Fantaisie allemande

Philippe Claudel, Fantaisie allemande, Stock, 2020

Par Anne-Marie Debarbieux.

Un cadre : l’Allemagne. Une période : les années qui ont suivi la fin de la seconde guerre mondiale et la chute du nazisme. Deux citations en exergue dont celle de Thomas Bernhard qui saisit d’emblée le lecteur : « L’Allemagne a une haleine de gouffre ».

Cependant, que le lecteur ne se méprenne pas : il ne s’agit évidemment pas pour Claudel de faire le procès d’un peuple ou d’un pays, mais de prendre le nazisme comme l’exemple du Mal absolu et d’explorer, au fil de cinq nouvelles reliées par des passerelles, les thèmes qui lui sont chers : ceux du Mal et de l’Histoire qui poussent l’homme à détruire ce qu’il a construit, qui percutent de plein fouet des gens ordinaires et les entraînent dans une spirale négative. De quoi et pourquoi sont-ils coupables ? Où sont les justes ? Où sont les salauds ? Peut-on prétendre après coup que l’on aurait été du bon côté ? Que l’on aurait osé dire non, ne pas rester témoin passif d’actes de barbarie ? Est-on coupable de ne pas désobéir ?

Et devenir ensuite le bourreau d’un bourreau est-ce servir le Bien ou le Mal ?

Les 5 récits, de tonalités très différentes, abordent ces questions en mettant en scène des personnages, tous liés à un certain Viktor, qui est peut-être le même ou non (on ne peut rien affirmer), qui incarne très clairement un nazi dans le premier texte et devient ambigu dans les suivants.

Victime ou coupable, le soldat en fuite dont on apprend progressivement l’histoire ? Victime ou coupable, la gamine affectée sans vocation ni formation aux soins d’un vieillard quasi grabataire ? Menteurs ou de bonne foi, ceux qui polémiquent sur la date de décès d’un peintre dont on retrouve des toiles inédites ? Situations que l’auteur rend impossibles à réduire à des jugements péremptoires et irréfutables.

Ce petit livre, qui fait réfléchir, est en outre très bien écrit, ce qui captive le lecteur et l’amène à s’interroger. Chaque récit est différent dans son rythme ou dans son mode de narration. La première des 5 nouvelles, en particulier, est remarquablement construite et nous subjugue vraiment par la qualité de l’écriture.

En résumé, un nouveau livre, peut-être un peu déconcertant, mais qui à mes yeux ne démérite pas par rapport aux œuvres précédentes.

Catégorie : Nouvelles.

Liens : chez l’éditeur. Nos autres articles sur Philippe Claudel sont disponibles à son nom dans le répertoire alphabétique.

L’arbre du pays Toraja

Philippe Claudel, L’arbre du pays Toraja, Stock, 2016

Par Anne-Marie Debarbieux.

Alors que chez nous la mort et les rites mortuaires se font de plus en plus discrets et semblent presque dérangeants, le peuple de Toraja, que le narrateur a rencontré lors d’un voyage en Indonésie au cours de repérages cinématographiques, leur accorde une place prépondérante. Qui a raison ? La question le taraude d’autant plus qu’à son retour son meilleur ami lui annonce qu’il est atteint d’un cancer. Et s’il affiche confiance voire désinvolture devant la maladie, il est évident que son état est beaucoup plus inquiétant qu’il ne le dit. Dès lors le corps du roman repose sur une réflexion sur la mort à travers l’histoire d’une profonde amitié. Eugène est de ceux qui ne s’apitoient pas sur leur sort et n’attendent surtout pas des autres une compassion pesante et maladroite. Défier la mort, c’est vivre intensément jusqu’au bout en modifiant le moins possible ses habitudes de bon vivant.

Son ami, qui l’accompagne dans ce chemin difficile, conserve, quant à lui, son équilibre grâce à deux femmes : Florence, son ex-épouse avec laquelle il continue d’avoir une relation très amicale, et Elena, une très jolie jeune femme dont il s’éprend, chercheuse en anthropologie comportementale, auprès de qui il quête des réponses à ses questions existentielles.

Ce roman qui effectue beaucoup d’allées et venues entre passé et présent, qui évoque maintes personnalités qu’Eugène et son ami ont rencontrées, me semble surtout passionnant par l’angle sous lequel il aborde la question de la mort et qui est celle du rapport au corps, ce compagnon avec lequel la relation idyllique de la jeunesse se dégrade peu à peu, se fissure au point qu’on ne voit plus en lui que ce qui est hostile. Il devient alors un traître qui ne nous veut que du mal.

Avons-nous une part de responsabilité dans cette évolution d’une relation qui est d’une certaine manière amoureuse ?

Et que penser d’une époque où les moyens d’exterminer nos semblables sont aussi développés et sophistiqués que ceux qui permettent l’amélioration et la durée de la vie ?

Même si le thème est grave, ce roman, loin d’être triste, est un hymne à l’amitié, à l’amour, à la vie, et à l’expression artistique.

Catégorie : Littérature française.

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Hommage à Philippe Claudel

Hommage à Philippe Claudel

Par Anne-Marie Debarbieux.

Après un parcours semé de quelques détours qui ne l’ont pas conduit directement à une carrière d’homme de Lettres et de scénariste, Philippe Claudel, né en 1962, est venu assez tardivement à l’écriture (en 1999), peut-être quand il a estimé avoir suffisamment vécu pour avoir quelque chose d’intéressant à dire. C’est aujourd’hui un auteur (et cinéaste) prolifique et reconnu (lauréat de nombreux prix prestigieux, il fait partie de l’académie Goncourt, et ses livres sont traduits dans le monde entier). Ce Lorrain, très attaché à ses racines et à sa famille en dépit de ses nombreux voyages, est décrit comme un homme modeste et peu friand de mondanités, écrivain solitaire appréciant néanmoins le travail d’équipe (indispensable au cinéma), à la fois sérieux et bon vivant, enclin à l’analyse et à la rigueur sans dédaigner les élans de la sensibilité.

Je l’ai découvert au hasard d’un vote auquel j’avais participé, entre 4 romans destinés à des adolescents. Parmi les œuvres proposées figurait La fille de Monsieur Linh, un petit livre dont l’originalité et la sensibilité m’avaient séduite : des pages captivantes, touchantes sans être mièvres, ce qui n’est pas si facile.

J’ai ensuite lu Le rapport de Brodeck, dont la tonalité est beaucoup plus grave, et qui pour moi est vraiment un livre très marquant, auquel j’associerais Les âmes grises, un peu plus ancien, et L’archipel du chien, un roman très récent. Trois livres qui déclinent, à travers des personnages issus du quotidien, la question de la peur de l’autre dès qu’il appartient à un univers différent du nôtre, et celle de la pression du groupe qui amène à franchir les limites irréversibles où l’humain devient inhumain, où l’homme devient un loup pour l’homme, quand la frontière entre le Bien et le Mal devient floue.

       

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L’Archipel du Chien

Philippe Claudel, L’Archipel du Chien, Stock, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Les âmes ici mises en scène par Philippe Claudel ne sont plus « grises », elles sont franchement noires, très noires. Sur l’Archipel du Chien où vit chichement de la pêche une petite communauté repliée sur elle-même et peu ouverte à « ceux du continent », on tolère tout juste le nouvel instituteur et sa famille qui viennent d’arriver. On mise aussi beaucoup sur le projet que s’installe sur l’île un établissement thermal qui redynamiserait l’économie locale. Projet qui reste toutefois encore bien incertain. Aussi, quand des cadavres s’échouent malencontreusement sur le rivage, tous ceux qui sont censés représenter les valeurs fondamentales, la morale, laïque ou religieuse, s’accordent pour ne respecter qu’une seule loi : celle du silence. Surtout ne pas porter préjudice à la réputation des lieux ! Malheur alors à celui qui ne l’entend pas de cette oreille. Aussi quand un enquêteur se présente sur l’île, tout se passe comme l’a si bien chanté Guy Béart : « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté ». Ou, comme dans la tradition de la Grèce antique : il faut expier la faute collective en trouvant un bouc émissaire.

Sur l’île le volcan gronde régulièrement et des odeurs pestilentielles se répandent, métaphores des événements pour les habitants condamnés à s’accommoder avec leur conscience.

Philippe Claudel adopte une écriture en apparence très simple, décrivant la veulerie ou la couardise avec une sobriété et une clarté qui excluent la dramatisation et l’emphase.  Mais ce style est percutant et efficace. Un peu moralisant ? Peut-être, mais je n’y vois pas matière à critique.

Un excellent roman, bien que très dur, qui n’est pas sans rappeler bien sûr l’atmosphère du « Rapport de Brodeck » du même auteur et qui constitue pour moi l’un des lectures les plus marquantes de ces dernières années.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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