L’affaire Bramard

Policiers et thrillers (Italie)
Une brève de François Lechat

Faut-il lire cette Affaire Bramard comme un polar ? On y trouve du suspense, des fausses pistes et plusieurs enquêteurs aux rapports complexes, unis par la quête de la vérité. Mais celle-ci est restée un peu énigmatique pour moi, trop allusive. Ce qui n’est pas grave, car ce livre vaut surtout par sa qualité d’écriture et sa finesse psychologique, qui en font plutôt un roman au sens classique du terme.

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Davide Longo
L’affaire Bramard

Traduction : Marianne Faurobert
Points
2025

La mort en blanc

Policiers et thrillers (Islande)
Une brève de François Lechat

Le passé qui remonte, un enquêteur en proie à des problèmes privés, un assassin identifié en fin de parcours : du classique dans le domaine policier. Très réussi en termes de suspense, et parfaitement délassant, tout étant clair, concis, cadré. Peut-être un peu trop simple pour les vrais amateurs du genre ?

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Ragnar Jỏnasson
La mort en blanc

Traduction : Jean-Christophe Salaün
Points
2025

La maison vide

Littérature française
Par François Lechat

Je n’ai pas l’habitude d’acheter les prix Goncourt, qui font l’objet d’un battage médiatique assez irritant. Mais j’ai fait une exception pour le Goncourt 2025, tant la critique était unanime. Et le propos de ce roman avait tout pour me plaire, à en juger par ce que l’on en disait.

C’est effectivement un grand Goncourt, un très beau livre. Il repose sur un procédé habile : nous plonger, avec l’auteur, dans une maison qui a bercé son enfance et qui contient des lettres et d’autres souvenirs propices à faire renaître le passé. Surtout qu’en plus de ces traces matérielles, l’auteur se rappelle les anecdotes transmises de génération en génération et qui lui permettent de reprendre le fil de l’histoire familiale à partir de la fin du 19e siècle, dans un coin bien précis de la province française.

Bien entendu, ces traces et ces anecdotes sont partielles et parfois incertaines. Mais Mauvignier, qui présente son livre comme un roman (c’est marqué sur la couverture), a décidé de combler les vides et d’imaginer, de la manière la plus réaliste possible, ce qui a pu se passer. Et tant qu’à faire, il brode, il insiste, il met en scène, il suppute, il fouille tous les épisodes marquants et les présente avec un luxe de détails, et d’analyse psychologique ou sociale, qui restitue la couleur et les émotions du passé. Dépassant la nostalgie au profit d’une dissection impitoyable des rapports de domination (entre les classes sociales et entre les sexes), l’auteur offre un tableau saisissant, et fidèle, d’un siècle d’histoire de France, avec des chapitres très réussis qui tournent autour des personnages féminins, les plus importants en fin de compte. Le tout dans un style vaguement proustien, fait de longues phrases complexes, sur un ton à la fois châtié et familier qui installe une musique entêtante, originale.

Pour autant, j’ai deux réserves. Ces quelque 740 pages sont parfois longuettes, trop bavardes, et mettent du temps à nous accrocher, à créer une tension. Et la syntaxe de l’auteur déconcerte quand il insère brutalement des tournures orales ou fautives dans des envolées très écrites. Mais l’ensemble est impressionnant, et j’ai coché de nombreux passages d’une remarquable justesse.

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Laurent Mauvignier
La maison vide

Les Editions de Minuit
2025

Toutes nos critiques de Laurent Mauvignier : Continuer ; Histoires de la nuit ; La maison vide

Les frères K

Littérature américaine
Par François Lechat

Récemment, j’ai parlé de chef-d’œuvre à propos de deux romans anglo-saxons, À la table des loups et Caledonian Road. En voici un de plus, qui « renferme un intarissable gisement de sentiments » comme le dit fort à-propos son éditeur.

Ne croyez pas que cette richesse de sentiments rende le livre mièvre : c’est tout le contraire. Il démarre sur un mode mineur mais se charge progressivement de suspense et de drames, intimes et collectifs, avec pour toile de fond l’époque troublée de la colonisation finissante.

La trame est cependant familiale, centrée sur les parents et les six enfants de la famille Chance, dont la plupart sont unis par une passion dévorante pour le base-ball. (Oui, nous sommes aux États-Unis, et si vous ne connaissez rien au base-ball, renseignez-vous un tout petit peu et sautez parfois les paragraphes qui ne parlent que de ça – le reste est tellement réussi qu’il mérite cette concession.) Un sport et de l’amour en commun, donc, au départ. Mais progressivement les personnalités s’affirment et divergent, le jeu choral se déploie entre ces huit personnages aussi typés, aussi frappants les uns que les autres, et que des différences abyssales (autour de la religion, du travail, de la guerre…) menacent de dresser les uns contre les autres malgré l’amour profond qui les lie. Les enjeux de société percutent ainsi une famille sans jamais sacrifier l’individuel, l’intime.

Décrit ainsi, ce long roman pourrait paraître un peu didactique ou pesant. Mais ce qui domine tout du long, comme dans La rivière Pourquoi, c’est un style inimitable, un récit fait de douceur, d’invention, d’humour, de sensibilité. Ce livre qui multiplie les registres comporte un des plus formidables chapitres que j’aie jamais lus, et prend le temps de faire monter la tension sur des dizaines de pages quand l’enjeu le mérite – et certains sont poignants.

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David James Duncan
Les frères K

Traduction : Vincent Raynaud
Édition : Monsieur Toussaint Louverture
2023

Caledonian Road

Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par François Lechat

Un livre-monde, avec Londres comme épicentre. Voilà ce que propose Andrew O’Hagan avec ce roman foisonnant (la liste des personnages fait deux pages, parfois utiles pour fixer la mémoire) et passionnant de bout en bout. Impressionnant, aussi, et pas franchement joyeux, puisque notre planète ne tourne pas rond…

Que dire de plus, sinon que c’est un chef-d’œuvre à découvrir absolument ? Du moins si l’on aime plonger dans la glaise d’une société éclatée et hiérarchisée, d’une ville et d’un pays dans lesquels cohabitent des hommes et des femmes de tous milieux, voués à entrer mutuellement en tension ou à buter sur leurs contradictions. On voit ainsi se débattre, sur 640 pages grand format, des intellectuels de bonne volonté, des aristocrates pervertis, des exploiteurs de migrants, des jeunes qui dealent et se bagarrent pour oublier le racisme, des faussaires spécialisés dans l’art, des politiciens plus ou moins sincères, des médias sans scrupules, des oligarques russes, des réseaux sociaux déchaînés, des femmes en lutte contre le machisme, et j’en passe.

Il y aurait là de quoi se perdre, sauf que tous les personnages sont progressivement liés d’une manière ou d’une autre, et remarquablement dépeints, en particulier un professeur d’université en route vers un destin improbable et sa locataire, une vieille dame insupportable et retorse qui profite de ses maigres privilèges d’assistée. L’argent circule à flots, les rumeurs aussi, et la drogue, et les camions remplis de bétail humain, et l’alcool, et…, et… Tout en restant parfaitement clair et nerveux, ce roman brasse tant de thèmes et d’univers sociaux qu’il défie la synthèse. Un livre balzacien du 21e siècle, très dialogué, parfois tendre ou amusant, mais qui prend à la gorge.

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Andrew O’Hagan
Caledonian Road

Traduction : Céline Schwaller
Éditions Métailié
2025

Nulle part où revenir

Littérature américaine
Par François Lechat

Inconnu du public francophone, Henry Wise, auteur de poésie jusqu’ici, a obtenu l’Edgar Award 2025 du meilleur premier roman américain pour Nulle part où revenir, et cela se comprend.

Au départ, la trame paraît simple. Après dix années passées en ville, à Richmond, Will Seems revient dans son trou perdu de Virginie, dans une région marquée par la ségrégation raciale, la drogue, une nature aussi étouffante que luxuriante, la foi en Dieu et les croyances surnaturelles. Devenu adjoint d’un shérif buté, il enquête sur le meurtre présumé d’un ancien voisin et ami, dont le coupable désigné, un Noir, est innocent à ses yeux car il le connaît bien.

Tout le monde, en fait, est lié à tout le monde dans ce jeu de pistes prenant, qui tisse des rapports complexes entre les personnages : amitié, culpabilité, sororité, vengeance, désir, ambivalences familiales… Aucun héros, ici, Will Seems multipliant les erreurs, tandis que sa comparse, une policière black écartée de son poste, joue au bulldozer au risque de faire foirer leur enquête. Mais pas de coupable absolu non plus, ceux qui dérapent traînant un passé douloureux.

Personnellement, même si certains décors sont saisissants, la beauté des descriptions m’a laissé assez froid. Mais j’ai beaucoup aimé l’épaisseur et l’humanité des personnages, y compris féminins, ainsi que la complexité des relations qui les rendent prisonniers les uns des autres sans empêcher l’espoir. Et si le dénouement paraît fatal après coup, tant l’auteur tisse habilement sa toile, l’incertitude règne jusqu’au bout.

Plus qu’un polar rural, une sorte de tragédie grecque.

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Henry Wise
Nulle part où revenir

Traduction : Julie Sibony
Sonatine
2025

À la table des loups


Littérature américaine
Par François Lechat

Attention, chef-d’œuvre à ne pas manquer !

Certes, résumé au plus court, ce roman parait banal : sur 60 ans, l’odyssée d’une famille américaine ordinaire, catholique et nombreuse. Du déjà-vu.

Sauf que l’écriture, d’abord, est d’une rare efficacité. Si la trame est chronologique, chaque chapitre est centré sur un autre membre de la famille Larkin, saisi à un instant « t » dans lequel on entre avec un naturel confondant. On ne connaît pas encore le personnage, ou on l’a perdu de vue depuis 100 pages ou depuis 15 ans, et l’auteur nous fait (re)prendre le fil comme si de rien n’était, en nous plongeant dans une mini-intrigue prenante, pleine de vie et d’atmosphère, rendue dans une langue fluide truffée de métaphores inventives. Du grand art, comme un chapelet de nouvelles étroitement liées entre elles – puisqu’il y va d’une famille et d’elle seule.

Les thèmes, ensuite, sont à la fois graves et banals : la vie sous toutes ses coutures, ses joies et ses drames, ses liens et ses ruptures, les fatalités de la transmission et la liberté de choix qui nous reste. Je ne détaille pas, pour ne rien déflorer. Mais certains chapitres sont d’une grande intensité, voire dramatiques, tout en s’achevant en douceur, sur un mode allusif alors qu’il aurait été facile d’en rajouter. En filigrane, c’est une Amérique rongée par le Mal qui se dessine, mais sans jamais insister, ni perdre totalement espoir en l’humanité. Du grand art. Avec, comme il se doit aujourd’hui, des personnages féminins plus marquants que les masculins, car ce sont les femmes qui font tenir les familles debout.

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Adam Rapp
À la table des loups

Traduction : Sabine Porte
Seuil
2025

Les morts ont la parole

Mini-série Best-sellers
Littérature francophone (Belgique)
Par François Lechat

Depuis la parution de ce premier recueil de souvenirs d’un médecin légiste, Philippe Boxho est devenu un phénomène d’édition. Il a même figuré dans le top 10 des livres de « non-fiction » avec trois titres simultanément ! Comme si rien n’était plus délectable que de lire des histoires de morts violentes, de suicides plus ou moins manqués, de crimes soi-disant parfaits, d’analyses et de dissections…

Le thème, bien entendu, est accrocheur, et j’ai lu le premier Boxho avec un certain plaisir. On apprend forcément une foule de choses, il y a des anecdotes sidérantes, et pas de mauvaise graisse : l’auteur va droit au but (si l’on excepte quelques réflexions vaguement philosophiques qui tiennent en une phrase parfaitement banale). C’est divertissant, et instructif sans être exagérément truffé de termes techniques. Et Philippe Boxho, qui vit et travaille à Liège, en Belgique, prend bien soin de ménager son lectorat franco-belge en précisant ce qui distingue les deux pays dans le domaine de la médecine légale.

Pour autant, il faut dire que ce professionnel bardé de titres d’excellence (professeur d’université, membre de l’Académie royale de médecine…) écrit avec une platitude déconcertante. C’est sans doute voulu, pour créer un courant de sympathie malgré la noirceur du sujet, et cela marche. Mais, ajoutée à de petites fautes de langue, à des procédés répétitifs et à des maladresses, cette platitude situe le premier livre de Boxho au degré zéro de la littérature : en comparaison, Freida McFadden fait figure de styliste ! Pour autant, ne boudez pas votre plaisir si le thème vous intéresse.

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Philippe Boxho
Les morts ont la parole

Kennes Editions
2022

Existe aussi en Livre de poche

Titres parus à ce jour : Les morts ont la parole (2022), Entretien avec un cadavre (2023), La mort en face (2024), La mort c’est ma vie (2025).

Yapou, bétail humain

Littérature étrangère (Japon)
Par François Lechat

Dans une vie de grand lecteur, on croise quelques livres hors normes, des livres dont on n’aurait jamais cru que quelqu’un puisse en avoir l’idée. Yapou, bétail humain est de ceux-là, à l’égal des 120 journées de Sodome pour le scandale mais avec un raffinement intellectuel bien supérieur.

Au 40e siècle de notre ère, les humains ont fondé l’Empire EHS, qui régit la Terre et d’autres planètes. Les rapports entre les hommes et les femmes y sont inversés : les femmes ont tous les privilèges, les hommes sont en position subalterne, s’habillant et se maquillant comme des poupées. Mais d’autres rapports de caste régissent l’Empire : la plèbe est misérable, les « nègres » sont tous des serviteurs obéissants et, surtout, bien en dessous d’eux, on trouve les Yapous, qui forment littéralement un bétail humain.

Comme leur nom le suggère, ces Yapous sont des descendants de Japonais que la science et un dressage méticuleux ont transformé en « meubles viandeux » de toute nature : leur corps a été remodelé, compressé, charcuté, et leur cerveau endoctriné, pour qu’ils rendent tous les services possibles et imaginables à l’aristocratie d’EHS. Les plus spectaculaires sont les setteens, des WC humains dont la forme est parfaite pour se soulager en toute facilité et qui se nourrissent du type de boisson et de nourriture que je vous laisse imaginer. Mais on en trouve des centaines d’autres, que l’auteur décrit avec un luxe de détails : des jouets sexuels, évidemment, ou encore des paires de ski viandeuses, dont on dirige la trajectoire d’un simple mouvement de l’orteil…

Sur EHS plus encore que chez Sade, seule compte la satisfaction immédiate des pulsions corporelles : aucune ambition de sens ou de grandeur, juste le règne de la paresse et du plaisir – ce qui, dans ce roman entamé par l’auteur dans les années 1950, annonce étrangement notre rapport au numérique.

Mais l’essentiel est ailleurs, dans la thèse de Shozo Numa, Japonais humilié par le traitement infligé à son pays après la Seconde Guerre mondiale, selon laquelle les Yapous tirent un plaisir masochiste de leur avilissement. Un plaisir obtenu par des méthodes de conditionnement, mais un plaisir intense, qui conduit à vivre comme des délices les pires pratiques scatologiques et sexuelles, sur lesquelles l’auteur s’étend pendant des centaines de pages (le récit en compte 1.300).

Je n’en dis pas plus, sinon qu’il faut essayer ce roman et lire les quatre postfaces de l’auteur pour découvrir une vision fulgurante de notre époque d’après-guerre, même si Numa, masochiste revendiqué, se complaît dans la fange.

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Shozo Numa
Yapou, bétail humain

Traduction : Sylvain Cardonnel
Éditions Laurence Viallet
2022

Un pont sur la Seine

Littérature française
Par François Lechat

Peut-on faire un bon roman sans suspense, sans dialogues et (presque) sans action ? Sans doute, puisqu’Un pont sur la Seine séduit de bout en bout en jouant la carte de la sensibilité, de l’Histoire, des petites histoires qui font la grande.

Au centre du récit, qui démarre à la fin du 19e siècle, un pont reliant deux petites villes par-dessus la Seine, dans les environs de Paris. L’une est rurale et viticole, spécialisée dans le raisin de grande qualité. L’autre est ouvrière et industrielle, siège de l’usine Schneider, qui produit des locomotives électriques. Deux mondes qui se font face, que la Seine sépare mais que le pont relie. Le premier tend vers la tradition, le second tend vers le progrès ; le premier dépend des caprices de la nature, le second devra affronter, dans la seconde moitié du 20e siècle, les errements du capitalisme mondialisé. Et comme les membres de certaines familles passent d’une rive à l’autre, comme on vit d’un côté mais que l’on va au bal de l’autre, comme les générations se succèdent sans vouloir se ressembler, il y a de la place pour des histoires de famille, de guerre, d’amour, de carrière. Et pour des vengeances, aussi, car la lutte des classes ne concerne pas seulement les patrons et les ouvriers : on s’affronte aussi entre salariés, pour des symboles ou des petites vexations.

Dans une langue classique, fluide et travaillée, Pauline Dreyfus s’empare de ce pont, véritable personnage, pour raconter deux pans de l’Histoire de France au 20e siècle. À découvrir si l’on aime les mœurs de province et l’histoire des mentalités. Ou à découvrir, surtout, si l’on ne connaît pas la dureté de la vie agricole, la plus soumise qui soit à la roue de la fortune.

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Pauline Dreyfus
Un pont sur la Seine

Grasset
2025

Mona et son manoir

Littérature américaine
Par François Lechat

Je n’ai pas lu les Chroniques de San Francisco, qui ont fait la fortune d’Armistead Maupin depuis 1976 et qui trouvent ici leur épilogue. J’admire d’autant plus son talent, l’absence de familiarité avec les personnages récurrents de ce cycle romanesque n’empêchant pas de plonger dans son univers.

Dès les premières pages, on est saisi par un ton badin, légèrement ironique, qui croque les protagonistes avec gourmandise et nous installe dans une savoureuse comédie de mœurs sur fond de campagne anglaise délicieusement surannée. Le fameux manoir, menacé de décrépitude, qui donne son titre au roman en constitue même un personnage à part entière, tant ce décor est subtilement exploité.

Il s’y mêle une sorte d’intrigue policière qui dynamise le récit, mais ce sont bien les rapports humains qui sont au cœur de ces pages très actuelles, une ode à l’émancipation féminine et à la liberté de choix en matière de genre et d’orientation sexuelle. L’auteur trousse une belle histoire d’amour, compliquée comme il se doit, entre son héroïne et la responsable d’un bureau de poste, tandis qu’il fait revenir d’autres figures récurrentes pour des retrouvailles touchantes, même pour qui ne connaît pas les épisodes antérieurs.

J’ai une légère réserve à l’égard d’un discours LGBTQIA+ quelque peu insistant, mais ce qui domine reste une galerie de personnages contrastés, fantaisistes et libres dans leur tête pour les uns, en cours d’émancipation ou de déconstruction pour d’autres.

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Armistead Maupin
Mona et son manoir

Editions de l’Olivier
2025

Comment j’ai retrouvé Xavier Dupont de Ligonnès

Littérature française
Par François Lechat

Depuis la parution de L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, on connaît le talent de Romain Puértolas pour la fantaisie, les péripéties improbables, l’humour à froid. Mais on se rappelle moins le fait qu’il a été, entre autres, capitaine de police. Ce sont ces deux facettes de son parcours qu’il fait fusionner dans ce récit imaginaire centré sur le fugitif le plus célèbre de France, que le narrateur, au terme d’un jeu assez savoureux de fausses pistes, aurait fini par retrouver par hasard, en voisin dans un trou perdu. Et qu’il a tué à coups de couteau à beurre, en situation de légitime défense, selon lui, comme on l’apprend dès la deuxième page…

La suite dans le roman, entre l’enquête, la Cour d’assises et le parcours rêvé ou supposé de XDDL tout autour du globle.

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Romain Puértolas
Comment j’ai retrouvé Xavier Dupont de Ligonnès

Albin Michel
2024

Disponible aussi au Livre de Poche

Absolution

Littérature étrangère (USA)
Par François Lechat

Comment la bonne conscience peut-elle se fissurer, dans le contexte de la présence américaine au Vietnam dans les années 1960 ? Comment une Américaine sage et tranquille, amoureuse de son mari et désireuse de devenir mère, peut-elle sortir des sentiers battus et se découvrir plus forte qu’elle ne le croyait ?

Alice McDermott répond à ces questions dans un récit déployé soixante ans après les faits, à l’intention d’une lectrice qui n’était qu’une petite fille à l’époque. La clé du livre réside dans la place centrale qu’y occupent les femmes, alors que le contexte colonial et le lieu, Saigon, inclinaient à se focaliser sur les hommes et leur pouvoir.

Ici, c’est une femme apparemment cynique et désinvolte qui fait bouger les lignes en faisant fabriquer des Barbie saïgonnaises à destination d’une léproserie. Les contacts se font de femme à femme, perçant les frontières entre les maîtresses de maison et les domestiques, entre les Blancs et les Vietnamiens, entre les générations aussi. Cela n’empêche pas l’Histoire de dérouler ses événements, qui permettront de faire entrer en scène un séduisant médecin militaire. Mais c’est bien à l’échelle individuelle que le récit progresse, par petites touches qui décortiquent les rapports entre les genres et entre les classes, avec une intelligence aiguë et d’excellents dialogues.

Absolution est un roman d’une grande élégance, féministe et décolonial sans jamais verser dans la colère ni dans la théorie. Juste un miroir aux effets grossissants, révélateurs.

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Alice McDermott
Absolution

La table ronde
2024

Traduction : Cécile Arnaud

Vers un nouveau genre littéraire ?

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Littérature française
Par François Lechat

Assiste-t-on à la naissance d’un nouveau genre littéraire ? Ou, plus modestement, d’un nouveau type de romans, qu’on pourrait appeler la littérature féministe masculine ? On peut le penser à la lecture de deux titres récents qui présentent d’étranges points communs.

Dans les deux cas, l’auteur est un homme pratiquant un métier au contact de la réalité : policier pour l’un, journaliste pour l’autre. Dans les deux cas, le personnage principal du roman occupe une position sociale enviable, porteuse d’un certain pouvoir : directeur de la police des polices pour l’un, professeur d’université pour l’autre. Dans les deux cas, ce contre-héros est marié, apparemment heureux, et a des enfants avec son épouse légitime : il incarne, non seulement la masculinité toxique, mais l’ordre social en général — dont il s’agit de montrer la face cachée. Dans les deux cas, ce personnage a une vie extra-conjugale, secrète et hautement délétère, génératrice d’une forme d’emprise. Dans les deux cas, les épouses trompées et les femmes de l’ombre devront parcourir un chemin difficile pour sortir de leur condition de victime. Dans les deux cas, un couple lesbien est mis en scène, comme s’il fallait suggérer que c’est là une manière sûre de se soustraire à la domination masculine. Dans les deux cas, une femme forte, juge d’instruction ou psychologue près des tribunaux, œuvre à la manifestation de la vérité. Dans les deux cas enfin, le coup de théâtre final se devine plus ou moins nettement en cours de route, comme l’accomplissement nécessaire d’un chemin d’émancipation féminine.

Ces deux romans ne sont pas pour autant des livres à thèse, lourdement démonstratifs : ils offrent une véritable intrigue et des personnages crédibles. Comme un papillon, qui est plus dense et court qu’On ne sait rien de toi, s’achève même sur le mode du thriller. Mais de part et d’autre, le cœur du propos est bien la prise de conscience, non pas des hommes, indécrottables, mais des femmes, qui devront en payer le prix.

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Fabrice Tassel
On ne sait rien de toi

La Manufacture de livres
2025

Christophe Molmy
Comme un papillon

La Martinière
2025

Lune froide sur Babylon

Littérature américaine
Par François Lechat

Il y a deux dimensions dans les romans de Michael McDowell publiés par Monsieur Toussaint Louverture. D’une part, une dimension réaliste, presque matérialiste, avec des rapports de force, des conflits familiaux, de l’âpreté au gain, des conditions de vie difficiles. D’autre part, une dimension fantastique, avec des métamorphoses, des dons improbables, des fantômes, des êtres à mi-chemin de l’humanité et de l’animalité.

La saga Blackwater, le chef-d’œuvre de l’auteur, mêle les deux dimensions de manière particulièrement habile. Les Aiguilles d’or, elles, relevaient de la veine réaliste, tandis que Katie, plaisant mais moins réussi, lorgnait franchement vers le fantastique. Lune froide sur Babylon joue à nouveau sur les deux registres, mais paraît faible en comparaison des premiers titres cités. La part réaliste de l’intrigue, entre pulsions sexuelles et intérêts financiers, est solide mais sans réelle surprise, tandis que la dimension fantastique, très bien mise en scène, devient un peu répétitive à la longue. J’ignore ce qui a guidé l’éditeur dans la programmation de sa « Bibliothèque Michael McDowell », mais après un double début en fanfare (Blackwater et Les Aiguilles d’or, en 2022 et 2023), la qualité des titres s’amenuise. Il reste qu’on lit Lune froide à Babylon avec plaisir grâce au style direct et concis de l’auteur, et que la couverture du volume est toujours une réussite chez Monsieur Toussaint Louverture.

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Michael McDowell
Lune froide sur Babylon

Éditions Monsieur Toussaint Louverture
2024

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