À la piscine avec Norbert

Véronique Pittolo, À la piscine avec Norbert, Seuil, 2021

— Une brève de François Lechat

Pas de suspense ni de récit, dans ce court roman dialogué. Mais des évocations crues et féministes autour du sexe, et des libres propos politiques (de gauche) sur le monde comme il va. Un moment de détente pour les bobos.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Ce lien entre nous

David Joy, Ce lien entre nous, Sonatine,2020

— Par François Lechat

Les histoires de vengeance sont terribles, car on s’identifie à tous les personnages. Au justicier vengeur qui, même s’il est cruel et redoutable, comme ici, nous touche par sa souffrance, par ce qu’il a perdu. Et à ceux dont il se venge, qui ne sont pas forcément coupables de ce qu’il leur reproche, et dont on ne veut pas qu’ils deviennent des victimes à leur tour. A cette trame classique s’ajoute le fait, en l’occurrence, que le justicier n’est pas seulement une brute effrayante : il est aussi sensible, grand lecteur de la Bible, et plein de finesse. Il comprend que nous sommes tous pareils, dépendants d’une personne sans laquelle nous ne pourrions pas vivre, rendus à la fois forts et fragiles par ce lien entre nous et l’être aimé. Notre justicier osera-t-il les trancher, tous ces liens, pour assouvir sa vengeance, pour compenser sa propre perte ? C’est la question posée par David Joy dans ce roman au ton prophétique, situé dans les Appalaches, et qui pourrait donner lieu à un formidable film hollywoodien.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Fabrice Pointeau.

Liens : chez l’éditeur.

Le monde du vivant

Florent Marchet, Le monde du vivant, Stock, 2020

— Par François Lechat

Comme le dit le titre, c’est bien du vivant qu’il est question, c’est-à-dire de la terre, de la manière de la cultiver, de la préserver ou de la saccager. Et il est question aussi de ceux qui en vivent, qui voudraient en vivre, ou qui détestent le fait d’en dépendre, de devoir se plier à ses exigences.

Il y a là Jérôme, un ingénieur devenu agriculteur, qui s’est lancé dans le bio et qui râle sur presque tout le monde, car dans le coin de province où il s’est installé le bio reste un procédé marginal. Il y a sa femme, Marion, qui tente d’arrondir les angles et de tenir la famille et l’exploitation debout. Il y a leur fille, Solène, qui va bientôt entrer au lycée, qui n’en peut plus des humeurs de son père et qui s’intéresse davantage aux garçons qu’aux prochaines récoltes. Et il y aura encore un personnage important, qui va ringardiser Jérôme en se montrant plus radical que lui, au risque de manquer de réalisme.

Comment rester fidèle à ses valeurs quand il faut gagner sa vie, aussi ? Comment concilier une famille, un couple, un métier, l’avenir de la planète, l’appel de la liberté et le besoin de sécurité ? Comment ne pas verser dans la violence quand le soleil cogne, que le bruit continu des engins agricoles est insupportable, que les autres sont trop provocants, ou menaçants ? Laurent Marchet évoque ces questions, et bien d’autres, de manière âpre et directe, vivante et réaliste. Un œil sur la singularité de ses personnages, qui sont bien campés, un autre sur ses portraits de groupe et d’époque, toujours très justes. Il en ressort un livre prenant, assez secouant, pas vraiment optimiste. Le monde du vivant souffre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Marilou est partout

Sarah Elaine Smith, Marilou est partout, Sonatine, 2020

— Par François Lechat

Très remarqué aux États-Unis à sa sortie, ainsi que par L’Obs lors de sa parution française, ce premier roman traite d’une question radicale : vaut-il mieux rêver sa vie et sombrer dans le mensonge, voire côtoyer la folie, que d’affronter le manque d’un être cher ? C’est ce que tente l’héroïne, Cindy, une adolescente sans père et dont la mère est fantomatique, qui va croiser la vie d’une mère de famille dont la fille a disparu.

Présenté ainsi, on peut craindre un drame misérabiliste. Sauf que cette histoire est racontée à fleur de peau, par une jeune fille aux antennes ultrasensibles, qui capte le monde qui l’entoure sur un mode empathique et poétique. Affublée de frères à peine plus âgés qu’elle, perdue dans un coin rural de Pennsylvanie qui encourage à la rêverie faute de proposer un avenir tangible, Cindy va s’accrocher à son issue de secours tout en analysant ce qui lui arrive avec une fraîcheur et une acuité rares, fort bien rendues par la traductrice. Ainsi, au hasard, cette phrase typique de ce fort beau roman : « J’adorais l’oreiller vide à l’intérieur de ma cervelle quand j’écoutais les disques de jazz de Bernadette, j’adorais que mes petits seins ne soient qu’une poignée de porridge. »

Laissez-vous tenter, les éditions Sonatine se sont fait une spécialité de traduire les meilleurs romans américains contemporains – je vous en présenterai un autre bientôt.

Catégorie : Littérature anglophone (États-Unis). Traduction : Héloïse Esquié.

Liens : chez l’éditeur ; l’article de L’Obs.

La proie

Deon Meyer, La proie, Gallimard, 2020

— Par François Lechat

Deon Meyer est un Sud-Africain blanc qui se désespère de ce que devient son pays dans l’après-Mandela. Il en stigmatise les dérives au travers de polars secs et dénués de moralisme : c’est le récit qui suggère et fait réfléchir.

La proie entremêle deux intrigues, l’une qui débute à Bordeaux, l’autre au Cap. Elles ont évidemment un lien, mais qui se noue lentement, puis qui se resserre dans une alternance plus rapide jusqu’à un final haletant et… majestueusement elliptique, quoique l’on comprenne tout. Manifestement, l’auteur fait confiance à son lecteur.

J’ai préféré l’intrigue, plus complexe et dépaysante, qui se déroule au Cap, mais celle qui débute en France est prenante aussi. La première nous offre toute une brochette de personnages et, en creux, un portrait de l’Afrique du Sud ; la seconde tient plutôt du thriller axé sur la survie. L’ensemble est d’une haute tenue, psychologiquement très fin, tout en restant sobre. J’ai lu des polars plus sophistiqués quant au mystère à résoudre, mais celui-ci est solide, et apporte des touches bienvenues de politique et d’humanité.

Catégorie : Policiers et thrillers (Afrique du Sud). Traduction de l’afrikaans : Georges Lory.

Liens : chez l’éditeur.

On ne touche pas

Ketty Rouf, On ne touche pas, Albin Michel, 2020

— Par François Lechat

Pour un moment de détente, de rêverie ou d’encanaillement, n’hésitez pas à lire On ne touche pas. L’héroïne est professeure de philosophie dans un lycée de banlieue, et se désespère devant l’inculture de certains élèves et les absurdités de l’Education nationale. Mais voilà qu’elle s’inscrit à un cours d’effeuillage, puis devient danseuse dans une boîte de strip-tease. Je ne vous dirai pas si elle franchit la ligne rouge, mais elle prend en tout cas une revanche en se découvrant belle et désirable, elle qui traîne depuis toujours des kilos en trop. Le pouvoir qu’elle exerce sur les hommes la fascine, même si on peut se demander ce que les féministes pensent de cette ode au pouvoir sexuel des femmes. C’est en tout cas prestement écrit, avec quelques maladresses mais de beaux personnages, surtout féminins, et une fin tout en émotion. Un détail : Ketty Rouf, dont c’est le premier roman, a été prof de philo et est passionnée de danse, ce qui se sent à la lecture.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La Géante

Laurence Vilaine, La Géante, Zulma, 2020

— Par François Lechat

Si vous êtes fan de Giono, vous aimerez ce court roman dans lequel la nature est omniprésente et qui voit une âme simple et robuste découvrir l’amour par procuration. Née dans des circonstances difficiles, coincée au pied d’une montagne qu’elle a baptisée « La Géante » et qui l’impressionne, Noëlle s’immisce dans une correspondance amoureuse qui lui fait découvrir, à bas bruit, ce qu’elle ne connaîtra jamais, les émois du cœur et du désir. Laurence Vilaine conte cette histoire simple à l’aide d’une structure et d’une phrastique sophistiquées, travaillées de manière à donner un sentiment d’éternité, comme dans cette phrase prise au hasard : « Ses lettres étaient un fil de soie qu’elle tendait dans leur ciel trop grand, qui arrivaient une fois par semaine, parfois deux et jusqu’à trois. »

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les évasions particulières

Véronique Olmi, Les évasions particulières, Albin Michel, 2020

— Par François Lechat

Si vous vous demandez ce que les femmes apportent de spécifique à la littérature, lisez Les évasions particulières, et vous comprendrez.

Le thème de ce roman est classique, presque banal en France : la chronique d’un groupe de personnages sur une décennie, celle qui a conduit à l’élection de François Mitterrand en 1981 et qui a définitivement fait entrer la France dans son époque, notamment en matière de libération de la femme. Mais là où un romancier masculin aurait mis l’accent sur les engagements politiques, les luttes de pouvoir et le choc des ambitions, Véronique Olmi aborde l’émancipation sous l’angle des relations familiales, du corps, de la maternité (voulue, subie ou évitée), des mystères du monde des adultes, des détails qui font les rapports de classe et de genre. Elle évoque aussi les grands événements collectifs, mais ce n’est pas là qu’elle est à son meilleur. Ce qui frappe, ici, est l’intelligence aiguë des déchirements intérieurs, des conflits de principes, de la difficulté à se défaire des valeurs traditionnelles dans lesquelles on a été élevé. Ce n’est pas, là non plus, un thème original, mais Véronique Olmi en tire des notations incarnées, subtiles, qui frappent toujours par leur réalisme. Son talent est de tout déplier, même le confus ou l’indicible, et de le rendre surprenant pour ses personnages comme pour le lecteur, qui vont de découverte en découverte (une mention particulière, à cet égard, pour les scènes de sexe auxquelles doit se prêter une des héroïnes, lancée dans une carrière d’actrice au moment même où elle s’est engagée dans une liaison). J’ajoute que tout ceci est servi par une langue concise, directe, sans détours, et par des dialogues au cordeau : ce roman foisonne de vie et d’émotion.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Frink et Freud

Lionel Richerand et Pierre Péju, Frink et Freud. Le patient américain, Casterman, 2020

— Par François Lechat

Pierre Péju avait déjà publié un roman, L’oeil de la nuit, consacré à la vie tragique d’Horace Frink, le premier psychiatre sur lequel Freud a tenté de s’appuyer pour répandre la psychanalyse aux États-Unis. Parallèlement au roman, Péju a écrit le scénario et les dialogues d’une BD sur le même sujet, qui paraît le 27 janvier, dessinée par Lionel Richerand. Cela pourrait passer pour un gadget, une sorte de « Frink pour les nuls », mais cet album de plus de 200 pages, dont une dizaine de notices scientifiques, n’est pas un succédané. Il reprend les thèmes majeurs du livre et met en relief la personnalité autoritaire et tourmentée de Freud, qui tranche avec la fragilité de Frink. On n’évite évidemment pas, ici, quelques dialogues didactiques auxquels l’image n’apporte pas grand-chose, mais l’ensemble est bien d’ordre graphique, et assez majestueux. Le dessin, résolument expressionniste à la manière allemande et jouant sur toute la palette des gris, ne cherche pas la beauté mais donne un relief saisissant aux émotions et aux états d’âme, tandis que les dialogues sont plus brefs et percutants que dans le roman. Une œuvre à part entière, et une prise de risque pleinement réussie de la part de Péju.

Catégorie : Extras.

Liens : la BD chez l’éditeur ; L’oeil de la nuit par François Lechat.

Elle a menti pour les ailes

Francesca Serra, Elle a menti pour les ailes, Anne Carrière, 2020

— Par François Lechat

Ce roman n’est pas le premier à dresser le portrait d’une génération, celle des jeunes nés avec un smartphone dans la main. Mais c’est de loin le meilleur que j’aie lu sur ce thème, sans doute parce que l’auteure va jusqu’au bout de son propos. En 500 pages bien tassées, dont quelques-unes, brillantes, tiennent de l’essai plutôt que du récit, elle brosse un tableau saisissant de nos adolescents sous emprise, et des dangers qu’ils courent à force de vivre sous le regard perpétuel des réseaux sociaux. Il n’y a, pour autant, pas de moralisme dans son propos, qui fait preuve au contraire d’une formidable empathie : il s’agit de comprendre et de faire comprendre. Et de nous tenir en haleine, aussi, grâce à un entrelacement temporel des chapitres qui, pour une fois, accentue la dramatisation au lieu de la diluer. Ce que l’on entame comme un document prend l’allure d’un suspense difficile à lâcher.

Le livre peut surprendre au début, car il mêle quelques termes savants avec le jargon du Net et l’écriture si particulière des jeunes sur les réseaux. Et il déroute, dans le meilleur sens du terme, en confrontant subitement son héroïne à ce qu’elle n’a jamais connu à force de  vivre par écrans interposés, un certain sens du corps, de la mort et de la nature. Avec une liberté qu’on lui souhaite de conserver dans ses prochains romans (celui-ci est son premier), Francesca Serra se paie le luxe d’une fin ouverte parce qu’elle a dit ce qu’elle voulait dire, et qui mérite d’être médité.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Sous le parapluie d’Adélaïde

Romain Puértolas, Sous le parapluie d’Adélaïde, Albin Michel, 2020

— Par François Lechat

J’avais raté, à l’époque, le fameux Voyage du fakir coincé dans une armoire Ikea. J’ai donc voulu me rattraper avec ce roman au titre malicieux, qui offre incontestablement le suspense et la distraction que l’on attend de l’auteur. Un ton direct, une belle mise en place, des pages très réussies (jolie scène érotique dans un bain) et, très vite, l’envie impérieuse de connaître le dénouement, qui réservera un authentique coup de théâtre : c’est globalement très habile.

Mais un peu irritant, aussi. En raison de faiblesses de style assez étonnantes à ce niveau. En raison d’anachronismes plutôt grossiers, qui trahissent l’absence d’un relecteur sérieux. Et puis, surtout, parce que plusieurs moments-clés sont irréalistes, et donnent au lecteur l’impression qu’on le prend pour un débutant. C’est dommage : avec cette intrigue savoureuse et ces personnages attachants, Puértolas aurait pu faire un sans-faute.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; notre critique de Tout un été sans Facebook, du même auteur.

Ce qui plaisait à Blanche

Jean-Paul Enthoven, Ce qui plaisait à Blanche, Grasset, 2020

— Par François Lechat

De Jean-Paul Enthoven j’avais beaucoup aimé Aurore, élégant roman proustien paru il y a une vingtaine d’années. La critique étant flatteuse, j’étais curieux de découvrir Ce qui plaisait à Blanche, et ce fut une surprise paradoxale.

On écrit donc encore ce genre de livre aujourd’hui, après la vague #MeToo ? Je veux dire : un roman stylé, dans lequel un personnage secondaire prétend publier à titre posthume un manuscrit qui lui a été confié par l’auteur, et qui raconte une éternelle histoire de séduction entre une femme fatale et un collectionneur de conquêtes battu à son propre jeu ? Réflexion faite, je m’en réjouis : tant mieux si la littérature ne se laisse pas impressionner par les mouvements d’idées, et ne renonce pas à ses formes consacrées parce qu’elles seraient passées de mode. Mais tout de même, cela surprend un peu de retrouver des personnages si rebattus, évidemment riches et beaux, distanciés et secrètement désespérés, éloquents et cultivés, et qui passent de palaces en soirées fines, d’ailleurs évoquées avec beaucoup de pudeur. C’est impeccable, plutôt prenant, mais curieusement hors-sol.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Ce qu’il faut de nuit

Laurent Petitmangin, Ce qu’il faut de nuit, La Manufacture de livres, 2020

— Par François Lechat

Ce premier roman, bref et tranchant, fait entendre une voix singulière, socialement située. La voix d’un père qui élève seul ses deux enfants, en Lorraine, dans un milieu modeste où l’on se tient les coudes et on garde la tête haute en allant voir l’équipe locale de foot. Car aux alentours rôdent le chômage, le déclin des idéaux de gauche et les petites mains de l’extrême droite.

Comment tenir debout quand un de ses enfants dévie, trahit les valeurs qu’on lui a inculquées, fait ressentir de la honte mais reste un fils malgré tout, qu’à défaut d’encore aimer il faut protéger, à moins que ce ne soit l’inverse ? Laurent Petitmangin rend ce quotidien et ces tourments de manière sobre et sensible, à l’aide d’un récit à la première personne qui sonne très juste, dans le ton comme dans la langue et le lexique. Âmes sensibles ne pas s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Noël 2020 – Quels livres offrir ? Osez une publication de Monsieur Toussaint Louverture

— Par François Lechat

J’ai découvert cet éditeur hors norme grâce à Karoo, que je vous ai aussitôt présenté comme un chef-d’œuvre méconnu. Je ne connaissais ni le titre, ni l’éditeur. Ce qui m’a fait craquer est la jaquette, fascinante comme toutes celles de la collection des « Grands Animaux », avec leur brillance, leurs dessins géométriques ou répétés, leurs effets de lumière. Celle de Watership Down, une merveilleuse histoire de lapins errants (sans doute le titre le plus accessible de la collection), réussit l’exploit d’être, selon la luminosité et l’angle sous lequel vous regardez le livre, vert mat ou vert brillant, ou gris sombre, ou uniformément ivoire. Avant même que je la découvre en page de garde, j’avais suivi la consigne de Monsieur Toussaint Louverture : « La jaquette de ce livre a été pensée comme un habit de lumière, tout de beauté et de fragilité, nous vous encourageons à la retirer le temps de savourer l’histoire. »

Vous vous dites peut-être que c’est prétentieux. Mais si vous regardez bien, c’est l’humour qui vous frappera dans chaque titre des « Grands Animaux », « Une collection qui rassure Monsieur Toussaint Louverture » comme il le rappelle en dernière page de ses romans. Au dos de la jaquette, la même formule rituelle, dans laquelle seule l’épithète varie : « Une époustouflante/brutale/flamboyante/aventureuse publication de Monsieur Toussaint Louverture. » Juste à côté, au-dessus du code-barre, un prix qui défie toute concurrence (15,50 € pour le prochain titre qui m’attend, La maison dans laquelle, et qui dépasse les 1 000 pages), assorti d’un « MERCI » que je n’ai jamais trouvé ailleurs. Et, en page de garde ou dans le colophon, des clins d’œil dont on ne se lasse pas. Par exemple le fait de donner les proportions de l’ouvrage, accompagnées d’un commentaire engagé : « C’est un bloc brûlant de vie et de rage », à propos d’Un jardin de sable. Ou la présentation de l’œuvre, qui n’hésite pas à prendre le candidat acheteur à rebrousse-poil : « Ne vous laissez pas décourager, prenez le temps, remettez à plus tard si besoin, mais n’abandonnez pas, c’est l’un des plus grands livres qu’il nous ait été donné de lire », à propos de Et quelquefois j’ai comme une grande idée. Ou une vantardise, comme la mise en avant des 53 millions d’exemplaires atteints par Watership Down de par le monde, aussitôt adoucie par une remarque désabusée : « ce qui, en vérité, n’a absolument aucun sens pour des lapins ».

Si Monsieur Toussaint Louverture prend tant de soin à présenter ses « Grands Animaux », c’est qu’il connaît l’exigence des titres publiés dans cette collection, tous d’origine étrangère, tous soigneusement corrigés ou retraduits, tous remarqués au moment de leur sortie, tous adressés à un public cultivé. Cela ne s’offre pas comme du Guillaume Musso ou de l’Amélie Nothomb.

Mais il a aussi lancé, outre des romans isolés, une collection alternative, « Monsieur Toussaint Laventure », dans laquelle il vient de publier une nouvelle traduction d’Anne de Green Gables, roman canadien délicieusement suranné, adapté sous forme de série sur Netflix. Avec, une fois encore, un soin maniaque apporté à la présentation : papier velouté, gardes d’un magnifique brun doré, reliure cartonnée cousue au fil, recouverte de papier nacré « imprimé en quatre encres spécifiques pour refléter les nuances du couchant ».

Je le répète : osez une publication de Monsieur Toussaint Louverture.

Les livres dont il est question dans cet article peuvent être commandés chez un libraire.

Anne de Green Gables

Lucy Maud Montgomery, Anne de Green Gables, Monsieur Toussaint Louverture, 2020

— Par François Lechat

J’ignorais l’existence de ce roman et de son auteure, la plus lue au monde parmi les canadiennes, paraît-il. Il faut dire qu’il date de 1908, ce dont on s’aperçoit rapidement à la lecture : malgré une nouvelle traduction cela reste délicieusement suranné, et écrit dans un style fleuri auquel on ne se risquerait plus.

L’héroïne est attachante, avec ses cheveux roux, ses torrents de paroles, ses gaffes et son imagination sans limites. Si on ne peut pas dire que le suspense règne, c’est charmant, dans le genre champêtre, et c’est l’occasion d’un formidable retour à une époque et une région lointaines. Un début de siècle où la vie était rythmée par les saisons, où les jeunes filles rougissaient, s’émouvaient ou pleuraient à la moindre occasion, où la bienséance et la religion commandaient de ne rien faire d’inconvenant, comme lire trop de romans ou se montrer impolie avec une voisine. Quant aux lieux, le village d’Avonlea sur l’Ile-du-Prince-Edouard, à l’est de Québec, ils existent vraiment, et se visitent sous la forme d’un village reconstitué à la gloire de Green Gables. C’est dire si l’auteure a marqué les esprits avec les tribulations d’Anne, petite orpheline recueillie par deux fermiers corsetés par les règles sociales mais pleins de bonté, qu’Anne parviendra à séduire comme elle plaira, peu à peu, à tout le village malgré sa maigreur et sa drôle de dégaine.

Une surprenante publication de Monsieur Toussaint Louverture, dans un genre très différent de sa collection des « Grands Animaux ».

Catégorie : Littérature anglophone (Canada). Traduction : Hélène Charrier.

Liens : ce roman chez l’éditeur ; et retrouvez ici l’hommage à Monsieur Toussaint Louverture et les liens vers les autres articles de François Lechat sur des livres publiés par cet éditeur. Il y en aura peut-être encore d’autres, mais ça fait déjà une bonne petite collection d’excellents livres à découvrir.

Bénie soit Sixtine

Maylis Adhémar, Bénie soit Sixtine, Julliard, 2020

Par François Lechat.

Enfin un thème original ! L’héroïne, Sixtine, baigne depuis l’enfance dans un milieu catholique intégriste, et s’en trouve bien, car sa foi est intense. Elle ne se méfie donc pas lorsqu’elle est, au gré de quelques pages d’ouverture qui défilent à toute vitesse, happée par un mariage très convenable avec Pierre-Louis Sue de la Garde, dont la famille croit toujours que la France est la Fille aînée de l’Eglise et doit combattre l’impiété sous toutes ses formes. Seulement voilà : Sixtine a aussi un cœur et un corps, qui lui envoient quelques signaux d’alarme, notamment pendant sa nuit de noce, avant qu’un événement plus considérable vienne ébranler sa vie et ses convictions.

A partir de ce moment, Bénie soit Sixtine perd un peu de son originalité car nous avons déjà lu d’autres histoires de prise de conscience. Mais dans ce premier roman très réussi, Maylis Adhémar tient sa ligne jusqu’au bout, qui est celle de la nuance et de l’incarnation. Elle apporte autant de soin à distinguer les différentes chapelles de l’intégrisme catholique, qui ont chacune leurs mœurs et leurs organisations, qu’à cerner la manière dont les questions les plus graves retentissent sur la sensibilité de Sixtine, qui en fait ensuite matière à réflexion. L’ensemble dégage un sentiment très fort de réalisme, et nous vaut des pages admirables sur la sexualité et sur la joie charnelle de s’occuper d’un bébé. N’hésitez pas à plonger dans cette écriture élégante et fluide, accompagnée d’un humour discret.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le Palais des Orties

Marie Nimier, Le Palais des Orties, Gallimard, 2020

Par François Lechat.

Le sujet est on ne peut plus classique : une famille soudée, couple marié avec enfants, va voir son quotidien s’élargir et se fissurer avec l’arrivée d’une nouvelle venue. Frederica, séduisante jeune métisse, mutine et court vêtue, vient apporter son aide à l’exploitation d’orties – mais oui ! – dont s’occupent Simon et Nora avec l’aide de leurs rejetons. A partir de là, à vous de deviner la suite, qui ne manquera pas de sensualité…

Sujet classique, donc, dans un contexte très contemporain, l’exploitation d’une ferme bio et d’un produit improbable dont les bobos vont s’enticher : Marie Nimier connaît son époque. Elle aurait pu, du coup, l’évoquer sur un mode sociologique, un peu pesant, mais elle fait exactement l’inverse. Ses phrases sont toujours fluides et légères, son récit est linéaire, sa construction impeccable, comme son sens des personnages et de la suggestion. Il y a longtemps que je n’avais lu un roman aussi élégant, écrit au cordeau, sans un mot de trop, avec une foule de bonheurs d’écriture qui ne cherchent pas à se faire remarquer. Si l’on ne peut pas parler d’un grand livre, car ce n’est pas son ambition, Le Palais des Orties est d’une rare maîtrise, qui éclate dans la longue scène finale et ses conséquences, à nous en serrer le cœur.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Soit dit en passant

Woody Allen, Soit dit en passant, Stock, 2020

Par François Lechat.

J’ai acheté l’autobiographie de Woody Allen parce que j’aime ses films et que j’adore son personnage cinématographique, qui m’a toujours fait rire. Mais je l’ai aussi achetée dans un souci de réparation morale. Car Woody Allen fait l’objet d’une telle campagne de dénigrement, aux États-Unis, qu’il a failli ne pas trouver d’éditeur, et cette difficulté s’est répétée en France. Or personne ne devrait jamais être privé de son droit d’expression, d’autant que nul n’est forcé d’acheter ou de lire un livre.

Bien entendu, Soit dit en passant revient longuement sur les accusations d’inceste et de viol lancées par Mia Farrow contre Woody Allen. Au terme de ces pages, qui sont d’une grande précision et d’un calme olympien, le doute ne paraît plus permis : comme l’a établi la justice à maintes reprises, ces accusations sont dénuées de fondement. Cela n’oblige personne à approuver la relation d’amour entre Allen et sa très jeune fille adoptive, Soon-Yi. Mais le tableau dressé ici du comportement de Mia Farrow et de l’attitude de certains juges fait froid dans le dos. Et la manière dont Woody Allen y revient en fin d’ouvrage est admirable de nuance et de placidité.

Pour le reste, cette autobiographie est assez conforme à ce que l’on pouvait attendre. Un tableau amusé et haut en couleur d’une famille juive, une enfance et une jeunesse lunaires, un succès progressif et, en permanence, de l’humour et de l’auto-flagellation, apparemment sincère. Woody Allen ne se prend jamais pour un génie, trop convaincu que son œuvre est modeste à côté de celle de ses idoles. Du coup, ses Mémoires constituent, à côté d’anecdotes sur ses sketches et sur ses films, un exercice de célébration du talent d’autrui. C’est sympathique mais parfois lassant, car la plupart des noms évoqués sont inconnus en dehors des États-Unis. Il n’empêche : si Woody Allen s’adresse à ses fans et ne prétend pas créer de suspense, il fait souvent sourire et parfois réfléchir. Et l’on admire son sens de la formule ainsi que le talent, remarquable, de ses traducteurs.

Catégorie : Essais, Histoire (U.S.A.). Traduction : Marc Amfreville et Antoine Cazé.

Liens : chez l’éditeur.

Arène

Négar Djavadi, Arène, Liana Levi, 2020

Par François Lechat.

Il m’est arrivé de reprocher à Karin Tuil, dans L’insouciance et Les choses humaines, d’avoir sacrifié la littérature à l’efficacité du récit. Sur des thèmes fort proches, on pourrait dire l’inverse de Négar Djavadi. Elle prend tant de soin à situer ses personnages, à travailler la langue, à rappeler l’histoire et la symbolique des lieux qu’elle investit, qu’il faut un peu de patience pour s’immerger dans Arène et se laisser prendre par ce maëlstrom de bruit et de fureur.

Tout se passe aux alentours de la place du Colonel-Fabien, à Paris, dans un quartier populaire où se croisent des migrants et des bobos, des flics et des dealers. Le récit est d’abord centré sur Benjamin Grossmann, un arriviste fier de ses nouvelles responsabilités dans une plateforme qui fait penser à Netflix. Sa belle assurance va se fracasser sur un incident mineur qui le mettra en danger, comme tous les autres protagonistes de ce roman puissant qui, petit à petit, glisse vers une catastrophe annoncée. Les réseaux sociaux se déchaînent à partir d’une vidéo manipulée, les radicaux religieux ou antiracistes profitent de la moindre occasion, les Chinois s’exploitent entre eux, une policière issue de l’immigration a un geste malheureux à l’égard d’un réfugié qui va embraser tout le quartier, la candidate à la députation ne pense qu’à soigner son image… Personne ne sort intact de cette arène – à commencer par le lecteur, étourdi par cette mécanique remarquablement orchestrée, d’une grande intelligence, que j’aurais juste préférée un peu plus rapide et légère.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi notre critique de Désorientale, du même auteur, par Jacques Dupont.

Les chiens de chasse

Jørn Lier Horst, Les chiens de chasse, Gallimard, 2018 (existe aussi en Folio)

Par François Lechat.

J’essaie périodiquement l’un ou l’autre polar nordique, puisqu’ils bénéficient d’une réputation flatteuse. Ils m’ont souvent paru un peu lourds, encombrés de tics destinés à nous faire sentir une certaine épaisseur existentielle. Celui-ci échappe à cette tentation, et assume son caractère de polar : on tourne les pages parce qu’on veut connaître la suite. On le veut d’autant que la trame est originale : il ne s’agit pas de découvrir le meurtrier, mais de savoir si un assassin condamné il y a 17 ans par le héros et qui vient de sortir de prison est bien innocent, comme il prétend en avoir la preuve. Pas convaincu mais honnête, le commissaire Wisting va revenir sur son enquête et, progressivement, la déconstruire, la mettre en doute… Cela ne signifie pas qu’il s’était trompé à l’époque (je ne vous révèle pas la fin, qui n’est pas le point fort du livre), mais bien qu’il doit reprendre les éléments un par un et les aborder sous un autre angle, corriger son regard. Et c’est assez passionnant, surtout que sa fille, journaliste d’investigation, mène une enquête parallèle qui redouble le suspense. Tout cela ne débouche pas sur un chef-d’œuvre, mais sur un récit inhabituel et prenant : un bon moment de détente.

Catégorie : Policier et thrillers (Norvège). Traduction : Hélène Hervieu.

Liens : chez l’éditeur et en Folio.

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