est tellement obnubilé par la mort qu’il souhaite se donner qu’il passe à côté de sa vie, une jeune fille développe une tumeur qui s’avérera être sa jumelle prenant progressivement sa place dans la famille, une mère entretient une relation obsessionnelle à son nouveau-né jusqu’à sombrer dans la folie… Ces textes ont cela de commun qu’ils fouillent l’âme humaine, souvent avec noirceur, et dressent ainsi un portrait acide de notre société et ses travers. Deux courts textes d’anticipation – sur les thèmes de la pandémie et de l’extinction de l’espèce humaine – clôturent le recueil et donnent un bon aperçu de la palette impressionnante de l’auteure.

Souvent troublante, l’écriture de Joyce Carol Oates peut dérouter le lecteur par un style de prime abord complexe, notamment du fait de nombreuses références et de l’utilisation récurrente des parenthèses. Il faut persister, se laisser porter et toucher par les histoires qu’elle raconte. Effet garanti !

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Joyce Carol Oates
Monstresoeur

Traduction de Christine Auché
Éditions Philippe Rey
2023

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