Les fils d’Odin

Harald Gilbers, Les fils d’Odin, Kero, 2016 (existe en « Grands détectives » 10-18)

Par Anne-Marie Debarbieux.

Conformément à la caractéristique de la collection Grands détectives, Les fils d’Odin est un roman policier inséré dans un contexte historique précis. Il s’agit ici des derniers jours du régime nazi durant le printemps 1945. L’action se situe à Berlin que les bombardements quotidiens dévastent et où la vie quotidienne devient un enfer. La terreur et la délation règnent en maîtres. On ne peut plus se fier à personne.

Dans ce qui devient au fil des jours un chaos, l’ex commissaire Richard Oppenheimer, d’origine juive, vit désormais dans la clandestinité et la plus grande prudence, après avoir mis en sûreté son épouse afin qu’elle ne soit pas inquiétée à cause de lui. Il est amené cependant à sortir de l’ombre pour aider une amie accusée à tort d’avoir tué son ex-mari. Tout l’accuse, et le fait que cet homme ait exercé de sinistres activités expérimentales n’arrange rien. Oppenheimer, au péril de sa vie, remonte pas à pas la piste d’une secte ultra nazie, mais parviendra-t-il à sauver son amie de la condamnation à mort ? C’est l’enjeu du roman dont le suspense est maintenu jusqu’à la dernière page. Mais finalement l’enquête et ses rebondissements restent presque secondaires au regard des évocations de la situation de Berlin à ce moment précis de son histoire. Le point de vue qui en est donné de l’intérieur par Oppenheimer, qui n’est pas un héros au sens romanesque du terme, est assez rarement évoqué et absolument passionnant.

Catégorie : Policiers et thrillers (Allemagne). Traduction : Joël Falcoz.

Liens : chez Kero ; en 10-18.

Le Triomphe des Ténèbres

Jacques Ravenne et Éric Giacometti, Le Triomphe des Ténèbres, J.-C. Lattès, 2018 (disponible au Livre de Poche)

Par Catherine et Pierre Chahnazarian.

Le sujet de ce roman est le rapport du nazisme à l’ésotérisme, sujet très documenté aujourd’hui, et les auteurs ont visiblement plongé avec passion dans cette documentation. Ils en tirent un gros roman bien construit.

— J’ai bien aimé la trilogie à laquelle ce roman appartient, dit Pierre, parce que le sujet m’intéresse, même si d’autres auteurs ont fait de meilleurs romans sur le nazisme, comme Philippe Kerr, hélas décédé. Mais chez Ravenne et Giacometti, il y a des trucs pas mal faits, avec Churchill, des réseaux anglais, la résistance…

— Moi l’écriture m’a déçue, notamment des phrases choc excessives et des erreurs qu’on n’a pas d’excuse d’avoir laissé passer quand on est deux plus un éditeur. Ça m’a gâché la lecture. C’est vraiment dommage, surtout à ce niveau-là de connaissance du sujet. Mais je comprends qu’on passe outre et qu’on apprécie le livre voire la série : Le Triomphe des Ténèbres (2018), La Nuit du Mal (2019), La Relique du Chaos (2020).

Catégorie : Littérature française (roman historique).

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

Un père sans enfant

Denis Rossano, Un père sans enfant, Allary Editions, 2019

Par Anne-Marie Debarbieux.

Il y a les souvenirs que le cinéaste, âgé de plus de quatre-vingts ans en 1981, partage volontiers, et ceux que sa mémoire a peut-être oblitérés ou altérés voire oubliés. Ceux-là, Denis, jeune étudiant passionné de cinéma et subjugué par le vieil homme, les restitue ou les imagine à partir des données dont il dispose. C’est pourquoi il s’agit bien d’un roman et non d’une simple biographie, roman où l’auteur intervient fréquemment au cours de ses longues conversations avec le vieux cinéaste. La rencontre, qui ne devait être que le privilège d’une interview, se prolonge et instaure au fil des échanges une complicité voire une réelle amitié.

De qui s’agit-il ? De Douglas Sirk (de son vrai nom Detlef Sierk), intellectuel, metteur en scène et réalisateur allemand qui, à l’apogée de sa réussite dans les années 1920 dans le cinéma populaire, au sens noble du terme, a comme tant d’autres, fui un peu plus tard le régime nazi. Il ne s’est toutefois résolu à l’exil qu’à partir du moment où la vie de sa femme, d’origine juive, a été vraiment menacée. Décision un peu trop tardive pour ne pas être entachée d’un soupçon de compromission avec le régime nazi ou, à tout le moins, de carriérisme, mais qui donne au personnage toute sa profondeur. Car il se défend bien sûr de toute indulgence pour le pouvoir en place. En effet la complexité de la situation est liée aussi à une autre relation familiale : d’un premier mariage était né un fils, Klaus, que sa mère a coupé complètement de son père et dont elle a fait un parfait petit aryen et une jeune vedette du cinéma orchestré par la propagande nazie. Quitter l’Allemagne, c’était donc le perdre définitivement.

Même si le cinéaste est devenu américain, a changé de nom et a réussi une brillante carrière aux États Unis, la blessure de l’enfant disparu et dont il n’aura plus jamais de nouvelles ne se refermera jamais.

Imprégné des confidences de Douglas et poussé par la compassion autant que la curiosité, Denis Rossano essaiera de son côté de reconstituer la vie de Klaus Sierk.

Un livre passionnant, d’abord par sa construction originale, alternant les évocations du passé et les conversations de 1981, et aussi par la multiplicité des thèmes qu’il soulève. On relit quelques pages d’Histoire, vues par le déchirement d’un Allemand aussi attaché à son pays qu’opposé aux thèses de ceux qui le gouvernent, on se replonge dans la situation particulière des nombreux artistes qui ont fui et reconstruit ailleurs leur renommée sans toutefois se guérir tout à fait de l’exil, on suit également le drame personnel d’un père privé de son fils.

Catégorie : Littérature française (roman biographique).

Liens : chez l’éditeur.

Le schmock

Franz-Olivier Giesbert, Le schmock, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

A certains égards, le dernier livre de Franz-Olivier Giesbert aurait pu s’appeler Le nazisme pour les nuls. Sauf qu’il ne s’agit pas d’un traité pédagogique, mais d’un roman. Et d’un roman léger, en plus, sur un des sujets les plus graves qui soient.

L’auteur n’a pas tort d’affirmer que, face à ce délire collectif, les personnages de roman nous donnent plus de chances de comprendre comment l’on en est arrivé là que des ouvrages savants : il faut des névroses et de la passion pour rendre compte de la folie. Cela étant, si l’on admire l’élégance avec laquelle Giesbert enchâsse des informations dans son récit en allant toujours à l’essentiel, et si l’on se sent vengé en voyant comment il traite Hitler, on peut difficilement conclure que l’on a désormais compris la montée du nazisme : un certain mystère demeure, après comme avant, et Giesbert n’y peut rien. Mais il a bien fait d’oser un roman, avec de l’humour et de l’amour, sur cette page glaçante de l’Histoire. Et tant pis pour les petites maladresses, typiques d’un auteur suroccupé et qui écrit un peu vite : il y a des moments de grâce, aussi, et l’ensemble est fort réussi. A conseiller aux jeunes, en particulier.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi La dernière fois que j’ai rencontré Dieu, du même auteur.

Fatherland

Robert Harris, Fatherland, Julliard, 1992 (existe en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Le contexte de ce thriller palpitant est d’une importance capitale, à la fois en raison de son originalité  (c’est même sacrément culotté) et de son rôle dans l’intrigue. C’est que l’enquête policière du Sturmbannführer Xavier March se déroule dans Berlin en 1964, sous un national-socialisme qui bat son plein. Hitler a gagné la guerre de 1939-1946, c’est bientôt son anniversaire (le Führertag) et l’ambiance est à l’ordre et à la soumission. Tous les ingrédients y sont : le meurtre, la confiance et la méfiance, la séduction aussi, la recherche de la vérité, le mensonge, la menace… Cette fiction, qui réécrit l’Histoire en même temps qu’elle nous en raconte une, est d’une cohérence et d’une fluidité remarquables, et les personnalités des deux personnages principaux sont nos bouées de sauvetage, à nous qui n’aimerions pas que le monde ait tourné de cette façon. Jusqu’au bout du roman, Robert Harris nous fait vibrer pour de petites et de grandes raisons. Admirable.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Hubert Galle.

Liens : sur Lisez.com. Nos autres critiques de romans de Robert Harris sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

L’ordre du jour

Éric Vuillard, L’ordre du jour, Actes Sud, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Frais tiré de chez l’imprimeur – Goncourt oblige –, l’exemplaire que j’ai lu puait l’encre fraîche et le papier pas sec. Cela participait de l’impression nauséeuse que laissent, par exemple, les conversations de Schuschnigg avec Hitler. D’autant que l’auteur sait nous obliger à imaginer la scène : il glisse du passé simple – le récit – au présent – la scène telle une image à demi figée sur l’écran de nos imaginaires. Mais il y a comme une contradiction, dans ce livre qui nécessite déjà un certain savoir historique et un bon vocabulaire (ou de savoir passer outre les mots rares que l’auteur ne peut s’empêcher de distiller), contradiction entre ce style français qui fait de la poésie en prose, s’emporte, s’extasie littérairement, et la colère naïve qui semble découvrir la vérité sous les mensonges et nous accuse de ne jamais avoir levé le voile sur cette période catastrophique de l’Histoire européenne. Pourtant, depuis des décennies, cette période, énormément documentée, a déjà été vue et revue, corrigée et recorrigée maintes fois et de maintes façons. Il y a quelque chose de dérangeant dans ces accusations latentes, à l’adresse d’un lecteur pourtant – sinon érudit – au moins instruit. Mais le ton est autre, l’approche n’est pas dénuée d’intérêt, il y a de très bons passages, et la colère est sans doute saine.

Un peu incertain, et très mal titré, L’ordre du jour est à la fois un récit et un journal de recherches, un travail littéraire et un coup de gueule. Je l’aurais rangé dans la catégorie Essais et je ne lui aurais pas attribué ce prix-là. D’autant qu’on ne sait pas bien ce que fait l’auteur. Est-ce qu’il règle des comptes à la mémoire de quelqu’un ? Est-ce qu’il est ulcéré par les cours d’Histoire actuellement dispensés au Lycée et qui n’en apprendraient pas assez aux jeunes ? Est-ce une mise en garde ? Contre quoi ?

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La série des Bernie Gunther

Philip Kerr, 12 romans policiers historiques dont le personnage central est Bernie Gunther, Le Masque, 1993-2017

Stylo-trottoir : Pierre, la soixantaine, autour d’une table.

Il est tellement enthousiaste que son expression est hachurée comme un électrocardiogramme qui s’affole.

– Dès la première page, t’es complètement dedans ! J’adore. C’est formidable.

Il est en train de lire La dame de Zagreb (2016), le dixième opus de la série. Il a lu tous ceux qui précédaient. Parce qu’il s’intéresse à la deuxième Guerre mondiale et que tous ces romans tournent autour du nazisme, et parce que les événements auxquels Bernie Gunther est confronté sont non seulement historiques mais très variés.

– Il peut aussi bien s’agir de la montée du cinéma à cette époque que du massacre des officiers polonais à Katyn. Il y a Gunther, et puis les autres personnages sont des personnages historiques. C’est un cynique…

– L’auteur ?

– Mais non, Gunther ! Y a plein d’humour grinçant. Lui, il est anti-nazi, mais évidemment il ne peut pas le dire à tout le monde…

Il hésite un peu, se racle la gorge, réfléchit rapidement et conclut :

– Je ne peux pas en parler. Il faut les lire !

Le contributeur tient aussi à mentionner un autre auteur sévissant dans le même genre et dont un journal a dit qu’il était un cran en-dessous, « mais ce n’est pas vrai » :

Mc Callin c’est aussi bon !

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne).

Liens : Philip Kerr aux éditions du Masque ; La dame de Zagreb au Masque ; Wikipedia pour en savoir plus sur l’auteur et son oeuvre (qui ne se résume pas aux Bernie Gunther).

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑