Le voyant d’Étampes

Abel Quentin, Le voyant d’Étampes, Ed. de l’Observatoire, 2021 (disponible aussi en « J’ai lu »)

— Par François Lechat

Ce roman est d’autant plus brillant qu’il reste ambigu.

Il raconte la descente aux enfers d’un historien, Jean Roscoff, spécialiste des États-Unis, qui consacre un livre à un poète américain (fictif) auquel il veut rendre justice. Seulement voilà, de cet auteur jazzman, communiste et réfugié en France, Jean Roscoff néglige une caractéristique que le poète n’a pas mise en avant dans son œuvre. Or, de nos jours, négliger un tel fait vaut à Jean Roscoff une campagne de dénigrement et d’intimidation d’une violence inouïe, dont il sortira lessivé.

Résumé ainsi, Le voyant d’Étampes semble être une dénonciation de plus des folies médiatiques et de la violence politique qui minent notre société. Et, de fait, Abel Quentin dissèque ces mécanismes avec une grande intelligence et un sens aigu de la dramatisation. Mais, en même temps, il conduit son héros, ancien militant du Parti socialiste et de SOS Racisme sous Mitterrand, à réfléchir sur lui-même et à reconnaître les erreurs et les œillères de sa génération et de son sexe, qui émancipaient les minorités en parlant à leur place. Et ce retour sur soi est d’autant plus implacable que Jean Roscoff a une ex-femme, une fille et une belle-fille (oui, sa fille aime les femmes) qui adhèrent aux valeurs nouvelles et ne se privent pas de lui faire la leçon. Ce à quoi il résiste et renâcle parce qu’on ne peut pas être soi-même et un autre, le produit d’une époque et le champion d’une autre. D’où l’ambiguïté dont je parlais en commençant : on s’effraie de la violence qui sévit dans les médias et dans les réseaux sociaux, on souffre avec Jean Roscoff, mais on l’accompagne aussi dans son lent travail de remise en cause, sans savoir que penser en définitive.

On reprochera sans doute à ce livre un portrait caricatural de Sartre et une confusion entre le passé simple et l’imparfait qui se généralise de nos jours (que font les éditeurs ?!). Mais peu importe : c’est impressionnant, tendu, passionnant. À lire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; en J’ai Lu.

Normal People

Sally Rooney, Normal People, L’Olivier, 2021 (existe aussi en “Points”)

— Par François Lechat

Paru un an après Conversations entre amis, Normal People s’est vendu à un million d’exemplaires et a été adapté en série. On comprend pourquoi, car ces tribulations amoureuses de deux lycéens, puis étudiants, qui ne parviennent ni à assumer leur relation ni à y renoncer sont vivantes, attachantes, et très concrètes aussi, entre dialogues qui sonnent juste et détails qui font mouche. En outre, Sally Rooney fait bien sentir comment le contexte social dans lequel on évolue accroît ou au contraire fragilise le sentiment de confiance et de reconnaissance. Marianne, solitaire et peu appréciée au lycée, s’affirme et rayonne à l’université tandis que Connell, issu d’un milieu modeste, se sent mal à l’aise parmi de jeunes bourgeois cultivés. Comment se définir, et comprendre la nature de ses sentiments, quand on est à ce point dépendant du regard de l’autre ?

La matière de Normal People est donc riche, mais le livre est à mes yeux une réussite mineure. La faute, sans doute, au jeune âge des héros et à leur incapacité compulsive à se donner l’un à l’autre, ce qui pendant longtemps, avant quelques révélations tardives, semble être un simple problème d’immaturité. Et la faute aussi, je crois, au décalage entre la finesse psychologique de l’autrice, qui est réelle, et le style factuel qu’elle a choisi d’emprunter et qui confine à la platitude, comme dans ce début de paragraphe : « Une fois que Jamie a fini de raconter son histoire, Marianne va dans la maison et en ressort avec une autre bouteille de vin pétillant et une autre de rouge. » Tout n’est pas du même tonneau, loin de là, mais Normal People me laisse un goût de facilité que je n’avais pas ressenti, au contraire, à la lecture de Conversations entre amis.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Stéphane Roques.

Liens : chez L’Olivier ; en Points.

L’Énigme des Foster

Robert Goddard, L’Énigme des Foster, Sonatine, 2021 (au Livre de Poche à partir du 31 août)

— Une brève de François Lechat

Une intrigue complexe déployée sur plusieurs décennies, un narrateur honnête et plein de bonne volonté, un style soigné, paisible, bien peigné. Plaisant, prenant, mais un peu lent et sage.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Claude et Jean Demanuelli.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

Tous les hommes du roi

Robert Penn Warren, Tous les hommes du roi, Monsieur Toussaint Louverture, 2017

— Par François Lechat

Prix Pulitzer en 1947, Tous les hommes du roi est paru en français en 1950 sous le titre Les Fous du roi. Mais je vous parle ici de la première traduction française intégrale, complétée d’une passionnante postface au cours de laquelle on apprend que ce roman de 600 pages fut d’abord une pièce de théâtre et a inspiré un film qui remportera l’Oscar du meilleur film en 1950. Autant dire que ce roman a marqué les esprits.

Lu aujourd’hui, il fait d’abord penser à Donald Trump. Car il est centré sur un politicien sans scrupules, surnommé « Le Boss », démagogue populiste convaincu de faire le bien. Ce Willie Stark nous fait voyager du Sud des États-Unis jusqu’à Washington et vaut d’autant plus le détour qu’il s’entoure d’une brochette de fidèles hauts en couleur (un garde du corps bègue, Sugar Boy, qui ne se sépare jamais de son flingue ; un exécuteur des basses œuvres, qui trahira le moment venu ; l’inévitable secrétaire amoureuse de son patron, forte personnalité qui concourra à la tragédie finale…). Cette ligne thématique est si riche qu’elle nourrira à elle seule le film tiré du livre, impitoyable document sur les mœurs politiques américaines.

Mais Tous les hommes du roi est aussi une poignante histoire d’amour, faite de moments de grâce, de contretemps et de malentendus. Je ne vous en dévoile pas l’issue, je signale seulement qu’une dizaine de pages semblent écrites par Proust, avec la majesté phrastique et le sens du Temps qui le caractérisent.

Ceci dit, le livre de Pen Warren est d’abord l’œuvre d’un homme du Sud qui médite sur le Mal et la rédemption. Cette dimension donne sa gravité au roman, sans pour autant le plomber. Car si ce récit regorge de réflexions philosophiques et de moments de poésie qui font penser à Moby Dick, il est aussi plein d’humour, de dialogues incisifs et de scènes cinématographiques. L’auteur ne renonce pas à prendre dix pages pour faire naître un sentiment ou aboutir à une chute, et trouve le moyen de ne pas écrire une ligne dénuée d’impact.

Autre facette de son talent, il crée des archétypes (le père nommé l’Avocat, l’amant maternel baptisé de Jeune Cadre, l’Ami d’Enfance…), mais aussi des personnages secondaires inoubliables comme cet ancien acrobate paralysé suite à une chute, devenu simple d’esprit et qui ne mange plus que du chocolat, introduit à l’occasion d’une scène pendant laquelle il crève l’écran.

Tous les hommes du roi est un grand livre, qui demande un peu de patience mais qui nous récompense pour notre attention.

Catégorie : Redécouvertes, Littérature anglophone (USA). Traduction : Pierre Singer.

Liens : le roman chez l’éditeur ; la collection des Grands Animaux ; tous nos articles sur des publications de Monsieur Toussaint Louverture dont l’hommage à l’éditeur par François Lechat.

L’éternel fiancé

Agnès Desarthe, L’éternel fiancé, L’Olivier, 2021

— Par François Lechat

D’Agnès Desarthe, j’avais beaucoup aimé Une partie de chasse et Ce coeur changeant. Son dernier roman, longtemps pressenti pour le Goncourt et loué par la critique, possède les mêmes qualités : scènes inattendues, style travaillé, intelligence des sentiments. Et un sens aigu de la formule qui fait mouche.

Mais, tout en se situant bien au-dessus de la production courante, son Éternel fiancé m’a un peu déçu, et parfois ennuyé. Pour une raison simple : de bout en bout ou presque, cela sent la littérature, la belle, la grande, celle que l’on aime mais qui manque parfois de simplicité ou de naturel. Les personnages sont trop excentriques, typés, appuyés, et les situations trop soigneusement choisies pour leur pittoresque. On admire le brio de l’autrice, on se délecte de pages remarquables, mais souvent cela sent la scène « à faire », et la bonne volonté culturelle. Les thèmes sont nobles mais fluctuants, et la place prise par la musique achève d’embourgeoiser ce récit extrêmement soigné. Je suppose que les inconditionnels de Desarthe ont adoré, mais il manque ici un peu de nerf, de grinçant et de simplicité.

Catégorie : Littérature française.

Liens : L’éternel fiancé chez l’éditeur ; la critique de Ce coeur changeant par François Lechat.

Blackwater

Michael McDowell, Blackwater (six tomes), Monsieur Toussaint Louverture, 2022

— Par François Lechat

Encore une fois, Monsieur Toussaint Louverture s’est lancé dans une entreprise hors normes : mobiliser deux traductrices et une dizaine de collaborateurs pour publier la première édition française des six tomes de Blackwater, la saga de Michael McDowell.

Le nom de ce spécialiste de la littérature d’horreur ne vous dit peut-être rien, mais vous le connaissez sans doute comme scénariste : on lui doit le script de Beetlejuice et de L’Etrange Noël de Monsieur Jack, deux grands succès de Tim Burton. Blackwater, par contre, n’a jamais été adapté au cinéma, et il paraît en français quarante ans après sa rédaction et bien après la mort de l’auteur, qui était « industrieux, diligent et modeste » selon le portrait qu’en donne Monsieur Toussaint Louverture.

On retrouve dans Blackwater des touches de fantastique, et McDowell, qui sait ménager ses effets, ne nous épargne pas quelques frissons d’horreur. Mais cela reste discret, au début, et progressif, de sorte qu’on peut adorer sa saga sans aimer le fantastique. Car le thème principal de Blackwater est l’évolution d’une famille sur trois générations, sur fond de transformation des États-Unis de 1920 à 1970. Et sur fond, surtout, d’une nature sauvage, indomptable, incarnée ici par deux rivières qui traversent la ville de Perdido, en Alabama, et qui constituent des personnages à part entière – à titre d’indice, le premier tome de la saga s’appelle « La crue » et le dernier « Pluie »…

C’est à Perdido que vit la famille Caskey, exploitants aisés des bois environnants qui vont connaître une foule de péripéties et se signaler par d’étranges rapports humains, en particulier en ce qui concerne la place donnée aux enfants. Dirigés par une matriarche sans cœur, Mary-Love, rejoints par un personnage étrange, Elinor, les Caskey vivent sous le règne de femmes puissantes (Michael McDowell emploie déjà cette expression en 1982), traitent de façon respectueuse leurs domestiques noirs, mais sont aussi des Américains comme les autres, qui ne résistent pas aux sirènes de l’argent.

Leurs aléas ne fascinent pas d’emblée mais, comme dans toute bonne saga, les personnages au départ les plus quelconques deviennent attachants et familiers au fil des six tomes, et laissent une trace profonde dans la mémoire. Et ce d’autant plus que l’auteur distille savamment son suspense, accumule les événements et n’hésite pas à nous rappeler la noirceur qui traverse aussi cette famille sans pareille.

Une réussite à ne pas manquer, donc, en petits volumes offerts sous de somptueuses couvertures, comme toujours chez cet éditeur rare et audacieux.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Yoko Lacour et Hélène Charrier.

Liens : la série chez l’éditeur ; un article de François Lechat sur les éditions Monsieur Toussaint Louverture.

Skin

BB Easton, Skin (tome 2 de Sex/Life), Hachette, 2020 (disponible au Livre de Poche)

— Une brève de François Lechat

La traductrice est fâchée avec la conjugaison : elle confond régulièrement le passé simple et l’imparfait. Le héros, lui, est fâché tout court, skinhead effrayant qui sévit dans le lycée d’une banlieue pourrie aux États-Unis. Mais rien n’est jamais aussi simple qu’en apparence… Si vous aimez les ados, l’humour et les scènes trash, n’hésitez pas. Il y a même des sentiments, et des fulgurances.

Catégorie : Littérature anglophone ( U.S.A.). Traduction : Bénédicte Bernier.

Liens : au Livre de Poche.

Le goût des garçons

Joy Majdalani, Le goût des garçons, Grasset, 2022

— Par François Lechat

D’habitude, on considère que ce sont les garçons qui, à 13 ans, commencent à être obsédés par les filles, leur corps, la sexualité, et à chercher toutes les occasions de découvrir le plaisir. Ici, le propos est inversé, et c’est d’autant plus frappant qu’il se situe au Liban, dans le monde de la bourgeoisie catholique francophone qui envoie ses enfants dans des collèges très stricts, dirigés par des religieuses. La quête de la narratrice ne vise donc pas seulement l’amour et le désir, mais aussi la soustraction à tous les contrôles, familial, religieux, social… Et cette entreprise sera à la fois facilitée et compliquée par ces deux piliers de la vie adolescente, internet et les copines, qui peuvent à tout moment se retourner contre vous.

Joy Majdalani raconte tout cela avec un sens aigu du beau style, peaufinant ses phrases pour y insérer des mots crus ou des détails intimes sans se vautrer dans le vulgaire. Une ligne de crête que l’on retrouve aussi sur le fond, le regard féministe étant contrebalancé par un goût assumé des garçons. Pour autant que je puisse en juger, cela sonne vrai, tout en restant de la littérature. Une curiosité qui vaut le détour.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Mona

Pola Oloixarac, Mona, Seuil, 2022

— Par François Lechat

De prime abord, le thème a déjà été traité. Ce n’est pas la première fois, en effet, que l’on réunit des écrivains dans un lieu dédié à la littérature (ici, en vue de la remise d’un prix prestigieux, quelque part en Suède) et que l’on observe leurs comportements à la loupe, entre vanités à peine voilées et tentatives de coucherie.

Sauf qu’en fait, l’angle abordé par Pola Oloixarac est différent. Il flotte dans son roman une ambiance de fin du monde, de crise de la littérature et du sens, d’exténuation de l’envie et de dérèglement des identités. En suivant les événements du point de vue de son héroïne, Mona, Pola Oloixarac fait ressortir les ambiguïtés du féminisme (assumer sa sexualité ou rester rivée au désir masculin ? Prendre les corps comme ils sont ou les embellir ?), la vacuité des discours à la mode et la menace d’une catastrophe environnementale.

Si son récit ne manque pas d’humour, c’est un humour érudit et grinçant qui domine ici, au service d’une certaine noirceur. Encensé par la critique américaine, ce roman se lit d’une traite mais s’adresse à un public d’intellectuels aguerris.

Catégorie : Littérature étrangère (Argentine). Traduction : Isabelle Gugnon.

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Les roses fauves

Carole Martinez, Les roses fauves, Gallimard, 2020

— Par François Lechat

Difficile d’évoquer ce livre déroutant, foisonnant, complexe — sans doute un peu trop.

La première trame, mais qui ne couvre pas tout le roman, est la plus simple. Selon une tradition andalouse, quand les femmes sentent la mort approcher, elles brodent un coussin en forme de cœur dans lequel elles enferment un tas de bouts de papier qui contiennent leurs états d’âme et leurs secrets. A charge pour leurs descendantes de ne jamais découdre le cœur et lire les papiers. Mais évidemment, c’est tentant… Et ces papiers que l’on finira par lire dévoileront des vies fortes en émotions, avec des femmes prises par le désir, frappées par les deuils et incapables d’aimer leurs filles. Car leur grande affaire, c’est le désir des hommes, qui s’accroît au contact de roses fauves qui prolifèrent dans les jardins de manière monstrueuse. A moins que ce soit le désir qui fait pousser les roses, je ne suis pas sûr d’avoir compris. Mais peu importe : sur un ton de légende, dans une langue superbe, pleine de trouvailles, Carole Martinez nous fait partager des destins fabuleux sur fond de pauvreté et de guerre civile. Sans aucun souci de réalisme, puisque ces femmes andalouses font toutes preuve du même talent d’écriture pour consigner leurs secrets sur leurs petits papiers.

Les autres trames sont de la même veine, situées cette fois en France, dont l’une développée aussi sur plusieurs générations, mêlant des pointes de fantastique à l’évocation de destins contrariés. Ce sont toujours l’amour, la mort et le désir qui dominent, et tout le monde parle et écrit avec le même style flamboyant. Les rêves s’entrelacent aux souvenirs, le présent au passé, l’imaginaire au réel : la construction est tellement sophistiquée qu’on s’y perd un peu, mais le plaisir est permanent si l’on admet que seule la littérature importe. Car il est rare de voir le désir féminin évoqué avec autant de tact et de puissance, sans jamais tomber dans la guimauve.

Catégorie : Littérature française.

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Connemara

Nicolas Mathieu, Connemara, Actes Sud, 2022

— Par François Lechat

Quatre ans après, rien ne distingue vraiment le dernier roman de Nicolas Mathieu de celui qui lui a valu le prix Goncourt, Leurs enfants après eux. Même fresque sociale et politique intimement mêlée à des destins individuels. Même contexte, l’Est de la France, région autrefois prospère et qui aujourd’hui doit se battre pour garder la tête hors de l’eau. Même style, très travaillé, avec des phrases subtiles et d’autres brutales, mélange de grande finesse et de sens de la formule (« C’était une de ces journées perdues, quand même le beau temps fait mal et que les copains ont des gueules d’assassins », p. 387). Même empathie pour les émotions de ses personnages, jusqu’à épouser les détails parfois crus de leur sexualité.

Avec deux différences, toutefois. Connemara use abondamment des flash-back, à un degré qui m’a d’abord paru excessif car cela retarde le moment où toutes les intrigues se nouent et se tendent. Mais pour un résultat, au final, très convaincant, car les personnages y gagnent une épaisseur rare.

Et par ailleurs, il y a l’époque. Nous sommes cette fois dans la décennie 2010, sous la présidence de François Hollande, qui n’est jamais nommé mais dont la politique affleure çà et là et qui possède manifestement un collaborateur, spécialiste en économie, promis à un brillant avenir et dont le mode de pensée devient dominant… La force de Connemara est là : nous donner à voir, de l’intérieur, comment des spécialistes en management imposent leurs préceptes à des pans entiers de la France, pouvoirs publics inclus, et substituent des calculs abstraits et des recettes toutes faites à l’organisation ancienne du travail, qui laissait une place pour l’humain et pour le désordre. Par-delà une histoire d’amour réaliste et désenchantée, Connemara doit se lire pour ses pages tranchantes sur la prise de pouvoir d’une caste assurée de sa rationalité et de sa supériorité, dans le style « start up nation ».

Sens du détail et de la formule qui tue, observations au scalpel, dialogues criants de vérité, touches d’humanité : Nicolas Mathieu livre un roman grinçant, qui laisse le lecteur étourdi.

Catégorie : Littérature française.

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Celle qui se métamorphose

Boris Le Roy, Celle qui se métamorphose, Julliard, 2021

— Par François Lechat

Ce jour-là, lorsqu’il se réveille, Nathan s’aperçoit que sa femme n’est « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre ». Est-ce lui qui la regarde autrement, qui change ? Ou est-ce vraiment elle qui se métamorphose, multipliant les prénoms, les professions, les parcours de vie ? Et Nathan doit-il s’en inquiéter, ou bien se réjouir que sa femme se multiplie, lui offre d’infinies possibilités, y compris érotiques ? Sur des thèmes très actuels – la suppression des frontières entre les hommes et les femmes, la fluidité des identités, la fin de l’opposition entre les hommes et les animaux… –, Boris Le Roy tisse une fable pour intellos et nous laisse décider s’il faut suivre la tendance du moment ou s’en moquer.

Catégorie : Littérature française.

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Lady Chevy

John Woods, Lady Chevy, Albin Michel, 2022

— Par François Lechat

Le mieux, pour donner la couleur de ce roman, est de laisser l’héroïne se présenter : « On m’appelle Chevy parce que j’ai le derrière très large, comme une Chevrolet. Ce surnom remonte au début du collège. Les garçons de la campagne sont très intelligents et délicats. »

La campagne, en l’occurrence, c’est un bled perdu dans l’Ohio, qui a une particularité : on y exploite à tout va le gaz de schiste, ce qui rend l’eau imbuvable et qui est sans doute à l’origine des troubles neurologiques du petit frère de Chevy.

A partir de là, on peut imaginer un récit politique ou misérabiliste. Mais c’est plutôt un thriller qu’a composé John Woods, car il n’oppose pas de méchants industriels à de gentils citoyens paumés. Chevy va s’avérer bien moins timide et convenable qu’on pouvait le croire, et sa famille, comme sa petite ville, abrite quelques suprémacistes blancs radicaux qui ne sont pas seulement des brutes au front épais. L’un d’eux est même remarquablement lettré, ce qui n’en fait pas un ange pour autant.

Ce roman monte en puissance en même temps que son héroïne, confrontée à des dilemmes piégés, des conflits de loyauté et une incapacité croissante à distinguer les bons des méchants. On reste complice de Chevy jusqu’au bout, mais c’est bien l’ambivalence qui domine dans ce tableau d’une Amérique rongée par ses démons, évoquée dans un style direct et travaillé.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Diniz Galhos.

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Grande couronne

Salomé Kiner, Grande couronne, Bourgois, 2021

— Une brève de François Lechat

La vie quotidienne d’une ado dans la grande banlieue parisienne, à la fin des années 90. Père absent, mère courage, rêves sans lendemain, et les plus vieilles pratiques du monde pour se faire un peu d’argent… Un roman cru et attachant, au style aussi peu apprêté que son héroïne. Mineur mais secouant.

Catégorie : Littérature française.

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Et ils dansaient le dimanche

Paola Pigani, Et ils dansaient le dimanche, Liana Levi, 2021

— Une brève de François Lechat

Dans le sud de la France, au début des années 30, une usine de soie artificielle attire des travailleuses de toute l’Europe. Paola Pigani en suit quelques-unes de près, mais elle ne cherche ni les rebondissements ni l’incarnation. Son roman vaut surtout par sa vérité historique et sociale, et de brefs moments de bonheur.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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