L’ordre du jour

Éric Vuillard, L’ordre du jour, Actes Sud, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Frais tiré de chez l’imprimeur – Goncourt oblige –, l’exemplaire que j’ai lu puait l’encre fraîche et le papier pas sec. Cela participait de l’impression nauséeuse que laissent, par exemple, les conversations de Schuschnigg avec Hitler. D’autant que l’auteur sait nous obliger à imaginer la scène : il glisse du passé simple – le récit – au présent – la scène telle une image à demi figée sur l’écran de nos imaginaires. Mais il y a comme une contradiction, dans ce livre qui nécessite déjà un certain savoir historique et un bon vocabulaire (ou de savoir passer outre les mots rares que l’auteur ne peut s’empêcher de distiller), contradiction entre ce style français qui fait de la poésie en prose, s’emporte, s’extasie littérairement, et la colère naïve qui semble découvrir la vérité sous les mensonges et nous accuse de ne jamais avoir levé le voile sur cette période catastrophique de l’Histoire européenne. Pourtant, depuis des décennies, cette période, énormément documentée, a déjà été vue et revue, corrigée et recorrigée maintes fois et de maintes façons. Il y a quelque chose de dérangeant dans ces accusations latentes, à l’adresse d’un lecteur pourtant – sinon érudit – au moins instruit. Mais le ton est autre, l’approche n’est pas dénuée d’intérêt, il y a de très bons passages, et la colère est sans doute saine.

Un peu incertain, et très mal titré, L’ordre du jour est à la fois un récit et un journal de recherches, un travail littéraire et un coup de gueule. Je l’aurais rangé dans la catégorie Essais et je ne lui aurais pas attribué ce prix-là. D’autant qu’on ne sait pas bien ce que fait l’auteur. Est-ce qu’il règle des comptes à la mémoire de quelqu’un ? Est-ce qu’il est ulcéré par les cours d’Histoire actuellement dispensés au Lycée et qui n’en apprendraient pas assez aux jeunes ? Est-ce une mise en garde ? Contre quoi ?

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

6 commentaires sur “L’ordre du jour

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  1. Impossible de terminer ce pensum. Il m’est tombé des mains. Je partage toutes les critiques de Catherine, et hélas ne les modérerai d’aucun compliment. Les Goncourt sont tombés sur la tête d’avoir primé un livre aussi illisible. Ce n’est pas la première fois, mais à ce degré-là, ça relève de la provocation.

  2. Que Catherine, Brigitte et les autres me pardonnent : D’accord sur le fait que certains termes ou expressions me gênent, qui font sortir l’auteur de sa position d’historien. Mais, j’ai beaucoup aimé ce récit. C’est un livre indispensable. Ces quelques chapitres, par leur brièveté même, illustrent parfaitement comment une succession de faiblesses ou de compromissions ont pu favoriser le léger déplacement de troupes, la discrète violence de l’Anschluss.

  3. Ce commentaire de JACQUES DUPONT en dit plus long sur le livre et le défend bien :

    « L’ordre du jour » s’ouvre sur la déambulation hiératique dans le Parlement allemand – et bientôt il n’y aura plus de Parlement – de 24 industriels et financiers. Pour ces grandes fortunes, quelques millions de marks représentent une banale levée de fonds, à l’ordre du jour ce jour-là, un geste habituel de corruption. Tous soutiendront Hitler, et seront payés en retour.

    Rigueur de la mise en scène, du découpage, précision des faits, clarté du propos : le texte d’Éric Vuillard cogne dur.

    Sa cible est l’aveuglement, sous plusieurs angles. Facile d’évoquer celui de Halifax et de Chamberlain, ou du chancelier autrichien Schusnigg qui accepta l’Anschluss, et des Français qui acclamèrent Daladier à son retour de Munich (« Ah les cons, s’ils savaient ! » déclara-t-il atterré).

    Mais l’aveuglement, quoi ? lequel ? Il s’avère finalement double : une naïveté, dictée par la peur, quant aux visées d’Hitler ; une méconnaissance de ses capacités guerrières.

    A cet égard, Éric Vuillard consacre plusieurs chapitres percutants à l’Anschluss. Loin d’une promenade triomphale vers Vienne elle fut un gigantesque embouteillage de panzers en panne, qui plongea le Führer dans une colère cruelle, chaplinesque, pathétique. La puissance du Reich ? Du vent ! Du bluff ! En 1938, l’entrée des blindés dans Vienne (ils y furent acheminés en train) se fit devant une foule lassée de les avoir indéfiniment attendus. La liesse ? Si nous avons en tête les images du franchissement de la douane, des tankistes épanouis et de la populace joyeuse, et si elles sont iconiques, c’est qu’il n’y en a pas d’autres : ce que nous avons vu, voyons, verrons de l’Anschluss reste ce que les propagandistes de Goebbels auront voulu que nous en sachions. Nous ignorons tout ou presque des arrestations de masse d’opposants, des innombrables suicides à Vienne et ailleurs. Et l’aveuglement est toujours à l’œuvre, notre vision cramée par les projecteurs de Goebbels.

    Quant aux corrupteurs – Éric Vuillard y revient à la fin du récit. Leurs noms : Schnitzler, Heubel, Rostberg, et les autres ne nous parlent pas. Mais qu’on les appelle Opel, Siemens ou Allianz, ce sont soudain nos voitures, nos machines à laver et l’assurance de nos maisons.

    Krupp, après-guerre, indemnisa bien quelques survivants, mais à mesure qu’il s’en présentait, baissa la somme, avant d’arrêter, en déclarant que « les juifs avaient coûté trop cher ». Point final.

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