Qui gagne perd

Donald Westlake, Qui gagne perd, Payot & Rivages, 2021

— Par François Lechat

Cette traduction tardive (le livre date de 1969) de feu Donald Westlake est franchement réjouissante.

Le titre dit tout, si on en devine la teneur burlesque. Le narrateur, chauffeur de taxi à New York, reçoit en guise de pourboire un bon tuyau sur un cheval à jouer gagnant, et le cheval remporte effectivement la course. Mais quand notre homme se rend chez son bookmaker pour encaisser ses 930 dollars de gains, il le découvre mort dans l’entrée, baignant dans son sang, la poitrine perforée par un gros calibre.

Non seulement notre parieur ne sait plus trop qui pourra le payer, du coup, mais, ce qui est plus gênant, tout le monde le soupçonne d’avoir trempé dans ce meurtre : la police, la sœur du défunt et deux gangs rivaux dont chacun croit qu’il a refroidi le bookmaker pour le compte de l’autre bande. Commence ainsi une folle cavalcade, remplie de scènes désopilantes racontées à froid, qui s’enchaînent sur un rythme frénétique et qui auraient pu constituer un scénario parfait pour le Woody Allen de la grande époque.

C’est de la littérature légère, sans prétention, mais très réussie et parfaitement savoureuse.

Catégorie : Redécouvertes – Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Jean Esch.

Liens : chez l’éditeur.

La ferme des animaux

Noël 2021
Offrir, lire ou relire de grands classiques

George Orwell, La ferme des animaux, Secker & Warburg, 1945

— Par François Lechat

La ferme des animaux est un roman à clé, et il est donc tentant de le raconter deux fois : d’en résumer les événements, puis d’indiquer à quoi ils correspondent. Car au XXIe siècle, il ne va pas de soi que, dans cette ferme où les animaux ont chassé leur maître et vivent désormais en autarcie, on rejoue la révolution russe de 1917 en présentant ses protagonistes sous les traits d’animaux domestiques, en particulier deux cochons, Boule de Neige et Napoléon, représentant Trotski et Staline. Et on pourrait aller loin dans cette direction, car Orwell brasse les principales péripéties qui ont marqué la Russie communiste, des procès de Moscou aux accords de Yalta en passant par le pacte germano-soviétique ou par l’instauration d’organes de propagande. Mais au fond, ce n’est pas l’essentiel. Car sous le titre d’Orwell, La ferme des animaux, figure la mention « Fable », et c’est bien de cela qu’il s’agit.

D’une voix douce, délicate, pleine d’empathie et en jouant sur des allusions limpides, Orwell raconte une histoire immémoriale. Un peuple délivré, décidé à construire son bonheur dans la liberté et l’égalité, qui travaille dur pour y arriver (à l’instar de Malabar, le cheval de trait qui nous arrachera des larmes), mais qui se laissera petit à petit dominer par les plus malins, les plus cyniques, les plus brutaux. Pas par bêtise, plutôt par excès de confiance, parce que les personnes honnêtes n’imaginent jamais ce que les malhonnêtes sont capables d’inventer. Par-delà les contrepoints précis avec l’Histoire, c’est cette fable que tisse Orwell, et elle est à la fois savoureuse et triste à mourir. Car dès le premier jour, Napoléon/Staline s’arrange pour détourner le lait de la ferme à son seul profit, ce qu’Orwell indique tout en finesse : « Aussi les animaux gagnèrent les champs et ils commencèrent la fenaison, mais quand au soir ils s‘en retournèrent ils s’aperçurent que le lait n’était plus là. » Ce sont de petits glissements de ce genre qui font tout le sel de La ferme des animaux : le communisme est mort lorsque le 7e commandement de la ferme, « Tous les animaux sont égaux », est remplacé par son frère presque jumeau, « Tous les animaux sont égaux mais certains sont plus égaux que d’autres » – les maîtres du régime, qui se vautrent dans leurs privilèges.

Comment en arrive-t-on là ? Même si vous ne connaissez rien de la grande Histoire, vous le comprendrez en lisant Orwell.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Jean Queval.

Liens : en Folio.

La Nausée

Noël 2021
Offrir, lire ou relire de grands classiques

Jean-Paul Sartre, La Nausée, Gallimard, 1938

— Par François Lechat

A priori, il y a plusieurs raisons de ne pas lire La Nausée. On peut avoir une aversion politique à l’égard de Sartre, compagnon de route de l’URSS et des maoïstes. On peut craindre un livre sinistre, au vu de son titre et de sa réputation. On peut avoir peur de ne rien comprendre à cette affaire d’Existence et de contingence, qui semble réservée aux philosophes. Mais aucune de ces raisons ne tient la route.

Tout d’abord, n’ayez pas peur de lire un bréviaire politique. Sartre a effectivement une tête de Turc, dans La Nausée : la bourgeoisie de province des années 1930. Mais il la traite avec un humour caustique, sur le ton du pastiche, en montrant une parfaite connaissance de ce milieu et de ses travers, jusqu’à nous faire rire de ses rites et de sa suffisance. La visite du musée de Bouville, dans lequel les notables du coin ont leur portrait, est un des morceaux les plus drôles de la littérature française, et il y en a d’autres dans La Nausée, dont quelques saillies irrésistibles. Et de formidables moments de sociologie humoristique, comme l’échange de coups de chapeau entre bourgeois bien mis un dimanche matin.

Ce qui m’amène à mon deuxième point : ne craignez pas de devoir avaler un traité du désespoir. Bien sûr, Roquentin, l’alter ego de Sartre qui s’est fixé à Bouville pour écrire un livre sur le marquis de Rollebon, n’est pas un joyeux drille, et il est en proie à des sensations pénibles, à un malaise croissant. Mais Sartre en rend compte en entrelardant son récit d’une foule de scènes de genre qui font sourire, ou qui sont à la lisière du fantastique. Et il enrobe le tout avec une maestria stylistique et, j’y reviens, des touches d’humour et d’audace qui rendent le livre, en fin de compte, étonnamment léger. Il y a des pages sombres, c’est entendu, mais aussi un long délire érotique, l’émouvante évocation d’un amour perdu et d’autres morceaux de bravoure qui secouent les nerfs.

Par contre, soyons honnête, vous ne comprendrez sans doute pas tout. Aujourd’hui encore, après trois lectures, je ne suis pas sûr de bien saisir les implications de l’idée de contingence. Mais la longue scène du jardin public au cours de laquelle Sartre développe cette idée en parlant d’une racine de marronnier est tellement enlevée, tellement audacieuse aussi (je vous laisse découvrir ses métaphores végétales et sexuelles), qu’on se fiche un peu de ne pas tout comprendre. Et la fin, qui revient sur ce thème, est splendide et permet de deviner où Sartre voulait en venir.

La Nausée, c’est d’abord l’œuvre d’un amoureux fou de la culture française qui s’amuse à la mettre sens dessus dessous.

Catégorie : Littérature française.

Liens : en Folio.

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes

Lionel Shriver, Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes, Belfond, 2021

— Par François Lechat

A ma connaissance, Lionel Shriver n’a jamais fait aussi bien que son premier roman, Il faut qu’on parle de Kevin, qui était saisissant. Mais son dernier est très réussi, et ferait figure de révélation si on ne connaissait pas déjà l’autrice.

Le thème principal, rarement traité, est on ne peut plus contemporain : le culte de la performance sportive qui obsède les Américains et qui tend à se répandre aussi en Europe. Lionel Shriver l’aborde sous l’angle d’un couple vieillissant qui évolue à fronts renversés. Serenata doit cesser son jogging quotidien tandis que Remington, son mari casanier, se lance dans le marathon puis le triathlon, ce qui donne lieu à des analyses à froid teintées d’humour et à des escarmouches conjugales qui ne manquent pas de piquant.

Mais Lionel Shriver élargit la focale en montrant quelle folie collective s’est emparée des États-Unis. Avec la finesse d’une sociologue, elle suggère que ce culte de la performance permet de s’abandonner à une nouvelle forme d’obéissance, celle que l’on doit à un coach qui traite ses clients comme des enfants. C’est d’autant plus réussi que le mari de Serenata se détache de sa femme à force de ne plus penser qu’au sport, mais en souffre et l’aime toujours : c’est aussi du ciment et de l’usure du couple qu’il est question ici. Et d’encore au moins deux autres thèmes, l’effrayant confort intellectuel apporté par une Église rétrograde et illuminée, ainsi que la vogue du wokisme, cette hyper-vigilance des minorités à l’égard du plus petit indice de discrimination. C’est d’ailleurs parce que Remington en a fait les frais qu’il s’est lancé à corps perdu dans le marathon : il lui fallait se purifier d’une accusation injuste évoquée par petites touches au début du roman, puis décrite par le menu au cours d’un chapitre aussi drôle que glaçant.

Beaucoup de thèmes, donc, pour un seul livre. Mais qui n’empêchent ni l’humour, ni l’empathie, ni la fluidité. Le dernier Lionel Shriver montre qu’on peut faire un excellent roman avec beaucoup d’intelligence.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Catherine Gibert.

Liens : chez l’éditeur.

Feu

Maria Pourchet, Feu, Fayard, 2021

— Par François Lechat

Encore une histoire d’adultère, dont on devine qu’elle sera tumultueuse, et peut-être vouée à l’échec ? Oui, encore une. Mais pas tout à fait comme les autres.

D’abord parce qu’un des deux personnages est un peu inhabituel. Face à Laure, 40 ans, enseignante à l’université et dûment mariée, Clément, célibataire de 50 ans, n’a pas le profil attendu. Il gagne des fortunes dans le monde de la finance, il a un seul amour, son chien, et il jette sur son métier et sur le monde un regard désabusé qui séduit Laure. De quoi les accorder ou les désaccorder ?

Ensuite parce que Maria Pourchet écrit au scalpel, dans un style très dense et cynique, qui invoque à coups de formules saisissantes toute la lignée des femmes bafouées. On devine une colère froide, mais qui n’empêche pas de laisser monter ce feu qui va s’emparer des personnages. L’ambiance est tendue, genre ring de boxe, surtout que Laure est interpellée à la deuxième personne par une narratrice en surplomb tandis que Clément, lui, se raconte en s’adressant à son chien, victime d’une grave maladie. La ponctuation et les ellipses renforcent le sentiment de tension et font de ce roman une sorte de manifeste sur notre époque. Trop différents, les hommes et les femmes sont-ils voués à se manquer ?

Catégorie : Littérature française.
Liens : chez l’éditeur.

Petits secrets, grands mensonges

Liane Moriarty, Petits secrets, grands mensonges, Albin Michel, 2016 (disponible en Livre de Poche)

— Par François Lechat

Quelque part au bord de l’océan, en Australie, toute une petite communauté gravite autour de l’école locale, qui a connu un drame surprenant : quelqu’un est mort lors de la fête annuelle de l’établissement.

Liane Moriarty dévoile le plus tard possible l’identité de la victime et les conditions de son décès. Tout en distillant par petits bouts, et sur le ton de l’humour, une partie des témoignages recueillis par la police, elle reconstitue les mois qui ont précédé le drame. Nous découvrons ainsi une fameuse palette de petits et de grands bourgeois en tout genre, attachants ou ridicules, méprisants ou empathiques, sincères ou retors. Et, pour la plupart d’entre eux, englués dans des secrets ou des mensonges qui donnent son titre et sa couleur au livre.

J’avoue que je n’attendais rien d’autre de ce roman qu’un divertissement léger, générateur du plaisir un peu coupable de regarder par le trou de la serrure. Mais outre qu’on accroche immédiatement et que le style comme les dialogues sont très enlevés, la psychologie des personnages s’avère, au fil du récit, plus fine qu’on ne pouvait s’y attendre. Ce n’est pas de la grande littérature, plutôt un scénario idéal pour une série télévisée au long cours (570 pages, tout de même). Mais c’est amusant, parfois touchant, très réaliste et, au total, drôlement réussi dans son genre. Avec une belle brochette de personnages féminins, ainsi que d’enfants qui ne sont pas seulement là pour le décor.

Catégorie : Policiers et thrillers (Australie). Traduction : Béatrice Taupeau.

Liens : chez l’éditeur.

Celle qui brûle

Paula Hawkins, Celle qui brûle, Sonatine, 2021

— Par François Lechat

J’avais beaucoup aimé La fille du train, succès planétaire qui a révélé Paula Hawkins. J’en garde le souvenir d’un thriller à suspense, d’une héroïne complexe et attachante et d’images hallucinatoires dont on ne savait pas si elle étaient dues à l’alcool, à un dérèglement psychique ou à la réalité.

A bien des égards, on retrouve les mêmes ingrédients dans Celle qui brûle, nouveau thriller qui confirme l’intérêt de l’auteur pour des personnages féminins cabossés par la vie. Il y en a même trois, ici, toutes les trois en colère et toutes liées, d’une manière ou d’une autre, à un étrange assassinat.

S’il m’a diverti, car il ménage un réel suspense et un beau coup de théâtre, ce dernier livre m’a pourtant un peu déçu. En y réfléchissant, je crois qu’il est trop prévisible. La construction est complexe, avec trois focalisations parallèles, mais on a vite compris la manière dont le récit allait progresser. Et l’insertion, entre différents chapitres, d’extraits d’un texte en italiques dont l’auteur n’est pas dévoilé tombe à plat, car on comprend trop vite le lien entre ce texte adjacent et le récit principal. Paula Hawkins brosse fort bien ses personnages, réussit ses dialogues et maîtrise son tableau. Mais il manque à son dernier roman un brin de folie ou d’authenticité, quelque chose de vivant qui briserait cette trop belle construction.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Corinne Daniellot et Pierre Szczeciner.

Liens : chez l’éditeur ; interview France Inter.

La civilisation féodale. De l’an mil à la colonisation de l’Amérique

Jérôme Baschet, La civilisation féodale. De l’an mil à la colonisation de l’Amérique, 4e édition augmentée d’une postface inédite, Champs Flammarion, 2018

— Par François Lechat

Pour les amoureux du Moyen Age, voici une (longue !) synthèse qui fait autorité, et qui bouleverse bien des idées reçues. Avec trois points forts que je tiens à souligner, parmi tant d’autres. Une belle démonstration qui nous convainc que la découverte de l’Amérique par Colomb n’ouvre pas les Temps Modernes mais constitue un geste typiquement médiéval. Une remarquable reconstitution de l’organisation des pouvoirs au Moyen Age, qui articule finement le féodalisme et la domination de l’Église, le caractère local de l’autorité (le château, le seigneur, l’église, l’évêque) et l’ambition universelle du catholicisme. Et une réflexion profonde sur les catégories religieuses de l’époque (bien/mal, sacré/profane, divin/humain, âme/corps…) et leur capacité à encadrer les pratiques et les mentalités.

L’auteur a été salué aussi bien par L’Obs, à gauche, que par Éléments, la revue de la droite identitaire dirigée par Alain de Benoist, et il le mérite. Mais on aura compris qu’il s’adresse à des non-spécialistes qu’une certaine abstraction ne rebute pas. Avec ce petit « plus » inattendu : ce livre est issu d’un cours donné à l’université autonome du Chiapas, au Mexique, et esquisse des contrepoints entre l’Europe médiévale et l’Amérique coloniale.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Trio

William Boyd, Trio, Seuil, 2021

— Par François Lechat

En trois grandes parties sobrement intitulées « Duplicité », « Évasion » et « Capitulation », William Boyd confronte ses héros aux conséquences de leurs secrets. Il est évidemment question d’adultère, mais pas seulement : si les héros ne sont qu’au nombre de trois, d’où le titre du roman, ils se débattent avec des secrets très différents entre eux. C’est un des points forts de ce roman : multiplier les situations et les motifs de fragilité tout en faisant graviter tous les personnages autour d’un point focal, le tournage d’un film dans la station balnéaire de Brighton pendant l’été 1968. Les méandres et les métiers du cinéma s’invitent donc dans l’intrigue avec tout ce qu’ils ont de savoureux, apportant une perpétuelle légèreté à ce qui aurait pu être traité sur le ton du drame. Et l’on apprécie aussi, évidemment, l’atmosphère british de l’ensemble, toujours dépaysante, comme la qualité des dialogues et celle de la construction du récit, qui est à la fois fluide et complexe. Une réussite, donc, à tel point qu’on peut avoir l’impression d’une certaine superficialité, qui n’est que le revers de l’élégance.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Isabelle Perrin.

Liens : chez l’éditeur.

Artmedia. Une histoire du cinéma français

Dominique Besnehard et Nedjma Van Egmond, Artmedia. Une histoire du cinéma français, Editions de l’Observatoire, 2021

— Par François Lechat

Tous les amateurs de cinéma français connaissent Dominique Besnehard, célèbre directeur de casting qui a longtemps travaillé pour l’agence Artmedia, qui lui a donné l’idée et les bases de la série « Dix pour cent ».

Ce n’est pas sa vie, mais celle de cette agence que Dominique Besnehard raconte ici, en couvrant un demi-siècle de cinéma sous l’angle du rôle joué par les agents d’artistes – agents d’acteurs, mais aussi de scénaristes et de cinéastes. Son livre, co-écrit avec une journaliste, s’adresse donc aux amoureux du cinéma français, et en particulier des décennies 1960 à 2000. On y découvre une machine économique étonnante, avec quelques liaisons dangereuses comme le monde du cinéma les affectionne. Et on y retrouve bien entendu une foule de noms célèbres qu’on connaît un peu mieux au terme de la lecture, en particulier les actrices et acteurs les plus fameux : c’est léger et plaisant, tout en étant apparemment bien documenté.

Ne vous attendez pas à un morceau de littérature, ce n’est pas l’ambition du livre. Mais profitez-en pour rafraîchir vos souvenirs et rêver un peu…

Catégorie : Essais, Histoire.

Liens : chez l’éditeur.

L’été sans retour

Giuseppe Santoliquido, L’été sans retour, Gallimard, 2021

— Par François Lechat

Pour son premier roman dans la collection Blanche de Gallimard, Giuseppe Santoliquido, fils d’immigrés italiens installés en Belgique, relève le défi d’un classicisme à toute épreuve. Décor nostalgique, un petit village perdu des Pouilles. Jeu sur deux époques, celle d’une disparition inquiétante qui a provoqué un battage médiatique indécent, et celle du retour du narrateur sur les lieux de son enfance. Entrecroisement de thèmes à forte densité humaine, dont le double déchaînement des rancœurs ancestrales et des réseaux sociaux, ainsi que tous les drames qui peuvent frapper une famille ou une petite communauté, y compris le drame de la différence. Et une écriture très soignée, poétique ou méditative par moment, qui fait du narrateur un observateur humble et touchant, doté d’une belle sagesse. Le genre de roman à lire pendant les soirs d’été, dans un jardin de préférence.

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

Liens : chez l’éditeur.

Cemetery Road

Greg Iles, Cemetery Road, Actes Sud, 2021

— Par François Lechat

750 pages grand format qui démarrent à l’aise : l’auteur prend le temps de déplier les scènes les plus marquantes. Mais il crée peu à peu un sentiment d’impasse, tant il place son narrateur dans une situation inextricable, concentrée sur quelques journées infernales. Une plongée dans les turpitudes du Sud américain, dans une petite ville qui jouxte le Mississippi et qui est aux mains d’une clique d’hommes d’affaires sans scrupules, héritiers d’une longue tradition raciste et affairiste. Avec des enjeux très contemporains, dont la liberté de la presse, la réhabilitation des cultures précoloniales et l’alliance des Américains et des Chinois autour de l’argent.

Cela aurait pu donner un livre manichéen, le chevalier blanc contre les méchants, mais c’est tout l’inverse. Chaque personnage est complexe, le héros n’en est pas un et certains salauds se comportent en héros, les femmes sont les égales des hommes et tout le monde est amené à douter ou à vaciller. Un thriller aussi intelligent qu’efficace, un rien écrasant, mais surtout tendu, prenant et touchant.

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Thierry Arson.

Liens : chez l’éditeur.

Billy Wilder et moi

Jonathan Coe, Billy Wilder et moi, Gallimard, 2021

— Par François Lechat

Il y a donc au moins deux Jonathan Coe. Celui du Cœur de l’Angleterre et d’autres romans choraux qui tissent une intrigue complexe autour de personnages croqués sur le vif, par touches incisives et allusives ancrées dans la vie tumultueuse de vraies gens. Et il y a celui de Billy Wilder et moi, roman à l’écriture classique, au tempo paisible, centré sur une figure majeure du cinéma mondial et sur des thèmes plus graves tels que la Shoah, l’effondrement de l’Europe, le passage du temps, l’emprise des financiers sur la culture, le déclin dû à l’âge et au choc des générations, les affres de la création… Mais ces thèmes s’inscrivent dans un récit plaisant car focalisé sur le cinéma et, en particulier, sur le tournage de l’avant-dernier film de Billy Wilder, Fedora, ce qui nous permet de côtoyer Marthe Keller, William Holden, Henry Fonda ou encore Al Pacino, ce qui n’arrive pas tous les jours. Sur cette trame inattendue Jonathan Coe fait toujours preuve d’humanité et de finesse, mais il s’adresse à un public disons… plus posé.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Marguerite Capelle.

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Un jour viendra

Giulia Caminito, Un jour viendra, Gallmeister, 2021

— Par François Lechat

Attention, chef-d’œuvre ! – un chef-d’œuvre à ne pas manquer si vous aimez la littérature, l’histoire et la pâte humaine. Je vous cite d’abord la première phrase, pour vous mettre en appétit : « On l’appelait l’enfant mie de pain parce qu’il était le fils du boulanger et qu’il était faible, il n’avait pas de croûte, laissé à l’air libre il moisirait… »

Tout le roman est écrit sur ce ton, avec une grande liberté stylistique mise au service de l’évocation et de l’émotion. Et c’est d’autant plus efficace que les thèmes lourds de sens ne manquent pas. Intimistes, d’une part : la famille, le secret, la fratrie, la filiation, la honte, le mensonge, le désir, la folie, l’envie, le viol… Et de grand angle, d’autre part : la Grande Guerre, la religion, l’exploitation, l’anarchisme, la grippe espagnole… (deux chapitres saisissants sur 14-18 et sur l’épidémie qui a suivi). Avec, pour le public francophone, un double dépaysement : temporel, comme on l’a compris, mais aussi spatial, et même civilisationnel, le récit étant centré sur un village pauvre et reculé des Marches italiennes. J’ajoute qu’on y trouve une abbesse venue du Soudan et un prêtre pathétique de faiblesse, au sein d’une galerie de personnages qui, aussi secondaires soient-ils parfois, sont formidablement croqués.

Je me répète : si vous aimez la littérature, l’histoire et la pâte humaine, ne manquez pas ce roman exigeant mais d’une rare qualité. Encore une phrase prise au hasard pour vous en convaincre : « Au mariage de sa sœur Agata qui avait épousé un paysan comme de rigueur, elle avait vu sa future belle-mère la dévorer des yeux, comme on convoite un objet pour l’enfermer ensuite à la cave. »

Catégorie : Littérature italienne. Traduction : Laura Brignon.

Liens : chez l’éditeur.

Entre la source et l’estuaire

Grégoire Domenach, Entre la source et l’estuaire, Le Dilettante, 2021

— Par François Lechat

Sous ce titre et cette couverture qui semblent annoncer un traité de navigation ou un document sur les écluses, se cache une brûlante histoire d’amour. Elle n’occupe pas tout le roman, car le narrateur la reçoit d’un de ses protagonistes, et Grégoire Domenach situe avec précision leur rencontre dans un petit port le long du Doubs, en Franche-Comté. Avec ces deux passionnés de bateau, l’ensemble du récit s’ancre dans une nature paisible, hors du temps, évoquée d’une plume sensible, faussement simple. Mais l’intrigue amoureuse qui nous est racontée, elle, est passionnée et plutôt perverse, arrangement sexuel censé convenir à tout le monde mais qui, comme dans une tragédie, ne manquera pas de déraper. Étrange mode de composition, qui joue sur un contraste très efficace entre un cadre serein et des passions violentes. Une réussite, surtout pour un premier roman, et si l’on ne craint pas d’un peu musarder en chemin.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Affamée

Raven Leilani, Affamée, Le cherche midi, 2021

— Par François Lechat

Contrairement aux apparences, elle n’est pas vraiment affamée de sexe, la narratrice afro-américaine de ce premier roman qui a secoué les États-Unis. Elle est surtout jeune, à la limite de la pauvreté, et enragée de devoir se battre pour conquérir sa place dans la société alors que d’autres, mieux nés et à la peau plus claire, lui passent systématiquement devant. Alors quand elle rencontre, non plus un de ses collègues amateurs de coups d’un soir mais un Blanc installé et plus âgé, elle s’attache et s’accroche. Même lorsqu’il lui propose, non pas un banal adultère, mais de venir s’installer avec sa femme et sa fille dans leur maison. Commence alors un étrange ballet, d’autant plus étrange que la fille préadolescente est Noire et adoptée. La complicité entre les dominés (les femmes, les Noirs, les précaires) va-t-elle l’emporter, ou les rapports de race, de classe et de genre sont-ils trop complexes et viciés pour ménager une issue aussi heureuse ? C’est un des enjeux de ce roman pas banal, à la fois subtil et rugueux, et dont l’héroïne, folle de peinture, se fie à ses pinceaux pour comprendre ce qui lui arrive.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Nathalie Bru.

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Conversations entre amis

Sally Rooney, Conversations entre amis, “Points”, 2021

— Par François Lechat

On parle beaucoup, dans ce roman très contemporain qui met aux prises quatre personnages des milieux artistiques de Dublin : deux anciennes amantes et un couple hétéro pas totalement accordé, ce qui ouvre beaucoup de possibilités amoureuses et de questionnements existentiels. Sally Rooney a choisi d’en suivre le fil sur le mode de la légèreté, au risque, pendant un certain temps, de donner une impression de déjà vu, même si ses personnages sont attachants et bien campés. L’intrigue accroche tout du long, mais prend vraiment son envol dans le dernier tiers, quand la narratrice (une des deux anciennes amantes) commence à être en butte à des problèmes qui s’emboîtent et menacent de la faire sombrer, la rendant peu à peu pathétique et extrêmement touchante. C’est une réussite, de ce point de vue, car le lecteur est pris à un jeu que rien ne laissait présager et qui l’arrache à son confort.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux.

Liens : chez l’éditeur.

Serge

Yasmina Reza, Serge, Flammarion, 2021

— Par François Lechat

Une famille juive, c’est toujours un bon sujet. Il y a plus de vie, de pathos, d’humour, de grandiloquence, de références historiques, de désespérance aussi, que dans une autre famille. Même si, comme dans celle de Serge, grand frère du narrateur, le judaïsme est un souvenir assez lointain. Peu importe : la mémoire joue au long cours, l’Holocauste n’est pas si loin, et une visite à Auschwitz est un formidable révélateur des failles et des limites de chacun.

Yasmina Reza déroule ici une chronique légère et mélancolique, entre les trois frères et sœurs qui sont au centre du récit, antihéros obstinés, arrivés à la soixantaine, et les cercles d’ancêtres légendaires et de jeunes décontractés qui les entourent. Elle décrit tout ce petit monde à un rythme d’enfer, accentué par l’effacement de milliers de virgules qu’un auteur plus classique aurait jugées nécessaires. Il en résulte un récit remarquablement enlevé, humain, qui n’appuie jamais. Ce n’est pas de la grande littérature, faute d’originalité, mais ça se déguste comme une savoureuse série télé.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Sœurs

Daisy Johnson, Sœurs, Stock, 2021

— Par François Lechat

Ce roman anglais impeccablement traduit nous fait vivre au plus près les émotions de Juillet, jeune fille née moins d’un an après sa sœur, Septembre, et qui s’est toujours soumise aux caprices et à la protection perverse de son aînée.

Dans une maison retirée de la campagne anglaise, Juillet subit les conséquences d’un drame récent dont elle a été l’épicentre, qui déstabilise sa mère, devenue fantomatique, et qui remet en jeu ses relations avec sa sœur, son double écrasant et fascinant dont elle devrait se libérer. La tension est d’autant plus forte que la maison où se situe le récit est pleine de souvenirs, notamment du père des jeunes filles, et semble vivre sa propre vie, entre phénomènes étranges et sensations étouffantes.

Une seule réserve : le coup de théâtre qui fait rebondir l’intrigue et la rend encore plus riche ne paraît pas vraiment crédible, compte tenu de ce qui le précède. Mais cela ne doit pas vous détourner de ce roman subtil et travaillé, où toutes les émotions sont à fleur de peau. Une superbe évocation des rapports d’emprise qui peuvent se déployer entre deux sœurs, pour peu que l’amour se conjugue avec la fragilité.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Laetitia Devaux.

Liens : chez l’éditeur.

Kérozène

Adeline Dieudonné, Kérozène, L’Iconoclaste, 2021

— Par François Lechat

Difficile de ne pas comparer le deuxième roman d’Adeline Dieudonné à son premier, La vraie vie, succès éclatant qui l’avait révélée : même éditeur, même format, même type de couverture. Mais avec une différence de taille. La vraie vie composait un récit linéaire, empreint d’humour sombre mais aussi de tension, dans lequel une atmosphère épaisse dominait d’un bout à l’autre et qui nous menait à un final pathétique. Kérozène, lui, est presque un recueil de nouvelles, articulant une quinzaine de personnages (dont un cadavre et un cheval…) autour d’une station d’essence qui les voit se croiser accidentellement, mais qui ne suffit pas à nouer des liens profonds entre eux. Adeline Dieudonné nous propose plutôt une série de mini-récits, remarquablement croqués, assez déjantés pour la plupart, très contemporains et traités d’une plume acide et enlevée. C’est toujours plaisant, et parfois remarquable. Mais nettement moins ambitieux et marquant que son premier roman, à mon humble avis.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; et retrouvez nos critiques d’Adeline Dieudonné à la page D du classement par auteurs.

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