Permission

Littérature américaine
Par François Lechat

Il me semble qu’il y a un malentendu à propos de ce roman. La critique, très favorable, en retient volontiers le traitement de l’intimité, de la sexualité, des rituels propres à l’univers du sado-masochisme. Et de fait l’héroïne, jeune actrice qui cherche à percer à Los Angeles, est en proie au désir masculin et va être initiée aux pratiques de domination et de masochisme au détour d’une aventure amoureuse. Mais tout cela reste en fait très sage, essentiellement cérébral, et le livre est surtout de type psychologique. Avec une place aussi importante faite aux parents (un père disparu, une mère assez dysfonctionnelle) qu’à la vie intime, et ces notations subtiles mais un peu mystérieuses qui sont fréquentes dans les romans américains d’un certain niveau. Le plus intéressant, ici, est la démystification du sado-masochisme, qui apparaît comme un rituel très codifié, sans risque ni excès, demandé par des hommes doux et sensibles qui ont paradoxalement besoin d’obéir à une dominatrice pour se sentir aimés, désirés, considérés. Le roman aurait été plus fort, à mon avis, s’il s’était rapidement et résolument centré sur ce thème, au lieu d’en brasser d’autres qui sont plus convenus. Et s’il était doté d’un peu de suspense, de rebondissements, plutôt que de cultiver un style introspectif. Il est quand même très exagéré d’écrire, comme le fait l’éditeur, que « dans un Los Angeles de sexe et de pouvoir dont le décor s’effrite, Saskia Vogel nous emporte au plus profond des intimités émotionnelles et met son écriture […] au service d’une exploration inédite de désirs extrêmes ». Il reste, comme je l’ai dit, la découverte d’un univers rarement traité dans la littérature de qualité depuis la fameuse Vénus à la fourrure de Sacher-Masoch.

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Saskia Vogel
Permission

Traduction : Valérie Le Plouhinec
Éditions de La croisée
2025

La Gloire de Notre-Dame

Essais, Histoire
Par François Lechat

Vu son ampleur (plus de 400 pages, avec les illustrations, les notes et l’index des noms propres), ce livre a certainement été entamé avant l’incendie qui a ravagé la cathédrale de Notre-Dame de Paris le 15 avril 2019. On imagine donc l’émotion de l’autrice devant ce qu’elle appelle cet « événement monstre », qu’elle évoque de manière à la fois sensible, savante et discrètement ironique dans sa préface – car l’entreprise de reconstruction a donné lieu à une de ces comédies humaines dont les élites françaises ont le secret.

« La Gloire de Notre-Dame » est à la fois le titre de l’ouvrage et celui de sa première partie, qui restitue la place de la cathédrale dans l’évolution de l’architecture, dans la vie religieuse française et dans la culture littéraire et picturale. On y suit les avatars d’un lieu tantôt central tantôt en crise, qui a été objet de soins, de convoitise et de jalousie tout au long des siècles.

La deuxième partie du livre, la plus passionnante à mes yeux (mais c’est affaire de perspective), inscrit l’histoire de Notre-Dame dans les tensions entre « Le Pouvoir et le Sacré », entre l’affirmation de l’autorité royale ou républicaine et l’ambition dominatrice de l’Eglise. C’est l’occasion de revisiter l’histoire de la laïcité française du Moyen Age à nos jours et de découvrir l’extraordinaire ambiguïté de ces relations entre pouvoir profane et pouvoir religieux, chacun d’entre eux étant loin d’être monolithique.

La troisième partie enfin, la plus vivante et la plus surprenante, est consacrée à « Viollet-le-Duc le mal-aimé ». On y découvre dans sa complexité ce personnage méconnu d’architecte restaurateur, au caractère bien trempé mais maladroit, et dont la carrière fut tout sauf un long fleuve tranquille. Ici encore, c’est un certain fonctionnement des élites culturelles qui transparaît sous une mine d’informations.

Vous l’aurez compris, ce livre est incontournable si vous vous intéressez à Notre-Dame, ou aux relations entre pouvoir profane et pouvoir religieux en France. Mais il se mérite : écrit dans une langue dense et impeccable, il demande un effort de lecture et s’adresse à un public qui connaît une partie au moins du vocabulaire architectural et religieux inhérent à un tel sujet. Ce qui ne doit pas empêcher d’apprécier des détails, comme le fait que la flèche qui s’est effondrée en 2019 pesait à elle seule 750 tonnes…

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Maryvonne de Saint Pulgent
La Gloire de Notre-Dame

Éditions Gallimard
2023

Les éclats

Littérature étrangère (USA)
Par François Lechat

Dans American Psycho, Bret Easton Ellis mettait en scène un psychopathe qui virait au tueur en série ultra-sadique alors qu’il avait tout pour lui, jeunesse, argent et beauté. De manière surprenante, l’auteur expliquait à l’époque que ce livre parlait de lui, ce qui a ajouté au scandale qu’il avait provoqué.

Avec Les éclats, Bret Easton Ellis propose un récit moins brutal, moins glauque (tout en étant quand même gratiné), mais il ne change pas de thème. Dans ce qu’il présente comme des souvenirs authentiques, il raconte quelques mois de sa vie de fin de lycée, à l’époque où, dans un Los Angeles de rêve, un mystérieux Trawler enlève et tue des jeunes gens et pourrait bien s’avérer être un des élèves de cet établissement de riches, un certain Robert Mallory dont le comportement et le passé sont troublants. C’est donc en victime potentielle et de plus en plus angoissée que Bret Easton Ellis se dépeint, en maintenant jusqu’au bout le suspense quant à l’identité du Trawler. Ce qui nous vaut quelques pages hautement déstabilisantes, car après tout personne n’est à l’abri d’un excès d’imagination, surtout un aspirant écrivain comme l’est le narrateur.

Ce qui frappe le plus, dans ces 900 pages, c’est la lenteur savamment orchestrée de la montée en tension. Car ce thriller est freiné par une foultitude de détails, tenues vestimentaires, chansons, itinéraires en voiture, prises de drogues et autres psychotropes…, qui forment le quotidien d’une bande de privilégiés liés de près ou de loin à Hollywood, vivant sous un soleil éclatant. Tous sont pris dans des jeux d’apparence, dans le conformisme de grands adolescents goûtant aux plaisirs frelatés de l’âge adulte, dont l’alcool, la drogue et le sexe, détaillés ici par le menu. Seul le narrateur reste à distance, trop conscient de ses propres mensonges (il sort avec une fille mais est obsédé par les garçons) et du danger qui monte. D’où une tension à la fois croissante et délayée, une succession d’avertissements glaçants accompagnée d’une introspection maniaque, angoissée, qui ralentit le récit tout en nous ramenant toujours aux mêmes menaces.

C’est virtuose, subtil, touchant, hypnotisant – mais d’autres pensent sans doute qu’il aurait fallu faire plus court.

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Bret Easton Ellis
Les éclats

Traduction : Pierre Guglielmina
Éditions Robert Laffont (Pavillons)
2023

Disponible en 10-18

La matinale

Littérature française
Par François Lechat

Par certains côtés, ce roman est un polar. Car on se demande ce qui a pu conduire une journaliste vedette, présentatrice de la matinale télévisuelle la plus suivie de France, à se retrouver face à un psychiatre et peut-être bientôt en prison. Mais par d’autres côtés, ce roman paru dans la collection blanche de Gallimard est un récit psychologique, sociologique et humoristique.

En racontant sa vie à un psychiatre qui doit décider si elle était responsable de ses actes au moment où elle a commis un délit pénal, la narratrice prend de la distance avec elle-même, aidée en cela par le mutisme moqueur de son vis-à-vis. Mais elle doit aussi se faire comprendre, partager ses émotions, expliquer les péripéties qui, partant d’une situation familiale et professionnelle idéale, l’ont fait lentement basculer, jusqu’à tomber dans le burlesque. D’où un ton mi-figue mi-raisin qui fait le charme de ce premier roman, tranche de vie dans le milieu des médias accompagnée de subtiles réflexions sur les aléas du désir, le destin des femmes et les bouleversements qui secouent notre époque.

Une jolie réussite, menée tambour battant, dans un style nerveux qui fait confiance à l’intelligence du lecteur.

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Nolwenn Le Blevennec
La matinale

Gallimard
2025

La France d’après

Essais, Histoire…
Par François Lechat

Il y a au moins deux raisons de ne pas rater ce livre passionnant de l’auteur de L’Archipel français. Soit vous vous intéressez à la politique en général et vous vous demandez pourquoi les gens votent comme ils le font. Soit vous suivez la politique française et vous tentez de comprendre les bouleversements qui l’affectent depuis dix ans, avec un président qui ne se proclame ni de droite ni de gauche ainsi que la montée inexorable du RN et la prédominance des Insoumis dans les banlieues.

Dans tous les cas, ce « tableau politique », comme le dit le sous-titre, se lit comme un roman policier : on pourrait dire qu’il y a d’abord l’affaire à élucider, puis l’enquête qui permet de comprendre.

L’affaire, ce sont des dizaines et des dizaines de changements électoraux profonds, documentés de manière très claire et vivante, qui font comprendre à quel point la France politique a changé en quelques décennies (le livre a été achevé en 2023 mais la préface englobe l’élection législative de 2024). Fourquet parcourt le territoire français dans tous les sens et montre que s’il subsiste de fortes traditions politiques locales, les mutations frappent tout le pays.

L’enquête, elle, consiste à corréler les changements électoraux aux transformations des territoires, des métiers, de la démographie, de la vie quotidienne…, et aux appartenances professionnelles, confessionnelles, d’âge, de classe, etc. Le procédé est classique, et d’ordre statistique : il s’appuie toujours sur des chiffres électoraux. Mais la grande force de Fourquet est de descendre dans le détail et de relever une multitude de motifs de vote. On ne vote pas de la même manière selon qu’on est gendarme, fonctionnaire ou militaire ; on vote d’autant plus RN que l’on s’éloigne d’une gare ou d’une ligne de TGV permettant de se rendre au travail ; on modifie son vote parce que des entreprises ont disparu ou se sont installées à proximité de son domicile ; on réagit à des phénomènes médiatisés comme l’insécurité ; on vote d’autant plus à l’extrême droite qu’on a un faible niveau d’instruction ou que l’on dépend de la voiture pour ses déplacements, etc.

La multiplicité des corrélations révélées par Fourquet est stupéfiante, mais elle ne l’empêche pas, pour autant, de souligner des tendances lourdes. Il y a à la fois, dans son livre, du très précis ou du très concret (les centres commerciaux, les fermetures de lits d’hôpital, des films révélateurs de l’époque…) et des règles transversales bien établies, comme l’importance du niveau d’instruction ou la montée de l’individualisme. Un tour de force, donc, servi par une écriture limpide et des centaines de cartes, de tableaux ou de courbes statistiques parfaitement éditées.

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Jérôme Fourquet
La France d’après. Tableau politique

Éditions du Seuil
2023
Disponible aux éd. Points

La guerre par d’autres moyens

Littérature française
Par François Lechat

C’est un roman à clés, mais avec tout un trousseau pour la même serrure… Car le personnage central côté masculin, Dan Lehman, président de la République qui a échoué à se faire réélire, tient de Sarkozy (l’ambition, l’énergie, l’amertume d’avoir été battu), de Hollande (le président de gauche accusé d’avoir mené une politique de droite, l’homme aux deux femmes dont une liée au showbiz), de Jospin (le retrait forcé de la vie politique), de Blum et de Mendès-France (la judéité), de Chirac et de De Gaulle (l’enfant chérie et handicapée), et j’en passe. Et on pourrait faire le même exercice du côté des personnages féminins, autrices ou actrices proches des héroïnes qui bousculent l’ordre établi depuis MeToo.

Les thèmes, quant à eux, sont prenants : impasses de la politique, ambitions dévorantes, domination masculine, violence du monde du cinéma, tension entre la logique du désir et celle de la dignité, spectre de l’âge qui rend les hommes attirants et les femmes hors-jeu… Sans parler du personnage d’Anna, petite fille muette adorée de tous, et de l’addiction à l’alcool, promesse de déchéance.

Le livre est riche, donc. Mais la manière ? Après avoir lu Les choses humaines, j’avais posé la question de la place de la littérature dans les romans de Karine Tuil. L’insouciance m’avait paru d’une grande efficacité narrative au détriment du style, tandis que Les choses humaines commençaient à faire une place à des moments de respiration, de méditation, d’écriture plus travaillée.

Je devrais donc me réjouir du fait que, dans La guerre par d’autres moyens, ces moments se multiplient et donnent de la profondeur au roman. Sauf que… Sauf que, d’une part, le déséquilibre s’est inversé. Trop de commentaires, trop d’introspection, pas assez d’événements, de rebondissements, d’autant qu’une partie de ces derniers s’avère prévisible. Et sauf que, d’autre part, toutes ces réflexions sur les enjeux propres à notre temps sont, pour moi, assez convenues, très justes mais précisément déjà lues, déjà vues. Et j’en dirais de même pour l’alcool, dont les ravages ne sont pas une découverte.

On ne peut pas reprocher à un roman d’être féministe, social, bienveillant à l’égard des modestes et critique à l’égard du monde du cinéma, des médias et de la politique, ces lieux de pouvoir impitoyables. Mais fallait-il dire tout cela, ou le laisser entendre, le faire découvrir par l’action plutôt que par le discours ?

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Karine Tuil
La guerre par d’autres moyens
Éditions Gallimard
2025

La faille

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Policiers et thrillers (France)
Par François Lechat

La lecture de ce thriller a été pour moi une expérience assez étonnante.

J’ai d’abord été frappé par ses faiblesses. Une intrigue assez convenue, pendant un tiers du livre au moins ; des petites maladresses d’écriture ; des considérations psychologiques banales sur les situations d’ordre privé vécues par les protagonistes, à savoir une équipe de flic soudés par des liens conjugaux ou amicaux.

Puis, progressivement, l’enquête se complexifie, des personnages plus originaux apparaissent, l’envie d’en savoir plus s’installe définitivement. Parallèlement, une des situations d’ordre privé qui affectent ces policiers prend de l’épaisseur et se transforme en dilemme moral et en antagonisme social. L’écriture reste sans génie, mais les dialogues et les mises en scène sont efficaces.

La progression finale, quant à elle, est assez bluffante, horrifique et prenante. Et la fameuse situation privée devient un révélateur de notre époque. On lâche donc ce livre avec difficulté, en devant reprendre sa respiration et en se disant qu’on n’a pas perdu son temps. Même si resserrer le tout (plus de 500 pages quand même) aurait été une bonne idée.

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Franck Thilliez
La faille

Éditions Fleuve noir
2023
Disponible en Pocket

Bien-être

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Littérature étrangère (USA)
Par François Lechat

Résumé au plus court, le propos est modeste : la destinée d’un couple installé à Chicago, des années 1990 à aujourd’hui. Mais déployée dans toute son ampleur – 660 pages de récit et une bibliographie scientifique de huit pages –, l’entreprise est époustouflante : j’ai rarement vu des personnages et leur époque passés au scalpel avec une telle richesse d’analyse et d’information, qui n’empêche pas l’humour et l’émotion.

Au départ, elle et lui tombent amoureux de la manière la plus romantique, après des mois à s’épier d’une fenêtre à l’autre et dans une belle alchimie de jeunes intellectuels, lui professeur de photographie à l’université et elle psychologue dans un laboratoire spécialisé dans l’effet placebo. À l’arrivée, chacun de ces points de départ aura révélé tout son arrière-fond destructeur, entre sagas familiales typiquement américaines, adhésion aux manies de notre temps et impacts délétères des recherches menées sur les placebos. Au passage, le snobisme du monde intellectuel en prend un coup (savoureuse description des circonstances dans lesquelles notre héros fonde malgré lui un courant photographique révolutionnaire), ainsi que le politiquement correct à l’américaine. Mais les courants réactionnaires sont aussi épinglés, au travers d’un irrésistible personnage secondaire.

La bibliographie impressionne par sa diversité, mais son évocation en cours de récit est toujours empreinte d’ironie et engendre un effet de scepticisme : des connaissances scientifiques aussi fines et précises sur nos comportements paraissent forcément mensongères, sans quoi nous serions des robots. La vérité réside plutôt dans les généalogies familiales, qui trahissent le cynisme et la dureté dans lesquelles l’Amérique s’est édifiée.

Il est impossible de faire sentir la richesse de ce roman en quelques lignes. Il s’adresse évidemment à un public cultivé, qui acceptera la longueur de certains flash-backs et appréciera la profondeur de champ de l’écriture : elle est toujours allègre et vivante, mais nourrie d’une impressionnante culture psychologique et sociologique.

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Nathan Hill
Bien-être

Traduction : Nathalie Bru
Éditions Gallimard
2024

L’heure bleue

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Policiers et thrillers
Par François Lechat

C’est le troisième roman de Paula Hawkins que je lis (sur cinq déjà parus), et je crains que ce soit le dernier. Non qu’il soit mauvais, loin de là. Il se laisse lire de manière fluide, il installe un certain suspense, il comporte des chapitres réussis. Mais il n’apporte rien de neuf par rapport à La fille du train ou à Celle qui brûle.

Le problème de Hawkins est qu’elle s’enferme dans ses procédés : abondance de flashbacks, extraits de correspondance ou de journal intime, personnages cabossés porteurs d’un secret, intrigues de thriller donnant lieu à des considérations psychologiques, moments d’accalmie après une explosion de violence… En l’occurrence, tout cela ralentit l’intrigue, la dilue, fait sans cesse retomber la tension. Sans que l’héroïne, une artiste de renommée mondiale à la personnalité torturée, soit assez originale pour marquer le lecteur.

Les personnages secondaires sont plus intéressants, surtout l’un d’entre eux, et l’atmosphère des lieux, une île écossaise battue par les vents, est bien rendue. Mais tout cela paraît assez fabriqué, calculé. Il manque à Hawkins, soit du lâcher-prise, soit assez de méchanceté pour oser un livre qui dérange.

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Paula Hawkins
L’Heure bleue

Sonatine
2024

En un combat douteux…

Série : NOS MONUMENTS DE LA LITTÉRATURE AMÉRICAINE

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Par François Lechat

En un combat douteux n’est pas le plus célèbre roman de Steinbeck. Il s’agit pourtant de son premier grand livre, écrit avant Des souris et des hommes et Les raisins de la colère, consacré à la terrible crise sociale qui a secoué la Californie à partir du krach boursier de 1929.

La singularité d’En un combat douteux réside surtout dans le fait que Steinbeck n’a pas cherché à plaire. Le thème du livre, une grève des ouvriers chargés de la cueillette de pommes dans d’immenses vergers, est directement inspiré des grandes grèves qui ont marqué la Californie en 1933 dans des secteurs connexes (le coton, les pêches…) qui réduisaient les salariés à la misère. Un sujet grave, donc, traité dans un texte rédigé en quelques semaines et que Steinbeck lui-même qualifiait de « brutal », de « terrible ». Une forme de littérature prolétarienne, assumée comme telle, qui a frappé à l’époque par son réalisme, son style brut, ses longs dialogues, souvent tendus, qui traduisent les hésitations et les difficultés inhérentes à un combat inégal, incertain, « douteux » comme le dit la formule de titre empruntée à la Bible.

En un combat douteux aurait pu être un roman communiste, puisque les principaux meneurs de la grève décrite par Steinbeck appartiennent au Parti. Mais ce n’est en aucune manière un livre théorique ou dogmatique : ses protagonistes ne débattent pas sur des idées mais sur les actions à mener. Steinbeck s’est appuyé sur de nombreux récits oraux de grèves similaires, et il a créé des personnages échappant aux étiquettes, simplement humains, authentiques, oscillant entre faiblesse et grandeur. Son sujet n’est pas la Révolution mais la dynamique des groupes, qui sont en proie à une instabilité permanente, qui discutent sans cesse de la manière de s’organiser face aux briseurs de grève, à la police, aux milices qui veulent mater la contestation. Sur un sujet qui se prêtait à la propagande, Steinbeck offre un roman sans message, écrit du point de vue des ouvriers mais dont l’issue n’est pas donnée, Steinbeck laissant au lecteur le soin de l’imaginer à partir d’une brève indication.

En un combat douteux est évidemment disponible en format de poche, mais n’hésitez pas à vous faire plaisir : il figure dans le volume de la Bibliothèque de la Pléiade consacré à Steinbeck, aux côtés de ses deux autres romans californiens et d’À l’est d’Eden. Avec, en prime, une introduction générale, des notices et des notes aussi claires que savantes.

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John Steinbeck
En un combat douteux

Titre original : In Dubious Battle, 1936

En Folio
traduction : Edmond Michel-Tyl

En Pléiade
traduction : J.-C. Bonnardot, Maurice-Edgar Coindreau, Edmond Michel-Tyl et Charles Recoursé ; direction : Marie-Christine Lemardeley-Cunci.

Intermezzo

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Littérature anglophone (Irlande)
Par François Lechat

J’avais zappé le troisième roman de Sally Rooney, Où es-tu, monde admirable, parce que j’avais pris un plaisir réel mais un peu mitigé aux deux premiers, Conversations entre amis et Normal People. Sally Rooney a un talent fou pour scruter les âmes et les cœurs, les élans, les doutes et les blocages de ses personnages, toujours jeunes et cultivés. Et elle fait preuve depuis le début d’un sens aigu des dialogues, ce qui rend ses livres très vivants. On pouvait cependant trouver son style un peu léger et ses personnages irritants à force d’incertitudes et d’hésitations.

Avec ce quatrième roman, Intermezzo, qui a l’honneur de paraître dans la collection « Du monde entier » chez Gallimard, l’autrice a manifestement franchi un palier. Les thèmes et les qualités sont les mêmes, qui rendent ce récit prenant et attachant. Mais il y a plus de densité et de profondeur, avec des thèmes plus graves. A travers deux frères habilement contrastés, un avocat en vogue et sûr de lui et son cadet champion d’échecs et légèrement inadapté, l’autrice voyage entre le deuil, la détresse sociale, la maladie, l’amour, le sexe, le regard des autres et la hantise de la chute. Tout est vif, sensible, parfois un rien trop explicite mais remarquablement observé. Et les personnages féminins sont à la hauteur des masculins, entre force et fragilité. C’est la vie comme elle va, saisie dans des périodes difficiles qui n’empêchent pas de chercher le bonheur.

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Sally Rooney
Intermezzo

Éditions Gallimard
2024

Transmania

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Essais, Histoire…
Par François Lechat

Attention, brulôt ! Transmania est un phénomène d’édition, énorme succès sur internet mais quasi introuvable en librairie. Et sur le motif de cette absence, les récits divergent. Selon les uns, les libraires n’osent pas montrer le livre ; selon les autres, il se vend si bien que les piles fondent comme neige au soleil…

De quoi s’agit-il ? D’une critique radicale de la vogue des transgenres, écrite par des féministes reconnues mais que l’on accuse d’être en fait « transphobes », de détester les personnes qui ont choisi de changer de genre. L’écrasante majorité des médias et des intellectuels progressistes jugent aussi les autrices transphobes, tandis qu’à droite et à l’extrême droite on salue un livre nécessaire et courageux, appréciation partagée par un certain nombre de psychiatres et de médecins.

Personnellement, j’ai eu envie de lire ce livre parce qu’il vaut toujours mieux juger par soi-même et que le sujet pose des questions abyssales. De ce point de vue, Transmania est un remarquable vecteur de réflexion, bourré d’informations, d’analyses, de questions percutantes, d’interrogations sincères, avec 40 pages de notes de références dont on peut vérifier une bonne partie sur internet (je ne l’ai pas fait). Si on se laisse convaincre, ce livre est frappant — mais, pour ses adversaires, les faits et les chiffres allégués sont faux.

Cela étant dit, je comprends le procès en transphobie fait aux autrices. Car si elles argumentent contre une série de dérives qui méritent d’être méditées voire contrées, elles ne peuvent pas cacher leur animosité à l’égard des personnes trans. Et elles le font, en plus, de manière maladroite. Leurs arguments portent, mais pourquoi placer en début de livre une synthèse qui ne peut convaincre qu’au terme de la lecture ? Pourquoi employer, par moment, des termes brutaux pour parler de situations psychologiques délicates ? Et quelle mauvaise idée d’inventer un personnage fictif, Robert qui veut devenir Catherine, incarnation de la femme trans qui aurait pu être une illustration concrète du sujet mais dont la description sombre dans la vulgarité et le mépris ?

Il aurait fallu un vrai éditeur à ce livre, qui aurait contraint les autrices à se limiter aux questions de fond. Mais il est publié par les éditions Magnus, qui se targuent de lutter contre le politiquement correct et que ses adversaires qualifient d’extrême droite, ce qui n’a pas aidé à calmer les esprits. Reste que les autrices posent des questions intéressantes ; à vous, donc, de vous faire une idée.

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Dora Moutot et Marguerite Stern
Transmania. Enquête sur les dérives de l’idéologie transgenre

Éditions Magnus
2024

La survie des médiocres

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Essais, Histoire
Par François Lechat

Si vous craignez un livre politique, rassurez-vous : la critique du capitalisme n’occupe qu’une place marginale dans ce livre centré sur le darwinisme.

Sa thèse principale est simple : Darwin a commis une erreur en s’inspirant des pratiques des éleveurs pour théoriser la sélection naturelle. Il a conclu qu’au cours de l’évolution la nature avait sélectionné les plus aptes, les « meilleurs » comme disent certains, parce qu’il avait à l’esprit la manière dont les éleveurs arrivent à produire les chevaux les plus rapides, les pigeons les plus résistants, les chiens de la race la plus pure à force de sélection et de croisement des spécimens les plus prometteurs. Or, sur la base d’une vaste documentation, d’une lecture aiguisée de Darwin et de nombreux dialogues avec des spécialistes de l’évolution, Daniel Milo montre ce que l’on savait mais que l’on assumait rarement : au cours de l’évolution, la nature a laissé subsister des espèces qui ne disposaient pas d’un avantage particulier, au contraire. Les bois des rennes et la queue des paons ne les aident pas à séduire les femelles, mais ils signalent les mâles à leurs prédateurs et constituent donc des handicaps. De même, la girafe est tellement mal faite, souligne Milo dans un savoureux chapitre d’ouverture, qu’elle aurait dû être éliminée. Conclusion, soutenue par bien d’autres données : la nature ne sélectionne pas les meilleurs mais aussi les quelconques et les médiocres, tous ceux qui présentent juste assez de caractères utiles pour survivre. De sorte que le darwinisme, ainsi corrigé, ne peut plus servir d’appui au capitalisme et à son éloge de la concurrence généralisée. Ce qui conduit l’auteur, un historien des idées et non un biologiste, à réinterroger l’évolution et l’organisation des sociétés humaines, dans les derniers chapitres de son livre.

Salué à sa sortie, puis attaqué par une partie des spécialistes de l’évolution, l’ouvrage de Milo est brillant, interpellant et richement illustré dans son édition actuelle. Si le sujet vous intéresse, ne le manquez pas, quitte à ne pas suivre l’auteur jusqu’au bout (il a un avis sur à peu près tout). Et en sachant deux choses : il faut connaître les principes de base de l’évolution et de la génétique pour suivre la démonstration de Milo, et admettre qu’il en fasse parfois trop avec ses formules acrobatiques ou quelque peu mystérieuses.

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Daniel S. Milo
La survie des médiocres. Critique du darwinisme et du capitalisme

Éditions Gallimard
2024

Vine Street

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Policiers et thrillers (USA)
Par François Lechat

Encensé par la critique anglaise, et à présent française, Vine Street est un livre qui ne s’oublie pas.

Cette plongée dans le quartier mal famé de Soho, au cours des années 1930, offre d’abord un tableau de mœurs pas piqué des hannetons : malfrats de toutes nationalités, flics véreux, bars louches, identités et pratiques sexuelles marginales, prostituées qui ne se laissent pas marcher sur les pieds… Le meurtre d’une d’entre elles installe rapidement une atmosphère plus noire, accentuée par une guerre des polices aussi impitoyable que brutale. Mais le livre décolle surtout lorsque, après un autre meurtre et plus de 200 pages, les pistes suivies jusque-là s’avèrent foireuses et un assassin plus inquiétant se profile, dont la traque prendra plusieurs décennies et 450 pages supplémentaires. Le tout dans un va-et-vient entre plusieurs époques et un jeu de pistes soigneusement distillé.

Du pur polar, donc, addictif et distrayant ? Pas seulement, car Dominic Nolan, par petites touches, confronte ses personnages à des événements historiques qui les dépassent (la montée des fascismes, le bombardement de Londres dans les années 1940…) et à des choix qui les façonnent, y compris sur un terrain familial inattendu dans un roman noir. Peut-on être un bon flic quand on aime la violence ? Etre à la fois véreux, homosexuel dissimulé et chasseur de serial killer ? Se découvrir soi-même dans la peau d’un autre ? Considérer que la fin justifie les moyens ? Sans jamais s’appesantir, Vine Street est un livre existentialiste qu’un Sartre aurait pu adouber.

Deux petites réserves, cependant, même si elles ne doivent pas vous décourager : l’intrigue aurait pu être moins touffue, et le traducteur plus vigilant – ou l’éditeur à sa suite.

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Dominic Nolan
Vine Street

Éditions Payot & Rivages
2024

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