Stella

Policiers et thrillers
Par François Lechat

Les critiques de Sylvaine et d’Anne-Marie m’ont donné envie de découvrir cet « auteur italien de polars », qui n’est pas un « auteur de polars italiens » car, pour lui, il n’y a pas d’identité italienne unique : il est très attentif à la variété des régions et des langages de la Botte, nous offrant d’ailleurs tout un florilège d’expressions hautes en couleur et délicatement traduites quand elles sont trop crues.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Pulixi est efficace : caractères bien dessinés, héros torturé auquel on s’attache et qui intrigue, dénouement inattendu, sentiment de vérité face à la description d’un quartier populaire de Cagliari, excellents dialogues. Le point de départ n’est pas original – une splendide jeune femme est retrouvée morte sur une plage –, mais l’enquête est assez tortueuse pour tenir en haleine pendant 500 pages, même si on devine que certaines pistes tourneront court.

J’ai cependant une réserve : le soin apporté à caractériser les différents enquêteurs au travers de leurs dialogues, de leurs relations ou de leurs travers ralentit l’intrigue et m’a paru un peu excessif. Cela enrichit le propos, mais ce n’est pas vraiment ce que je cherche quand j’achète un roman policier.

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Piergiorgio Pulixi
Stella

Éditions Gallmeister
2026

Toutes nos critiques de Piergiorgio Pulixi : La septième lune ; L’illusion du mal ; Le chant des innocents ; Si les chats pouvaient parler.

Philip & moi

Littérature française
Par François Lechat

Que doit faire une autrice quand elle admire Philip Roth mais qu’elle apprend, de diverses sources, qu’il s’est comporté de manière assez détestable avec les femmes ? Soit cesser de l’aimer et de le lire, soit lui consacrer un livre pour y voir plus clair et faire la part des choses. On l’aura deviné, c’est cette seconde voie, plus prometteuse, qu’emprunte Colombe Schneck dans Philip & moi.

Pour prendre son sujet à bras-le-corps, elle s’invente un double fictionnel, Esther, qu’elle envoie fréquenter Philip Roth en 1991 dans un contexte réaliste : celui de sa relation compliquée avec une journaliste américaine d’origine française, Francine du Plessix, qui était obsédée par Roth et dont on se demande jusqu’à la fin si elle est parvenue ou pas à coucher un jour avec lui. Roth et Francine ayant laissé derrière eux de nombreux écrits, le roman de Colombe Schneck est solidement documenté, d’autant que celle qui était la femme de Roth aux alentours de 1991 a raconté sa vie conjugale dans un livre assassin que Roth croyait dicté par Francine dans un désir de vengeance. Bref, il y avait en tout ceci matière à un reportage distancié ou à un drame romancé.

Philip & moi est un roman, sans aucun doute, mais il évite le ton du drame ou de la dénonciation auquel son sujet se prêtait. L’autrice traque Philip Roth dans sa vie privée, là où il révèle ses failles et ses petitesses, mais elle revendique son goût pour la sobriété et n’a pas voulu régler des comptes avec cet auteur qu’elle continue d’admirer. D’où un roman un peu déroutant, subtilement construit, élégamment écrit si l’on admet une ponctuation un peu libre, très informé mais assez lisse, sans guère de suspense ni même de chair. Un beau travail d’écrivaine française, tout en maîtrise et en légèreté, comme c’était déjà le cas pour un petit roman centré cette fois sur les turpitudes d’Alain Robbe-Grillet, Aucun respect d’Emmanuelle Lambert. Quand les grands écrivains déçoivent, il reste la littérature.

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Colombe Schneck
Philip & moi

Éditions Stock
2026

Morning Star

Policiers et thrillers
Par François Lechat

Je ne connaissais ni l’auteur de Morning Star, Craig Johnson, ni la série des Walt Longmire, qui compte près de vingt titres à ce jour. C’est peut-être la raison pour laquelle j’ai eu un peu de mal à entrer dans ce livre attachant et qui devient peu à peu passionnant, une fois que l’on a bien saisi l’identité des multiples personnages – dont certains ont deux voire trois noms différents, suivant en cela la tradition indienne qui imprègne ce roman situé dans les territoires cheyennes.

Walt Longmire exerçant la profession de shérif, c’est une enquête qui se déploie ici, avec son lot de mystères, de pistes plus ou moins crédibles et de suspense. Mais c’est la peinture des rapports sociaux qui intéresse manifestement l’auteur, et qui fait l’intérêt de ce roman très dialogué. Entre hommes et femmes, entre Blancs et Indiens, entre humanistes et suprémacistes, entre jeunes et moins jeunes, les motifs d’affrontement et de solidarité ne manquent pas, et donnent un tour très humain à ce récit. Tout en incluant une dimension religieuse, voire mystique, sous la forme d’une inquiétante légende indienne relative aux défunts. D’où un cocktail assez rare, un peu long peut-être mais traversé de fulgurances, comme cette phrase mise en exergue par l’éditeur : « Je sortis le colt de mon holster, me disant qu’une once de prévention valait mieux qu’une livre de plomb. »

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Craig Johnson
Morning Star

Traduction : Sophie Aslanides
Éditions Gallmeister
2025

Autres romans de Craig Johnson déjà chroniqués sur Les yeux dans les livres : Dark Horse ; À vol d’oiseau

Une unique lueur

Policiers et thrillers
Par François Lechat

De deux choses l’une : soit vous aimez déjà les enquêtes policières de Fred Vargas, soit vous n’en avez jamais lu. (Si vous en avez lu et que vous ne les aimez pas, je ne peux rien pour vous.)

Dans le premier cas, ne ratez pas Une unique lueur, c’est un des meilleurs Vargas. Dans le second cas, profitez-en pour la découvrir. Le personnage principal, le commissaire Adamsberg, joue dans ce dernier opus un rôle aussi brillant qu’attachant ; toute son équipe est savoureusement croquée ; et l’intrigue est aussi claire que sophistiquée – et passionnante.

Qu’est-ce qui différencie les polars de Vargas du tout-venant ? Plus tellement la poésie de la langue, même si elle propose toujours de précieuses trouvailles et des dialogues aux petits oignons. Mais des personnages inattendus, une pâte humaine faite d’humour et de bienveillance, l’impression que tout sonne juste alors que tout est subtilement décalé et ne se prend pas au sérieux. A commencer par Adamsberg, qui fascine par son esprit divagant, intuitif, obstiné et confus, génial dans son brouillard et son apparence de laisser-aller. Quand en plus, comme ici, Adamsberg s’attache à une star d’entre les stars et que Vargas fait vibrer les cordes de la passion et de la beauté, cela donne un voyage qu’on n’oublie pas.

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Fred Vargas
Une unique lueur

Éditions Flammarion
2026

Gabriel’s Moon

Littérature anglophone (Grande-Bretagne)
Par François Lechat

On dirait que ces dernières années, William Boyd alterne des romans légers, comme Trio et Gabriel’s Moon, et des romans ambitieux comme Le romantique. Peut-être dans le but d’associer la légèreté au délassement, ce qui est bien le cas de Gabriel’s Moon, qui se lit sans effort et le sourire aux lèvres, mais ne laisse pas une impression profonde.

L’intrigue est classique : un individu ordinaire, en l’occurrence un journaliste de voyages, est entraîné malgré lui dans le monde de l’espionnage, qui l’angoisse, l’intrigue et parfois l’amuse. En contrepoint, sa vie privée se complique, des souvenirs d’enfance gâchent ses nuits (l’auteur les évoque dans un prologue très enlevé), tandis que le monde menace de sombrer dans la guerre.

Nous sommes au début de la décennie 1960, entre l’assassinat de Patrice Lumumba au Congo et la crise des missiles à Cuba, avec des détours en Pologne et dans l’Espagne franquiste. Ce qui donne une toile de fond très réaliste, mais à peine ébauchée, l’essentiel tenant dans l’évolution intérieure du héros, que nous ne perdons jamais de vue et qui est, finalement, rarement mis en danger. D’où un profond plaisir fait d’empathie, avec de l’action et des dialogues menés pied au plancher, mais aussi la limite de ce roman qui manque de tragique.

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William Boyd
Gabriel’s Moon

Traduction : Isabelle Perrin
Éditions du Seuil
2025

L’affaire Bramard

Policiers et thrillers (Italie)
Une brève de François Lechat

Faut-il lire cette Affaire Bramard comme un polar ? On y trouve du suspense, des fausses pistes et plusieurs enquêteurs aux rapports complexes, unis par la quête de la vérité. Mais celle-ci est restée un peu énigmatique pour moi, trop allusive. Ce qui n’est pas grave, car ce livre vaut surtout par sa qualité d’écriture et sa finesse psychologique, qui en font plutôt un roman au sens classique du terme.

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Davide Longo
L’affaire Bramard

Traduction : Marianne Faurobert
Points
2025

La mort en blanc

Policiers et thrillers (Islande)
Une brève de François Lechat

Le passé qui remonte, un enquêteur en proie à des problèmes privés, un assassin identifié en fin de parcours : du classique dans le domaine policier. Très réussi en termes de suspense, et parfaitement délassant, tout étant clair, concis, cadré. Peut-être un peu trop simple pour les vrais amateurs du genre ?

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Ragnar Jỏnasson
La mort en blanc

Traduction : Jean-Christophe Salaün
Points
2025

La maison vide

Littérature française
Par François Lechat

Je n’ai pas l’habitude d’acheter les prix Goncourt, qui font l’objet d’un battage médiatique assez irritant. Mais j’ai fait une exception pour le Goncourt 2025, tant la critique était unanime. Et le propos de ce roman avait tout pour me plaire, à en juger par ce que l’on en disait.

C’est effectivement un grand Goncourt, un très beau livre. Il repose sur un procédé habile : nous plonger, avec l’auteur, dans une maison qui a bercé son enfance et qui contient des lettres et d’autres souvenirs propices à faire renaître le passé. Surtout qu’en plus de ces traces matérielles, l’auteur se rappelle les anecdotes transmises de génération en génération et qui lui permettent de reprendre le fil de l’histoire familiale à partir de la fin du 19e siècle, dans un coin bien précis de la province française.

Bien entendu, ces traces et ces anecdotes sont partielles et parfois incertaines. Mais Mauvignier, qui présente son livre comme un roman (c’est marqué sur la couverture), a décidé de combler les vides et d’imaginer, de la manière la plus réaliste possible, ce qui a pu se passer. Et tant qu’à faire, il brode, il insiste, il met en scène, il suppute, il fouille tous les épisodes marquants et les présente avec un luxe de détails, et d’analyse psychologique ou sociale, qui restitue la couleur et les émotions du passé. Dépassant la nostalgie au profit d’une dissection impitoyable des rapports de domination (entre les classes sociales et entre les sexes), l’auteur offre un tableau saisissant, et fidèle, d’un siècle d’histoire de France, avec des chapitres très réussis qui tournent autour des personnages féminins, les plus importants en fin de compte. Le tout dans un style vaguement proustien, fait de longues phrases complexes, sur un ton à la fois châtié et familier qui installe une musique entêtante, originale.

Pour autant, j’ai deux réserves. Ces quelque 740 pages sont parfois longuettes, trop bavardes, et mettent du temps à nous accrocher, à créer une tension. Et la syntaxe de l’auteur déconcerte quand il insère brutalement des tournures orales ou fautives dans des envolées très écrites. Mais l’ensemble est impressionnant, et j’ai coché de nombreux passages d’une remarquable justesse.

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Laurent Mauvignier
La maison vide

Les Editions de Minuit
2025

Toutes nos critiques de Laurent Mauvignier : Continuer ; Histoires de la nuit ; La maison vide

Les frères K

Littérature américaine
Par François Lechat

Récemment, j’ai parlé de chef-d’œuvre à propos de deux romans anglo-saxons, À la table des loups et Caledonian Road. En voici un de plus, qui « renferme un intarissable gisement de sentiments » comme le dit fort à-propos son éditeur.

Ne croyez pas que cette richesse de sentiments rende le livre mièvre : c’est tout le contraire. Il démarre sur un mode mineur mais se charge progressivement de suspense et de drames, intimes et collectifs, avec pour toile de fond l’époque troublée de la colonisation finissante.

La trame est cependant familiale, centrée sur les parents et les six enfants de la famille Chance, dont la plupart sont unis par une passion dévorante pour le base-ball. (Oui, nous sommes aux États-Unis, et si vous ne connaissez rien au base-ball, renseignez-vous un tout petit peu et sautez parfois les paragraphes qui ne parlent que de ça – le reste est tellement réussi qu’il mérite cette concession.) Un sport et de l’amour en commun, donc, au départ. Mais progressivement les personnalités s’affirment et divergent, le jeu choral se déploie entre ces huit personnages aussi typés, aussi frappants les uns que les autres, et que des différences abyssales (autour de la religion, du travail, de la guerre…) menacent de dresser les uns contre les autres malgré l’amour profond qui les lie. Les enjeux de société percutent ainsi une famille sans jamais sacrifier l’individuel, l’intime.

Décrit ainsi, ce long roman pourrait paraître un peu didactique ou pesant. Mais ce qui domine tout du long, comme dans La rivière Pourquoi, c’est un style inimitable, un récit fait de douceur, d’invention, d’humour, de sensibilité. Ce livre qui multiplie les registres comporte un des plus formidables chapitres que j’aie jamais lus, et prend le temps de faire monter la tension sur des dizaines de pages quand l’enjeu le mérite – et certains sont poignants.

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David James Duncan
Les frères K

Traduction : Vincent Raynaud
Édition : Monsieur Toussaint Louverture
2023

Caledonian Road

Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par François Lechat

Un livre-monde, avec Londres comme épicentre. Voilà ce que propose Andrew O’Hagan avec ce roman foisonnant (la liste des personnages fait deux pages, parfois utiles pour fixer la mémoire) et passionnant de bout en bout. Impressionnant, aussi, et pas franchement joyeux, puisque notre planète ne tourne pas rond…

Que dire de plus, sinon que c’est un chef-d’œuvre à découvrir absolument ? Du moins si l’on aime plonger dans la glaise d’une société éclatée et hiérarchisée, d’une ville et d’un pays dans lesquels cohabitent des hommes et des femmes de tous milieux, voués à entrer mutuellement en tension ou à buter sur leurs contradictions. On voit ainsi se débattre, sur 640 pages grand format, des intellectuels de bonne volonté, des aristocrates pervertis, des exploiteurs de migrants, des jeunes qui dealent et se bagarrent pour oublier le racisme, des faussaires spécialisés dans l’art, des politiciens plus ou moins sincères, des médias sans scrupules, des oligarques russes, des réseaux sociaux déchaînés, des femmes en lutte contre le machisme, et j’en passe.

Il y aurait là de quoi se perdre, sauf que tous les personnages sont progressivement liés d’une manière ou d’une autre, et remarquablement dépeints, en particulier un professeur d’université en route vers un destin improbable et sa locataire, une vieille dame insupportable et retorse qui profite de ses maigres privilèges d’assistée. L’argent circule à flots, les rumeurs aussi, et la drogue, et les camions remplis de bétail humain, et l’alcool, et…, et… Tout en restant parfaitement clair et nerveux, ce roman brasse tant de thèmes et d’univers sociaux qu’il défie la synthèse. Un livre balzacien du 21e siècle, très dialogué, parfois tendre ou amusant, mais qui prend à la gorge.

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Andrew O’Hagan
Caledonian Road

Traduction : Céline Schwaller
Éditions Métailié
2025

Nulle part où revenir

Littérature américaine
Par François Lechat

Inconnu du public francophone, Henry Wise, auteur de poésie jusqu’ici, a obtenu l’Edgar Award 2025 du meilleur premier roman américain pour Nulle part où revenir, et cela se comprend.

Au départ, la trame paraît simple. Après dix années passées en ville, à Richmond, Will Seems revient dans son trou perdu de Virginie, dans une région marquée par la ségrégation raciale, la drogue, une nature aussi étouffante que luxuriante, la foi en Dieu et les croyances surnaturelles. Devenu adjoint d’un shérif buté, il enquête sur le meurtre présumé d’un ancien voisin et ami, dont le coupable désigné, un Noir, est innocent à ses yeux car il le connaît bien.

Tout le monde, en fait, est lié à tout le monde dans ce jeu de pistes prenant, qui tisse des rapports complexes entre les personnages : amitié, culpabilité, sororité, vengeance, désir, ambivalences familiales… Aucun héros, ici, Will Seems multipliant les erreurs, tandis que sa comparse, une policière black écartée de son poste, joue au bulldozer au risque de faire foirer leur enquête. Mais pas de coupable absolu non plus, ceux qui dérapent traînant un passé douloureux.

Personnellement, même si certains décors sont saisissants, la beauté des descriptions m’a laissé assez froid. Mais j’ai beaucoup aimé l’épaisseur et l’humanité des personnages, y compris féminins, ainsi que la complexité des relations qui les rendent prisonniers les uns des autres sans empêcher l’espoir. Et si le dénouement paraît fatal après coup, tant l’auteur tisse habilement sa toile, l’incertitude règne jusqu’au bout.

Plus qu’un polar rural, une sorte de tragédie grecque.

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Henry Wise
Nulle part où revenir

Traduction : Julie Sibony
Sonatine
2025

À la table des loups


Littérature américaine
Par François Lechat

Attention, chef-d’œuvre à ne pas manquer !

Certes, résumé au plus court, ce roman parait banal : sur 60 ans, l’odyssée d’une famille américaine ordinaire, catholique et nombreuse. Du déjà-vu.

Sauf que l’écriture, d’abord, est d’une rare efficacité. Si la trame est chronologique, chaque chapitre est centré sur un autre membre de la famille Larkin, saisi à un instant « t » dans lequel on entre avec un naturel confondant. On ne connaît pas encore le personnage, ou on l’a perdu de vue depuis 100 pages ou depuis 15 ans, et l’auteur nous fait (re)prendre le fil comme si de rien n’était, en nous plongeant dans une mini-intrigue prenante, pleine de vie et d’atmosphère, rendue dans une langue fluide truffée de métaphores inventives. Du grand art, comme un chapelet de nouvelles étroitement liées entre elles – puisqu’il y va d’une famille et d’elle seule.

Les thèmes, ensuite, sont à la fois graves et banals : la vie sous toutes ses coutures, ses joies et ses drames, ses liens et ses ruptures, les fatalités de la transmission et la liberté de choix qui nous reste. Je ne détaille pas, pour ne rien déflorer. Mais certains chapitres sont d’une grande intensité, voire dramatiques, tout en s’achevant en douceur, sur un mode allusif alors qu’il aurait été facile d’en rajouter. En filigrane, c’est une Amérique rongée par le Mal qui se dessine, mais sans jamais insister, ni perdre totalement espoir en l’humanité. Du grand art. Avec, comme il se doit aujourd’hui, des personnages féminins plus marquants que les masculins, car ce sont les femmes qui font tenir les familles debout.

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Adam Rapp
À la table des loups

Traduction : Sabine Porte
Seuil
2025

Les morts ont la parole

Mini-série Best-sellers
Littérature francophone (Belgique)
Par François Lechat

Depuis la parution de ce premier recueil de souvenirs d’un médecin légiste, Philippe Boxho est devenu un phénomène d’édition. Il a même figuré dans le top 10 des livres de « non-fiction » avec trois titres simultanément ! Comme si rien n’était plus délectable que de lire des histoires de morts violentes, de suicides plus ou moins manqués, de crimes soi-disant parfaits, d’analyses et de dissections…

Le thème, bien entendu, est accrocheur, et j’ai lu le premier Boxho avec un certain plaisir. On apprend forcément une foule de choses, il y a des anecdotes sidérantes, et pas de mauvaise graisse : l’auteur va droit au but (si l’on excepte quelques réflexions vaguement philosophiques qui tiennent en une phrase parfaitement banale). C’est divertissant, et instructif sans être exagérément truffé de termes techniques. Et Philippe Boxho, qui vit et travaille à Liège, en Belgique, prend bien soin de ménager son lectorat franco-belge en précisant ce qui distingue les deux pays dans le domaine de la médecine légale.

Pour autant, il faut dire que ce professionnel bardé de titres d’excellence (professeur d’université, membre de l’Académie royale de médecine…) écrit avec une platitude déconcertante. C’est sans doute voulu, pour créer un courant de sympathie malgré la noirceur du sujet, et cela marche. Mais, ajoutée à de petites fautes de langue, à des procédés répétitifs et à des maladresses, cette platitude situe le premier livre de Boxho au degré zéro de la littérature : en comparaison, Freida McFadden fait figure de styliste ! Pour autant, ne boudez pas votre plaisir si le thème vous intéresse.

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Philippe Boxho
Les morts ont la parole

Kennes Editions
2022

Existe aussi en Livre de poche

Titres parus à ce jour : Les morts ont la parole (2022), Entretien avec un cadavre (2023), La mort en face (2024), La mort c’est ma vie (2025).

Yapou, bétail humain

Littérature étrangère (Japon)
Par François Lechat

Dans une vie de grand lecteur, on croise quelques livres hors normes, des livres dont on n’aurait jamais cru que quelqu’un puisse en avoir l’idée. Yapou, bétail humain est de ceux-là, à l’égal des 120 journées de Sodome pour le scandale mais avec un raffinement intellectuel bien supérieur.

Au 40e siècle de notre ère, les humains ont fondé l’Empire EHS, qui régit la Terre et d’autres planètes. Les rapports entre les hommes et les femmes y sont inversés : les femmes ont tous les privilèges, les hommes sont en position subalterne, s’habillant et se maquillant comme des poupées. Mais d’autres rapports de caste régissent l’Empire : la plèbe est misérable, les « nègres » sont tous des serviteurs obéissants et, surtout, bien en dessous d’eux, on trouve les Yapous, qui forment littéralement un bétail humain.

Comme leur nom le suggère, ces Yapous sont des descendants de Japonais que la science et un dressage méticuleux ont transformé en « meubles viandeux » de toute nature : leur corps a été remodelé, compressé, charcuté, et leur cerveau endoctriné, pour qu’ils rendent tous les services possibles et imaginables à l’aristocratie d’EHS. Les plus spectaculaires sont les setteens, des WC humains dont la forme est parfaite pour se soulager en toute facilité et qui se nourrissent du type de boisson et de nourriture que je vous laisse imaginer. Mais on en trouve des centaines d’autres, que l’auteur décrit avec un luxe de détails : des jouets sexuels, évidemment, ou encore des paires de ski viandeuses, dont on dirige la trajectoire d’un simple mouvement de l’orteil…

Sur EHS plus encore que chez Sade, seule compte la satisfaction immédiate des pulsions corporelles : aucune ambition de sens ou de grandeur, juste le règne de la paresse et du plaisir – ce qui, dans ce roman entamé par l’auteur dans les années 1950, annonce étrangement notre rapport au numérique.

Mais l’essentiel est ailleurs, dans la thèse de Shozo Numa, Japonais humilié par le traitement infligé à son pays après la Seconde Guerre mondiale, selon laquelle les Yapous tirent un plaisir masochiste de leur avilissement. Un plaisir obtenu par des méthodes de conditionnement, mais un plaisir intense, qui conduit à vivre comme des délices les pires pratiques scatologiques et sexuelles, sur lesquelles l’auteur s’étend pendant des centaines de pages (le récit en compte 1.300).

Je n’en dis pas plus, sinon qu’il faut essayer ce roman et lire les quatre postfaces de l’auteur pour découvrir une vision fulgurante de notre époque d’après-guerre, même si Numa, masochiste revendiqué, se complaît dans la fange.

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Shozo Numa
Yapou, bétail humain

Traduction : Sylvain Cardonnel
Éditions Laurence Viallet
2022

Un pont sur la Seine

Littérature française
Par François Lechat

Peut-on faire un bon roman sans suspense, sans dialogues et (presque) sans action ? Sans doute, puisqu’Un pont sur la Seine séduit de bout en bout en jouant la carte de la sensibilité, de l’Histoire, des petites histoires qui font la grande.

Au centre du récit, qui démarre à la fin du 19e siècle, un pont reliant deux petites villes par-dessus la Seine, dans les environs de Paris. L’une est rurale et viticole, spécialisée dans le raisin de grande qualité. L’autre est ouvrière et industrielle, siège de l’usine Schneider, qui produit des locomotives électriques. Deux mondes qui se font face, que la Seine sépare mais que le pont relie. Le premier tend vers la tradition, le second tend vers le progrès ; le premier dépend des caprices de la nature, le second devra affronter, dans la seconde moitié du 20e siècle, les errements du capitalisme mondialisé. Et comme les membres de certaines familles passent d’une rive à l’autre, comme on vit d’un côté mais que l’on va au bal de l’autre, comme les générations se succèdent sans vouloir se ressembler, il y a de la place pour des histoires de famille, de guerre, d’amour, de carrière. Et pour des vengeances, aussi, car la lutte des classes ne concerne pas seulement les patrons et les ouvriers : on s’affronte aussi entre salariés, pour des symboles ou des petites vexations.

Dans une langue classique, fluide et travaillée, Pauline Dreyfus s’empare de ce pont, véritable personnage, pour raconter deux pans de l’Histoire de France au 20e siècle. À découvrir si l’on aime les mœurs de province et l’histoire des mentalités. Ou à découvrir, surtout, si l’on ne connaît pas la dureté de la vie agricole, la plus soumise qui soit à la roue de la fortune.

*

Pauline Dreyfus
Un pont sur la Seine

Grasset
2025

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