Le schmock

Franz-Olivier Giesbert, Le schmock, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

A certains égards, le dernier livre de Franz-Olivier Giesbert aurait pu s’appeler Le nazisme pour les nuls. Sauf qu’il ne s’agit pas d’un traité pédagogique, mais d’un roman. Et d’un roman léger, en plus, sur un des sujets les plus graves qui soient.

L’auteur n’a pas tort d’affirmer que, face à ce délire collectif, les personnages de roman nous donnent plus de chances de comprendre comment l’on en est arrivé là que des ouvrages savants : il faut des névroses et de la passion pour rendre compte de la folie. Cela étant, si l’on admire l’élégance avec laquelle Giesbert enchâsse des informations dans son récit en allant toujours à l’essentiel, et si l’on se sent vengé en voyant comment il traite Hitler, on peut difficilement conclure que l’on a désormais compris la montée du nazisme : un certain mystère demeure, après comme avant, et Giesbert n’y peut rien. Mais il a bien fait d’oser un roman, avec de l’humour et de l’amour, sur cette page glaçante de l’Histoire. Et tant pis pour les petites maladresses, typiques d’un auteur suroccupé et qui écrit un peu vite : il y a des moments de grâce, aussi, et l’ensemble est fort réussi. A conseiller aux jeunes, en particulier.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi La dernière fois que j’ai rencontré Dieu, du même auteur.

Toute une vie et un soir

Anne Griffin, Toute une vie et un soir, Delcourt, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Sacré caractère, ce Maurice Hannigan. Accoudé au bar d’un hôtel, dans un coin de province irlandaise, il trinque, seul, à la santé de ceux qui ont compté dans sa vie, et il la raconte, sa vie, car à plus de quatre-vingts ans il est temps qu’il parle, qu’il dise ses chagrins, ses culpabilités, ses secrets. Il s’adresse à son fils Kevin, parti vivre aux États-Unis et qui n’est pas là pour entendre le récit de «toute une vie et [d’] un soir», ce soir déterminant où c’est nous qui recueillons le témoignage de Maurice. Il nous dit les rapports de force entre riches et pauvres dans l’Irlande d’avant-guerre, la grandeur et la décadence de la famille Dollard en particulier, et la revanche du petit paysan. Il nous dit ses amours, aussi, avec leurs bonheurs sans nom et leurs difficultés – toutes les formes d’amour : fraternel, amoureux, paternel… Et la mort, les fantômes, les blessures inguérissables.

Ce très beau roman est touchant au possible et de petits rebondissements relancent sans cesse l’intérêt psychologique. Il a en outre le mérite de se donner à lire sans prétention : il n’expose pas avec fierté une construction pourtant remarquable ; il déroule simplement son rythme parfait. C’est un bonheur – même si l’ensemble est dramatique, d’autant qu’une touche d’humour, qui fait partie intégrante du caractère du personnage, donne de la rondeur aux situations ou à ce qu’il en fait.

Une belle découverte.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Claire Desserrey.

Liens : chez l’éditeur.

Octobre

Søren Sveistrup, Octobre, Albin Michel, 2019

Par Florence Montségur.

Ça va bientôt être la saison de faire des bonshommes en marrons. Ça pourrait être mignon. Mais une fois qu’on a lu Octobre, l’idée fait froid dans le dos.

Un marginal a avoué avoir enlevé et tué la fille de Rosa Hartung, ministre danoise des affaires sociales ; Rosa et son mari tentent, un an plus tard, de retrouver une vie à peu près normale. Mark Hess, enquêteur à Europol, réputé avoir des ennuis avec sa hiérarchie, débarque à Copenhague avec son petit sac de voyage, trempé jusqu’aux os parce que c’est l’automne et qu’il pleut vraiment beaucoup. Naia Thullin n’aime pas travailler à la crim’, elle voudrait se faire muter au service de lutte contre la cybercriminalité ; mais on a retrouvé le cadavre mutilé d’une femme et il faut bien y aller, y aller avec ce Mark Hess pas très clair et pas très coopératif.

Les personnages secondaires sont un peu stéréotypés : ce sont de mauvais flics permettant le succès d’enquêteurs à la fois plus doués et plus moraux. Mais le roman est inlâchable. Meurtres sanguinaires, inquiétude, rebondissements, ratés et fausses pistes… Un thriller de bon niveau, un auteur à suivre.

Catégorie : Policiers et thrillers (Danemark). Traduction : Caroline Berg.

Liens : chez l’éditeur.

Le sport des rois

C. E. Morgan, Le sport des rois, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

Il n’est pas facile de parler de ce livre, remarquable à de nombreux égards, mais que j’ai mis deux mois à terminer, ce qui n’est pas forcément bon signe.

Ce qui m’a freiné, outre des circonstances extérieures, est d’abord sa longueur, 650 pages bien tassées, mais aussi son niveau d’exigence. Sur une trame classique, centrée autour d’une famille sur trois générations, l’auteure brasse de nombreux thèmes typiquement américains : l’ambition, le rôle des pionniers, la soif de réussite, la rigidité caractérielle des parents élevés dans la tradition, le racisme à l’égard des Noirs, la religion comme vecteur de résistance ou de passivité… Mais elle y mêle aussi des thèmes plus universels, en tirant parti du métier pratiqué par ses héros, l’élevage de chevaux de course. Ce qui conduit à des réflexions sur l’évolution, la génétique, la dégradation de la nature, la naissance et la mort… Il faut donc admettre, dans ce qui constitue bel et bien un roman, et un roman prenant, des passages parfois obscurs, ou encore poétiques ou fabuleux, dont on admire la virtuosité mais en se sentant parfois dépassé.

Pour autant, ce n’est pas un roman cérébral, qui manquerait de vie ou de chair : autour des chevaux, d’une ferme, de rapports familiaux tendus et complexes, de l’emprise du désir, de la détresse d’un jeune Noir dont le destin semble tracé d’avance mais qui tient tête, l’auteure crée des scènes d’une grande intensité. On n’oublie pas, le livre refermé, sa manière saisissante de traiter de la guerre des sexes et de l’inépuisable colère des Noirs, exprimée dans la deuxième partie au travers d’un personnage de Révérend inoubliable. Rien que pour le sermon qu’il adresse à sa communauté, entre sainte colère et infinie tendresse, ce livre vaut le détour. Mais disons qu’il se mérite.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Mathilde Bach.

Liens : chez l’éditeur.

Le journal de ma disparition

Camilla Grebe, Le journal de ma disparition, Calmann Lévy, 2019

Stylo-trottoir : Marie, la soixantaine, en vacances.

« Ça se passe en Suède, dans un petit village de montagne où il y a peu d’habitants. Les industries ont fermé, les gens sont désoeuvrés.

Il y a trois personnages principaux. Une jeune femme, dans la police, qui a découvert un cadavre avec des amis quand elle avait dix-sept ans. Le cadavre d’une petite fille de cinq ans. L’affaire est non résolue et la policière se retrouve, huit ans plus tard, à faire partie de l’enquête lorsqu’elle est réouverte. Elle se retrouve donc dans le village dont elle avait voulu partir.

Les deux autres personnages principaux sont une profileuse, qui fait partie de l’équipe dans laquelle travaille la policière, et son mari, policier également. Le couple disparaît (au début du livre, hein, ceci ne dévoile rien d’essentiel). La profileuse va réapparaître, mais elle a perdu son journal intime… et c’est important.

On est assez vite dans l’intrigue et c’est très prenant. Aussi, l’auteure adopte une démarche narrative originale que j’ai beaucoup aimée : il y a une narratrice ordinaire, mais elle laisse de temps en temps un personnage s’exprimer directement, au « je ». C’est surprenant et très réussi. Ajoutons à cela qu’il y a de l’action, de nombreux rebondissements, et une fin étonnante…

J’ai vraiment beaucoup aimé. »

Catégorie : Policiers et thrillers (Suède). Traduction : Anna Postel.

Liens : chez l’éditeur. Du même auteur, voir aussi notre critique d’Un cri sous la glace, par François Lechat.

Le coeur blanc

Catherine Poulain, Le cœur blanc, L’Olivier, 2018

Par Brigitte Niquet.

Après nous avoir fait vivre en direct l’existence des damnés de la mer d’Alaska (avec Le grand marin, premier roman de l’auteur, grand succès), Catherine Poulain vire de bord à 180° et nous transporte chez les damnés de la terre de Provence, les « saisonniers » qui tout l’été cueillent et ramassent sous un soleil de plomb les fruits et les légumes qui régaleront les autres (lesquels, s’ils ont lu ce roman, auront peut-être quelques scrupules à s’empiffrer de tendres asperges ou d’abricots juteux). Le travail est harassant et le repos quasi inexistant car dans ce monde ultraviolent, outre l’exploitation forcenée dont ils sont victimes de la part de leurs employeurs, ceux et surtout celles qui baissent la garde sont des proies désignées pour leurs coreligionnaires qui « décompressent » comme ils peuvent, entre sexe – c’est-à-dire souvent viol, éventuellement collectif – alcool et drogue, et pourquoi pas les trois en même temps, sous l’œil de la patronne du bistrot, qui s’en fout pourvu que les consommations soient réglées ponctuellement.

Vous êtes encore là, chers lecteurs ? Alors, si tant de barbarie ne vous a pas rebutés d’emblée, vous aimerez sans doute Le cœur blanc et vous intéresserez jusqu’au bout au destin de Mounia et surtout de Rosalinde, « la tigresse aux cheveux rouges », l’héroïne principale du roman. Comme on voudrait que la tendresse qui unit un temps les deux femmes soit assez forte pour les sauver de l’enfer ! Mais on pressent que ce sera difficile : «  N’abandonne jamais ta liberté pour quelqu’un, Mounia », dit Rosalinde à sa compagne. Et chacun sait que la liberté se paye cher.

Quant au style, il est, lui aussi, hors du commun, parfois lyrique, original en ce sens qu’il bouscule allègrement la syntaxe, intégrant les dialogues au récit sans ponctuation particulière, ce qui donne à la narration un côté brouillon, haletant, qui convient particulièrement au genre. Il faut cependant avouer que les descriptions, très nombreuses et très réussies, sont un peu longuettes, surtout quand l’action se traîne ou se révèle trop répétitive. On continue à lire cependant, tant Rosalinde est attachante et tant on veut savoir si les loups qui la guettent vont ou non la dévorer. Le final est une apothéose où se concentrent en dix pages les événements vers lesquels tout le livre converge. On sort de cette lecture comme un boxeur sonné par trop de coups. Il faut du temps pour s’en remettre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises

François Reynaert, Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises, Fayard, 2010 (disponible au Livre de Poche)

Par François Lechat.

La critique de Catherine sur L’Histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça m’a rappelé un autre livre du même genre, dont j’aurais dû parler à l’époque. François Reynaert s’adresse aussi à un large public de non spécialistes, qui peuvent être allergiques à la discipline historique mais qui le liront pourtant avec passion du début à la fin. C’est qu’il possède beaucoup d’humour, et un extraordinaire talent pédagogique : phrases courtes, récits rectilignes, synthèses fulgurantes. Mais son livre a aussi une grande ambition. Comme le dit son titre, ou encore le bandeau publicitaire, il s’agit d’écrire « L’Histoire de France sans les clichés », et donc de passer par tous les temps forts et toutes les périodes en redressant systématiquement les légendes et en restituant la vérité telle que l’on établie les meilleurs spécialistes au cours des dernières décennies (contrairement à ce que l’on pourrait croire, rien n’évolue davantage que la connaissance de l’Histoire). Cela donne à l’ouvrage l’allure d’un jeu de massacre (chaque chapitre ébranle nos certitudes, surtout si nous avons de la culture), mais aussi d’une joyeuse découverte : cette histoire de France est bien plus passionnante que les légendes officielles. Plus modeste, plus ouverte sur le monde, plus humaine. Et, dans la mesure où je peux en juger, parfaitement rigoureuse.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez Fayard ; au Livre de Poche ; autres livres de François Reynaert.

L’Histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça

Catherine Dufour, L’Histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça, Fayard, 2012 (disponible en Livre de Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Tous sur le pont, embarqués avec Catherine Dufour sur son bateau de l’Histoire, bien accrochés au bastingage, nous observons cette mer tour à tour calme et démontée, et longeons la côte sur laquelle se déroulent les événements de l’An zéro à l’An 2000.

Prenons un exemple au hasard pour nous faire une idée de ce voyage :

Le jour de la bataille de Poitiers, personne ne parie un sol sur les Anglais. Ils sont bien moins nombreux que les Français : sept mille contre quinze mille. En plus, ils crèvent de faim. Terrifiés et affamés, ils proposent de rendre leur butin en échange d’un bon repas et offrent la paix en dessert. Mais Jean le Bon ricane grassement. Il envoie les émissaires anglais siffler sur la colline avec un petit bouquet d’églantines et se prépare au combat. Avant même que la bataille ne commence, ses deux généraux échangent des mots et vont bouder chacun de leur côté. Alors Jean le Bon lance l’assaut à leur place. N’écoutant que leur courage, ses soldats se précipitent. En sens inverse. Jean le Bon se retrouve donc tout seul face aux Anglais. Il se défend comme un beau diable, assisté par un de ses fils qui hurle : « Père ! Gardez-vous à gauche ! Père ! Gardez-vous à droite ! » Au terme d’un combat épique et ridicule, le roi est capturé. Bizarrement, cette gaffe monumentale vaut à Jean le Bon une réputation de courage chevaleresque. Et coûte les yeux de la tête à la France, qui doit payer sa rançon. Pour l’occasion, on invente une monnaie promise à un long avenir : le franc.

Ce petit livre de 295 pages – forcément un peu rapide – se lit donc comme un roman ! Amusement et instruction garantis.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur et en Livre de Poche.

L’herbe des nuits

Patrick Modiano, L’herbe des nuits, Gallimard, 2012 (disponible en Folio)

Stylo-trottoir : Dame entre deux âges, dans un train.

« Je viens de lire L’herbe des nuits. C’est un fan de Modiano qui me l’avait offert. Je le comprends : c’est bien écrit et ça vous embarque. C’est un kaléïdoscope du passé et du présent car le personnage, Jean, arpente les coins de Paris où, des années plus tôt, il avait connu Dannie, une amie disparue. Il convoque ses souvenirs à l’aide d’un petit carnet noir datant de l’époque, et nourrit son enquête à l’aide d’un dossier de police. Ça se situe entre la promenade mélancolique, l’enquête et la réflexion sur la vie. La démarche de ce personnage et son résultat ne sont pas très clairs, tout est dans le… Enfin, c’est sensible et cela évoque intelligemment ces questions qu’on se pose dans la vraie vie et qui ne trouvent pas de réponse ou qui nous laissent dans le doute. C’est un genre en soi, mais une bonne expérience à faire. Peut-être en arpentant Paris avec Jean : Paris au mois d’août ! »

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur (en Folio).

Stoneburner

William Gay, Stoneburner, Gallimard (La Noire), 2019

Par François Lechat.

Un roman noir à l’américaine, avec ce que cela apporte de couleur locale : des voitures démentes, une blonde incendiaire, un shérif corrompu, des dollars à foison, une traque impitoyable, un road trip à travers plusieurs États… Tout tourne autour d’un coup de chance qui profite à un rescapé du Vietnam abîmé du ciboulot et à la blonde, qui se lancent dans une cavale burlesque dont le véritable héros est une Cadillac au destin inoubliable. La deuxième partie, elle, rembobine le film et reprend le récit sous un autre angle, plus posé, plus sombre, plus violent. J’ai préféré la première partie, peut-être parce qu’elle est moins réaliste, peut-être parce que la seconde est plus lente. Mais peu importe : c’est écrit au couteau, sans commentaire inutile, avec des phrases simples et efficaces qui font sentir l’essentiel entre les lignes. Si vous aimez le côté mal peigné des Etats-Unis, n’hésitez pas.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Jean-Paul Gratias.

Liens : chez l’éditeur.

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