La France sous l’Occupation

Essais, Histoire
Par Daniel Kunstler

L’histoire de la France des années de guerre constitue un terrain propice à la simplification de la réalité, de toutes ses nuances. Cette histoire est indéniablement complexe et riche en conflits idéologiques, sociaux et politiques. Sans oublier les effets de la perte, pendant la Première Guerre, du quart de la population masculine en âge de jeune paternité. Certes, la simplification de l’histoire facilite son enseignement, mais trop souvent au prix de la primauté de la mythologie sur la vérité.

La France sous l’Occupation, de l’historien Julian Jackson s’oppose au détournement de la vérité de Vichy, de la collaboration et des imperfections de la Résistance par ceux qui préfèrent un récit plus facile à assimiler ou manipuler. Ce livre est érudit, magistral et, pour la majorité de ses quelque 800 pages dans l’édition française, fascinant.

Le placement dans leur contexte de Vichy, de la collaboration et même de l’antisémitisme ne les absout pas — bien au contraire. Qualifier Laval de personnage plus odieux ou Céline d’antisémite plus délirant que Pétain ne réhabilite aucunement ce dernier. De même, souligner la portée limitée et évoquer les rivalités internes de la Résistance ne remettent pas en cause l’héroïsme d’un Moulin ni, a fortiori, celui d’innombrables résistants anonymes. Et aussi épineux que de Gaulle ait pu être, pendant la guerre comme après, il a habilement fait face à la menace du chaos dans la foulée de la Libération.

Tout cela est exposé avec une grande maîtrise par Jackson, qui s’attache également à montrer comment l’hostilité envers la Troisième République, la colère contre le Front populaire, attisée par ceux qui craignaient la perte de leurs privilèges, la stratification de la société française, etc., ont préfiguré Vichy. Sans cela, comment aurait-il été possible d’imaginer un régime aussi absurde que celui de Vichy, pris au piège d’une contradiction insoluble entre sa velléité à incarner l’indépendance française et sa servilité face au conquérant nazi ? Peut-être Vichy fut-il moins une aberration qu’une conséquence prévisible du paysage politique confus des années 1930.

Ce livre importera surtout à ceux qui, comme moi, redoutent que le simplisme mène à l’oubli et l’ignorance. Mais son envergure demande qu’on s’arme d’un peu de patience, tant l’analyse de Jackson se développe en profondeur avec une profusion de détails et d’acteurs. (J’ai trouvé utile de garder Wikipédia à portée de main.) Ceci dit, je recommande vivement.

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Julian Jackson
La France sous l’Occupation

Traduction : Pierre-Emmanuel Dauzat
Éditions Flammarion
2019

La femme de ménage

Mini-série Best-sellers
Littérature américaine
Par Daniel Kunstler

À la lecture d’un polar ou d’un mystère, je ne m’attends normalement pas à y découvrir de grandes qualités littéraires, comme si le prix de la détente imposait leur abandon. Mais en y réfléchissant, bon nombre d’auteurs de romans policiers ont la plume pointue et évocatrice. Izzo, Kate Atkinson, Simenon, Grisham, John Le Carré, Stieg Larsson, et j’en passe. Malheureusement, si ce livre est emblématique de ses autres romans, Freida McFadden ne figure pas parmi eux. 

Comme pure distraction, La Femme de ménage est efficace. En lisant, on a effectivement envie de connaître la suite ; cela doit compter pour quelque chose. Mais à vrai dire, si un long trajet en avion n’avait pas prétexté une lecture sans effort, j’aurais eu l’impression d’avoir perdu mon temps.

Le livre nous présente quatre personnages principaux. Millie Calloway est une reprise de justice en liberté conditionnelle. Son casier judiciaire la prive d’emploi, jusqu’à ce que la maîtresse de maison d’une vaste villa de la banlieue new-yorkaise, Nina Winchester, l’engage comme bonne à tout faire. Nina est volatile, oscillant entre la bienveillance et la cruauté. Andrew, le mari, exhibe une affection ostentatoire, et donc suspecte, pour son épouse. Enfin, il y a le jardinier, Enzo qui feint ne pas parler anglais, mais prévient Millie du grand danger qu’elle court… en italien. L’indice du péril n’est autre que la chambre de bonne, un espace étriqué dans le grenier qui contraste avec les pièces somptueuses de la demeure, et qui servira de salle de torture. Je ne dirai pas plus sur le fil du récit.  

Outre des protagonistes découpés dans du carton, particulièrement fastidieuse est l’insistance maintes fois répétée sur la beauté du mari, ses biceps, son athlétisme sexuel, et même ses costumes avec cravates assorties. Le jardinier aussi est beau et fort, bien entendu, et fait baver les voisines. Le recours obstiné à ce même refrain, c’est vraiment agaçant. (J’ai lu La Femme de ménage en VO; il se peut que la traduction française laisse une autre impression.) Ceci dit, la structure du récit a son côté astucieux dans l’alternance du narrateur, Nina prenant le relais de Millie.

Je n’aime pas critiquer des auteurs, conscient du travail requis pour produire un roman. Et je n’irai pas jusqu’à recommander qu’on évite nécessairement celui-ci, car il est indéniablement distrayant. Mais en même temps je pense qu’il y a moyen de mieux réconcilier la distraction propre au genre policier et une plus ample valeur littéraire. D’autres y ont réussi.

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Freida McFadden
La femme de ménage

City Éditions
2023

Disponible en J’ai lu

La note américaine

Littérature américaine
Par Daniel Kunstler

En 1871, l’ensemble des tribus indiennes Osage (du français “eau sage”), originaires des vallées de l’Ohio et du Mississippi, s’établissait dans une réserve dans l’état de l’Oklahoma, dont elles détenaient le titre de propriété avalisé par le gouvernement fédéral. Comme les terres étaient relativement pauvres, a priori cela ne dérangeait pas grand monde. Mais voilà que les Osages ont eu l’audace d’y découvrir du pétrole et de s’enrichir spectaculairement, ce qui n’était pas du goût des voisins Blancs. S’en est suivi un des pires épisodes de répression raciste de l’histoire des États-Unis. La chronique de ce chapitre brutal a été rayée de la mémoire collective des Américains – comme bien d’autres périodes honteuses – jusqu’à ce que David Grann en ait reconstruit le récit dans La note américaine.

Suite à la découverte du pétrole, le gouvernement a imposé aux Osages des gérants Blancs de leur patrimoine, invitation sur plateau d’argent à la corruption, culminant dans les années 1920 en une tuerie systématique – armes à feu, empoisonnements, bombes incendiaires – afin de mettre la main sur les droits minéraux. Un des assassins a été jusqu’à épouser une Osage afin d’en être l’héritier après l’avoir tuée. Certes, l’agence précurseuse du FBI, soucieuse de démontrer ses compétences et de classer l’affaire est parvenue à appréhender un des chefs de file. Mais la dimension raciste passe sous silence.

L’Amérique n’aime pas qu’on lui rappelle qui a payé la facture de son essor. Dans bien des lycées américains l’enseignement de l’histoire du pays est assainie jusqu’à la perversion, ce qui nourrit une incapacité collective à faire la distinction entre la culpabilité et la responsabilité. (Par exemple, n’étant pas coupables de l’assujettissement des esclaves, les citoyens actuels s’estiment exempts de toute responsabilité pour les iniquités qui persistent encore.) La législature de l’Oklahoma a même passé une loi en 2021 interdisant aux enseignants d’incommoder leurs élèves par des réflexions sur le racisme. Résultat : La note américaine a été exclue des rayons des bibliothèques scolaires. Trump, pour sa part, a commandé aux musées nationaux de Washington de ne monter que des expositions qui célèbrent la “grandeur de l’Amérique”. 

Vous aurez peut-être vu la belle adaptation à l’écran de Martin Scorsese, “Killers of the Flower Moon”. Néanmoins, je recommande vivement la lecture de La note américaine afin de saisir la complexité de l’histoire et l’ampleur de ses ramifications.

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David Grann
La note américaine

Traduction : Cyril Gay
Éditions Globe 
2018

Jeu de société

Hommage à David Lodge (1935-2025) – 6

La Trilogie du campus : Changement de décor, Un tout petit monde, Jeu de société

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Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par Daniel Kunstler

Arrivent les années 1980 et la Grande-Bretagne ne parvient plus à préserver ses illusions de grandeur. Son empire, sur lequel le soleil ne se couchait jadis jamais, est en miettes en dépit d’une minable victoire militaire face à l’Argentine. Son déclin économique s’accélère, et l’heure est à l’austérité promue par Margaret Thatcher, avec des sacrifices qui accablent les plus démunis. Le berceau industriel du pays – des villes telles Birmingham et Manchester –, déjà gris et oppressant, s’enlaidit de ferraille rouillée et autres détritus. Le constructeur de voitures, British Leyland, est en déconfiture.

De cette toile de fond du troisième volet de la Trilogie du campus, émergent deux personnages : Robyn, jeune chargée de cours de littérature à l’université de Rummidge (Birmingham), et Vic, PDG d’une manufacture de pièces en métal, chargé de composer avec l’atrophie de ses clients. Ne trouvant pas de solutions réelles à la crise, le gouvernement recourt à des astuces, dont un programme d’observation (shadowing) entre académiques et chefs d’entreprise. L’idée (espoir éphémère) est que la compréhension mutuelle conduirait à un retour de fortune pour l’industrie britannique. Ainsi, Robyn, académique de gauche, et Vic, cadre de droite, sont contraints de passer leurs journées ensemble. D’emblée, ils s’entre-détestent. Robyn sympathise avec les ouvriers traités en serfs, jusqu’à saboter l’autorité de Vic. Vic, comme Thatcher, n’a que mépris pour les études autres que scientifiques promues par les universités, qu’il considère d’ailleurs comme des refuges pour enfants gâtés. Je ne raconterai pas la suite, mais vous ne vous étonnerez pas d’apprendre que la situation se retourne au cours du roman.

Jeu de société provoque moins de rires que les autres volets de la trilogie. En effet, ici une certaine tristesse imprègne la comédie. L’ambiance morose de l’époque que décrit David Lodge est trop réelle pour céder toute la place à la drôlerie. La crise dans les Midlands attise les troubles sociaux, et les mesures de redressement mises en place ont favorisé irréversiblement le secteur financier de Londres. Des villes comme Birmingham tentent de remonter la pente à coup de nouvelles infrastructures avec un succès mitigé : sa municipalité tombera en faillite en 2023.  

Tout en restant fidèle à ses desseins comiques, Jeu de société est à mon sens le plus sérieux des trois volets de la Trilogie. Car les problèmes de société évoqués ne se sont pas encore résolus.

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David Lodge
Jeu de société
1988

En français chez Payot & Rivages dans la traduction d’Yvonne et Maurice Couturier

Un tout petit monde

Hommage à David Lodge (1935-2025) – 5

La Trilogie du campus : Changement de décor, Un tout petit monde, Jeu de société

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Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par Daniel Kunstler

Un récit situé dans un passé même rapproché ne reste d’actualité que dans la mesure où il informe le présent. Changement de décor et Jeu de Société traitent comiquement, d’une part, d’un monde universitaire qui se radicalise dans les années 1960, de l’autre du déclin industriel du Royaume-Uni dans les années 1980. Ces moments ont durablement marqué le cours de l’histoire.

Un tout petit monde, c’est autre chose. Le contexte est celui de conférences littéraires internationales aux sujets éphémères qui ne passionnent personne, pas même les participants, à moins que leurs communications contribuent à leur rang socio-académique. Ce qui les intéresse bien plus, c’est de voyager dans le luxe, boire comme des marins en permission, et s’offrir des aventures libertines aux frais de la princesse.

L’histoire est certes cocasse, faisant tours et détours drôles et inattendus. Ainsi, dix ans plus tard, les deux protagonistes de Changement de décor ont inversé leurs rôles. Le chaud lapin américain, Morris Zapp, s’est calmé avec l’âge, et se soucie plus de son statut et de ses finances. Par contre, Phillip Swallow, l’anglais terne du premier roman de la Trilogie, a pris goût, lors de son séjour en Californie, à l’exubérance sexuelle qui règne sur le campus américain auquel il est détaché. Un troisième personnage, Persse, un irlandais vertueux et attendrissant, s’éprend d’une conférencière et la poursuit en vain sur trois continents…

Le problème pour moi, en tant que lecteur, est que le contexte me paraît plus désuet que celui des autres volets de la Trilogie. David Lodge, lui-même professeur de lettres, est bien assez expert en la matière pour se moquer des forums centrés sur des sujets ésotériques sans suite, telle la subtile distinction entre signifiants et signifiés dans l’œuvre de romanciers que personne ne lit. Mais la princesse aux frais de laquelle tout se passe est de nos jours bien plus près de ses sous, et préfère placer ses fonds ailleurs : le cadre d’Un tout petit monde n’est plus très réaliste.

Je me suis indéniablement amusé à la lecture de ce deuxième volet, mais un peu moins intéressé.
Jugez par vous-même.

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David Lodge
Un tout petit monde
1984

En français chez Payot & Rivages dans la traduction d’Yvonne et Maurice Couturier

Changement de décor

Hommage à David Lodge (1935-2025) – 3

La Trilogie du campus : Changement de décor, Un tout petit monde, Jeu de société

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Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par Daniel Kunstler

Passons d’emblée à la conclusion : Changement de décor m’a fait tordre de rire. Du coup je me suis demandé ce qui fait d’un roman comique une réussite. Car la comédie n’est pas un genre littéraire facile; au contraire, elle doit éviter que le burlesque ne sombre dans le ridicule. Pour sa part, David Lodge a joint l’improbable au plausible, aussi bien dans le traitement des personnages que dans celui des situations. Lodge juxtapose deux professeurs d’université, un Anglais plutôt fade, à la vie bien rangée et sans grande ambition, et un Américain, brillant, adultère récidiviste et narcissique. Suite à un pacte académique, un échange est conclu : Philip Swallow, l’Anglais, accepte une chaire provisoire en “Euphoria” (la Californie, plus précisément Berkeley), l’Américain Morris Zapp, éconduit par l’épouse qu’il a trompée, se fait nommer à “Rummidge” (Birmingham). Les personnalités contrastées incarnent la dissemblance culturelle de leurs milieux universitaires respectifs. 

Tout en se moquant sans pitié de ces deux hommes, l’auteur leur rend le service de les humaniser. L’image stéréotypique de professeurs universitaires est celle d’hommes – dans les années 1970, les enseignantes sont une petite minorité – hautains et doctes qui ne quittent leurs tours d’ivoire que pour semer des perles de sagesse au bénéfice d’étudiants indignes du savoir qui leur est offert. David Lodge en fait des mortels aux aspirations matérielles, voire bourgeoises, et aussi portés que quiconque sur l’argent et le sexe. Les établissements universitaires qui les emploient recèlent autant de machinations qu’une cour impériale. En outre, les personnages ne restent pas figés. Swallow s’éveille au contact avec l’effervescence du campus américain, Zapp prend goût au statut exalté qu’il occupe dans une université de moindre réputation.

J’ai des liens personnels avec l’université de Californie à Berkeley. J’ai vécu à proximité pendant trente ans, et l’ai côtoyée comme conférencier et mentor. David Lodge a bien capté son ambiance des années 1970, sa frivolité compensant une opposition vertueuse aux tendances guerrières, racistes et puritaines des pouvoirs politiques. Ceci dit, il faut souligner que les normes académiques de Berkeley sont restées très élevées ; je m’en porte témoin.

Régalez-vous à la lecture de ce premier volet de la Trilogie du campus, histoire à la fois bouffonne et intelligente.

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David Lodge
Changement de décor
1975

En français :
Editions Rivages
Traduction : Yvonne et Maurice Couturier

Vous lisez l’Anglais ? Essayez la version Penguin.

De si jolis chevaux

Série : NOS MONUMENTS DE LA LITTÉRATURE AMÉRICAINE

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Par Daniel Kunstler

Les années 1950 sonnent le glas de l’élevage du bétail en pâturage au Texas et, par conséquent, du cowboy de nos imaginations. Les vastes ranchs se dépeuplent et le paysage se voit envahi par des derricks. Ça devait arriver tôt ou tard : la grande richesse de l’ouest américain était largement minérale, métaux précieux au Colorado, pétrole au Texas.

Ainsi le ranch ancestral de la famille du héros de Cormac McCarthy dans De si jolis chevaux, John Grady Cody, est mis en vente. John Grady, cavalier imbu de la culture cowboy et du culte du cheval, refuse de céder à leur déclin. À ses  yeux, son avenir au Texas est compromis, et le Mexique encore indompté l’attire avec son compagnon de chevauchée. Sa maîtrise de tout ce qui concerne les chevaux, leur physionomie et leur psychologie, est suprême, et lui assure du travail à condition de franchir vivant le désert au terrain accidenté du nord du pays, ce qui est loin d’être assuré. Arrivé à une immense hacienda, propriété d’un patricien qui fait la loi dans toute la région, John Grady est embauché après avoir démontré ses talents en apprivoisant seize mustangs en l’espace de quatre jours. 

Je ne dévoilerai pas le fil du récit. L’important à saisir est le personnage de John Grady et ce qu’il représente. Son langage dépouillé trahit une intelligence et une sagesse aigües, sa franchise est désarmante, sa maturité étonnante. Car il n’a que seize ans. L’adolescence, avec ses insouciances et rêves éphémères, est un luxe inabordable. Mais bien qu’il assume les responsabilités d’un adulte et affronte des dangers mortels, sa jeunesse l’empêche de contenir l’intensité avec laquelle il vit un amour condamné au naufrage.

Si la violence présente dans les livres de McCarthy peut offusquer, ce n’est pas qu’il y prend goût, mais plutôt qu’il refuse d’édulcorer sa brutalité à la façon désinvolte d’un western hollywoodien classique soucieux de ne pas incommoder. 

De si jolis chevaux – premier volet d’une trilogie de romans individuels –  est à la fois conte d’aventure, histoire d’amour et voyage dans un monde de splendeur et de menace. Il combine réalisme, métaphysique et lyrisme. Le style est rythmé, cinétique, poétique même par moments, avec des passages qui se dispensent de ponctuation. Dire que ce livre est magnifique relève de l’euphémisme ; c’est d’une beauté pas moins qu’émouvante. C’est aussi une façon idéale d’approcher l’œuvre impressionnante de Cormac McCarthy. 

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Cormac McCarthy
De si jolis chevaux
Titre original : All the Pretty Horses (1992)
Disponible en français aux éditions Points
Traduction : François Hirsch et Patricia Schaeffer

Angle d’équilibre

Série : NOS MONUMENTS DE LA LITTERATURE AMÉRICAINE

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Par Daniel Kunstler

La conquête de l’Ouest telle qu’elle figure dans les westerns hollywoodiens contient indéniablement des germes de véracité : un vaste territoire largement aride, un ordre social boiteux, le culte du cheval, une frontière mexicaine poreuse, la gâchette facile. Cependant, la synthèse de ces éléments au grand écran a le plus souvent déformé la réalité historique en faveur d’un tableau fallacieux. En outre, le personnage mythique du cowboy suggère une économie agraire alors que l’essor de la région délimitée par les Rocheuses et la côte du Pacifique doit autant à ses ressources minérales. La ruée vers l’or ne fut qu’un début.  

Sans écarter les éléments constitutifs de l’imagerie populaire, Wallace Stegner nous rapproche de la vérité vécue de ceux et celles qui ont migré vers l’ouest après 1860. Son héroïne, Susan Ward, abandonne les salons de Manhattan et suit son mari, Oliver, ingénieur des mines qui résiste mal aux caprices des financiers siégeant à New York et Londres. Il se laisse malmener au point de soumettre sa famille au nomadisme à travers l’ouest américain. La poursuite d’une stabilité professionnelle et matérielle les conduit en Californie, au Colorado, au Mexique et dans l’Idaho. A chaque escale, la cupidité des patrons les confond. Susan, qui exerce à distance son métier de chroniqueuse pour des périodiques new-yorkais, se persuade qu’elle aime d’amour ce mari viril et attentionné, mais ne peut ensevelir sa rancune.  Elle se sent plus d’atomes crochus avec Frank, le jeune collègue d’Oliver.

Le roman oscille entre le fil de l’histoire et les réflexions du narrateur, Lyman, petit-fils de Susan, historien à la retraite, grincheux, cynique, souffrant et confiné à domicile dans sa villa californienne. Il a pour mission de reconstruire la vie de sa grand-mère qui habitait jadis la même maison bien après les drames qui ont marqué son destin. 

Mary Hallock Foote

Angle d’équilibre est un monument, mais aux origines troubles. Le portrait de Susan s’appuie sur le vécu d’une personne réelle, Mary Hallock Foote (photo ci-contre), qui a laissé une correspondance abondante dont Stegner admirait les qualités littéraires. Avant de publier, il a reçu l’aval de la famille de Foote pour l’utilisation de ses écrits, donc pas de problème de droits d’auteur. Il n’empêche que Stegner reproduit des passages entiers sans attribution, tout en altérant les traits de celle qui les a rédigés. (Est-ce qu’il se serait permis de s’approprier ainsi la plume d’un homme ?) La renommée de Stegner s’en trouve ternie. Regrettable, car Stegner, grand écrivain méconnu en France, nous a légué un corpus d’œuvres magnifique, dont Angle d’équilibre fait partie intégrante.

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Wallace Stegner
Angle d’équilibre
Titre original : Angle of Repose, 1971
Prix Pulitzer 1972

Le texte français est disponible en poche aux éditions Gallmeister
Traduction : Éric Chédaille

Vue de Leadville dans le Colorado en 1879. La famille Ward ont tenter de s’y établir
à l’époque où la ville commençait à s’enrichir grâce aux métaux précieux extraits des dépôts de plomb.
À son apogée la ville comptait 30,000 habitants et abritait même une grande salle d’opéra
qui recevait des visiteurs tels Oscar Wilde et Sarah Bernhardt.

Des diables et des saints

On a tellement aimé Veiller sur elle (Prix Goncourt 2023) qu’on a décidé de lire les premiers romans de Jean-Baptiste Andrea, qu’on ne connaissait pas. D’où cette mini-série « On a lu tout Jean-Baptiste Andrea » — en attendant le prochain.

Littérature française

Catherine Chahnazarian

Non seulement j’ai dévoré tous les Jean-Baptiste Andrea, et donc celui-ci aussi, mais ils ont résisté à des lectures rapprochées sans me lasser de l’auteur.

Des diables et des saints se passe dans un orphelinat perché dans les Pyrénées, prison qui ne dit pas son nom, un de ces établissements dont les méthodes éducatives de « bons » catholiques ont fait la preuve de leur bêtise, de leur brutalité, de leur perversité. Le narrateur figure parmi des orphelins captifs, brimés, qui attendent leur majorité avec plus ou moins de résignation, en développant parfois de la violence, parfois aussi des rêves.

Andrea a sa façon à lui de traiter le sujet, en l’enveloppant de la personnalité de son personnage principal, le narrateur, qui ne se laisse ni identifier par son statut d’orphelin maltraité, ni regarder comme un être brisé ; et en attribuant une place authentique à la musique, touche originale qui n’affaiblit pas le sujet mais s’y fond au point que, entrant dans une gare quelques jours après ma lecture, j’ai frissonné en voyant le piano dans le hall…

Parmi les autres personnages, un garçon pas comme les autres rappelle, il est vrai, le héros de Ma reine, mais cela ne m’a pas gênée. Cette fois, l’auteur nous demande de regarder le simple d’esprit de l’extérieur et de faire notre choix : l’ignorer, nous en moquer, le plaindre ou l’accompagner. La montagne est prise à nouveau comme lieu d’isolement et de dangers, mais ça non plus ne m’a pas gênée, ça ne me dérange pas que l’auteur ait un décor de prédilection. Ses romans ont surtout la beauté pour point commun, celle de la nature (paysages, pierre, vents…), celle que l’art génère (le héros des Diables et des saints est musicien, celui de Veiller sur elle est sculpteur), celle de la personne que l’on aime, celle de l’amitié. Et celle de sa langue, d’une incroyable beauté et sans forfanterie d’auteur, qu’il a définitivement trouvée et domptée dans Des diables et des saints.

Veiller sur elle apparaît comme un concentré des talents développés au cours des cinq ou six années précédentes, permettant un travail de plus longue haleine, plus complexe, comme le disait François Lechat, et sans doute plus remarquable. Mais déjà dans Des diables et des saints, en n’en faisant ni trop ni trop peu, Andrea greffe sur une base assez simple une construction plus subtile qu’il n’y paraît, que rend profonde la superposition naturelle des sujets : la fragilité et la force ; le dénuement et la richesse ; les trébuchements de la vie et l’envie de vivre ; l’envie, le besoin d’être libre ; la résistance donc, et la vérité des sentiments.

*

Daniel Kunstler

À la fin des années soixante, l’influence du clergé sur la vie publique en France est en déclin, et la laïcité a irréversiblement infiltré le modèle de gouvernance. Une loi datant de 1905 avait imposé la séparation des Églises et de l’État, et la messe du dimanche n’attirait plus qu’un quart de la population de “la fille aînée de l’Église”. Cependant, dans les régions plus retirées de l’hexagone, cette même Église n’est pas près de lâcher prise sur le plan social, et il s’ensuit que des abbés de province s’entêtent à protéger les brins d’autorité qu’il leur reste. 

C’est avec ce contexte en toile de fond que j’ai lu Des diables et des saints. Soyons clairs : il ne s’agit ni d’un livre didactique ni d’un roman historique. Il vise la distraction et la fluidité, ce à quoi il réussit admirablement tout en étant d’une plume remarquablement raffinée. Néanmoins, l’ambiance de l’époque nous fait apprécier le choix du lieu où se déroule l’essentiel du récit – un orphelinat dans l’arrière-pays entre Lourdes, haut-lieu du Catholicisme, et la frontière espagnole – et du personnage de l’Abbé Sénac, qui dirige l’orphelinat, ainsi que de celui de son opposé, Joe, victime de son sadisme et principal protagoniste de l’histoire. Andréa juxtapose la cruauté de l’abbé à la rudesse de l’ancien professeur de piano Rothenberg : ce dernier, malgré sa brusquerie, tenait à épauler les aspirations de Joe, alors que Sénac s’efforce de les écraser.

Des diables et des saints s’expose à des critiques somme toute assez dérisoires : la fixation un peu aléatoire sur certaines sonates pour piano de Beethoven dont les particularités échapperont à la majorité des lecteurs ; le portrait parfois un peu caricatural de « la Grenouille », homme de main de l’abbé, qui trempe parfois dans la caricature ; la vie parfaite de Joe adulte, un peu trop commode ; enfin, le rapport de Joe avec une jeune fille, qui suit un cours totalement prévisible.

Mais peu importe les petites objections qu’on peut avoir à l’égard Des diables et des saints. Ce livre engage le lecteur du début à la fin, jusque dans les petits détails. Les personnages sont captivants et d’une humanité émouvante. Joe, certes, mais aussi ses amis, que je vous laisse découvrir. L’écriture d’Andréa est fine, pointue, et lumineuse sans être prétentieuse. L’humour est présent, mais subtil et conforme à la personnalité de Joe. Le sujet, lourd – les abus subis par des enfants confiés à des institutions censées les protéger -, est traité avec doigté et fidélité au contexte historique. Et, bien que ce contexte remonte à plus d’un demi-siècle, le sujet reste d’actualité. 

Lisez ce roman, vous ne serez pas déçus.

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Jean-Baptiste Andrea
Des diables et des saints

Editions L’Iconoclaste
2021
Nous l’avons lu en collection Proche.

Tous nos articles sur Andrea sont référencés dans le classement par auteur.

Les années

Génération spontanée d’une mini-série sur Annie Ernaux – dernier épisode

Annie Ernaux, Les années, Gallimard, 2008

— Par Daniel Kunstler

Dans la rue à Grenoble le 6 octobre 2022, en route justement pour une librairie, j’ai appris par une alerte sur mon portable l’octroi du prix Nobel de Littérature à Annie Ernaux, dont je n’avais encore rien lu. La librairie avait déjà consacré une table à la nouvelle lauréate. Je m’y suis procuré Les années, particulièrement représentatif du travail de l’auteur selon les commentaires.

Les années ne sont pas le seul livre d’Ernaux à se présenter comme autobiographique, sans l’être tout à fait. Tant mieux. Ernaux cherche plutôt à tracer le portrait temporel et spatial de la France féminine depuis la Seconde Guerre, l’observant à travers l’objectif (au sens photographique) de son propre parcours et de la sexualité qui définit l’expérience franco-féminine. Par ailleurs, la description intermittente d’une série de clichés en noir et blanc sert de leitmotiv pour marquer des moments charnière de sa vie. Le regard sur ces images l’aide à juxtaposer ses aspirations passées à la réalité vécue. Des leitmotiv, il y en a d’autres, par exemple l’évocation, intermittente elle aussi, de la mémoire collective de l’Occupation, qui s’effrite inexorablement.

Ernaux décrit une France sortant des années de guerre, figée dans un conservatisme bigot et stagnant, où les filles et les jeunes femmes vivent dans la peur d’être souillées aux yeux de leur entourage, que ce soit par leurs choix vestimentaires tant soit peu provocants, ou d’une musique autre qu’insipide. Bien entendu, céder au désir est un tabou inviolable imposé par la famille, en classe et à l’église. Les Françaises vivent sous surveillance constante, chez elles, mais aussi dans la rue et par l’État, géré par des hommes investis dans le maintien de l’ordre social.

Et le “pourquoi” dans tout cela ?

Lire la suite « Les années »

Toute la lumière que nous ne pouvons voir

Anthony Doerr, Toute la lumière que nous ne pouvons voir, Albin Michel, 2015

Par Daniel Kunstler.

Parmi les romans américains récents, celui qui m’a touché, voire affecté, bien plus que d’autres c’est Toute la lumière que nous ne pouvons voir, d’Anthony Doerr, dont l’action se déroule en France, à Saint-Malo. Bien que située pendant la guerre, l’histoire n’a rien de didactique et n’est pas un sermon, mais reste emblématique d’une humanité qui refuse de céder à la haine bien que soumise à une puissante conspiration contre elle.

Bon nombre de critiques ont apprécié la brièveté des chapitres. Outre l’emploi de cette formule, le style se distingue par son économie qui donne au roman son élégance, son intensité et sa facilité de lecture. Voici un auteur qui ne parle jamais pour ne rien dire.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Valérie Malfoy.

Liens : chez l’éditeur.

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