Ma reine

On a tellement aimé Veiller sur elle (Prix Goncourt 2023) qu’on a décidé de lire les premiers romans de Jean-Baptiste Andrea, qu’on ne connaissait pas. D’où cette mini-série « On a lu tout Jean-Baptiste Andrea » — en attendant le prochain.

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Littérature française

François Lechat

Premier roman d’Andrea, Ma reine a reçu une dizaine de prix qui ont couronné un univers et un style d’emblée parfaitement aboutis. Sans dévoiler l’intrigue, on y trouve certains des motifs de Veiller sur elle, comme l’amitié amoureuse du héros pour une fille énigmatique et les tourments d’un marginal. L’écriture, aussi, présente déjà des fulgurances typiques de l’auteur, comme cette phrase inouïe : « Elle était très mince, tellement qu’elle avait l’air de pouvoir se glisser entre deux rafales de vent sans déranger personne. »

Un très beau roman, donc, mais moins riche et complexe que le prix Goncourt d’Andrea. Le fait de se mettre dans la peau d’un garçon un peu simple n’est pas vraiment neuf, mais Jean-Baptiste Andrea le fait avec brio et de manière touchante.

Catherine Chahnazarian

Je vois Ma reine comme un conte. C’est un de ces récits qui se lit d’une traite, qui vous emporte dans sa fluidité. Proximité avec les personnages – puisque nous avons été enfants – et crainte pour le héros – puisqu’il est fragile et se met dans une situation dangereuse – sont les impressions dominantes. Le reste, c’est du merveilleux.

Résumer le livre serait très rapide, décrire le personnage serait très simple, et pourtant… J’ai trouvé Ma reine très réussi, subtil, équilibré, prenant. La parenté avec Veiller sur elle ne me trouble pas : j’y vois un goût pour évoquer l’enfance, un souci de faire vivre des personnages forts.

Un très beau roman, donc (clin d’œil à François), dont la simplicité est une fraîcheur.

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Jean-Baptiste Andrea
Ma reine
Editions L’Iconoclaste
2017
Disponible en Folio.

Tous nos articles sur Andrea sont référencés dans le classement par auteur.

Katie

Littérature étrangère (USA)
Par François Lechat

En cinq pages rondement menées, le prologue nous fait assister au meurtre d’un chien et au décès d’une mère de famille. L’un et l’autre accompagnés de détails qui créent une atmosphère de légèreté, pour ne pas dire de farce.

Avec un début pareil on a évidemment envie de lire la suite, aux côtés d’une héroïne attachante et au contact d’une famille assez glaçante. C’est que la Katie du titre dispose à la fois d’un redoutable don de voyance et d’un bon coup de marteau…

Troisième roman de Michael McDowell publié par Monsieur Toussaint Louverture, Katie est de la veine des Aiguilles d’or, mais avec une intrigue plus simple, moins profonde, plus jouissive. Comme l’auteur l’a expliqué lui-même, il s’est beaucoup amusé à écrire ce livre contenant ses meurtres les plus effroyables. C’est de la littérature de genre, donc, qui se repose un peu trop sur l’opposition entre les bons et les méchants et sur des coïncidences, mais qui propose un pur divertissement, sous une de ces couvertures somptueuses dont l’éditeur a le secret.

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Michael McDowell
Katie

Traduction : Jean Szlamowicz
Illustration : Pedro Oyarbide
Édition : Monsieur Toussaint Louverture
2024

Nos autres critiques de Michael McDowell : Blackwater ; Les Aiguilles d’or.

Très chers amis

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Littérature étrangère (U.S.A.)
Par François Lechat

Imaginez, pendant l’épidémie de covid, à l’époque du confinement, une bande d’amis qui se retrouvent dans un cadre idyllique sur les bords de l’Hudson. Parenthèse angoissante et enchantée à la fois. Et, surtout, un huis clos propice aux rapprochements comme aux déchirements et aux malentendus. Car dans ce petit monde intello et bourgeois (le couple d’hôtes est composé d’un écrivain et d’une psychiatre), tout le monde apprécie tout le monde, mais pas pour les mêmes raisons. Et des grains de sable risquent fort de gripper la machine : par exemple, un test qui doit permettre de désigner à coup sûr les couples potentiels, ou encore la venue d’un acteur célèbre, beau comme un dieu, qui pourrait faire des ravages…

Résumé ainsi, ce roman lorgne vers la comédie, et c’est une des intentions de l’auteur, qui a travaillé à l’écriture de plusieurs séries télévisées et qui possède un art consommé des dialogues. Mais il propose aussi un embryon de livre-monde, avec des personnages qui ont émigré aux Etats-Unis en provenance de l’Europe ou de l’Asie et qui en conservent des réflexes, des nostalgies et un rapport complexe à l’anglais. Cette petite bande est aussi traversée par des intérêts et des rivalités personnelles ou professionnelles, chacun ou presque ayant quelque chose à espérer d’autres membres du groupe. Le temps étiré du confinement va ainsi favoriser des glissements successifs, des changements de configuration, le dévoilement de secrets et l’ébauche de drames. Car la maladie rôde, ainsi que des véhicules inquiétants qui pourraient appartenir à une milice.

Le tout est brillamment ficelé, discrètement humoristique et très finement décrit. Mais réservé à des lecteurs attentifs, que ne découragent pas les emprunts à des langues étrangères et, dans les derniers chapitres (très beaux), les déplacements dans le temps et l’ambiguïté entre le rêve et la réalité.

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Gary Shteyngart
Très chers amis

Traduction : Stéphane Roques
Éditions de L’Olivier
2024

J’ai lu tout Antoine de Saint-Exupéry

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Série « J’ai lu tout… »
Littérature française – Hommages
Par François Lechat

À l’adolescence, j’ai lu tous les livres de Saint-Exupéry, y compris les posthumes déjà publiés à cette époque. Et c’était, je crois, un bon âge pour découvrir cet auteur que je n’ose pas relire aujourd’hui de peur d’être déçu.

J’ai relu à plusieurs reprises Le Petit Prince, cependant. Mais je n’en dirai rien ici, puisque tout le monde l’a lu et que chacun s’en fait une idée personnelle, qui varie selon les âges.

J’ai aussi lu le quatuor des romans d’aviation, publiés de 1929 à 1942 : Courrier sud, Vol de nuit, Terre des hommes, Pilote de guerre. Des titres courts, qui claquent et qui font rêver. Des aventures pleines de danger, datant d’une époque où l’aviation était synonyme de risque de mort. Un métier improbable, voler pour acheminer du courrier ou pour défendre son pays, que Saint-Exupéry donne à sentir en multipliant les détails techniques et l’évocation des périls surmontés.

Mais on devinait aussi, dès Vol de nuit, que ce qui l’intéressait était la condition humaine plutôt que les récits d’aventure, et c’est ce qui me plaisait. D’où ma prédilection pour Terre des hommes, dont le style est plus grave, limite pompeux, en phase avec les valeurs chères à l’auteur. C’est dans ce livre qu’on trouve la fameuse phrase : « Ce que j’ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait » (Guillaumet à Saint-Ex après avoir marché des jours et nuits dans la cordillère des Andes, en plein hiver, après le crash de son avion). Et c’est là que Saint-Exupéry célèbre le mieux l’humanité, à travers un Bédouin qui sauve des Blancs dans le désert, et là aussi qu’il montre de manière saisissante comment la Terre se donne du haut d’un avion, à partir d’un lieu et d’un métier qui font voir le monde autrement.

Le reste de l’œuvre est moins connu, et posthume, si l’on excepte la Lettre à un otage. On y trouve surtout des textes courts, repris dans différents recueils, qui exposent la vision morale de l’auteur, centrée sur la dignité de l’homme. Quand je relis les passages que j’avais cochés à l’époque, je suis frappé par le caractère héroïque qui s’en dégage, l’aspiration à vivre tête haute, chargé d’une mission, voué à répondre à des appels qui nous dépassent. Certes, tout n’est pas de la même veine : les Lettres de jeunesse à une amie inventée, écrites de 1923 à 1931, sont plus légères, intimes, anecdotiques ; et les Carnets brassent tous les genres et tous les styles, réflexions, aphorismes, colères, visions politiques… Je me rappelle notamment une descente en flammes de la pièce de Pirandello, Six personnages en quête d’auteur, qui selon Saint-Ex ne propose qu’une « métaphysique de concierge »…

Mais l’essentiel, parmi les posthumes, est Citadelle, que j’ai lu, celui-ci, à plusieurs reprises. Plus de 500 pages, inachevées et en désordre, d’anecdotes, de réflexions, de paraboles…, prêtées à un chef de tribu dans le désert, qui prend sur lui le destin de sa communauté et médite à perte de vue sur les voies du bonheur et la vraie justice. C’est ringard, magnifique, obscur, à la limite du fascisme, parfaitement dépassé et trop imprégné de religiosité pour notre regard contemporain. Mais il y a des pépites, et une évidente noblesse d’âme comme dans ce passage :

« Ils trouvent les choses, disait mon père, comme les porcs trouvent les truffes. Car il est des choses à trouver. Mais elles ne te servent de rien car tu vis, toi, du sens des choses. Mais ils ne trouvent pas le sens des choses parce qu’il n’est point à trouver mais à créer. »

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Antoine de Saint-Exupéry chez Gallimard : biographie, livres.

La révolution culturelle nazie

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Essais, Histoire
Par François Lechat

Le sujet de ce livre paraît assez sinistre, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais l’ouvrage est passionnant, à plusieurs titres.

D’abord parce qu’il restitue la cohérence de l’idéologie nazie, que nous avons tendance à considérer comme un fourre-tout délirant. Il s’agit au contraire d’une vision du monde très construite, fondée sur des principes clairs et puissants, une compréhension des lois de la nature que la race nordique-germanique aurait incarnée aux moments les plus glorieux de son histoire et qu’il faudrait restaurer pour rétablir l’ordre naturel. Cet « ordre naturel » est évidemment une horreur, un culte du sang, de la race et de la force. Mais il trouvait des arguments, à l’époque, chez de nombreux savants qui préparaient cette vision par leurs théories sur les vertus du naturisme, de la sexualité ou de la prophylaxie. Ce qui amène l’auteur à contester la thèse d’Hannah Arendt selon laquelle Eichmann, lors du procès de Nuremberg, aurait incarné « la banalité du mal », n’aurait été qu’un exécutant lâche et passif. Eichmann était au contraire un nazi parfaitement résolu et convaincu, qui a simplement trouvé le moyen de tromper ses juges, ainsi qu’une philosophe de haut niveau.

Un deuxième élément passionnant réside dans l’audace des torsions que les nazis ont imposée à l’Histoire. On découvre par exemple qu’à leurs yeux Platon était un philosophe germanique, car les grands auteurs grecs et romains de l’Antiquité étaient en fait des Germains installés au bord de la Méditerranée… Emmanuel Kant, figure majeure des Lumières allemandes, pacifiste, fondateur des droits de l’individu, est semblablement passé à la moulinette nazie parce qu’il fallait que, comme Goethe et d’autres, un grand penseur allemand soit forcément du bon côté de l’Histoire. D’autres ont fait l’objet des mêmes détournements, qui revisitent des pans entiers de la culture européenne.

Un dernier élément passionnant réside dans les chapitres qui restituent une certaine finesse critique des idéologues nazis. Sans partager aucune de leurs thèses, on doit bien admettre que leur dénonciation de la Révolution française ou du traité de Versailles ne manquent pas d’arguments et peuvent donner à penser (Clemenceau, au passage, en prend pour son grade). Rien de tout ceci ne mène à une quelconque sympathie, les derniers chapitres, sur la conquête territoriale et l’antisémitisme, étant glaçants. Mais le nazisme est bien un délire paranoïaque adossé à un semblant de rationalité, et il anticipe en cela ce que nous voyons à l’œuvre aujourd’hui dans différents pays.

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Johann Chapoutot
La révolution culturelle nazie

Éditions Gallimard
2017

Existe aussi en édition de poche  « Tel »

Écoutez-moi jusqu’à la fin

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Littérature étrangère (U.S.A.)
Par François Lechat

Brillant, drôle, follement inventif, touchant, bourré d’intelligence… Les mots manquent pour décrire ce premier roman qui a obtenu le National Book Award en 2022, et dont les droits ont déjà été vendus pour le cinéma – ce qui débouchera sur un film forcément bien pauvre à côté du livre.

L’action se déroule dans une ville en déclin du Midwest, que des promoteurs immobiliers promettent de transformer en paradis, mais qui pour l’instant concentre toutes les misères de notre époque. J’en dresserais bien la liste, qui va des cataclysmes engendrés par le réchauffement climatique au torrent d’inepties qui envahit Internet, mais ce serait donner une couleur misérabiliste à ce roman qui nous égratigne de manière à la fois légère et mordante, avec brio. C’est que l’héroïne, une jeune fille de l’Assistance publique qui cohabite avec trois ados amoureux d’elle, est d’une culture exceptionnelle et soigne ses blessures en s’identifiant aux grandes mystiques de l’Histoire, de sainte Blandine (dont elle emprunte le nom) à Hildegarde de Bingen. Ce n’est pas le seul élément insolite de ce roman, très réaliste par ses thèmes (la domination masculine, le capitalisme séducteur, l’impératif de bienveillance, la morsure du désir, les addictions de toute sorte…), mais qui multiplie les registres d’écriture et les morceaux de bravoure, faisant passer le lecteur par toute la palette des émotions (une mention spéciale à cette belle nuit d’amour autour de deux pizzas sur fond d’inondations diluviennes). D’une intelligence hors du commun, l’autrice reste vive, concise et fluide tout du long, avec un talent typiquement américain pour les hyperboles (« On dirait que mon visage est en train de tomber de mon visage »). Avec ce condensé de la condition humaine dans les années 2020, Tess Gunty fait le pari que ses lecteurs, qu’on imagine friands de livres et d’actualités, saisiront tout ce qu’elle écrit comme elle l’écrit : en un clin d’œil.

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Tess Gunty
Ecoutez-moi jusqu’à la fin

Traduction : Jacques Mailhos
Éditions Gallmeister
2023

Les Aiguilles d’or

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Littérature anglophone (U.S.A.)
Par François Lechat

En 1882, dans le Triangle Noir, le quartier le plus mal famé de New York, la famille Schanks prospère grâce à des délits de toutes sortes : avortements clandestins, vols, recel… Au même moment, le juge Stallworth, un Républicain austère, décide d’éradiquer le vice dans le Triangle Noir pour satisfaire ses ambitions politiques. Là où les Schanks s’appuient sur des complices aux mœurs interlopes, le juge, lui, compte sur l’aide de son fils Edward, pasteur, et de son gendre Duncan, un avocat prometteur.

Heureusement pour le lecteur, comme dans toutes les bonnes familles les Stallworth ont leurs maillons faibles. Alors que les Schanks, eux, font preuve d’une discipline sans faille sous l’autorité de leur matriarche. S’engage ainsi une lutte de classes impitoyable, qui montera en tension au fil des pages de ce roman noir.

Un cran en dessous de la formidable saga Blackwater, on retrouve ici, après un prologue éblouissant, le style dépouillé, efficace et très visuel de Michael McDowell, ainsi que son goût pour les sensations fortes et les femmes puissantes. À quoi il faut ajouter, en l’occurrence, une vaste galerie de personnages secondaires fortement contrastés.

Les Aiguilles d’or constitue la deuxième traduction de Michael McDowell chez Monsieur Toussaint Louverture, qui a décidé de lui consacrer une Bibliothèque (quatre autres titres suivront en 2024 et 2025).

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Michael McDowell
Les Aiguilles d’or
Traduction : Jean Szlamowicz
Éditions Monsieur Toussaint Louverture
2023

Le romantique

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Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par François Lechat

Le dernier roman de William Boyd signe le grand retour du classicisme. Boyd prétend s’être limité à transcrire et compléter l’autobiographie inachevée de son personnage, et maintient jusqu’au bout, par de très sérieuses notes de bas de page, cette illusion de véracité. Mais il assume pleinement, dans son prologue, le fait qu’il offre bel et bien un roman, que nous sommes priés de lire comme une autobiographie.

Le procédé peut sembler artificiel. Mais il fonctionne pleinement, parce que ces aventures d’un certain Cashel Greville Ross ne cessent de se heurter à l’Histoire : la bataille de Waterloo, les célèbres écrivains Byron et Shelley, la présence anglaise en Inde, la recherche des sources du Nil, l’expansion économique des États-Unis… Poussé par la contrainte ou par le goût de l’aventure, le héros de Boyd vit mille vies et prend tous les risques sans jamais hésiter. D’un physique avenant et bien bâti, il séduit les femmes sans peine, tout en étant peu travaillé par le sexe. Il se montre définitivement romantique par l’amour indéfectible qu’il voue à une comtesse italienne, laquelle, comme il se doit, est à la fois offerte et inaccessible.

Le romantique nous fait ainsi parcourir le 19e siècle à travers toute une série d’intrigues (dont un beau secret de famille), de métiers, de pays et de personnages secondaires fortement marqués. Il y a quelque chose de stendhalien dans cette course perpétuelle et ces accès de nostalgie, avec en plus une impressionnante précision dans le rendu des conditions de vie de l’époque.

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William Boyd
Le romantique
Traduction : Isabelle Perrin
Éditions du Seuil
2023

Souvenirs d’un distrait

Mini-cycle de Noël-Nouvel An
Catégorie : l’autobiographie
Domaine : le divertissement

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Biographies et autobiographies
Par François Lechat

Le cycle des autobiographies était déjà annoncé quand L’Obs a publié un grand entretien avec Pierre Richard. L’acteur s’y montrait comme on l’aime : chaleureux, amusant, très conscient de sa singularité et modeste. J’ai donc décidé d’acheter son livre, dont le bandeau publicitaire, « soixante ans de carrière », semblait bel et bien annoncer des Mémoires.

Le problème est que, dans cet ouvrage de 160 pages, Pierre Richard n’égrène que quelques souvenirs. Il développe une thèse malicieuse, nous convaincre qu’il n’est pas distrait puisqu’il est focalisé sur l’essentiel, qui prend ici la figure d’une mouche volant dans le bureau de son comptable. Par ailleurs, il se limite à évoquer en long et en large quelques anecdotes sans guère d’intérêt ainsi que le portrait d’artistes sympathiques (Moustaki, Nougaro, Higelin) mais sur lesquels on n’apprend rien de bien intéressant (Moustaki tombe les filles, Nougaro répète la nuit et Higelin est formidable).

Ce livre, en fait, est co-signé avec Christophe Duthuron et je soupçonne ce dernier de lui avoir imposé son style improbable car, si on retrouve Pierre Richard par moments, on a surtout l’impression de lire un vieux San Antonio avec les apostrophes au lecteur, les jeux de langage et les considérations « philosophiques » de rigueur. L’ensemble se laisse lire et est parfois drôle, mais ne constitue ni des Mémoires ni un autoportrait : plutôt un déroutant exercice de style.

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Pierre Richard
Souvenirs d’un distrait

Éditions du Cherche Midi
2023

Les jaloux

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Policiers et thrillers (U.S.A.)
Par François Lechat

Un jeune homme de 17 ans, impulsif et sujet à des absences au terme desquelles il ignore ce qu’il a bien pu faire pendant quelques heures, s’attire forcément des ennuis. Mais à Houston, en 1952, ces ennuis risquent d’être particulièrement graves, la ville étant l’épicentre de la mafia et de la corruption. Quand notre jeune homme met en boîte le fils d’une riche famille liée à la pègre, il enclenche un engrenage qui va lui donner des sueurs froides. Sur 400 pages de plus en plus tendues, le héros des Jaloux, mal conseillé par son meilleur ami (qui est encore plus chien fou que lui), protégé par deux figures paternelles à qui la baston ne fait pas peur, en butte à des policiers impuissants et ambigus, ira de provocations en provocations, miraculeusement toujours en vie avant un final d’une grande maîtrise. Un apprentissage accéléré de la vie, une réflexion sur le bien, le mal et les limites de la loi.

Si la vraisemblance lui fait parfois défaut, James Lee Burke nous embarque par ses dialogues ciselés et une foule de détails visuels qui font époque, entre voitures, vêtements, coiffures, armes à feu… Sans compter un trio féminin classique mais très bien campé (la mère, l’amoureuse, la putain) et de belles envolées lyriques. Ode à l’amitié, à l’amour et au courage sur fond de violence et de racisme, ce livre est moins noir qu’il n’y paraît.

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James Lee Burke
Les jaloux
Traduction de Christophe Mercier
Éditions Rivages
2023

Sale menteuse

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Littérature étrangère (U.S.A.)
Par François Lechat

Fait inhabituel, ce roman porte un sous-titre : « Une romance feel-bad ». C’est pourtant un livre qui fait du bien, du moins si on ne l’envoie pas au bout de la pièce pour cause de mauvais goût.

Il faut dire que John Waters, qui est surtout connu comme cinéaste, est un pape de la provocation, même s’il semblait s’être assagi. Ici, pour son premier roman, il se donne comme héroïne une menteuse et voleuse compulsive qui souffre de deux phobies, la pénétration et, pourrait-on dire délicatement, son inverse, une fonction vitale qui lui répugne au point de ne manger qu’en quantités minuscules. Marsha a pour homme de main un certain Daryl, sexuellement obsédé par sa patronne, qui va découvrir, au fil du temps, non seulement que son organe viril prend son indépendance, mais surtout qu’il n’a pas les mêmes goûts que lui. Je signale encore, parmi une interminable galerie de personnages tous plus déjantés les uns que les autres, une bande de « sauteurs », dirigés par la fille de Marsha, amoureux du trampoline et qui ne se déplacent qu’à l’aide de bonds de différente nature, un des membres de la bande s’évertuant à figurer une lettre de l’alphabet avec son corps à chacun de ses sauts. Et le reste est à l’avenant, qui culmine, à mes yeux, dans un chapitre hilarant au cours duquel des chiens liftés, reliftés et re-reliftés par la mère de Marsha s’affrontent et cassent tout, l’un d’eux ayant été pris d’un accès de folie en découvrant son physique dans le miroir…

Tout ceci (et ce n’est qu’un petit aperçu) peut paraître gratuit, et effectivement, John Waters s’amuse avant tout. Mais il a au moins deux cibles. D’abord l’Amérique de Trump, pourrait-on dire, tous les petits-bourgeois conventionnels et crispés qui verront des hordes de cinglés mettre le bazar dans leur quotidien, leurs manies et leurs convictions. Mais aussi, et de manière plus subtile, l’Amérique anti-Trump, celle qui glorifie la différence et les minorités sous toutes leurs formes, et dont John Waters se moque à l’aide de personnages qui se sentent obligés de rendre des comptes à l’esprit « woke » ou qui cèdent à leurs perversions en croyant être à la pointe de l’émancipation. L’auteur invente ainsi un festival annuel qui, de la manière la plus décontractée, réunit des centaines d’adeptes d’une pratique sexuelle très osée au joli nom floral : c’est cela aussi, l’Amérique d’aujourd’hui vue en mode bouffon, et on en rit franchement si on n’est pas bégueule. Surtout qu’in fine, de belles valeurs féministes vont triompher, mais je ne vous dis pas comment.

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John Waters
Sale menteuse

Traduction : Laure Manceau
Éditions Gaïa
2023
Lien : le site officiel de John Waters

Et c’est ainsi que nous vivrons

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Littérature étrangère (U.S.A.)
Par François Lechat

Dans une précédente critique (sur La symphonie du hasard), j’ai expliqué pourquoi la réputation de Douglas Kennedy me semblait surfaite. Je n’ai pourtant pas hésité à lire son dernier roman, tant son thème est essentiel.

Kennedy se projette en 2045, à un moment où les U.S.A. se sont scindés en une Confédération unie, qui rassemble les États ultra-conservateurs et religieux du centre et du sud, et une République unie, qui rassemble les États de sensibilité démocrate, essentiellement situés à l’est et à l’ouest. Autrement dit, Kennedy prend au sérieux la menace d’une nouvelle guerre de sécession alimentée par les délires trumpistes qui frappent une partie des États-Unis : difficile de faire plus actuel.

À cette première bonne idée s’en ajoute une autre : Kennedy n’oppose pas le Bien et le Mal, une démocratie libérale et progressiste à une république théocratique et autoritaire. Sa Confédération unie carbure à la gloire de Dieu et au rigorisme religieux (interdiction de l’avortement, de l’homosexualité…), mais elle préserve une certaine liberté au nom des valeurs originelles de l’Amérique. Et, symétriquement, la République unie imaginée par l’auteur est tolérante en matière de mœurs mais a organisé un étouffant système de surveillance électronique au nom de l’intérêt général. Le tabac et l’alcool, par exemple, sont sévèrement réprouvés, et personne n’échappe au contrôle des opinions.

Pour introduire de l’intime, du suspense et des rebondissements dans ce tableau glaçant, Kennedy imagine qu’une agente des services secrets de la République unie est chargée d’abattre, sur le territoire de l’État rival, un alter ego qui n’est autre que sa demi-sœur, dont elle ignorait l’existence jusque-là. Surveillée autant par ses chefs que par l’ennemi, et contrainte de se couler dans un personnage fictif pour ne pas être identifiée, Samantha Stengel sera ainsi entraînée dans une aventure dangereuse, déstabilisante et pleine de chausse-trappes, qui révèle au lecteur tous les dispositifs de surveillance mis en place par les deux États, à une époque – 2045 – où la technologie a encore fait des progrès. Kennedy mêle ainsi le thriller voire la SF à une réflexion politique interpellante, mais il retombe aussi dans ses travers : un peu trop de descriptions, de détails, d’analyses psychologiques. Il propose néanmoins un livre surprenant, qui ferait une formidable série télé.

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Douglas Kennedy,
Et c’est ainsi que nous vivrons

Traduction : Chloé Royer
Éditions Belfond
2023

Reine d’un jour

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Littérature étrangère (Écosse)
Par François Lechat

Salué par la critique, ce livre est éminemment actuel. Il est centré sur une femme en lutte, Clio Campbell, chanteuse sociale et féministe qui a cassé la baraque au début des années 1990 avec un tube dirigé contre la poll tax instaurée par Margaret Thatcher, un impôt injuste pour les pauvres. Clio, chanteuse folk attachée à son Écosse natale, sombre ensuite dans l’oubli, mais participe à tous les combats de son époque, auprès des minorités, des femmes, des sans le sou, des indépendantistes écossais… Et se casse les dents sur le système établi, sur le primat du fric et du machisme dans l’industrie musicale, les médias, la politique…, puis sur le goût du scandale et du lynchage sur les réseaux sociaux. Sans compter sa famille, en lambeaux, incarnée par une mère haineuse et un parrain officieux, impuissant à arracher Clio à ses démons, à sa tendance à l’excès et à l’alcool. Dans une époque qui célèbre l’individualisme et la communication, Clio apprend à ses dépens qu’une femme ne peut pas hurler comme un homme car elle se fait aussitôt accuser d’hystérie.

Le point fort du livre est la personnalité hors norme de son héroïne, rousse incandescente, audacieuse et parfois fragile qu’on n’oubliera pas de sitôt. Il tient aussi au dispositif narratif, composé de chapitres axés sur les personnes qui ont gravité autour de Clio à différents moments et qui en racontent les multiples facettes à partir de leur propre expérience, ce qui la rend à la fois saisissante et insaisissable, kaléidoscopique, objet d’opinions et de souvenirs contradictoires, livrés dans un désordre chronologique assumé.

Vivant, concret, très dialogué et brassant de nombreux enjeux, Reine d’un jour est un roman puissant, très humain et très politique. Mais il appelle aussi deux bémols, qui découlent des choix de l’autrice. Commençant par le suicide de son héroïne à 50 ans, en 2018, il ne ménage pas vraiment de suspense et aurait pu être un peu plus bref, même s’il contient de véritables surprises. Et à force de vouloir résonner avec notre époque, il projette dans les années 1990 des expressions et des attitudes légèrement anachroniques. Mais ce sont des défauts mineurs, qui ne doivent pas vous détourner de ce livre implacable.

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Kirstin Innes
Reine d’un jour

Traduction : Anatole Pons-Reumaux et Marguerite Capelle
Éditions Métailié
2023

L’usurpateur

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Policiers et thrillers (Norvège)
Par François Lechat

Après Les chiens de chasse, le romancier norvégien remet ses deux héros en piste, l’inspecteur Wisting et sa fille journaliste, Line. Et, une fois de plus, leurs enquêtes parallèles vont s’enchevêtrer. La plus intéressante étant cette fois celle menée par Line, qui veut écrire un papier de fond sur la mort d’un homme découvert quatre mois après son décès, illustration macabre de notre ultra-moderne solitude. Son père, lui, doit traquer un assassin invisible, et dans les deux cas des questions d’identité se posent…

Ancien policier, Horst sait créer du suspense et nous gratifier de détails réalistes qui rendent le récit attachant. Mais l’alternance systématique entre les deux enquêtes est un peu facile, et si le final entremêle fort bien les pistes que l’on espérait voir converger, elle fait pratiquement l’impasse sur les circonstances exactes de cette mort solitaire qui ouvre le roman et qui s’est pourtant avérée moins anodine qu’en apparence. Curieux relâchement de la part de l’auteur, comme s’il répugnait à faire le job jusqu’au bout. Ou alors j’ai mal lu ?

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Jøhn Lier Horst
L’usurpateur

Traduction de Céline Romand-Monnier
Éditions Gallimard
2020

Existe aussi en Folio

Sex Detectives

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Littérature… française ?
Par François Lechat

Malgré un titre aguicheur, n’allez pas imaginer des scènes torrides ou un défilé de pratiques sexuelles plus débridées les unes que les autres. À part un exhibitionniste qui prend prétexte de la taille de son attribut (à la fois trop grand et trop petit, selon lui !) pour assouvir ses pulsions, nous ne saurons rien de ce que font et même de ce que fantasment les uns et les autres, clients ou proches de la toute première agence de Sex Detectives jamais créée en France. C’est tout le paradoxe de ce roman : il n’y est question que de « ça », mais il reste chaste et même châtié, écrit tout du long dans une langue subtile qui multiplie les jeux de mots, les glissements sémantiques et les réflexions lexicales.

Mais que font, alors, les fondateurs de l’agence, Dougheurl et Duboï (on aura compris qui est la fille et qui est le garçon), par ailleurs colocataires, amis de toujours et amants occasionnels ? Ils reçoivent des clients, ils tentent de les satisfaire, ils enquêtent. Mais ils découvrent qu’en matière de plaisir ils n’y connaissaient rien, que leurs clients sont plus savants qu’eux et qu’en définitive il faut renoncer à maîtriser sa propre vie.

Jusqu’à un dénouement dont on ne sait pas s’il relève du lâcher-prise ou de la lâcheté, Noa Y. Lions crée des personnages hauts en couleur ou plus discrètement savoureux, entre lesquels se tissent des liens inattendus. Son roman s’adresse à des lecteurs aguerris qui gardent, dans un coin de leur tête au moins, le goût du bonheur.

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Noa Y. Lions
Sex Detectives

Éditions P.O.L.
2023

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