La saison des feux

Celeste Ng, La Saison des feux, Sonatine, 2018

Par François Lechat.

Sur un thème proche de ma dernière lecture, L’endroit le plus dangereux du monde (voir ici), un livre d’un niveau très supérieur.

Il s’agit encore d’une communauté d’Américains aisés, vivant à l’écart des peines et des travaux du peuple. Ceux-ci habitent littéralement en vase clos, dans une banlieue organisée selon des règles strictes, comme une utopie bourgeoise destinée à garantir le bonheur de ses résidents à force de convenances et de sens des détails – et de la famille, naturellement. Mais comme on s’en doute, et comme le titre le suggère, cette belle harmonie se verra menacée par un élément perturbateur, l’arrivée d’une mère et de sa fille qui n’entreront pas vraiment dans le moule.

Résumé ainsi, c’est assez banal – sauf que, du début jusqu’à la fin, l’auteure fait preuve d’une finesse, d’une intelligence, d’une maturité exceptionnelles. Elle analyse mais elle suggère, aussi ; elle dissèque mais ne se perd pas dans les détails ; elle est évidemment du côté des trublionnes, mais soigne ses personnages les plus conformistes et fait même preuve de sympathie à leur égard. Elle montre aussi ce qui travaille les enfants et les adolescents, sans jamais les prendre pour plus jeunes ou plus âgés qu’ils ne le sont. Et elle fait la part belle aux femmes, plus centrales ici que les hommes, même dans des fonctions (le marchand d’art) qui auraient pu être masculines. Son livre rend ainsi un son très contemporain, tout en brassant des thèmes éternels – le désir d’enfant, les premières amours, l’exploitation des faibles, la nécessité de l’ordre et du désordre… C’est dense, touchant, prenant, subtil, sensible : remarquable, et d’ailleurs remarqué. Si vous avez rêvé d’un Desesperate Housewives intelligent, le voici.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Fabrice Pointeau.

Liens : chez l’éditeur.

L’endroit le plus dangereux du monde

Lindsay Lee Johnson, L’endroit le plus dangereux du monde, Jean-Claude Lattès, 2017 (Le Livre de Poche, 2018)

Par François Lechat.

« Phénoménal », « terrifiant », « drôle », disent les critiques mises en avant par l’éditeur en format de poche. C’est tout de même très exagéré pour ce livre certes réussi, et plaisant à lire, mais qui n’a rien d’exceptionnel.

Le sujet est classique : la vie d’un groupe d’adolescents et d’une de leurs enseignantes dans une zone très huppée du nord de San Francisco. Avec une dimension plus précise, et très actuelle : la place prise par les réseaux sociaux et les drames qu’ils peuvent engendrer. Mais d’autres drames surgiront aussi, qui relèvent des dérèglements habituels de la prime jeunesse et des mœurs bien particulières des riches – plus un professeur un peu pervers pour corser le tout.

Tout cela est traité de manière sensible et directe, sans apprêt inutile, dans un récit fluide, haut en couleur et prenant, avec ce qu’il faut de psychologie et de moments de recul. C’est sympathique et agréable, mais trop explicite et un rien convenu pour crier au chef-d’œuvre. Il y aurait eu moyen de faire plus fort et plus dense. A lire pour ne pas bronzer idiot, mais en siestant quand même.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Elisabeth Peellaert.

Liens : en Livre de Poche ; la revue de presse du livre chez JC Lattès.

La belle vie et Les jours enfuis

Jay McInerney, La belle vie et Les jours enfuis, L’Olivier 2007 et 2017 (disponibles en « Points »)

Par François Lechat.

J’ai achevé la trilogie de McInerney entamée par Trente ans et des poussières, et l’ensemble tient fort bien la route. Dans les deux derniers tomes, le style est plus fluide et le talent sociologique de l’auteur s’affirme. Au travers d’un couple modèle qui connaît forcément des doutes et des crises, c’est d’abord le portrait d’une ville, New York, que nous livre l’auteur, sous le prisme de la classe moyenne cultivée (on dirait en France les « bobos ») qui peine à renoncer à ses idéaux, l’Art et l’Amour, mais qui doit bien composer avec les lois de l’économie et le désir de réussite. Et aussi avec les règles sociales, qui pour être subtiles n’en sont pas moins contraignantes dans ce milieu raffiné – McInerney prenant un plaisir manifeste à les faire voler en éclats lors de mémorables scènes de dîner, drôles et grinçantes.

Si La belle vie et Les jours enfuis inscrivent toujours le récit sur fond de drame (le 11-Septembre puis la crise financière de 2008), cet aspect est moins fouillé que dans le premier tome, dans lequel le capitalisme à l’américaine jouait un rôle essentiel. McInerney accorde plus de place à l’intime, au fil de sa trilogie, ce qui le rend parfois un peu attendu, voire conventionnel – disons typiquement américain. Mais c’est tellement bien analysé, rendu, dramatisé, avec des pointes de suspense et d’humour, et des personnages secondaires savoureux, qu’on lui accorde cette petite baisse de pression. L’ensemble ne constitue pas un chef-d’œuvre mais il s’en est fallu de peu, et je confirme qu’il présente bien plus d’intérêt que la tentative similaire de Douglas Kennedy. Le public visé n’est sans doute pas le même, plus intellectuel et marqué à gauche chez McInerney.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traducteurs : Agnès Desarthe (La belle vie) et Marc Amfreville (Les jours enfuis).

Liens : l’un et l’autre aux éd° de L’Olivier. La trilogie en Points : I, II, III.

La fille qui brûle

Claire Messud, La fille qui brûle, Gallimard, 2018

Par François Lechat.

Un joli livre sur un thème classique, l’amitié entre deux copines de classe et son délitement à l’approche de l’adolescence, lorsque les différences s’accusent et que les hommes et les garçons commencent à rôder. La peur prend une place de plus en plus importante, dans ce roman de formation, comme un miroir de l’Amérique contemporaine, tétanisée par une foule de dangers réels ou supposés. Mais l’auteure fait bien sentir en quoi les filles ne peuvent éviter de se méfier, et cela fait d’autant mieux ressortir le courage de ses deux héroïnes, qui s’exprime pour chacune dans un genre différent. C’est écrit d’une plume légère, précise, travaillée mais sans effets inutiles. L’action se déroule dans une petite ville du Massachussetts, qui vit au rythme des relations de voisinage, des cancans, de l’omniprésence des mères et du désir d’émancipation des adolescentes. Les deux amies brûlent les étapes et s’autorisent quelques libertés pas bien méchantes, poussées par l’envie de transcender leur quotidien un peu morne. Cela passera par l’exploration d’un lieu étrange, envoûtant, trop longuement décrit vers le début, sans doute, mais qui trouvera toute son importance par la suite. Comment grandir et devenir autonome sans renier son passé, comme se sortir d’une amitié qui confine parfois à l’amour, comment prendre le monde à bras-le-corps quand on a d’abord tendance à le rêver ? Eternelles questions d’adolescentes, traitées ici avec délicatesse – de manière moins incandescente que le titre du roman le laisse entendre.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : France Camus-Pichon.

Liens : chez l’éditeur.

Les bottes de Clint Eastwood

Jean-Louis Milesi, Les bottes de Clint Eastwood, Le Passage, 2017

Par François Lechat.

Comme son titre le suggère, un petit roman sans prétention, typiquement américain, sans autre ambition que de divertir sans devenir idiot. Je ne vous raconte pas le point de départ, qu’il vaut mieux découvrir. Mais sachez que l’héroïne est du genre barge au grand cœur, avec une moralité un peu élastique mais un vrai sens de l’humain et de l’humour, et la langue bien pendue. Il lui arrivera évidemment quelques aventures pas banales, dont une rencontre avec Clint Eastwood qui la déçoit un peu car le grand acteur s’avère moins séduisant que prévu, ayant les fesses plates et des oignons aux pieds. Mais les bottes que Didi lui a apportées lui vont bien, et ses fesses à elle, qui jouent un certain rôle dans l’intrigue, passeront à la postérité. Vous saurez comment si vous vous lancez dans cette histoire haute en couleurs et en gros mots, plutôt réussie dans le genre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le pouvoir

Naomi Alderman, Le pouvoir, Calmann-Lévy, 2018

Par François Lechat. 

Le problème que pose ce roman, c’est que l’idée de départ est géniale. Imaginez : que se passerait-il si, demain, les femmes découvraient qu’elles ont le pouvoir d’électrocuter les personnes qui les entourent ? Et donc de tenir à distance les hommes qui les importunent, ou même pire ? Idée géniale, qui aussitôt nous fait rêver du récit idéal que l’on pourrait en tirer. Pour moi, cela devait être une lente et minutieuse évocation de la manière dont les mœurs, les comportements et les rapports entre les sexes évolueraient, jusqu’à dessiner les contours d’un autre type de société. Mais Naomi Alderman, elle, a opté pour une méthode plus radicale, moins progressive. Après avoir installé le phénomène de départ, elle en évoque les conséquences par des coupes temporelles, en sautant brusquement d’une année à l’autre, jusqu’à un point final tout juste esquissé et que l’on devine apocalyptique. En outre, pour mieux nous déstabiliser, elle introduit dans son récit des trafiquants de drogue aux pratiques brutales, un pays d’Europe de l’Est menacé par la dictature et des groupes religieux pris de délire – sans compter évidemment des commandos de mâles qui entendent résister à la suprématie féminine en voie de constitution. Tout cela est soigneusement construit, solidement mené, mais donne à l’ensemble une allure de thriller assez inattendue, avec des scènes fortes mais aussi des ellipses et des passages un peu difficiles à saisir. Est-ce parce qu’elle vient du pays de Darwin qu’elle a ainsi opté pour une version guerrière de son intrigue, enrichie de soi-disant documents archéologiques assez maladroits (le tout est raconté du point de vue d’une civilisation future, qui regarde notre présent avec sidération) ? Je note encore une mise en abyme virtuose, car le récit central est censé être un roman écrit par un homme de cette civilisation à venir, qui échange des lettres avec une femme convaincue, comme lui, qu’il est impensable qu’une société à domination masculine, la nôtre, ait jamais pu exister – et leur correspondance joue sur de subtils renversements des stéréotypes actuels. Comme vous le voyez, on peut lire ce livre à de multiples niveaux, et il ne faut pas hésiter à se lancer : quoi qu’on en pense, on fera un voyage qui ne manque pas de sel.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Christine Barbaste.

Liens : chez l’éditeur.

Trente ans et des poussières

Jay McInerney, Trente ans et des poussières, L’Olivier, 1993 (Points, 2017)

Par François Lechat.

Normalement, je ne devrais pas parler de ce livre ici, puisqu’il est paru en français il y a 25 ans. Mais il s’agit du premier tome d’une trilogie dont le dernier volet vient de paraître en édition de poche, et que j’ai bien l’intention de lire intégralement.

Parfois, on ne tient pas ce genre de promesse. J’avais pris la même résolution après avoir lu le premier volume de La symphonie du hasard, de Douglas Kennedy [voir ici], et lorsque j’ai vu les deux derniers volumes en librairie, il y a quelques semaines, le souvenir du premier était tellement flou que j’ai renoncé à lire les suivants, qui ne me faisaient pas envie. A l’inverse, quand j’ai achevé Trente ans et des poussières, j’ai décidé d’acheter les deux derniers tomes au plus vite, car cette saga est bien plus consistante que celle de Kennedy.

L’ambition est la même : saisir l’histoire récente des Etats-Unis à travers un groupe de personnages assez ordinaires, lier la petite histoire à la grande. Mais chez McInerney, à la différence de Kennedy, on sent le souffle des événements, qui pour le premier tome se situent aux alentours du krach boursier de 1987. Et si ses personnages sont des archétypes, assez convenus a priori (le couple réussi, le milliardaire sans scrupule, la femme fatale, l’ami amoureux, le Noir discriminé, l’écrivain en panne d’inspiration…), il leur donne de la vie et de la puissance en les serrant au plus près, en entrant dans le détail de leurs joies et de leurs tourments, avec ces brèves notations psychologiques et sociales qui font le sel des grands romans américains. Je ne suis pas en admiration devant son style, parfois légèrement revêche (ce qui convient au sujet, car l’Histoire est tragique, évidemment), mais il crée un vrai suspense et réussit des scènes fortes. Je vous donnerai donc des nouvelles de la suite, qui se situe aux alentours du 11-Septembre.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Etats-Unis). Traduction : Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso.

Liens : chez L’Olivier ; en Points. La critique des deux volumes suivants.

Le sympathisant

Viet Thanh Nguyen, Le sympathisant, Belfond, 2017

Par François Lechat.

Difficile de parler de ce livre brillant, hors norme, profondément jouissif, mais qui semblait devoir être sinistre. Qu’on en juge : le héros est un bâtard, né à l’époque coloniale d’une mère vietnamienne et d’un prêtre français, étroitement associé aux opérations américaines au Vietnam, mais sympathisant communiste faisant office d’agent secret au service du Vietcong. Tout ce qu’il faut pour livrer une confession plombante, une lourde soupe politico-psychologique. Et de fait, c’est bien d’une confession qu’il s’agit, notre narrateur devant rendre des comptes devant… vous verrez qui si vous lisez le livre. Le miracle accompli par l’auteur, c’est que l’on comprend tout alors qu’il n’explique presque rien, et que si l’on excepte les chapitres se déroulant au Vietnam (qui pouvaient difficilement être joyeux), il maintient une légère autodérision, une distance permanente du narrateur par rapport à lui-même, qui fait merveille. Cette distance découle évidemment de la double bâtardise du narrateur, biologique et politique : il n’est dupe de rien et ne peut jamais s’engager totalement, trop lié aux Américains pour ne pas se laisser séduire par l’Occident, trop Vietnamien pour basculer vers l’Ouest, trop engagé auprès des communistes pour regarder l’Amérique et ses alliés vietnamiens d’un œil indulgent. Tout ceci, encore une fois, peut paraître trop sérieux, mais ce qui domine, dans ce récit, est le pétillement de l’intelligence, la finesse de l’écriture, le sens du concret. Les femmes, les officiers, les politiciens américains, le tournage d’un film hollywoodien situé au Vietnam…, tout est rendu à un rythme enlevé, avec brio, jusqu’à ce que le propos devienne plus grave car la mort rôde. Un roman virtuose, consacré par le prix Pulitzer en 2016.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Clément Baude.

Liens : chez l’éditeur.

Malaise dans la démocratie

Jean-Pierre Le Goff, Malaise dans la démocratie, Fayard/Pluriel, 2017

Par François Lechat.

Si vous avez des valeurs de gauche, si vous croyez au progrès et à la liberté individuelle, mais qu’en même temps il vous semble que notre société dérive de dangereuse manière, ne manquez pas cet essai écrit dans un style accessible à tous. L’auteur, philosophe et sociologue spécialiste de l’individualisme et du monde du travail, vient de sortir un livre remarqué sur Mai-68. Ici, il fait le tour des mutations qui marquent notre société depuis quelques décennies, et qui révolutionnent nos pratiques éducatives, l’école, l’entreprise, la religion, la culture… La thèse centrale tient dans le fait que l’individualisme, conquête précieuse qui garantit notre liberté de choix, a fait s’effondrer les repères qui encadraient les rapports entre générations, qui donnaient du sens au travail, qui préservaient l’idée de culture et de beauté, qui évitaient de confondre la religion avec un vague spiritualisme ou avec un supermarché de recettes de développement personnel. La cible de l’attaque réside dans une série de mouvements modernistes en vogue depuis un demi-siècle, qui sont raillés par les conservateurs de droite (par exemple dans le Figaro), mais qui sont critiqués ici d’un point de vue humaniste et progressiste. Jean-Pierre Le Goff ne cherche pas à rétablir l’autoritarisme de l’école d’antan, ou ne prétend pas que le capitalisme était plus doux avant Mai-68. Il montre plutôt que les progrès de la liberté sont à double tranchant, qu’une éducation centrée sur l’épanouissement des enfants les engage dans une course épuisante à l’affirmation de soi, ou que le nouveau management centré sur l’implication personnelle des travailleurs les soumet à une dictature de la performance et de la responsabilité. Personnellement, le chapitre sur la culture, aimanté par une ironie un peu facile à l’égard de Jack Lang, m’a paru moins réussi. Mais sur la pédagogie, le travail et le religieux, le propos est solide et très documenté, tout en restant plaisant à lire car aucun jargon ne l’alourdit. Qu’on soit d’accord ou non avec l’auteur, il donne à penser et brise le ronron du discours médiatique dominant.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Ceux d’ici

Jonathan Dee, Ceux d’ici, Plon, 2018

Par François Lechat.

Pourquoi ce livre impeccable laisse-t-il un léger goût de trop peu ? Sans doute parce qu’il est impeccable, justement : si bien mené qu’on aurait aimé y découvrir aussi un grain de folie, ou des situations plus dramatiques. Car le sujet s’y prête : dans une petite ville imaginaire du Massachusetts, le chœur des citoyens lambda, équitablement réparti entre hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, salariés, fonctionnaires et indépendants, voit son cadre de vie progressivement transformé par l’arrivée d’un richissime New-Yorkais. Il ne veut que du bien à sa ville d’adoption, ce Philip Hadi, mais il a des méthodes bien à lui, et il fait irruption dans une communauté ébranlée par le 11-Septembre, rétive à l’impôt, financièrement fragile et qui se laisse séduire par la spéculation immobilière qui conduira au crash boursier de 2008. Au fil d’un roman choral qui donne sa chance à des personnages très divers et toujours typiquement américains, Jonathan Dee brasse une foule de questions existentielles : comment se débrouiller, quelles décisions prendre, quels moyens pour protester, peut-on résister à l’argent facile, comment se défendre en tant que femme, faut-il admettre la tutelle de l’Etat, fait-on la révolution grâce à Internet ou sombre-t-on dans la pornographie… ? Dit ainsi, cela ressemble à un roman à thèse, mais ce n’est pas le cas : c’est plutôt une chronique de la vie quotidienne, irriguée par une série d’intrigues et un grand sens du détail signifiant, qui conduit à montrer sur quels murs butent les personnages et quelles menaces pèsent sur l’Amérique. Avec, en définitive, le choix de rester sobre, de ne pas verser dans la facilité, de donner plutôt à réfléchir. D’où ma remarque du début : au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture, on comprend la richesse du propos, on salue l’économie de moyens (une foule de choses sont dites en passant), mais on espère un final plus grandiose, plus spectaculaire. Le livre s’achève pourtant sur de belles scènes, et sur une remarque très subtile. Mais, là aussi, tout en retenue. Même les gros mots – et le livre n’en manque pas, réalisme oblige – gardent leurs nuances sous la plume de Jonathan Dee.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Elisabeth Peelaert.

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La guitare bleue

John Banville, La guitare bleue, Robert Laffont, 2018

Par François Lechat.

Voici un livre étrange, plein de charme, comme seuls les Britanniques (en l’occurrence, un Irlandais) savent les écrire. Le narrateur est un peintre qui a eu son heure de gloire mais qui a dû remiser ses pinceaux parce qu’il ne parvient plus à saisir le monde, à le comprendre, à s’en emparer. Il paye peut-être ainsi son péché véniel, qui consiste à dérober de menus objets pour le plaisir, pour la beauté du geste, un peu comme il volait le monde en le transposant en deux dimensions sur ses toiles. Et il paye peut-être, plus précisément, un vol plus grave, dont la victime est un de ses amis — je vous laisse deviner de quoi il s’agit. Toujours est-il que sa vie part à vau-l’eau, et pour le lecteur c’est un régal. Lucide et introspectif, notre anti-héros ne nous épargne rien de ses failles, à commencer par un physique ingrat, ni de ses mésaventures, qui prennent de l’ampleur comme il se doit. C’est savoureux parce que c’est britannique, écrit sur un mode pince-sans-rire, légèrement ironique, résolument masochiste, et léger, brillant, avec des formules, des notations, des descriptions aiguës, intelligentes, surprenantes, parfois poétiques mais toujours au second degré (« Je suis tombée amoureuse de toi sur-le-champ, m’a-t-elle dit avec un sourire heureux, son souffle pareil à des doigts chauds courant à travers la fourrure cuivrée de mon torse nu »). Certaines scènes sont d’anthologie, et l’ensemble dégage un parfum rétro, raffiné, qui fait plaisir : de la vraie littérature. Avec un bémol, hélas, en tout cas pour moi : ce bilan d’une vie manquée, rédigé par un narrateur qui cherche le terme exact et la vérité vraie, regorge de souvenirs et de digressions qui font partie intégrante de l’entreprise mais qui, souvent, brisent le suspense, la ligne narrative que l’auteur a su imposer. Mais je suis peut-être trop impatient face à un auteur irlandais, héritier à sa manière de Joyce et de Beckett ?

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Michèle Albaret-Maatsch.

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Hérésies glorieuses

Lisa McInerney, Hérésies glorieuses, Joëlle Losfeld, 2017

Par François Lechat.

Un premier roman couronné de plusieurs prix, et qui les mérite bien. Il demande un peu d’attention au début, car l’auteure peut changer subitement de registre, introduire de brefs passages poétiques dans un récit plutôt âpre, décocher des flèches d’une grande intelligence ou parler cru quand il le faut. Cela rend son récit d’autant plus vivant, et c’est là sa principale qualité. Tous ses personnages sont sur le fil du rasoir, un peu atypiques, un peu marginaux, un peu veules, un peu excessifs selon les cas — même Karine, l’unique représentante de la bonne société, qui ne sera pas la dernière à se laisser brûler les ailes. Rien de misérabiliste, pourtant, dans cette noria, mais plutôt une cascade d’événements qui obligent chacun à faire des choix et à se cogner contre des murs, en suivant une pente qui risque d’être fatale mais en essayant, tous et toutes, de s’en sortir. Tendresse, maladresse, cocasserie, sexe, humour, cruauté, fantaisie…, le lecteur traverse une foule de couleurs en se laissant porter par un style direct et subtil, qui emmène le récit à toute vitesse mais ménage aussi, dans des interludes en italiques, des moments de pause et de recul. Pas besoin de connaître l’Irlande pour se laisser prendre à ce roman choral qui se déroule dans une petite ville un peu perdue. Par contre, il faut accepter de voir l’Eglise mise en boîte par un personnage plus vrai que nature, ironique et amoral. Le tout est percutant, savoureux, formidablement visuel. Hérésies glorieuses est d’ailleurs en cours d’adaptation pour la télé.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Catherine Richard-Mas.

Liens : chez l’éditeur.

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