Hommage à Philippe Claudel

Hommage à Philippe Claudel

Par Anne-Marie Debarbieux.

Après un parcours semé de quelques détours qui ne l’ont pas conduit directement à une carrière d’homme de Lettres et de scénariste, Philippe Claudel, né en 1962, est venu assez tardivement à l’écriture (en 1999), peut-être quand il a estimé avoir suffisamment vécu pour avoir quelque chose d’intéressant à dire. C’est aujourd’hui un auteur (et cinéaste) prolifique et reconnu (lauréat de nombreux prix prestigieux, il fait partie de l’académie Goncourt, et ses livres sont traduits dans le monde entier). Ce Lorrain, très attaché à ses racines et à sa famille en dépit de ses nombreux voyages, est décrit comme un homme modeste et peu friand de mondanités, écrivain solitaire appréciant néanmoins le travail d’équipe (indispensable au cinéma), à la fois sérieux et bon vivant, enclin à l’analyse et à la rigueur sans dédaigner les élans de la sensibilité.

Je l’ai découvert au hasard d’un vote auquel j’avais participé, entre 4 romans destinés à des adolescents. Parmi les œuvres proposées figurait La fille de Monsieur Linh, un petit livre dont l’originalité et la sensibilité m’avaient séduite : des pages captivantes, touchantes sans être mièvres, ce qui n’est pas si facile.

J’ai ensuite lu Le rapport de Brodeck, dont la tonalité est beaucoup plus grave, et qui pour moi est vraiment un livre très marquant, auquel j’associerais Les âmes grises, un peu plus ancien, et L’archipel du chien, un roman très récent. Trois livres qui déclinent, à travers des personnages issus du quotidien, la question de la peur de l’autre dès qu’il appartient à un univers différent du nôtre, et celle de la pression du groupe qui amène à franchir les limites irréversibles où l’humain devient inhumain, où l’homme devient un loup pour l’homme, quand la frontière entre le Bien et le Mal devient floue.

       

Aujourd’hui, ma connaissance de l’œuvre de Philippe Claudel n’est pas exhaustive, mais aucun de la douzaine d’ouvrages que j’ai lus (essentiellement des romans mais aussi des nouvelles, des récits, des histoires illustrées) ne m’a déçue. J’y ai puisé mainte belle phrase ou matière à réflexion. Et parmi mes plus récentes lectures, je retiendrai particulièrement deux livres très différents, tous deux liés au thème de la mort : J’abandonne (2000) et L’arbre du pays Toraja (2016), roman dont le héros célèbre la vie en étant confronté à la mort de son meilleur ami.

Philippe Claudel est un humaniste. Son écriture est facile d’accès, on entre aisément dans son univers et, si oppressant soit-il, il nous saisit et nous retient jusqu’à la dernière page. Ses thèmes de prédilection sont cette infime frontière entre le Bien et le Mal, ces âmes grises dans lesquelles sommeille individuellement ou collectivement la capacité à faire le meilleur comme le pire, le gris se déclinant comme chacun sait, en de multiples nuances. Pour autant, et c’est bien ce qui est remarquable, l’œuvre n’est pas foncièrement pessimiste, elle est seulement lucide, elle ne condamne ni n’encense l’humanité, elle ne cherche ni à donner sens ni à convaincre d’une absence de sens de l’existence humaine, elle s’appuie autant sur une réflexion sans illusion que sur une sensibilité aux signes d’espérance. Elle cherche davantage, me semble- t-il, à éveiller, à alerter, qu’à dresser un constat sans appel sur l’humanité.

Les mots de Claudel disent l’amour et l’amitié comme la trahison, la beauté comme la noirceur, la liberté comme l’enfermement, la griserie de la jeunesse comme le vieillissement du corps, ce compagnon « qui finit toujours par nous lâcher » ; les mots disent aussi comment on essaie de rester debout quand les circonstances nous incitent plutôt à la résignation et à l’abandon, que ce soit devant la lâcheté, l’obscurantisme, le besoin de rejeter la faute collective sur un bouc émissaire, ou encore la maladie. De la grisaille émerge quand même une espérance.

Ses mots résonnent très fort dans les soubresauts de notre Histoire récente et actuelle.

Catégories : Littérature française ; Extras.

Liens : Philippe Claudel chez Stock. Pour accéder à tous nos articles sur Claudel et notamment à la critique de L’Archipel du Chien et à celle de L’arbre du pays Toraja, consultez le classement par auteurs.

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