Le Monde selon Garp

John Irving, Le Monde selon Garp, Seuil, 1980 (disponible au Cercle Points)

Par Brigitte Niquet.

Dans les années 80, je commençais ma carrière universitaire et ce n’est pas sans appréhension que  j’abordai mes premiers étudiants. Tout se passa bien, jusqu’à ce qu’un jeune homme me demande tout à trac : « Vous avez lu Le Monde selon Garp ? ».  J’avouai que non. « Eh bien, vous devriez ».  J’ai obtempéré et bien m’en a pris.

Il est difficile, et d’ailleurs inutile, de raconter l’intrigue, tant elle est foisonnante et, en même temps, secondaire, servant surtout à illustrer ce postulat : « Ce qui compte, c’est de vivre une vraie vie avant de mourir. Ça peut être toute une aventure de vivre sa vie. » Pour une aventure, c’en est une, particulièrement pour Jenny Fields, la mère de Garp, qui décide de faire un bébé toute seule à l’époque où ce n’était pas encore la mode. Elle met son projet à exécution, sous les yeux du lecteur ébaubi qui hésite entre l’admiration pour cette femme qui ose suivre sa route envers et contre tout, le fou-rire lors de la conception acrobatique de l’enfant avec un aviateur mourant, et l’inquiétude sur ce que va devenir l’attelage mère-fils, dont le destin constitue la trame des 500 pages qui suivent.

Deux autres thèmes s’imposent : d’une part la passion de l’écriture et les affres de la création littéraire, d’autre part la peur obsessionnelle qui ne quittera jamais Garp qu’il arrive malheur à ses enfants, ainsi que l’incapacité où il se trouve d’empêcher ce malheur d’arriver. L’accident de voiture (qui intervient aux trois-quarts du roman) en est l’illustration, outre que sa préparation est une merveille de construction narrative. Techniquement parlant, ce chapitre est à lui seul une remarquable nouvelle, malheureusement saccagée dans l’adaptation cinématographique qui a reculé, bien à tort, devant la crudité de certains détails. C’est qu’Irving ne mâche jamais ses mots, particulièrement lorsqu’il s’agit de sexe.

Et il s’agit souvent de sexe. À part Jenny, tout le monde, Garp compris, y patauge, tant dans sa vie que dans ses écrits. Jenny fera sur le tard un énorme succès de librairie avec Sexuellement suspecte, et Garp place la sexualité au centre de tout, sa vie comme son œuvre, réservant la part lumineuse à sa femme Helen et gardant pour ses écrits la part violente, voire sanglante (Le Monde selon Bensenhaver, nouvelle insérée dans le roman).

Tout ne finira pas bien, on s’en doute (les happy end ne seront jamais le genre d’Irving), mais l’auteur nous aura tenus en haleine pendant 600 pages et chacun des personnages aura accompli son destin et ainsi justifié son passage sur terre.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.) ; Extras.

Liens : au Seuil ; au Cercle Points ; l’hommage à John Irving par Brigitte Niquet. De manière générale, pour accéder à tous nos articles sur un auteur, consultez le classement par auteurs.

Hommage à John Irving

Hommage à John Irving

Par Brigitte Niquet.

Quand j’ai découvert John Irving, il venait de sortir son quatrième livre (Le Monde selon Garp), qui le propulsa d’un coup au firmament de la littérature, et je me souviens de cette lecture comme d’un événement. J’ai dévoré par la suite son œuvre complète et ma fidélité passionnée ne s’est démentie que récemment, quand il s’est mis à « bégayer » quelque peu, à ressasser les mêmes obsessions, et surtout à se recentrer exclusivement sur lui, alors qu’il savait si bien parler des autres, mixant leur histoire avec la sienne et pimentant le tout d’un zeste d’imagination pour créer ses personnages de fiction. « La condition de l’écrivain exige qu’il sache allier l’observation minutieuse à l’imagination non moins minutieuse de ce qu’il ne lui a pas été donné d’observer. » Belle profession de foi qui donne déjà une des clés du succès d’Irving, dès que la recette a été mise au point à la fin des années 70 et appliquée avec le bonheur que l’on sait dans Le Monde selon Garp. Je m’en tiendrai, dans cet hommage, à la période 1980-2005 qui recèle plusieurs chefs-d’œuvre, livres si « énormes » qu’il serait impossible et vain de raconter chacun d’entre eux et qu’on ne peut les considérer que dans leur globalité.

L’art où John Irving excelle, c’est celui de traiter les sujets graves de manière hilarante, voire loufoque, un peu à la Woody Allen –  « Pourquoi  les gens s’obstinaient-ils à prétendre qu’on ne pouvait être à la fois comique et sérieux ?  » se demande déjà Garp/Irving  –  et, plus généralement, de mêler intimement les émotions les plus diverses. C’est sa marque de fabrique, un cocktail détonnant qui confirme son efficacité dans L’Hôtel New Hampshire, où John Berry narre la jeunesse chaotique de sa fratrie, bringuebalée d’un hôtel et d’un continent à l’autre en compagnie d’un ours, sous la houlette de leur cinglé de père. Ici aussi, le sujet est grave (aucun ne sortira indemne de l’aventure, et l’ours non plus), mais le livre fourmille de passages rocambolesques, et on craque par ailleurs devant la solidarité indéfectible qui unit les enfants (jusqu’à mener à l’inceste deux d’entre eux).

        

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