Underground Railroad

Colson Whitehead, Underground Railroad, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Sur le même sujet, ce livre nous propose l’inverse d’Après l’incendie, de Robert Goolrick. Alors que Goolrick laissait l’esclavage dans l’ombre pour mieux raconter comment vit et périt une famille qui s’est enrichie sur son dos, Colson Whitehead l’aborde frontalement et du point de vue des Noirs, avec une rage et une acuité dont témoignent ces quelques lignes, page 372 : « L’Amérique est une illusion, la plus grandiose de toutes. S’il y avait une justice en ce monde, cette nation ne devrait pas exister, car elle est fondée sur le meurtre, le vol et la cruauté. »

Cette charge est remarquablement incarnée par la fuite éperdue de Cora, une esclave de 16 ans dans une plantation de coton, avant la guerre de Sécession, qui va tenter comme sa mère d’échapper à ses maîtres, autant dire à ses bourreaux. Avec un sens aigu du détail, Colson Whitehead ne nous épargne rien des violences subies par les esclaves, parfois inouïes quand il s’agit de les faire plier, de les réduire à de la chair fraîche ou de punir les désobéissants. A ce titre, le portrait d’Arnold Ridgeway, le chasseur d’esclaves qui poursuit Cora d’État en État, est un grand morceau de littérature, glaçant et puissant. Et il en va de même du programme de stérilisation dans lequel les Blancs « avancés » tentent de piéger les Noirs pour éviter qu’ils se multiplient.

Mais, pour autant, il n’y a aucune complaisance, aucun voyeurisme dans ce tableau, et pas davantage de misérabilisme. Les personnages sont subtils et complexes, et l’auteur nous fait sentir l’énergie et la dignité des esclaves, en particulier de Cora qui piégera de manière brillante les visiteurs du zoo humain dans lequel elle est contrainte de s’exhiber. Colson Whitehead use aussi d’une belle invention romanesque, celle qui consiste à transformer un réseau clandestin d’aide aux esclaves fugitifs en un authentique chemin de fer souterrain – idée brillante dont il aurait pu tirer davantage parti, car il faut attendre avant que ce chemin de fer prenne véritablement corps et nous fasse rêver. On peut aussi reprocher à l’auteur des expositions un peu longues, dont le sens ne se dégage que lentement car nous voyageons d’une époque à l’autre et devons comprendre de quoi il est question : malgré son intelligence et sa puissance d’évocation, cette épopée paraît parfois un peu statique. Mais cela n’affecte que quelques passages, et certainement pas les chapitres finaux, qui sont pleins de tension, de surprises et d’émotion.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Serge Chauvin.

Liens : chez l’éditeur.

Trois lamentations

Robert Goolrick, Trois lamentations, Anne Carrière, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Cette nouvelle autobiographique de 25 pages suit le roman Après l’incendie, chroniqué par François Lechat. Je ne peux pas comparer le style et l’étoffe de ces deux textes, n’ayant lu que Trois lamentations, mais celui-ci ne m’a pas donné envie de lire celui-là. Le thème de la nouvelle est simple mais fort : c’est celui de la différence, et de l’ostracisme que peuvent subir au collège (et pas que) les enfants pauvres, gros ou de couleur. C’est du Sud des États-Unis, bête et raciste, qu’il est question, dans une époque pas si vieille puisque l’auteur est né en 1948. Mais comme il écrit d’une écriture assez plate, dans un style un peu incertain, entre récit littéraire et compte-rendu factuel, le propos est un peu affaibli. J’aurais personnellement préféré que le cliché de l’époque soit plus substantiel, tant qu’à parler d’une société critiquable. Sans doute Goolrick a-t-il voulu témoigner en respectant la vérité historique, s’interdisant de développer tout un roman par lequel il aurait l’impression de tirer profit de trois personnages réels… Ce n’est pas mal, mais pas très convaincant non plus. Dommage.

Catégorie : Nouvelles (USA). Traduction : Marie de Prémonville.

Liens : chez l’éditeur. La critique d’Après l‘incendie.

Après l’incendie

Robert Goolrick, Après l’incendie, Anne Carrière, 2017

Par François Lechat.

Ce livre à la belle écriture classique présente plusieurs particularités déroutantes. D’abord quelques maladresses, rares et locales, mais étonnantes à ce niveau de style. Ensuite un choix éditorial assez curieux : faire suivre ce roman de 300 pages d’une nouvelle, Trois lamentations, qui ne manque pas d’intérêt mais n’a pas la même hauteur de vue. Mieux vaut la lire, dès lors, avant le roman, pour bien apprécier sa troisième particularité. Il se déroule sur fond d’esclavage dans le Sud des Etats-Unis, ce que le prologue souligne sans fard, mais il ne développe pas ce thème, juste effleuré par le biais d’un couple de serviteurs fort bien traités. C’est pourtant l’esclavage qui est à l’origine de la fortune de Diana Cooke, héritière d’un famille prestigieuse remontant aux Pères fondateurs des Etats-Unis, et responsable de la préservation de Saratoga, la somptueuse maison familiale que le Sud entier lui envie mais qui constitue surtout un gouffre financier. Et l’esclavage ne serait-il pas la cause du gigantesque incendie qui, sur trois jours, a fait disparaître Saratoga comme nous l’apprenons dès le prologue ?

Quel peut être le destin d’une héroïne à la Scarlett O’Hara, d’une beauté confondante comme elle, mais assez lucide, celle-ci, pour savoir que les codes d’honneur qu’elle perpétue lui font une prison et sont complices d’une violence sourde ? Comment échapper à ce destin quand on est si attaché à son père et que l’on se veut à la hauteur de sa mission, quels que soient les sacrifices qu’elle impose ? Sous la plume de Robert Goolrick, on s’identifie à Diana, à ses espoirs, ses joies et ses tourments, sans jamais oublier pourquoi nous devrions la détester, politiquement parlant. L’auteur y réussit en jouant à fond la carte du romanesque, déployant ses personnages, ses décors et ses péripéties dans un style à la fois direct et soigné, comme on n’en lit plus guère. Avec, en prime, deux formidables personnages secondaires – un restaurateur de livres à la technique étrange et une décoratrice extravagante – qui réserveront bien des surprises.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Marie de Prémonville.

Liens : Le livre chez l’éditeur. Sur le même thème, traité différemment, voir Underground Railroad.

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