Sale menteuse

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Littérature étrangère (U.S.A.)
Par François Lechat

Fait inhabituel, ce roman porte un sous-titre : « Une romance feel-bad ». C’est pourtant un livre qui fait du bien, du moins si on ne l’envoie pas au bout de la pièce pour cause de mauvais goût.

Il faut dire que John Waters, qui est surtout connu comme cinéaste, est un pape de la provocation, même s’il semblait s’être assagi. Ici, pour son premier roman, il se donne comme héroïne une menteuse et voleuse compulsive qui souffre de deux phobies, la pénétration et, pourrait-on dire délicatement, son inverse, une fonction vitale qui lui répugne au point de ne manger qu’en quantités minuscules. Marsha a pour homme de main un certain Daryl, sexuellement obsédé par sa patronne, qui va découvrir, au fil du temps, non seulement que son organe viril prend son indépendance, mais surtout qu’il n’a pas les mêmes goûts que lui. Je signale encore, parmi une interminable galerie de personnages tous plus déjantés les uns que les autres, une bande de « sauteurs », dirigés par la fille de Marsha, amoureux du trampoline et qui ne se déplacent qu’à l’aide de bonds de différente nature, un des membres de la bande s’évertuant à figurer une lettre de l’alphabet avec son corps à chacun de ses sauts. Et le reste est à l’avenant, qui culmine, à mes yeux, dans un chapitre hilarant au cours duquel des chiens liftés, reliftés et re-reliftés par la mère de Marsha s’affrontent et cassent tout, l’un d’eux ayant été pris d’un accès de folie en découvrant son physique dans le miroir…

Tout ceci (et ce n’est qu’un petit aperçu) peut paraître gratuit, et effectivement, John Waters s’amuse avant tout. Mais il a au moins deux cibles. D’abord l’Amérique de Trump, pourrait-on dire, tous les petits-bourgeois conventionnels et crispés qui verront des hordes de cinglés mettre le bazar dans leur quotidien, leurs manies et leurs convictions. Mais aussi, et de manière plus subtile, l’Amérique anti-Trump, celle qui glorifie la différence et les minorités sous toutes leurs formes, et dont John Waters se moque à l’aide de personnages qui se sentent obligés de rendre des comptes à l’esprit « woke » ou qui cèdent à leurs perversions en croyant être à la pointe de l’émancipation. L’auteur invente ainsi un festival annuel qui, de la manière la plus décontractée, réunit des centaines d’adeptes d’une pratique sexuelle très osée au joli nom floral : c’est cela aussi, l’Amérique d’aujourd’hui vue en mode bouffon, et on en rit franchement si on n’est pas bégueule. Surtout qu’in fine, de belles valeurs féministes vont triompher, mais je ne vous dis pas comment.

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John Waters
Sale menteuse

Traduction : Laure Manceau
Éditions Gaïa
2023
Lien : le site officiel de John Waters

Et c’est ainsi que nous vivrons

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Littérature étrangère (U.S.A.)
Par François Lechat

Dans une précédente critique (sur La symphonie du hasard), j’ai expliqué pourquoi la réputation de Douglas Kennedy me semblait surfaite. Je n’ai pourtant pas hésité à lire son dernier roman, tant son thème est essentiel.

Kennedy se projette en 2045, à un moment où les U.S.A. se sont scindés en une Confédération unie, qui rassemble les États ultra-conservateurs et religieux du centre et du sud, et une République unie, qui rassemble les États de sensibilité démocrate, essentiellement situés à l’est et à l’ouest. Autrement dit, Kennedy prend au sérieux la menace d’une nouvelle guerre de sécession alimentée par les délires trumpistes qui frappent une partie des États-Unis : difficile de faire plus actuel.

À cette première bonne idée s’en ajoute une autre : Kennedy n’oppose pas le Bien et le Mal, une démocratie libérale et progressiste à une république théocratique et autoritaire. Sa Confédération unie carbure à la gloire de Dieu et au rigorisme religieux (interdiction de l’avortement, de l’homosexualité…), mais elle préserve une certaine liberté au nom des valeurs originelles de l’Amérique. Et, symétriquement, la République unie imaginée par l’auteur est tolérante en matière de mœurs mais a organisé un étouffant système de surveillance électronique au nom de l’intérêt général. Le tabac et l’alcool, par exemple, sont sévèrement réprouvés, et personne n’échappe au contrôle des opinions.

Pour introduire de l’intime, du suspense et des rebondissements dans ce tableau glaçant, Kennedy imagine qu’une agente des services secrets de la République unie est chargée d’abattre, sur le territoire de l’État rival, un alter ego qui n’est autre que sa demi-sœur, dont elle ignorait l’existence jusque-là. Surveillée autant par ses chefs que par l’ennemi, et contrainte de se couler dans un personnage fictif pour ne pas être identifiée, Samantha Stengel sera ainsi entraînée dans une aventure dangereuse, déstabilisante et pleine de chausse-trappes, qui révèle au lecteur tous les dispositifs de surveillance mis en place par les deux États, à une époque – 2045 – où la technologie a encore fait des progrès. Kennedy mêle ainsi le thriller voire la SF à une réflexion politique interpellante, mais il retombe aussi dans ses travers : un peu trop de descriptions, de détails, d’analyses psychologiques. Il propose néanmoins un livre surprenant, qui ferait une formidable série télé.

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Douglas Kennedy,
Et c’est ainsi que nous vivrons

Traduction : Chloé Royer
Éditions Belfond
2023

Reine d’un jour

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Littérature étrangère (Écosse)
Par François Lechat

Salué par la critique, ce livre est éminemment actuel. Il est centré sur une femme en lutte, Clio Campbell, chanteuse sociale et féministe qui a cassé la baraque au début des années 1990 avec un tube dirigé contre la poll tax instaurée par Margaret Thatcher, un impôt injuste pour les pauvres. Clio, chanteuse folk attachée à son Écosse natale, sombre ensuite dans l’oubli, mais participe à tous les combats de son époque, auprès des minorités, des femmes, des sans le sou, des indépendantistes écossais… Et se casse les dents sur le système établi, sur le primat du fric et du machisme dans l’industrie musicale, les médias, la politique…, puis sur le goût du scandale et du lynchage sur les réseaux sociaux. Sans compter sa famille, en lambeaux, incarnée par une mère haineuse et un parrain officieux, impuissant à arracher Clio à ses démons, à sa tendance à l’excès et à l’alcool. Dans une époque qui célèbre l’individualisme et la communication, Clio apprend à ses dépens qu’une femme ne peut pas hurler comme un homme car elle se fait aussitôt accuser d’hystérie.

Le point fort du livre est la personnalité hors norme de son héroïne, rousse incandescente, audacieuse et parfois fragile qu’on n’oubliera pas de sitôt. Il tient aussi au dispositif narratif, composé de chapitres axés sur les personnes qui ont gravité autour de Clio à différents moments et qui en racontent les multiples facettes à partir de leur propre expérience, ce qui la rend à la fois saisissante et insaisissable, kaléidoscopique, objet d’opinions et de souvenirs contradictoires, livrés dans un désordre chronologique assumé.

Vivant, concret, très dialogué et brassant de nombreux enjeux, Reine d’un jour est un roman puissant, très humain et très politique. Mais il appelle aussi deux bémols, qui découlent des choix de l’autrice. Commençant par le suicide de son héroïne à 50 ans, en 2018, il ne ménage pas vraiment de suspense et aurait pu être un peu plus bref, même s’il contient de véritables surprises. Et à force de vouloir résonner avec notre époque, il projette dans les années 1990 des expressions et des attitudes légèrement anachroniques. Mais ce sont des défauts mineurs, qui ne doivent pas vous détourner de ce livre implacable.

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Kirstin Innes
Reine d’un jour

Traduction : Anatole Pons-Reumaux et Marguerite Capelle
Éditions Métailié
2023

L’usurpateur

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Policiers et thrillers (Norvège)
Par François Lechat

Après Les chiens de chasse, le romancier norvégien remet ses deux héros en piste, l’inspecteur Wisting et sa fille journaliste, Line. Et, une fois de plus, leurs enquêtes parallèles vont s’enchevêtrer. La plus intéressante étant cette fois celle menée par Line, qui veut écrire un papier de fond sur la mort d’un homme découvert quatre mois après son décès, illustration macabre de notre ultra-moderne solitude. Son père, lui, doit traquer un assassin invisible, et dans les deux cas des questions d’identité se posent…

Ancien policier, Horst sait créer du suspense et nous gratifier de détails réalistes qui rendent le récit attachant. Mais l’alternance systématique entre les deux enquêtes est un peu facile, et si le final entremêle fort bien les pistes que l’on espérait voir converger, elle fait pratiquement l’impasse sur les circonstances exactes de cette mort solitaire qui ouvre le roman et qui s’est pourtant avérée moins anodine qu’en apparence. Curieux relâchement de la part de l’auteur, comme s’il répugnait à faire le job jusqu’au bout. Ou alors j’ai mal lu ?

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Jøhn Lier Horst
L’usurpateur

Traduction de Céline Romand-Monnier
Éditions Gallimard
2020

Existe aussi en Folio

Sex Detectives

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Littérature… française ?
Par François Lechat

Malgré un titre aguicheur, n’allez pas imaginer des scènes torrides ou un défilé de pratiques sexuelles plus débridées les unes que les autres. À part un exhibitionniste qui prend prétexte de la taille de son attribut (à la fois trop grand et trop petit, selon lui !) pour assouvir ses pulsions, nous ne saurons rien de ce que font et même de ce que fantasment les uns et les autres, clients ou proches de la toute première agence de Sex Detectives jamais créée en France. C’est tout le paradoxe de ce roman : il n’y est question que de « ça », mais il reste chaste et même châtié, écrit tout du long dans une langue subtile qui multiplie les jeux de mots, les glissements sémantiques et les réflexions lexicales.

Mais que font, alors, les fondateurs de l’agence, Dougheurl et Duboï (on aura compris qui est la fille et qui est le garçon), par ailleurs colocataires, amis de toujours et amants occasionnels ? Ils reçoivent des clients, ils tentent de les satisfaire, ils enquêtent. Mais ils découvrent qu’en matière de plaisir ils n’y connaissaient rien, que leurs clients sont plus savants qu’eux et qu’en définitive il faut renoncer à maîtriser sa propre vie.

Jusqu’à un dénouement dont on ne sait pas s’il relève du lâcher-prise ou de la lâcheté, Noa Y. Lions crée des personnages hauts en couleur ou plus discrètement savoureux, entre lesquels se tissent des liens inattendus. Son roman s’adresse à des lecteurs aguerris qui gardent, dans un coin de leur tête au moins, le goût du bonheur.

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Noa Y. Lions
Sex Detectives

Éditions P.O.L.
2023

La petite-fille

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Littérature étrangère (Allemagne)
Par François Lechat

Depuis Le liseur, Bernhard Schlink est une valeur sûre, et il le confirme avec son dernier roman.

Il mêle une fois encore une histoire intime, conjugale et familiale, et l’Histoire avec un grand H. Celle de l’Allemagne, à nouveau, qui est presque ici un personnage à part entière, tant ses déchirures déterminent celles des personnages. Déchirure entre l’Est et l’Ouest, avant et après la chute du Mur de Berlin, mais aussi déchirure entre l’Allemagne démocratique et les résidus du nazisme, de la haine de l’Autre, de l’esprit völkisch.

Écrit ainsi, cela paraît un peu sinistre, mais Bernhard Schlink incarne ces problématiques dans une quête personnelle et des affrontements bien concrets entre ses protagonistes. Autour du héros, figure classique de l’homme de vertu pétri de doutes et de bonne volonté, gravitent une femme aimée porteuse d’un mensonge par omission et une improbable famille que Kaspar, le protagoniste, tentera d’apprivoiser malgré tout ce qui l’en sépare. Un lien puissant se tissera, mais ambivalent et fragile, tant l’Allemagne n’en est pas quitte avec son passé. Je n’en dis pas plus (ne lisez surtout pas la quatrième de couverture !), sauf que, comme toujours chez Schlink, ce roman allie l’intelligence, le style et la sensibilité.

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Bernhard Schlink
La petite-fille

Traduction : Bernard Lortholary
Éditions Gallimard
2023

La saison des ouragans

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Littérature étrangère (Mexique)
Par François Lechat

Plus misérabiliste, tu meurs. Quelque part au Mexique, dans le village de La Matosa, le cadavre de celle qu’on appelait la Sorcière est retrouvé, le visage putréfié, dans un canal d’irrigation après une mort violente. Et la suite est du même tonneau : misère, drogue, prostitution, inceste, racket, corruption, avortement, homophobie, violences policières, tout y passe. Avec trois suspects aussi minables l’un que l’autre pour un même crime. Noir de noir.

Et pourtant ce roman est traversé par une énergie, par un souffle puissant qui permet de tout avaler et d’y prendre même du plaisir. Le secret, c’est le style : torrentiel, avec des chapitres en un seul paragraphe et des phrases occupant une page entière qui charrient les faits, les émotions, les peurs, les souvenirs…, en un seul bloc, mélange de colère contenue et d’observations au scalpel.

Difficile de savoir qui aimera ce genre ou non, mais en tout cas, c’est bluffant. Et les hommes en prennent pour leur grade.

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Fernanda Melchior
La saison des ouragans

Editions Grasset
Traduction de l’espagnol : Laura Alcoba
2019

Disponible au Livre de Poche

Ce que faisait ma grand-mère à moitié nue sur le bureau du Général

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Littérature française
Par François Lechat

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le titre accroche, et que la réponse à cette annonce, en fin de roman, ne manquera pas de faire sourire. Car le Général, ici, est bien celui auquel vous pensez, et que l’on découvre sous un jour nouveau, y compris quant à ses relations avec Pétain, grâce à un travail de documentation qui n’empêche pas l’humour, au contraire.

L’autre grand personnage du livre, c’est Léon Daudet, le fils de l’auteur des Lettres de mon moulin, une crapule antisémite et un médiocre de la plus belle eau, emporté dans une série d’événements rocambolesques au cœur des années 1920. Christophe Donner poursuit ainsi son enquête personnelle sur l’antisémitisme français, dont il restitue le caractère romanesque (il y a des meurtres, des suicides, des adultères, des évasions, des enquêtes de police, des campagnes de presse…) tout en restant froidement factuel, légèrement ironique. Cela donne un récit prenant, amusant, effarant aussi, mené à toute vitesse et entremêlé de scènes de la vie contemporaine qui nous font découvrir le fonctionnement des bitcoins et un nouveau type d’œuvre d’art. Malgré quelques scories (que font les correcteurs ?), c’est un joli moment de littérature, et un exercice d’intelligence.

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Christophe Donner
Ce que faisait ma grand-mère à moitié nue sur le bureau du Général
Editions Grasset
2023

Quand les gens dorment

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Littérature francophone (Belgique)
Par François Lechat

Pierre et Janet couchent ensemble, dans un appartement voué à la démolition avec vue sur la cathédrale. S’aiment-ils ? Ils ne se le disent pas ainsi, et ne le savent sans doute pas. Leur entente sexuelle est forte, mais bien des choses les séparent. Lui, plus âgé qu’elle, en situation d’échec professionnel, passe presque tout son temps à dormir. Elle, chargée d’une importante mission dans une clinique de la douleur, est un exemple de femme active et accomplie. Elle a ses fêlures, aussi, qui apparaîtront au fil du roman, mais c’est Pierre qui est l’élément fragile du duo et qui pourrait lasser sa partenaire. Les circonstances en décideront, ou pas, jouant dans des sens divers qu’il n’est pas question de raconter ici.

Ariane Le Fort excelle à sonder un couple, à nous rendre complices de ses aléas, à nous retrouver dans ses soubresauts et dans des événements qui font office de révélateurs. Elle glisse d’une émotion à l’autre d’une plume légère, rapide, très travaillée aussi. Sur un thème rebattu, elle offre un joli morceau de littérature et des personnages consistants.
Un détail : la cathédrale dont il est question au début n’est pas Notre-Dame, à Paris, mais la cathédrale des Saints Michel et Gudule, à Bruxelles. Et les tunnels dans la ville, et les quartiers de la périphérie où Pierre et Janet se retrouveront, sont également ceux de la capitale de l’Europe, ce qui nimbe le récit d’un discret parfum de mélancolie, d’à peu près.

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Ariane Le Fort
Quand les gens dorment
Éditions ONLIT
2022

Trois femmes disparaissent

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Littérature française
Par François Lechat

Comme vous, sans doute, je l’ignorais : Tippi Hedren, l’héroïne de deux célèbres films de Hitchcock, Les Oiseaux et Pas de printemps pour Marnie, est la mère de Mélanie Griffith, star du cinéma américain indépendant des années 1980 (Body double, Dangereuse sous tous rapports, Working Girl…), qui est à son tour la maman de Dakota Johnson, la jeune femme consentante de Cinquante nuances de Grey. Et la filiation entre les trois n’est pas seulement biologique, mais aussi destinale, aurait-on envie de dire. Toutes les trois ont été soumises aux règles d’un jeu hollywoodien mené par les hommes, qui les ont maltraitées, dénudées, mises en danger ou agressées, et Hitchcock le premier. Elles seront contraintes de prendre la fuite mais aucun réalisateur ne sera parvenu à les briser.

Philosophe et critique de cinéma, Hélène Frappat aurait pu consacrer un essai à ces trois femmes liées par une double filiation. Elle a choisi une voie un peu artificielle, une pseudo-enquête prétexte à rassembler toutes les coïncidences de dates, de faits, de symboles, de noms… qui unissent ces trois femmes dans une sorte de tragédie antique. La matériau est connu, et référencé en notes de bas de page, et il aurait pu être traité de façon chronologique. Hélène Frappat a choisi une autre voie, éclatée et symbolique, qui fait habilement ressortir des événements parfois sidérants, et qui nous étourdit par ses coïncidences. Mais qui demande, aussi, une très grande attention et un minimum de culture cinématographique. Une ode aux femmes étonnante, qui doit se mériter.

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Hélène Frappat
Trois femmes disparaissent
Éditions Actes Sud
2023

Le Relais des Amis

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Littérature française
Par François Lechat

Que se passe-t-il quand une romancière, au lieu de se laisser entraîner par ses personnages, décide qu’elle peut les quitter à tout moment pour suivre la trace d’un nouveau venu et nous faire voyager ainsi, arbitrairement, en train, en voiture ou en suivant la destinée d’une mouche, d’une mouette ou d’un témoin dans une émission de télé ? C’est l’exercice auquel se livre Christine Montalbetti dans cet amusement qui nous amène à l’autre bout de la planète avant de se donner la possibilité de revenir à son point de départ.

Le pari n’est pas tellement de créer des micro-suspenses à chaque bifurcation, mais plutôt de nous attacher à ces anti-héros fugitifs, tous très humains, typés, familiers. Et la réussite de ce livre savoureux tient surtout aux parenthèses et aux apostrophes dans lesquelles la narratrice interpelle son lecteur, commente l’action, nous rappelle le temps contraint du confinement et, par contraste, célèbre la folle liberté de ce voyage aléatoire. C’est la vie comme elle va, la nature avec ses charmes, l’ironie et la tendresse que suscitent nos petites ruses et nos espérances têtues. L’ensemble reste bref, ne se prend pas pour du Balzac ou du Tolstoï mais nous embarque par sa finesse et son élégance.

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Christine Montalbetti
Le Relais des Amis
Éditions P.O.L.
2023

Londres

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Redécouvertes
Par François Lechat

Bien sûr, on n’abandonne pas un livre de Céline sans hésiter, et il est fort possible que je reprenne la lecture de Londres. Mais je dois vous expliquer à la fois pourquoi ce livre est frappant et pourquoi j’ai calé après 240 pages.

Avec Guerre, dont il constitue la suite (mais on peut lire chaque livre indépendamment de l’autre), Londres est un des deux grands inédits de Céline parus en 2022 et dont les thèmes ne sont pas neufs – en particulier la Grande Guerre et l’intérêt pour la médecine. C’est, en outre, un Céline surprenant à l’égard des juifs, puisque de longs chapitres mettent en scène de façon très positive un médecin juif et sa famille. Et c’est surtout, bien sûr, un festival stylistique, qui bouscule la langue et la syntaxe et offre une foule de pépites dont il faudrait tirer une anthologie.

Pour autant, Londres demande une fameuse dose de patience. D’abord parce que le texte, conservé à l’état de brouillon, fourmille de termes argotiques ou détournés de leur sens qui contraignent le lecteur à deviner de quoi il est question (les dix pages de lexique données en fin d’ouvrage ne suffisent pas à lever tous les mystères). Ensuite parce que l’action se traîne et n’offre qu’un intérêt assez maigre  : Londres met en scène des soldats français qui ont fui la guerre, qui se cachent de la police et qui gagnent leur vie en jouant les maquereaux et en se livrant à des trafics en tout genre. Si ces messieurs déambulent dans la ville et croisent des personnages secondaires hauts en couleur, on ne peut pas dire qu’on se passionne pour leur quotidien… D’autant que, et c’est un troisième motif de détachement, si l’on peut se réjouir qu’au terme du roman les femmes prennent le dessus (dixit le préfacier), elles sont allègrement exploitées, battues, violées et souillées par notre bande de malfrats, la passion qui unit le narrateur à son Angèle ne suffisant pas à sauver l’ensemble.

Par sa langue, sa puissance d’évocation et son audace, Londres vaut le détour, mais il est permis de s’arrêter en chemin.

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Louis-Ferdinand Céline
Londres
Éditions Gallimard
2022
Guerre et Londres

L’article de Marie-Hélène Moreau sur Voyage au bout de la nuit

Le tombeur de Broadway

Richard Price, Le tombeur de Broadway, Les Presses de la Cité, 2022

— Par François Lechat

Normalement, Kenny Becker devrait nous être antipathique. Il a 30 ans, il fait 150 abdos par jour, il est obsédé par le sexe au point de faire fuir sa copine, et il profite de son métier de représentant de commerce à New York pour arnaquer les petits vieux solitaires et pour draguer les femmes qui lui ouvrent leur porte. En outre, il sévit dans une période aujourd’hui décriée : les années 1970, au moment où la liberté sexuelle profitait surtout aux hommes.

Seulement voilà, Kenny a de la sensibilité et un cerveau. C’est un macho, à sa manière, mais qui ne se dissimule aucune de ses faiblesses, qui n’est pas dupe de ses comédies, qui sent bien comment il manipule les femmes, comment il la ramène devant ses collègues, à quel point il a peur de la solitude, et même qu’il est susceptible, lui le parfait hétérosexuel, d’être troublé par des mecs… En nous racontant une semaine de galères sur un mode tantôt burlesque et tantôt poignant, avec des formules chocs et, il faut le dire, quelques scènes fort crues, il scotche son lecteur, ébahi de voir tant de lucidité et d’humour chez un personnage qui aurait pu être banal.

Ce Tombeur de Broadway, paru en 1978 aux États-Unis et enfin traduit en français, est étonnamment moderne. Sans doute parce que Richard Price est aussi scénariste, acteur et producteur de cinéma : chaque scène est si bien dépeinte et dialoguée qu’on s’y croirait.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Jean-François Merle.

Lien : chez l’éditeur.

La septième diabolique

Adrienne Weick, La septième diabolique, Robert Laffont, 2022

— Par François Lechat

Grand Prix des Enquêteurs 2022, ce faux polar est surtout un livre érudit destiné à un public lettré. Il y a certes une enquête, et un suspense qui augmente doucement au fil des chapitres pour devenir prenant vers la fin. Mais on sent qu’il s’agit d’un premier roman, plus appliqué qu’inspiré. Par contre, c’est un vrai plaisir si l’on aime les vieilles pierres et la littérature. Car l’enquête menée ici par un étudiant de bonne volonté et un homme de lettres acariâtre tourne autour de Jules Barbey d’Aurevilly, l’auteur des Diaboliques (1874), un recueil de six nouvelles qu’on ne lit plus guère aujourd’hui mais qui conserve une réputation flatteuse.

Barbey, auteur et critique littéraire catholique, a dû retirer de la vente ces récits sulfureux, axés sur les passions, le sexe et la mort. La belle idée d’Adrienne Weick est d’imaginer que Barbey aurait écrit une septième Diabolique mais ne l’a pas publiée pour éviter de compromettre un ami. Nos Pieds Nickelés se lancent à la poursuite de ce texte après avoir découvert une lettre qui l’évoque dans une cache secrète d’un vieil hôtel particulier de Valognes, une des villes du Cotentin où Barbey a grandi. L’enquête, longue et difficile comme il se doit, se déroule donc dans une atmosphère délicieusement rétro : il y a des couloirs souterrains et un château disparu, une femme fatale et des ecclésiastiques lettrés, des manuscrits empoussiérés et un bibliothécaire revanchard, une photo qui en cache une autre, une pré-ado culottée nommée Cassandre… Cela sent bon la province en hiver, les personnages chabroliens et l’amour de la littérature. Quant à savoir si cette septième Diabolique existe et si elle nous sera donnée à lire… A vous de le découvrir, ça en vaut la peine.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

Vie de Gérard Fulmard

Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard, Éditions de Minuit, 2022 (existe en format de poche)

— Par François Lechat

Gérard Fulmard est un raté, et il le sait. Ancien steward évincé par sa compagnie, demandeur d’emploi au physique quelconque et enrobé, il ne voit d’autre solution pour s’en sortir que d’offrir ses services au premier venu. Il fonde ainsi le Cabinet Fulmard Assistance, sans savoir quelle aide il pourrait bien apporter, mais avec la ferme résolution de s’adapter aux circonstances. Et voici comment il devient, à sa propre surprise, détective privé pour le compte d’une officine politique d’extrême droite déchirée par des rivalités internes et qui va lui confier des missions de bas étage…

Pour passionner le lecteur avec la vie d’un minable, il faut de l’imagination. Et pour amuser, il faut du style. Je n’avais jamais lu Echenoz, mais de toute évidence il possède les deux. Vie de Gérard Fulmard est un modèle d’ironie et de cynisme, servi par une langue à la fois travaillée, quand l’emphase sert à faire sourire, et troublante, quand un raccourci audacieux ou le choix d’un terme inattendu fait claquer la phrase. Tous les clichés du genre policier y passent, femmes fatales, flingues, barbouzes, trahisons…, et tout tourne à la comédie malgré les louables efforts de Gérard Fulmard, pénétré de l’importance de sa mission. Du grand art, destiné à des lecteurs qui aiment lire entre les lignes.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

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