L’arbre du pays Toraja

Philippe Claudel, L’arbre du pays Toraja, Stock, 2016

Par Anne-Marie Debarbieux.

Alors que chez nous la mort et les rites mortuaires se font de plus en plus discrets et semblent presque dérangeants, le peuple de Toraja, que le narrateur a rencontré lors d’un voyage en Indonésie au cours de repérages cinématographiques, leur accorde une place prépondérante. Qui a raison ? La question le taraude d’autant plus qu’à son retour son meilleur ami lui annonce qu’il est atteint d’un cancer. Et s’il affiche confiance voire désinvolture devant la maladie, il est évident que son état est beaucoup plus inquiétant qu’il ne le dit. Dès lors le corps du roman repose sur une réflexion sur la mort à travers l’histoire d’une profonde amitié. Eugène est de ceux qui ne s’apitoient pas sur leur sort et n’attendent surtout pas des autres une compassion pesante et maladroite. Défier la mort, c’est vivre intensément jusqu’au bout en modifiant le moins possible ses habitudes de bon vivant.

Son ami, qui l’accompagne dans ce chemin difficile, conserve, quant à lui, son équilibre grâce à deux femmes : Florence, son ex-épouse avec laquelle il continue d’avoir une relation très amicale, et Elena, une très jolie jeune femme dont il s’éprend, chercheuse en anthropologie comportementale, auprès de qui il quête des réponses à ses questions existentielles.

Ce roman qui effectue beaucoup d’allées et venues entre passé et présent, qui évoque maintes personnalités qu’Eugène et son ami ont rencontrées, me semble surtout passionnant par l’angle sous lequel il aborde la question de la mort et qui est celle du rapport au corps, ce compagnon avec lequel la relation idyllique de la jeunesse se dégrade peu à peu, se fissure au point qu’on ne voit plus en lui que ce qui est hostile. Il devient alors un traître qui ne nous veut que du mal.

Avons-nous une part de responsabilité dans cette évolution d’une relation qui est d’une certaine manière amoureuse ?

Et que penser d’une époque où les moyens d’exterminer nos semblables sont aussi développés et sophistiqués que ceux qui permettent l’amélioration et la durée de la vie ?

Même si le thème est grave, ce roman, loin d’être triste, est un hymne à l’amitié, à l’amour, à la vie, et à l’expression artistique.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Pour accéder à la critique de L’Archipel du Chien et à tous nos articles sur Claudel, consulter le classement par auteurs.

Hommage à Philippe Claudel

Hommage à Philippe Claudel

Par Anne-Marie Debarbieux.

Après un parcours semé de quelques détours qui ne l’ont pas conduit directement à une carrière d’homme de Lettres et de scénariste, Philippe Claudel, né en 1962, est venu assez tardivement à l’écriture (en 1999), peut-être quand il a estimé avoir suffisamment vécu pour avoir quelque chose d’intéressant à dire. C’est aujourd’hui un auteur (et cinéaste) prolifique et reconnu (lauréat de nombreux prix prestigieux, il fait partie de l’académie Goncourt, et ses livres sont traduits dans le monde entier). Ce Lorrain, très attaché à ses racines et à sa famille en dépit de ses nombreux voyages, est décrit comme un homme modeste et peu friand de mondanités, écrivain solitaire appréciant néanmoins le travail d’équipe (indispensable au cinéma), à la fois sérieux et bon vivant, enclin à l’analyse et à la rigueur sans dédaigner les élans de la sensibilité.

Je l’ai découvert au hasard d’un vote auquel j’avais participé, entre 4 romans destinés à des adolescents. Parmi les œuvres proposées figurait La fille de Monsieur Linh, un petit livre dont l’originalité et la sensibilité m’avaient séduite : des pages captivantes, touchantes sans être mièvres, ce qui n’est pas si facile.

J’ai ensuite lu Le rapport de Brodeck, dont la tonalité est beaucoup plus grave, et qui pour moi est vraiment un livre très marquant, auquel j’associerais Les âmes grises, un peu plus ancien, et L’archipel du chien, un roman très récent. Trois livres qui déclinent, à travers des personnages issus du quotidien, la question de la peur de l’autre dès qu’il appartient à un univers différent du nôtre, et celle de la pression du groupe qui amène à franchir les limites irréversibles où l’humain devient inhumain, où l’homme devient un loup pour l’homme, quand la frontière entre le Bien et le Mal devient floue.

       

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