Le schmock

Franz-Olivier Giesbert, Le schmock, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

A certains égards, le dernier livre de Franz-Olivier Giesbert aurait pu s’appeler Le nazisme pour les nuls. Sauf qu’il ne s’agit pas d’un traité pédagogique, mais d’un roman. Et d’un roman léger, en plus, sur un des sujets les plus graves qui soient.

L’auteur n’a pas tort d’affirmer que, face à ce délire collectif, les personnages de roman nous donnent plus de chances de comprendre comment l’on en est arrivé là que des ouvrages savants : il faut des névroses et de la passion pour rendre compte de la folie. Cela étant, si l’on admire l’élégance avec laquelle Giesbert enchâsse des informations dans son récit en allant toujours à l’essentiel, et si l’on se sent vengé en voyant comment il traite Hitler, on peut difficilement conclure que l’on a désormais compris la montée du nazisme : un certain mystère demeure, après comme avant, et Giesbert n’y peut rien. Mais il a bien fait d’oser un roman, avec de l’humour et de l’amour, sur cette page glaçante de l’Histoire. Et tant pis pour les petites maladresses, typiques d’un auteur suroccupé et qui écrit un peu vite : il y a des moments de grâce, aussi, et l’ensemble est fort réussi. A conseiller aux jeunes, en particulier.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi La dernière fois que j’ai rencontré Dieu, du même auteur.

Fatherland

Pour la rentrée, et parce qu’il n’y a pas que les nouveautés qui comptent, quatre petits extras : des critiques enthousiastes de livres plus vieux que d’habitude (d’habitude ceux dont nous parlons ont dix ans d’âge maximum) → Dolce agonia, Fatherland, De chair et de sang, La chambre des officiers.

Robert Harris, Fatherland, Julliard, 1992 (existe en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Le contexte de ce thriller palpitant est d’une importance capitale, à la fois en raison de son originalité  (c’est même sacrément culotté) et de son rôle dans l’intrigue. C’est que l’enquête policière du Sturmbannführer Xavier March se déroule dans Berlin en 1964, sous un national-socialisme qui bat son plein. Hitler a gagné la guerre de 1939-1946, c’est bientôt son anniversaire (le Führertag) et l’ambiance est à l’ordre et à la soumission. Tous les ingrédients y sont : le meurtre, la confiance et la méfiance, la séduction aussi, la recherche de la vérité, le mensonge, la menace… Cette fiction, qui réécrit l’Histoire en même temps qu’elle nous en raconte une, est d’une cohérence et d’une fluidité remarquables, et les personnalités des deux personnages principaux sont nos bouées de sauvetage, à nous qui n’aimerions pas que le monde ait tourné de cette façon. Jusqu’au bout du roman, Robert Harris nous fait vibrer pour de petites et de grandes raisons. Admirable.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Hubert Galle.

Liens : sur Lisez.com. Nos autres critiques de romans de Robert Harris sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

L’ordre du jour

Éric Vuillard, L’ordre du jour, Actes Sud, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Frais tiré de chez l’imprimeur – Goncourt oblige –, l’exemplaire que j’ai lu puait l’encre fraîche et le papier pas sec. Cela participait de l’impression nauséeuse que laissent, par exemple, les conversations de Schuschnigg avec Hitler. D’autant que l’auteur sait nous obliger à imaginer la scène : il glisse du passé simple – le récit – au présent – la scène telle une image à demi figée sur l’écran de nos imaginaires. Mais il y a comme une contradiction, dans ce livre qui nécessite déjà un certain savoir historique et un bon vocabulaire (ou de savoir passer outre les mots rares que l’auteur ne peut s’empêcher de distiller), contradiction entre ce style français qui fait de la poésie en prose, s’emporte, s’extasie littérairement, et la colère naïve qui semble découvrir la vérité sous les mensonges et nous accuse de ne jamais avoir levé le voile sur cette période catastrophique de l’Histoire européenne. Pourtant, depuis des décennies, cette période, énormément documentée, a déjà été vue et revue, corrigée et recorrigée maintes fois et de maintes façons. Il y a quelque chose de dérangeant dans ces accusations latentes, à l’adresse d’un lecteur pourtant – sinon érudit – au moins instruit. Mais le ton est autre, l’approche n’est pas dénuée d’intérêt, il y a de très bons passages, et la colère est sans doute saine.

Un peu incertain, et très mal titré, L’ordre du jour est à la fois un récit et un journal de recherches, un travail littéraire et un coup de gueule. Je l’aurais rangé dans la catégorie Essais et je ne lui aurais pas attribué ce prix-là. D’autant qu’on ne sait pas bien ce que fait l’auteur. Est-ce qu’il règle des comptes à la mémoire de quelqu’un ? Est-ce qu’il est ulcéré par les cours d’Histoire actuellement dispensés au Lycée et qui n’en apprendraient pas assez aux jeunes ? Est-ce une mise en garde ? Contre quoi ?

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La série des Bernie Gunther

Philip Kerr, 12 romans policiers historiques dont le personnage central est Bernie Gunther, Le Masque, 1993-2017

Stylo-trottoir : Pierre, la soixantaine, autour d’une table.

Il est tellement enthousiaste que son expression est hachurée comme un électrocardiogramme qui s’affole.

– Dès la première page, t’es complètement dedans ! J’adore. C’est formidable.

Il est en train de lire La dame de Zagreb (2016), le dixième opus de la série. Il a lu tous ceux qui précédaient. Parce qu’il s’intéresse à la deuxième Guerre mondiale et que tous ces romans tournent autour du nazisme, et parce que les événements auxquels Bernie Gunther est confronté sont non seulement historiques mais très variés.

– Il peut aussi bien s’agir de la montée du cinéma à cette époque que du massacre des officiers polonais à Katyn. Il y a Gunther, et puis les autres personnages sont des personnages historiques. C’est un cynique…

– L’auteur ?

– Mais non, Gunther ! Y a plein d’humour grinçant. Lui, il est anti-nazi, mais évidemment il ne peut pas le dire à tout le monde…

Il hésite un peu, se racle la gorge, réfléchit rapidement et conclut :

– Je ne peux pas en parler. Il faut les lire !

Le contributeur tient aussi à mentionner un autre auteur sévissant dans le même genre et dont un journal a dit qu’il était un cran en-dessous, « mais ce n’est pas vrai » :

Mc Callin c’est aussi bon !

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne).

Liens : Philip Kerr aux éditions du Masque ; La dame de Zagreb au Masque ; Wikipedia pour en savoir plus sur l’auteur et son oeuvre (qui ne se résume pas aux Bernie Gunther).

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