La carte postale

Anne Berest, La carte postale, Grasset, 2021

— Par Sylvaine Micheaux

Lélia, la mère d’Anne (l’auteure), reçoit en 2003, parmi des cartes de vœux, une carte postale adressée à sa propre mère décédée, Myriam : d’un côté, l’Opéra Garnier dans les années 50, de l’autre, quatre noms : Ephraïm, Emma, Noémie et Jacques, les grands-parents, l’oncle et la tante de Lélia, tous morts à Auschwitz en 1942. Qui l’a envoyée ? Dans quel but ? Pas vraiment de réponse, surtout que Lélia ne parle que peu de l’histoire familiale.

Mais quelques années plus tard, elle va enfin parler à sa fille, enceinte de son premier enfant, de toutes les recherches effectuées pour retrouver l’histoire de leur famille, les Rabinovitch. Le départ en 1919 de la Russie pour la Lettonie puis, via l’Europe de l’Est, pour la Palestine, et enfin l’arrivée en France, avec à chaque étape le désir de s’installer pour les parents et leurs trois enfants nés au fil des années, Myriam, Noémie et Jacques, de se construire une vie et un avenir, de se fondre dans le pays d’accueil. En 1942, seule Myriam échappera à la solution finale.

Anne va par la suite reprendre les recherches de sa mère pour connaître l’histoire de Myriam, sa grand-mère, après 1942.

C’est une belle épopée familiale, écrite sobrement, sans aucun pathos. La romancière étant aussi scénariste, on accroche très vite aux différents récits. C’est aussi une belle réflexion sur l’identité juive quand, comme l’auteure, on est juive parce que née de mère et grand-mère juives, même si le père et le grand-père ne le sont pas, même si on a été élevée dans la laïcité la plus totale, mais qu’on vous renvoie au visage cette identité sous forme d’insulte dès le plus jeune âge.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

L’Affaire Alaska Sanders

Joël Dicker, L’Affaire Alaska Sanders, Rosie and Wolfe, 2022

— Une brève de Pierre Chahnazarian

J’ai lu le dernier Joël Dicker, paru chez Rosie & Wolfe, une honnête enquête menée par l’écrivain Marcus Goldman (cf. La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, Le livre des Baltimore) et son copain flic. L’ombre de Harry plane très vaguement sur ce semi cold-case. Pour faire plaisir à Rosie ? Mais c’est pas mal, l’auteur maîtrise la ligne du temps, comme à son habitude. Et il y a des rebondissements. Allez, 4/5 parce que je suis bien luné !

Catégorie : Littérature francophone (Suisse).

Liens : chez l’éditeur ; nos autres critiques de Joël Dicker dans le classement alphabétique par auteur.

Les roses fauves

Carole Martinez, Les roses fauves, Gallimard, 2020

— Par François Lechat

Difficile d’évoquer ce livre déroutant, foisonnant, complexe — sans doute un peu trop.

La première trame, mais qui ne couvre pas tout le roman, est la plus simple. Selon une tradition andalouse, quand les femmes sentent la mort approcher, elles brodent un coussin en forme de cœur dans lequel elles enferment un tas de bouts de papier qui contiennent leurs états d’âme et leurs secrets. A charge pour leurs descendantes de ne jamais découdre le cœur et lire les papiers. Mais évidemment, c’est tentant… Et ces papiers que l’on finira par lire dévoileront des vies fortes en émotions, avec des femmes prises par le désir, frappées par les deuils et incapables d’aimer leurs filles. Car leur grande affaire, c’est le désir des hommes, qui s’accroît au contact de roses fauves qui prolifèrent dans les jardins de manière monstrueuse. A moins que ce soit le désir qui fait pousser les roses, je ne suis pas sûr d’avoir compris. Mais peu importe : sur un ton de légende, dans une langue superbe, pleine de trouvailles, Carole Martinez nous fait partager des destins fabuleux sur fond de pauvreté et de guerre civile. Sans aucun souci de réalisme, puisque ces femmes andalouses font toutes preuve du même talent d’écriture pour consigner leurs secrets sur leurs petits papiers.

Les autres trames sont de la même veine, situées cette fois en France, dont l’une développée aussi sur plusieurs générations, mêlant des pointes de fantastique à l’évocation de destins contrariés. Ce sont toujours l’amour, la mort et le désir qui dominent, et tout le monde parle et écrit avec le même style flamboyant. Les rêves s’entrelacent aux souvenirs, le présent au passé, l’imaginaire au réel : la construction est tellement sophistiquée qu’on s’y perd un peu, mais le plaisir est permanent si l’on admet que seule la littérature importe. Car il est rare de voir le désir féminin évoqué avec autant de tact et de puissance, sans jamais tomber dans la guimauve.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Oeuf, lapin, poule, chocolat, île de Pâques (cherchez l’intrus)

— Par Catherine Chahnazarian

Parlons d’oeufs à Pâques avec ce livre très joliment dessiné qui apprendra aux petits que, sous la coquille d’un oeuf, il peut y avoir un poussin, un crocodile, une araignée…

Des pages transparentes à demi coloriées réservent des surprises qu’on découvre en les tournant. Démarches didactique et esthétique entremêlées, très réussies. Un bel objet et une référence.

Lien : chez l’éditeur (Gallimard Jeunesse).

Mais si cela vous frustre trop que je ne vous recommande pas de livre sur le chocolat en cette saison, voici un pis-aller : une recette, délicieusement tentante, régressive mais distinguée. Juste une recette, pour se la jouer raisonnable.

Fondue de chocolat et mouillettes de pain perdu

Car on pourrait éviter de se goinfrer de sucreries. Et investir dans des cadeaux solidaires.
Pour rester dans la cuisine, il y a ceci :

Ce livre de recettes du monde entier ouvrira l’appétit des petits et des grands, en leur rappelant qu’il n’y a pas que les coquillettes jambon-fromage et les oeufs en chocolat. Il est destiné aux enfants (ce sont eux qui cuisinent ce soir !) et les recettes… de la vente vont à d’autres enfants — du monde entier.

Lien : la boutique solidaire de l’Unicef.

Le gosse

Véronique Olmi, Le Gosse, Albin Michel, 2022

— Par Anne-Marie Debarbieux

Impressions un peu mitigées pour ce roman dont on appréhende un peu la lecture, redoutant un déferlement d’émotions, étant donné le sujet : l’enfance maltraitée. Or le récit se présente comme un excellent documentaire, bien écrit, et à ces titres, tout à fait intéressant, mais malgré une trame romanesque plutôt bien menée, il ne parvient pas à nous attacher véritablement au personnage principal. L’autrice a-t-elle voulu éviter le pathos ou a-t-elle malgré elle privilégié l’information sur un sujet aussi grave ? Quoi qu’il en soit, on est à la fois un peu soulagé mais aussi un peu frustré de cette distanciation.

Le destin du petit Joseph bascule dans l’horreur lorsque, déjà orphelin de père, puis de mère, il ne peut plus vivre avec sa grand-mère, qui sombre dans la démence. Le voilà donc pupille de la nation et voué à connaître les placements et orphelinats qui sont en réalité des bagnes où des adultes pervers et sans scrupules exercent en toute impunité des sévices de toutes sortes dont on peine à croire qu’ils aient pu exister. Enfants exploités, épuisés, affamés, terrorisés en permanence et gratuitement humiliés. Situations extrêmes dont l’autrice n’a pourtant rien inventé : on croit lire certaines pages des Misérables, alors qu’il s’agit de faits datant du XXème siècle, quelques années avant le Front populaire, et d’enfants confiés par l’État à des établissements privés qu’il est censé contrôler, mais dont en réalité il se soucie fort peu.

Toutefois, le témoignage implacable se nuance un tant soit peu dans la dernière partie du livre, que l’autrice éclaire avec bonheur, suggérant par là que l’avenir de Joseph n’est pas forcément condamné d’avance.

Le roman de Véronique Olmi a le mérite d’attirer notre attention sur un pan scandaleux mais réel de notre Histoire : l’exploitation en France d’enfants orphelins en théorie protégés par l’État. Une situation qui, n’en doutons pas, existe malheureusement encore aujourd’hui dans d’autres parties du monde.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; toutes nos critiques de Véronique Olmi sont référencées dans le classement par alphabétique par auteur.

Les romans préférés de Geneviève (avril 2022)

— Super-brèves de Geneviève Petit

Je vous livre en vrac quelques titres et commentaires sur mes dernières lectures (celles que j’ai aimées).

L’ami arménien d’Andreï Makine (Grasset, 2021)

Une histoire d’amitié entre deux adolescents, en Sibérie avant la chute du mur. Avec Vardan et sa famille, cet adolescent orphelin va découvrir la tendresse et les premiers émois.

Tout peut s’oublier d’Olivier Adam (Flammarion, 2021 – paru en J’ai lu)

Nathan vient chercher son fils chez son ex-femme et découvre un appartement vide. Incompréhension et panique. Il part à leur recherche au Japon, où les droits de garde ne sont pas les mêmes qu’en France.

Âme brisée d’Akira Mizubayashi (Gallimard, 2019)

C’est l’histoire du violon de Yu Mizusawa, qui a été victime de la barbarie nippone en 1938. Très belle histoire.

La patience des traces de Jeanne Benameur (Actes Sud, 2022)

Un bol cassé projette Simon (psychanalyste) dans son passé. Départ vers le Japon. C’est une sorte de quête initiatique. Très bien écrit et apaisant.

Numéro deux de David Foenkinos (Gallimard, 2021)

Numéro deux décrit la douleur de celui qui n’a pas été choisi pour interpréter le rôle d’Harry Potter au cinéma. Il n’est pas nécessaire d’avoir lu les volumes de H. P. pour aimer le livre (je ne suis pas fan du tout).

Catégorie : Littérature française.

Liens : Vous trouverez sur la ligne de titre, pour chaque livre, le lien vers la maison d’édition.
Pour L’ami arménien, voir aussi l’article de Catherine.
Pour Tout peut s’oublier, voir aussi l’article de Brigitte.
Les romans préférés de Geneviève, version mai 2019.

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