Trois petits tours et puis reviennent

Kate Atkinson, Trois petits tours et puis reviennent, Jean-Claude Lattès, 2020

— Par Catherine Chahnazarian

Des filles se font piéger sur internet et viennent alimenter un réseau de prostitution dans le Yorkshire : c’est ce que nous apprend le tout début du roman. Kate Atkinson nous invite alors dans la tête de toute une série de personnages. Bien sûr, l’action va se densifier, et ce que le lecteur sait des personnages – qui paraissait banal, relever du quotidien ou être sans conséquence – donnera aux événements leur dimension dramatique. Cela et le fait qu’enquêteurs, victimes, coupables et innocents sont traités de la même façon par l’auteure, petit geste par petit geste, pensée par pensée. Cette manière de croquer les êtres et de faire avancer l’action ne facilite pas la tâche du lecteur qui s’attendrait à trembler pour les victimes, supporter les bons, fustiger les méchants. Kate Atkinson montre ainsi à quel point certains types de banditisme imprègnent la société, pourraient nous être visibles si nous regardions mieux ; et elle place le lecteur face à son éthique.

Je reste admirative du talent de cette auteure, qui est toute en finesse, savante sans arrogance, d’un humour délicat (notamment quand elle fait parler la conscience de ses personnages ou les personnages qui hantent leur conscience), habile à entremêler des intrigues et à distribuer entre plusieurs mains les fils à tirer pour les démêler. Ici, cependant, le travail n’est pas tout à fait abouti (Mon dieu, c’est moi qui dis ça d’un Kate Atkinson ? m’exclamerais-je si je voulais l’imiter). Il semble qu’il y manque une couche qui aurait permis de mieux résoudre une affaire passée, d’éviter une fausse piste surfaite et des explications faciles. Cette critique étant faite, Trois petits tours et puis reviennent est à lire pour le voyage dans des paysages rudes et une ambiance morose, pour rencontrer Brodie, Crystal et Harry, et parce que nombre de relations bien pensées, de mystères et d’inattendus forment un récit attachant, inquiétant et intriguant qui reste d’un haut niveau.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Sophie Aslanides.

Liens : chez l’éditeur. Nos autres critiques de Kate Atkinson sont accessibles depuis le classement alphabétique par auteur.

L’homme est un dieu en ruine

Kate Atkinson, L’homme est un dieu en ruine, J.-C. Lattès, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Ce roman complète Une vie après l’autre, qui racontait la vie d’Ursula Todd, en particulier sa traversée de la Deuxième Guerre Mondiale, et nous avait plongés dans les bizarreries de son esprit – qui lui faisaient vivre les choses à sa façon. C’est à son frère Teddy qu’est consacré L’homme est un dieu en ruine ; c’est à ses pensées à lui que l’on accède ici – et mieux vaut avoir le cœur bien accroché. Après avoir vécu le blitz de Londres avec Ursula, nous volons cette fois avec Teddy dans des bombardiers de la Royal Air Force chargés de détruire l’Allemagne nazie. De nouveaux personnages apparaissent : les équipages de Teddy mais aussi de nouveaux membres de la famille, que je vous laisse découvrir et qui ont eux aussi leurs drames. Rien de bien joyeux donc dans ce roman, un peu moins complexe que le précédent mais construit lui aussi d’anticipations et de retours en arrière. Remarquable de maîtrise, Kate Atkinson mêle les époques jusqu’à 2012, et les vies. Ces vies, on dirait qu’elle les a toutes vécues et, en tant que lecteur, on y est pris comme dans des filets ; on est secoué par les événements, ébranlé par les souffrances, et obligé de réfléchir. Un livre puissant, à lire après le précédent (car les deux forment un diptyque et le second fait souvent référence au premier) et jusqu’à la fin pour en apprécier l’aboutissement.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Sophie Aslanides.

Liens : chez l’éditeur ; critique d’Une vie après l’autre.

Une vie après l’autre

Kate Atkinson, Une vie après l’autre, Grasset 2015 (disponible en Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Spectaculaire et admirable roman !

Ursula naît en 1910 dans une famille anglaise aisée qui habite une charmante propriété de la grande banlieue londonienne. Les personnages, très caractérisés, famille et amis, forment une petite société qui a ses dynamiques internes – c’est un des aspects les plus attachants de ce roman – mais qui devra, bien sûr, traverser les deux Guerres Mondiales (l’héroïne se trouve à Londres au moment du blitz) – aspect historique que développe Kate Atkinson de façon originale.

Ursula a beaucoup d’imagination et souvent cette impression de déjà-vu qui se produit quand notre cerveau dérape. Ce trait de caractère détermine la construction du livre, complexe mais très réussie. Des chapitres datés racontent la vie d’Ursula dans un savant désordre afin de suggérer la plasticité du Temps… et de nous ménager de nombreuses surprises et d’étonnants suspenses. Le récit fait des tours et des détours dans la vie et dans l’esprit d’Ursula, en croisant et recroisant constamment les fils, et pourtant on s’y retrouve ! Du très grand art. Exigeant, certes : un lecteur dilettante risque fort de s’y perdre et l’on peut buter sur les nombreuses références littéraires, évidemment anglaises, mais il suffit de passer outre. Ce roman original et subtil est à la fois plein d’humour – de cet humour délicat qui touche autant qu’il amuse – et de moments poignants. Le lecteur doit assumer une alternance burlesque de légèreté et d’émotions fortes. C’est très anglais.

« C’est vraiment animé, ce soir », dit Miss Woolf. La litote était savoureuse. Un raid aérien de grande envergure était en cours, des bombardiers que le faisceau d’un projecteur illuminait parfois brièvement vrombissaient au-dessus de leurs têtes. Des explosions de grande puissance tonnaient, fulguraient (…) Un rougeoiement au-dessus de Holborn indiquait une bombe incendiaire (…) « On dirait quasiment une peinture, n’est-ce pas ? dit Miss Woolf. – Ou l’apocalypse peut-être », fit Ursula.

(Un épisode du blitz, p. 484-485 de l’édition de poche.)

Seul bémol, les pages finales (à partir de la p. 577 en version de poche) sont à mon avis de trop : on a compris (notamment grâce à la page 125), on s’est fait son interprétation, on est prêt à imaginer soi-même la suite ; inutile que le récit se contorsionne encore. Mais c’est beau jusqu’au bout parce que si bien écrit – et si bien traduit !

À lire quand on est en forme et qu’on a du temps devant soi.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Isabelle Caron.

Liens : chez Grasset, au Livre de Poche.

L’amour à mort

Kate Atkinson, On a de la chance de vivre aujourd’hui, Ed° de Fallois, 2009

Par Catherine Chahnazarian.

Kate Atkinson est une romancière inspirée (Dans les coulisses du musée, etc.), mais elle écrit aussi des nouvelles. Je vous recommande ce petit recueil d’environ 180 pages qui comporte 8 nouvelles dont « L’amour à mort », ma préférée. Écrite sur ce ton léger et fluide, un peu décalé, so British, elle raconte la vie et les états d’âmes d’une jeune comédienne américaine célèbre, Skylar Schiller, en tournage en Angleterre. Skyler a « les nerfs fragiles », comme le pense la vieille bique qui a joué toutes les reines d’Angleterre, Phoebe Machin-Chose, celle qui fait des « ouvrages de dame » entre deux prises de vue (rien que la voir broder une rose rose sur un coussin rend Skylar complètement dingue).

Sur fond de stéréotypes nationaux faciles mais tellement justes, Kate Atkinson esquisse une peinture subtile qui repose autant sur la construction du récit que sur le plaisir des mots. C’est drôle et dramatique, pudique finalement, et c’est sur l’amour.

Catégorie : Nouvelles (Royaume-Uni).

Liens : Les publications de Kate Atkinson en Livre de Poche.

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