Récitatif

Toni Morrison, Récitatif, Christian Bourgois, 2022 (Morrison, 1983)

— Par Jacques Dupont

« Toni Morrison ne laissait rien au hasard », explique Zadie Smith, dans l’excellente postface de Récitatif : cette nouvelle a été spécifiquement conçue comme « l’expérience d’ôter tous les codes raciaux d’un récit concernant deux personnages de races différentes pour qui l’identité raciale est cruciale ».

Twyla et Roberta se rencontrent à l’orphelinat, pour une assez courte période de quatre mois. La mère de Roberta est malade. Celle de Twyla est trop occupée à danser pour garder sa fille auprès d’elle.

Twyla et Roberta : qui est Blanche ? ou Noire ? On ne peut s’empêcher de se poser la question, de tenter l’interprétation d’indices dont on ne pourra rien conclure, quelque attentive soit notre lecture. Nous ne pouvons les distinguer de « la seule façon que nous voulons vraiment ».

Twyla et Roberta se reverront à plusieurs reprises, à quelques années d’intervalle. A chaque fois, un même souvenir, quasi anecdotique, revient, s’affine et exaspère les retrouvailles des deux femmes : qu’en est-il de Maggie, une vieille femme, naine, muette. L’ont-elles vu chuter, dans le verger de l’orphelinat ?

Récitatif :  une déclamation musicale, chantée selon le rythme de la langue ordinaire et comprenant de nombreux mots sur la même note.

Écriture absolument remarquable, qui a résisté à la traduction grâce au talent de Christine Laferrière.

Catégories : Redécouvertes, Nouvelles et textes courts (U.S.A.). Traduction : Christine Laferrière.

Lien : chez l’éditeur.

Délivrances

Toni Morrison, Délivrances, Babelio, 2015 (disponible en 10-18)

Par Catherine Chahnazarian.

Quand nait Lulu-Ann, c’est la surprise : elle est d’un noir… noir ! Et comme ses parents le sont beaucoup moins, ça pose problème. Mais Toni Morrison ne racontera pas les accusations de trahison et la séparation des parents, ce n’est pas cela qui l’intéresse. Par chapitres adoptant tour à tour les points de vue de l’héroïne, de sa mère, de sa meilleure amie, etc., l’auteure explore différentes facettes de la vie et de l’esprit de Lulu-Ann, renommée Bride parce que c’est plus chic ; et son récit déconstruit progressivement le personnage qu’elle avait dessiné rapidement, avec habileté, au tout début du livre. Chaque chapitre, ou presque, explorant les multiples définitions que peut prendre ce mot, fait le récit d’une délivrance. Dans un style parfaitement maîtrisé, sur un ton brut magnifique, sans lyrisme et sans sous-entendus inutiles, un de ces styles où chaque mot compte, Morrison aborde de manière très directe les thèmes du racisme, de la pauvreté, des violences faites aux enfants et de l’amour, celui qui nécessite d’être vrai. Et quand on est presque à la fin et qu’on se dit que voilà un happy end à l’américaine, un certain réalisme tragique revient au triple galop.

On sent de l’urgence dans ce livre qui va vite, de la vérité dans sa brutalité. On sent aussi la volonté de nous encourager à ne pas laisser gagner nos peurs et nos traumatismes – à travers le personnage de Bride et un beau personnage d’homme. Seul bémol : l’insistance mise à dénoncer les violences sexuelles faites aux enfants, comme si elles étaient monnaie courante. Lorsqu’un quatrième cas est révélé, c’en est trop pour un récit si intimiste. Mais c’est mon seul reproche.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Christine Laferrière.

Liens : Chez l’éditeur ; une interview de l’Express à l’occasion du Nobel (1993).

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