Une vie après l’autre

Kate Atkinson, Une vie après l’autre, Grasset 2015 (disponible en Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Spectaculaire et admirable roman !

Ursula naît en 1910 dans une famille anglaise aisée qui habite une charmante propriété de la grande banlieue londonienne. Les personnages, très caractérisés, famille et amis, forment une petite société qui a ses dynamiques internes – c’est un des aspects les plus attachants de ce roman – mais qui devra, bien sûr, traverser les deux Guerres Mondiales (l’héroïne se trouve à Londres au moment du blitz) – aspect historique que développe Kate Atkinson de façon originale.

Ursula a beaucoup d’imagination et souvent cette impression de déjà-vu qui se produit quand notre cerveau dérape. Ce trait de caractère détermine la construction du livre, complexe mais très réussie. Des chapitres datés racontent la vie d’Ursula dans un savant désordre afin de suggérer la plasticité du Temps… et de nous ménager de nombreuses surprises et d’étonnants suspenses. Le récit fait des tours et des détours dans la vie et dans l’esprit d’Ursula, en croisant et recroisant constamment les fils, et pourtant on s’y retrouve ! Du très grand art. Exigeant, certes : un lecteur dilettante risque fort de s’y perdre et l’on peut buter sur les nombreuses références littéraires, évidemment anglaises, mais il suffit de passer outre. Ce roman original et subtil est à la fois plein d’humour – de cet humour délicat qui touche autant qu’il amuse – et de moments poignants. Le lecteur doit assumer une alternance burlesque de légèreté et d’émotions fortes. C’est très anglais.

« C’est vraiment animé, ce soir », dit Miss Woolf. La litote était savoureuse. Un raid aérien de grande envergure était en cours, des bombardiers que le faisceau d’un projecteur illuminait parfois brièvement vrombissaient au-dessus de leurs têtes. Des explosions de grande puissance tonnaient, fulguraient (…) Un rougeoiement au-dessus de Holborn indiquait une bombe incendiaire (…) « On dirait quasiment une peinture, n’est-ce pas ? dit Miss Woolf. – Ou l’apocalypse peut-être », fit Ursula.

(Un épisode du blitz, p. 484-485 de l’édition de poche.)

Seul bémol, les pages finales (à partir de la p. 577 en version de poche) sont à mon avis de trop : on a compris (notamment grâce à la page 125), on s’est fait son interprétation, on est prêt à imaginer soi-même la suite ; inutile que le récit se contorsionne encore. Mais c’est beau jusqu’au bout parce que si bien écrit – et si bien traduit !

À lire quand on est en forme et qu’on a du temps devant soi.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Isabelle Caron.

Liens : chez Grasset, au Livre de Poche.

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