Soit dit en passant

Woody Allen, Soit dit en passant, Stock, 2020

Par François Lechat.

J’ai acheté l’autobiographie de Woody Allen parce que j’aime ses films et que j’adore son personnage cinématographique, qui m’a toujours fait rire. Mais je l’ai aussi achetée dans un souci de réparation morale. Car Woody Allen fait l’objet d’une telle campagne de dénigrement, aux États-Unis, qu’il a failli ne pas trouver d’éditeur, et cette difficulté s’est répétée en France. Or personne ne devrait jamais être privé de son droit d’expression, d’autant que nul n’est forcé d’acheter ou de lire un livre.

Bien entendu, Soit dit en passant revient longuement sur les accusations d’inceste et de viol lancées par Mia Farrow contre Woody Allen. Au terme de ces pages, qui sont d’une grande précision et d’un calme olympien, le doute ne paraît plus permis : comme l’a établi la justice à maintes reprises, ces accusations sont dénuées de fondement. Cela n’oblige personne à approuver la relation d’amour entre Allen et sa très jeune fille adoptive, Soon-Yi. Mais le tableau dressé ici du comportement de Mia Farrow et de l’attitude de certains juges fait froid dans le dos. Et la manière dont Woody Allen y revient en fin d’ouvrage est admirable de nuance et de placidité.

Pour le reste, cette autobiographie est assez conforme à ce que l’on pouvait attendre. Un tableau amusé et haut en couleur d’une famille juive, une enfance et une jeunesse lunaires, un succès progressif et, en permanence, de l’humour et de l’auto-flagellation, apparemment sincère. Woody Allen ne se prend jamais pour un génie, trop convaincu que son œuvre est modeste à côté de celle de ses idoles. Du coup, ses Mémoires constituent, à côté d’anecdotes sur ses sketches et sur ses films, un exercice de célébration du talent d’autrui. C’est sympathique mais parfois lassant, car la plupart des noms évoqués sont inconnus en dehors des États-Unis. Il n’empêche : si Woody Allen s’adresse à ses fans et ne prétend pas créer de suspense, il fait souvent sourire et parfois réfléchir. Et l’on admire son sens de la formule ainsi que le talent, remarquable, de ses traducteurs.

Catégorie : Essais, Histoire (U.S.A.). Traduction : Marc Amfreville et Antoine Cazé.

Liens : chez l’éditeur.

Arène

Négar Djavadi, Arène, Liana Levi, 2020

Par François Lechat.

Il m’est arrivé de reprocher à Karin Tuil, dans L’insouciance et Les choses humaines, d’avoir sacrifié la littérature à l’efficacité du récit. Sur des thèmes fort proches, on pourrait dire l’inverse de Négar Djavadi. Elle prend tant de soin à situer ses personnages, à travailler la langue, à rappeler l’histoire et la symbolique des lieux qu’elle investit, qu’il faut un peu de patience pour s’immerger dans Arène et se laisser prendre par ce maëlstrom de bruit et de fureur.

Tout se passe aux alentours de la place du Colonel-Fabien, à Paris, dans un quartier populaire où se croisent des migrants et des bobos, des flics et des dealers. Le récit est d’abord centré sur Benjamin Grossmann, un arriviste fier de ses nouvelles responsabilités dans une plateforme qui fait penser à Netflix. Sa belle assurance va se fracasser sur un incident mineur qui le mettra en danger, comme tous les autres protagonistes de ce roman puissant qui, petit à petit, glisse vers une catastrophe annoncée. Les réseaux sociaux se déchaînent à partir d’une vidéo manipulée, les radicaux religieux ou antiracistes profitent de la moindre occasion, les Chinois s’exploitent entre eux, une policière issue de l’immigration a un geste malheureux à l’égard d’un réfugié qui va embraser tout le quartier, la candidate à la députation ne pense qu’à soigner son image… Personne ne sort intact de cette arène – à commencer par le lecteur, étourdi par cette mécanique remarquablement orchestrée, d’une grande intelligence, que j’aurais juste préférée un peu plus rapide et légère.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi notre critique de Désorientale, du même auteur, par Jacques Dupont.

Les chiens de chasse

Jørn Lier Horst, Les chiens de chasse, Gallimard, 2018 (existe aussi en Folio)

Par François Lechat.

J’essaie périodiquement l’un ou l’autre polar nordique, puisqu’ils bénéficient d’une réputation flatteuse. Ils m’ont souvent paru un peu lourds, encombrés de tics destinés à nous faire sentir une certaine épaisseur existentielle. Celui-ci échappe à cette tentation, et assume son caractère de polar : on tourne les pages parce qu’on veut connaître la suite. On le veut d’autant que la trame est originale : il ne s’agit pas de découvrir le meurtrier, mais de savoir si un assassin condamné il y a 17 ans par le héros et qui vient de sortir de prison est bien innocent, comme il prétend en avoir la preuve. Pas convaincu mais honnête, le commissaire Wisting va revenir sur son enquête et, progressivement, la déconstruire, la mettre en doute… Cela ne signifie pas qu’il s’était trompé à l’époque (je ne vous révèle pas la fin, qui n’est pas le point fort du livre), mais bien qu’il doit reprendre les éléments un par un et les aborder sous un autre angle, corriger son regard. Et c’est assez passionnant, surtout que sa fille, journaliste d’investigation, mène une enquête parallèle qui redouble le suspense. Tout cela ne débouche pas sur un chef-d’œuvre, mais sur un récit inhabituel et prenant : un bon moment de détente.

Catégorie : Policier et thrillers (Norvège). Traduction : Hélène Hervieu.

Liens : chez l’éditeur et en Folio.

Watership Down

Richard Adams, Watership Down, Monsieur Toussaint Louverture, 2020

Par François Lechat.

Encore un chef-d’œuvre publié dans la collection des « Grands animaux » de Monsieur Toussaint Louverture.

Anglais, celui-ci. Vendu à plus de 53 millions d’exemplaires de par le monde, mais peu connu dans le monde francophone, me semble-t-il. Plus très jeune (1976), mais la traduction est récente, et cette édition française a mobilisé une dizaine de personnes tant l’ouvrage est sophistiqué. Pour autant, sa lecture est un régal de légèreté et de fluidité, ce qui en dit long sur les qualités de l’auteur et de l’éditeur.

L’histoire n’est pas habituelle : elle raconte les tribulations d’une poignée de lapins contraints de quitter leur garenne pour trouver un lieu plus sûr. Ils ne feront que quelques kilomètres, au total, restant aux alentours de la colline de Watership Down, là même où l’auteur a grandi. Mais ces kilomètres seront tous gagnés sur l’adversité, les menaces, les prédateurs, les divisions et les rivalités – car, vous le verrez à la lecture, rien n’est plus dangereux pour une colonie de lapins qu’une autre colonie organisée selon des principes tout différents.

Oui, cette histoire est hautement anthropomorphique, et c’est un régal de voir des lapins raisonner et discuter avec tant d’élégance. On perçoit, au passage, des clins d’œil à la Bible (l’Exode, Noé, les prophètes…) et des allusions aux années trente et quarante, quand les démocraties affrontaient les régimes fascistes. Mais ces lapins si humains (il y a dans ces pages de multiples éclairs de psychologie et de sociologie) sont en même temps des mammifères jusqu’au bout des ongles, dont l’auteur rend brillamment les réactions face à un univers hostile – des chats aux belettes en passant par les chiens, les faucons et, bien sûr, les humains. Il en résulte un récit sur le fil, aussi dépaysant que familier, passionnant et touchant. Et pimenté d’une belle invention, celle de la langue supposée propre aux lapins qui, de « faire rakka » à « farfaler », vous enchantera si vous avez gardé une âme d’enfant.

Ne passez pas à côté de ce livre : la nature est rendue de manière saisissante et les personnages sont formidables, surtout le valeureux Bigwig, pour lequel on se prend à avoir peur, tellement peur…

Catégorie : Redécouvertes (Royaume-Uni). Traduction : Pierre Clinquart.

Liens : chez l’éditeur.

Le signal

Maxime Chattam, Le Signal, Albin Michel, 2018 (existe en Pocket)

Par François Lechat.

Je ne suis pas un familier des thrillers fantastiques. J’ai acheté celui-ci pour découvrir Chattam, et parce que l’éditeur annonçait que, avec ce roman, j’allais enfin avoir « VRAIMENT PEUR » en lisant un livre.

Alors oui, forcément, on a peur devant tant de morts atroces perpétrées par des créatures… dont je ne vous dirai rien. Mais, honnêtement, la peur ne dure pas, car on a vite compris de quoi il retourne, au point de sentir le danger dès les premières lignes des scènes qui vont basculer dans l’horreur. Pour autant, ces 900 pages (en Pocket) se lisent d’une traite, car on a envie de savoir jusqu’où l’auteur ira, et quelle explication il donnera à ces meurtres étranges. Et puis les personnages sont attachants, et le décor, très américain, fort bien planté.

Reste que l’explication finale paraît un peu facile, et que l’auteur, tout à son imagination morbide (dans le genre, il a du talent), ne soigne pas son style et n’évite pas les maladresses. A lire pour ce que c’est, donc : un thriller de vacances, qu’on ne lâche pas avant la fin, puis qu’on passe au voisin s’il a envie, lui aussi, de se délasser.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; en Pocket.

Et quelquefois j’ai comme une grande idée

Ken Kesey, Et quelquefois j’ai comme une grande idée, Monsieur Toussaint Louverture, 2015

Par François Lechat.

Je ne connaissais pas ce livre de l’auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucous, réédité dans la formidable collection des « Grands animaux ». Comme Karoo et Un jardin de sable, c’est un roman américain, puissant, torrentueux (près de 900 pages), parfois exigeant (lecteurs passifs s’abstenir), et qui ne s’oublie pas.

Factuellement, c’est l’histoire d’une vengeance entre deux demi-frères, l’un qui a beaucoup à se faire pardonner, l’autre qui veut enfin se faire respecter. Mais c’est, surtout, l’histoire d’un micro-univers, une région humide et inhospitalière de l’Oregon où une famille de bûcherons affronte la ville entière parce qu’il n’est pas facile de vivre de l’abattage des arbres aux alentours d’une rivière qui menace sans cesse de tout emporter sur son passage, tant ses crues sont violentes.

Par-delà la dissection des émois intimes et des rapports humains – certaines scènes couvrent des dizaines de pages, et ménagent un suspense parfois insoutenable –, Ken Kesey tisse un chœur de personnages emblématiques de l’Amérique profonde et fait vivre une nature ensorcelante, inquiétante, mystérieuse. Avec une liberté qui peut déranger, il encadre ses chapitres de liminaires méditatifs, passe d’une voix à l’autre dans une même page, un même paragraphe, une même phrase, et ouvre des incises d’une force rare, comme ce sauvetage d’une nichée de lynx au fond d’un boyau souterrain, morceau de bravoure aussi inutile que poignant. Un grand livre, qui aurait pu être plus simple et plus court, mais qui vole à mille coudées au-dessus du tout-venant.

Catégorie : Redécouvertes (U.S.A.). Traduction : Antoine Cazé.

Liens : chez l’éditeur.

Française

Alexandre Jardin, Française, Albin Michel, 2020

Par François Lechat.

Or donc, à en croire les extraits de presse mis en avant par son éditeur, Alexandre Jardin a « réinventé le roman populaire », écrit « un puissant roman social » « dans la veine des Zola, des Hugo », filiation qu’il revendique lui-même dans l’Avertissement qui ouvre son livre. Car Française n’est pas un roman comme les autres, pour son auteur : c’est « le premier d’une époque nouvelle », écrit « pour contribuer à la lisibilité du monde ».

J’aime beaucoup Alexandre Jardin, aussi bien la personne que l’écrivain, et c’est pour cela que j’ai acheté Française sur la seule foi de la publicité. Ce qui me permet de mesurer l’écart qui existe, aujourd’hui, entre ce pauvre Victor Hugo, qui n’en peut mais, et ceux qui se revendiquent de lui.

Incontestablement, il y a de bonnes pages et d’excellents passages, dans Française, et on ne s’ennuie pas à la lecture : c’est vivant, enlevé, audacieux, sincère, et cela donne à réfléchir. Mais la colère sociale incarnée par les Gilets jaunes, dont Jardin se fait ici le défenseur, doit-elle prendre, en littérature, les traits de cette Kelly, improbable narratrice qui est à la fois une enseignante de Lettres et, en vrac, une femme folle de sexe, distribuant les baffes comme elle respire, victime d’un viol dont elle constate, sans autre émotion, qu’il lui a « crevé l’oignon », maniant l’injure et l’hyperbole comme moi le clavier, et qui voit le nouvel homme de sa vie mourir d’un cancer quelques secondes après avoir sabré une bouteille de champagne ? Fallait-il, pour nous faire partager sa colère, que cette héroïne écrive à la fois comme son auteur, avec le brio qu’on lui connaît, et comme San Antonio, tordant la langue, inventant des mots improbables, se vautrant dans un océan d’approximations et de formules à l’emporte-pièce ? (Au hasard : « les sorciers de la presse, des agences de pub et de la politique politicaillerie » ; « j’étais moite à voir, crasseuse à toucher » ; « ça me donnait tout de la sale gueule d’une âme extrémisée »…) Et, sur le fond, pourquoi, à côté de passages courageux contre le salafisme et de quelques évocations de la brutalité économique, tant de pages pour dénoncer, à la lisière de la paranoïa, le complot des élites parisiennes, branchées, énarques, écologistes et médiatiques contre une France provinciale que ces élites se plaisent, à en croire Alexandre Jardin, à humilier et à matraquer par plaisir, par sadisme ? Je n’ai pas le souvenir que, dans Les Misérables, Hugo soit tombé si bas au nom d’une juste colère.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La vie mensongère des adultes

Elena Ferrante, La vie mensongère des adultes, Gallimard, 2020

Par François Lechat.

J’avais beaucoup aimé, et admiré, le cycle de L’amie prodigieuse. Je n’ai donc pas voulu manquer ce nouveau roman de Ferrante, qui connaîtra de toute évidence une suite.

A bien des égards, on la retrouve ici telle qu’on l’a quittée : Napolitaine, féministe, fine observatrice des émois intimes et de l’ambivalence des sentiments et des relations, ambivalence symbolisée par un bracelet que tout le monde s’arrache. En outre, il s’agit à nouveau d’une histoire de filles qui aspirent et hésitent à sortir de l’enfance.

Mais l’arrière-plan social, cette fois, n’a pas de relief particulier, alors que L’amie prodigieuse parvenait à différencier chaque rue, chaque métier, chaque manière de parler. Et les enjeux sont plus classiques : la laideur, l’amour, le couple, la sexualité, cette dernière étant assez envahissante et traitée sur un mode vériste. Il en résulte un texte prenant, avec des temps forts et des scènes réussies, mais que l’on peut trouver assez convenu ou trop bavard. « La vie mensongère des adultes » n’est pas un thème nouveau : les héroïnes de Ferrante ne sont pas les premières à découvrir que leurs parents jadis adulés ont leurs petits secrets et leurs grands mensonges. Et que les cibles de cette désillusion soient des enseignants ou des intellectuels ne change rien à l’affaire : il est un peu facile d’opposer leurs phrases grandiloquentes à leurs faiblesses intimes.

Il reste que ce roman se situe au-dessus de la moyenne grâce à une formidable capacité d’analyse et d’expression, ainsi que grâce à un beau personnage, une tante flamboyante et revêche. Je lirai sûrement les autres volumes, mais je n’en attends pas le même plaisir que du cycle précédent.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Elsa Damien.

Liens : chez l’éditeur. Toutes nos critiques d’Elena Ferrante sont rassemblées à la lettre F du classement par auteur.

Le pays de l’horizon lointain

Alain Gnaedig, Le pays de l’horizon lointain, Joëlle Losfeld, 2020

Par François Lechat.

Le pays du titre, c’est l’Écosse, où naît, d’où part et où revient le héros, Walter Grassie, après avoir effectué son Grand Tour comme le voulait la tradition des classes supérieures à l’époque, aux alentours de 1800.

Vous aurez deviné que ce petit livre, très soigneusement écrit, rédigé dans un style tellement classique que les premières pages déconcertent, s’adresse à un public cultivé. Par les yeux d’un avocat qui n’adhère pas tout à fait aux valeurs de son milieu, Alain Gnaedig restitue toute l’ambiguïté du modernisme bourgeois. D’une part, la passion pour la science, les découvertes, les cabinets de curiosités ; le culte de la raison et de la nouveauté ; la naissance de l’amour conjugal et partagé ; l’extension du domaine du plaisir, y compris charnel, à l’occasion de plongées dans les milieux libertins de Venise et d’ailleurs… Mais aussi, d’autre part, la peur du peuple et de la Révolution, l’obsession de l’argent, la conquête des terres exploitables sur le dos des paysans, l’incapacité à rompre avec la religion, ce ciment de l’ordre social.

Sous la plume d’Alain Gnaedig, un monde nouveau se forme lentement, qu’il évoque avec sensibilité et une sorte de nostalgie : au prix d’un bref accès de vulgarité et de trois anachronismes, il le contemple avec l’œil d’aujourd’hui et semble le trouver déjà trop moderne.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Un coeur en silence

Blanca Busquets, Un cœur en silence, Pocket, 2016

Par François Lechat.

Si vous aimez la musique en général, et le violon en particulier, ne ratez pas ce beau roman dont le héros est un précieux Stainer du 17e siècle. Autour de cet instrument gravitent des musiciens liés par l’amour, l’ambition ou la filiation, mais également une domestique, Maria, qui est aussi touchante, avec son mélange d’intelligence et de candeur, que les héroïnes de Milena Agus. Dans une construction temporelle très élaborée (qui amène la traductrice à se perdre entre le passé simple et l’imparfait), Blanca Busquets fait alterner les voix de quatre narrateurs pour raconter l’histoire inouïe de ce violon jeté dans une décharge par erreur, et faire graviter tout ce petit monde autour d’un chef d’orchestre star pour qui toute virtuose est une amante en puissance. Les passions dépeintes ici ne sont pas originales, mais l’auteure les rend dans une langue ciselée, avec beaucoup de finesse et de sens dramatique : on se laisse prendre, toucher, amuser aussi. Et l’on ne risque pas d’oublier Maria, la bonne, et sa relation si singulière avec son maître, le chef d’orchestre. Que deviennent l’amour et les barrières sociales quand un violon hors de prix voyage entre les pauvres et les riches ?

Catégorie : Littérature étrangère (Catalogne). Traduction : Catalina Salazar.

Liens : chez l’éditeur ; Milena Agus par François Lechat.

Laura

Eric Chauvier, Laura, Allia, 2020

Par François Lechat.

Alors que c’est la mort qui rôde chez Julia Deck, dans Propriété privée, autre court récit à la première personne dont la fin reste ouverte, c’est l’incendie d’une usine qui menace dans Laura. Mais s’il entretient l’interrogation (Laura et son amoureux transi oseront-ils mettre le feu ?), Eric Chauvier n’en fait pas le centre de son roman. C’est Laura qui importe, avec toute l’ambivalence qu’elle inspire à Vincent, son soupirant. Car Laura, qui lui enflammait déjà les sens au collège, est restée désespérément belle mais, aussi, désespérément province, inculte et vulgaire, alors que Vincent a étudié la philosophie à Paris…

Sur cette trame banale, Eric Chauvier tresse un bel entrelacs de dialogues réalistes et de réminiscences pleines de finesse. C’est que Laura, star du collège et du village, désirée par tous les mâles du coin, a vu se fracasser ses rêves d’ascension sociale par le mariage, et que Vincent a tout enregistré, tout retenu, tout digéré. Le cynisme des puissants, l’humiliation des petites gens, la France des territoires perdus, la rage à l’égard des élites et la damnation des femmes, c’est tout cela qu’évoque Vincent par petites touches incisives alors même que, dans ces longues heures avant l’incendie, il ne rêve que de « conclure ».

Avec Laura, Eric Chauvier réussit le nouage de l’intime et de l’intelligence. Julia Deck avait atteint le même niveau de réussite dans Viviane Elisabeth Fauville, mais elle est moins ambitieuse dans son dernier roman, Propriété privée.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Propriété privée

Julia Deck, Propriété privée, Minuit, 2019

Par François Lechat.

Julia Deck s’est fait connaître en 2012 avec Viviane Elisabeth Fauville, court roman qui racontait les pérégrinations, dans le Quartier latin, d’une femme amenée à tuer son psychanalyste. Elle n’a changé ni d’éditeur ni de manière avec Propriété privée, dont l’action se situe cette fois, avec beaucoup de précision, dans un écoquartier de la banlieue est de Paris, et qui commence aussi par un meurtre – mais celui d’un chat, en l’occurrence.

J’ai lu Propriété privée juste avant Laura, d’Eric Chauvier, et l’analogie est frappante : deux auteurs français confirmés, fidèles à leur éditeur, adeptes du format court, du récit à la première personne et des fins ouvertes, et qui mêlent un suspense à un arrière-plan sociologique affirmé. Mais si Julia Deck l’emporte pour le suspense, et aussi pour l’humour (le livre commence ainsi : « J’ai pensé que ce serait une erreur de tuer le chat, en général et en particulier »), elle n’a pas osé aller au bout de son propos. Son écoquartier rempli de citoyens de bonne volonté n’est qu’un décor, et ce qui aurait pu être une étude de mœurs se focalise, avec l’arrivée de nouveaux voisins appelés Lecoq, sur une querelle de voisinage. Une belle querelle, avec des temps forts et des rebondissements, et qui conduit à soupçonner un vieil ermite d’être capable du pire. Mais une querelle malgré tout : un moment savoureux, guère plus – peut-être la base d’une mini-série télévisée…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Houellebecq

Denis Demonpion, Houellebecq, Buchet-Chastel, 2019

Par François Lechat.

Une biographie non autorisée de Houellebecq, déjà parue en 2005, mais actualisée et augmentée d’une centaine de pages. Un bon signe : Houellebecq n’a pas trop apprécié, notamment parce que l’auteur a mis le doigt sur ses mensonges répétés autour de sa date de naissance et de certains événements familiaux. La force du livre est là, dans la bonne distance avec son sujet : jamais dupe ni complaisant, mais curieux et assez empathique pour éviter de condamner Houellebecq à chaque occasion. Or elles ne manquent pas, car si l’écrivain apparaît habile et intelligent, méritant une bonne partie de son succès, c’est aussi, de toute évidence, un triste sire, peu reluisant et faisant plus que flirter avec le racisme, le sexisme et le décadentisme. Mais Houellebecq en sort grandi, aussi, par la fulgurance et le caractère prémonitoire de ses intuitions (notamment ses déclarations sur l’islamisme juste avant le 11-Septembre). A lire pour découvrir la pensée de Houellebecq et le petit jeu du monde littéraire, qui ne manque pas de piquant.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : l’ouvrage chez l’éditeur ; notre critique de Sérotonine (par Brigitte Niquet).

Les passants de Lisbonne

Philippe Besson, Les passants de Lisbonne, Julliard, 2016

Par François Lechat.

C’est ma première lecture d’un roman de Philippe Besson. Que dire, sinon que c’est impeccable, dans un genre très français ? Court, psychologique, écrit avec une grande finesse, plein de tact et d’intelligence, distillant de l’émotion quand il le faut. Prenant, aussi, car on se demande comment va évoluer cette rencontre entre deux touristes français descendus au même hôtel à Lisbonne, et qui ont chacun des plaies à soigner. L’histoire ne prend pas le tour attendu, et c’est fort bien ainsi, même si elle ne surprend pas non plus. C’est qu’il s’agit, je l’ai dit, d’un livre très français : centré sur l’intime, la vie privée, et sur des personnages qui n’ont pas à se battre pour gagner leur vie, ni l’envie de se perdre dans les fracas du monde. Il faut donc apprécier ce livre avec ses limites, et à cette condition il séduit par son talent et son écriture. Ajoutons, en prime, une réplique finale que je ne veux pas vous révéler, mais qui renvoie sans le vouloir à l’actuelle épidémie de covid-19…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Tiger House

Liza Klaussmann, Tiger House, Jean-Claude Lattès, 2015

Par François Lechat.

Les thèmes de ce roman sont typiquement américains : l’amour, la famille, l’adultère, l’argent, et puis quelques meurtres pour corser le tout… La manière, aussi, fait penser à ces séries pleines de superbes créatures qui ont tout pour elles mais dont on devine qu’elles cachent bien des failles. La chaleur, en arrière-plan, nous rappelle encore où nous sommes, comme la consommation frénétique d’alcool et une manière de s’attacher au moindre détail, aux infimes réactions de plaisir ou de contrariété. Car si une famille américaine normale est évidemment un nœud de vipères, les frustrations et les conflits doivent y rester cachés, et l’amertume s’exprimer tout en nuances. C’est donc le sens de l’observation qui fait le prix de ce roman, avec une construction temporellement complexe qui entretient le suspense.

Je ne sais pas, pour autant, s’il faut y voir la réussite éclatante que les critiques ont soulignée, car cette histoire très middle-class a aussi ses limites. On aimerait parfois s’intéresser à des enjeux plus grandioses, ou secouer ces personnages engloutis dans leur peur du qu’en dira-t-on. Mais comme cette peur est typiquement américaine, elle aussi, voyons-y un ingrédient indispensable, et savourons cette ambiance vénéneuse.

Quant au fait que se détache, parmi tous les personnages, celui d’une Anglaise intrépide, libre et authentique, ce n’est sans doute pas un hasard : l’auteure, née à New York, vit aujourd’hui à Londres.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Sabine Boulongne.

Liens : chez l’éditeur.

Des filles qui dansent & Des garçons qui tremblent

Un petit extra pour fêter la fin prochaine du confinement (du moins on l’espère) : trois critiques de textes un peu plus anciens que d’habitude, et un coup de gueule.

Stéphane Hoffmann, Des filles qui dansent (2007) & Des garçons qui tremblent (2008), Albin Michel – disponibles aussi en un seul volume au Livre de Poche (2019)

Par François Lechat.

Ces deux romans peuvent se lire indépendamment l’un de l’autre, mais ils se font suite. Ils racontent la passion qui depuis leur jeunesse unit Jérôme et Camille, c’est-à-dire l’eau et le feu. Lui est issu d’un milieu modeste, fait des études, réfléchit, regarde la société d’un œil sardonique, décortique le ballet des ambitions, la lutte des places, les rituels familiaux et sociaux, le ridicule de la société de consommation. Elle vient d’une bonne famille bourgeoise, tutoie l’absolu, veut mener une vie passionnée, et se brûlera les ailes. C’est Jérôme qui raconte leur rencontre et leur histoire, entre La Baule et Nantes, en y mêlant autant de nostalgie, de regret du temps qui passe, de délicatesse, que de férocité à l’égard de ses contemporains, en particulier la bourgeoisie. Il s’exprime en phrases simples, sur un ton familier, mais avec une foule de détails et de formules qui font mouche. C’est charmant et léger, fluide et vivant. Pas vraiment neuf ni profond, mais fort bien vu : cela aurait pu passer pour de la grande littérature si l’auteur s’était pris au sérieux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur : Des filles qui dansent ; Des garçons qui tremblent.

Un jardin de sable

Earl Thompson, Un jardin de sable, Monsieur Toussaint Louverture, 2019

Par François Lechat.

Trop de sexe. Comme le rappelle le préfacier, Donald Ray Pollock (l’auteur d’Une mort qui en vaut la peine), c’est le principal reproche que l’on a fait à Un jardin de sable, brûlot américain paru en anglais en 1970. Et de fait, le héros, Jack, est un véritable obsédé, depuis sa plus tendre enfance jusqu’au moment où nous le quittons, adolescent, plaquant enfin sa mère pour essayer d’entrer dans la marine, à présent que les États-Unis se sont engagés dans la Seconde Guerre mondiale. Et Jack n’est pas le seul à être travaillé par la chose : c’est aussi le cas de son beau-père, d’un flic véreux, d’un nain bagarreur et teigneux… Si l’on ajoute enfin que la mère de Jack, Wilma, repousse bien maladroitement les assauts de convoitise de son fils, et que le plus vieux métier du monde est le seul à ne pas souffrir du chômage, vous aurez compris qu’il faut avoir le cœur bien accroché pour aller jusqu’au bout de ce roman.

Le sexe, pourtant, n’y occupe qu’une part secondaire. Car l’essentiel est ailleurs : dans le tableau de la débrouille des miséreux pendant la Grande Dépression des années trente, au Kansas, quand le travail a disparu, quand les paysans ont dû tenter leur chance à la ville, quand se loger dans un taudis est un soulagement, quand on se trouve réduit à choisir entre une vie de rien, comme celle des grands-parents de Jack, et la glissade vers l’alcool, les chapardages, la prostitution, les combines en tout genre… Sur un mode plus âpre que celui de Steinbeck dans Les raisins de la colère, dans des décors urbains hallucinants, avec un sens du mordant, du  burlesque et du détail qui tue, Earl Thompson fait grandir Jack entre des adultes qui se battent pour survivre, obstinément, rageusement, désespérément. On pourrait penser à Céline pour le sens de l’hénaurme, mais sans le mépris : de toute évidence Thompson a de la tendresse pour tous ses personnages, même les plus répugnants. Comme le dit l’éditeur (le même que celui de Karoo, avec le même soin apporté à la jaquette et au reste) : « C’est la vie. Nauséabonde, tordue, brutale et magnifique. »

Catégorie : Littérature anglophone ( U.S.A.). Traduction : Jean-Charles Khalifa.

Liens : chez l’éditeur.

Civilizations

Laurent Binet, Civilizations, Grasset, 2019

Par François Lechat.

Voici un roman érudit qui s’assume, de la part d’un auteur qui avait déjà fait la démonstration de sa culture dans La septième fonction du langage.

L’idée est simple, mais audacieuse : que se serait-il passé si, en raison de quelques circonstances, les Indiens avaient pris le pas sur les conquistadors et avaient fini par débarquer dans l’Europe de Charles-Quint ?

La réponse prend plusieurs formes, dont des fragments du journal imaginaire d’un Christophe Colomb voué à l’échec, et une longue chronique du règne d’Atahualpa, chef inca adorateur du Soleil. C’est assez fascinant, car très soigneusement développé, avec une foule de démarquages historiques qui ne manquent pas de sel (à commencer par la manière de parler du Christ, que les Indiens, perplexes et respectueux, ont baptisé « le dieu cloué »). Cela dit, les péripéties maritimes et militaires qui ont inversé le cours de l’histoire ne sont pas crédibles, et s’il est formidablement écrit, ce livre s’adresse à un public choisi, qui trouvera plaisir à retrouver ses références historiques chamboulées (un échange de lettres entre Erasme et Thomas More, la guerre des paysans allemands dopée par l’appui des Indiens contre les princes, etc.).

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Homo sapienne

Niviaq Korneliussen, Homo sapienne, La Peuplade, 2017 (disponible en 10/18)

Par François Lechat.

Surprenant roman que celui-ci, à la fois exotique et familier.

Exotique : l’auteure est Groenlandaise, et insère de ce fait dans son récit de nombreux (et brefs) passages en anglais, langue quasi véhiculaire dans les pays nordiques.

Familier : n’imaginez pas des histoires de grand froid, d’ours polaires ou d’Inuits, toute l’histoire se déroule dans une ville branchée où vivent cinq adolescents bien de leur époque, en proie à des interrogations identitaires et sexuelles. La question clé est : qui suis-je ? Fille ou garçon, homo ou hétéro, rageur ou soumis, osant ou n’osant pas ?

Mais, pour autant, ce terrain familier est labouré de manière audacieuse, en cinq parties centrées chacune sur un des personnages, qui racontent les mêmes événements à leur manière, en les replaçant dans leur histoire personnelle. Il faut une lecture attentive pour garder le fil, surtout que l’auteure insère des extraits de correspondance papier ou électronique en s’emmêlant parfois les pinceaux dans les destinataires, et qu’il faut suivre le jeu compliqué des prénoms. Mais c’est assez fascinant, très réaliste, plutôt attachant, et à la fin de ma lecture je me suis amusé à tout reparcourir en diagonale pour mieux saisir ce qui avait pris sens à la lumière des derniers chapitres. Il n’y a pas de quoi crier au chef-d’œuvre, comme le fait le préfacier, mais c’est un petit livre vif et original, à s’offrir comme une expérience.

Catégorie : Littérature étrangère (Groënland). Traduction du danois : Inès Jorgensen.

Liens : chez l’éditeur, et en 10-18.

Tous les vivants

C. E. Morgan, Tous les vivants, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

Très remarquée pour Le sport des rois, déjà publié par Gallimard l’année passée, C. E. Morgan voit ici son premier roman traduit en français. Et la différence entre les deux est assez nette. Plus court, plus accessible, moins féministe et moins ambitieux, Tous les vivants est un magnifique exercice de style, centré sur une héroïne en butte à un changement de vie radical. Orpheline dont le piano est la seule passion, Aloma va s’installer dans un trou perdu du Kentucky par amour pour Orren, qui y retrouve sa maison familiale et les fantômes qui l’habitent. Pendant qu’Orren se dévoue tout entier à sa maigre exploitation de coton, Aloma flotte, incertaine, dans une maison, un décor, une vie qui ne lui conviennent pas, même si la nature est belle. Jusqu’à ce que l’occasion se présente de renouer avec le piano, avec d’autres vivants, au risque de se détacher d’Orren, peut-être, à moins que cela lui donne une chance de s’enraciner.

Écrit tout entier du point de vue d’Aloma, dans une langue classique et ciselée, ce roman touche et impressionne par sa sensibilité. On pourrait le rapprocher d’Une bête au paradis, de Cécile Coulon, mais avec tout ce qui sépare la littérature américaine de la française. Dont, comme dans Le sport des rois, un très beau personnage de pasteur.

Catégorie : Littérature anglophone (États-Unis). Traduction : Mathilde Bach.

Liens : chez l’éditeur.

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