Vie de Gérard Fulmard

Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard, Éditions de Minuit, 2022 (existe en format de poche)

— Par François Lechat

Gérard Fulmard est un raté, et il le sait. Ancien steward évincé par sa compagnie, demandeur d’emploi au physique quelconque et enrobé, il ne voit d’autre solution pour s’en sortir que d’offrir ses services au premier venu. Il fonde ainsi le Cabinet Fulmard Assistance, sans savoir quelle aide il pourrait bien apporter, mais avec la ferme résolution de s’adapter aux circonstances. Et voici comment il devient, à sa propre surprise, détective privé pour le compte d’une officine politique d’extrême droite déchirée par des rivalités internes et qui va lui confier des missions de bas étage…

Pour passionner le lecteur avec la vie d’un minable, il faut de l’imagination. Et pour amuser, il faut du style. Je n’avais jamais lu Echenoz, mais de toute évidence il possède les deux. Vie de Gérard Fulmard est un modèle d’ironie et de cynisme, servi par une langue à la fois travaillée, quand l’emphase sert à faire sourire, et troublante, quand un raccourci audacieux ou le choix d’un terme inattendu fait claquer la phrase. Tous les clichés du genre policier y passent, femmes fatales, flingues, barbouzes, trahisons…, et tout tourne à la comédie malgré les louables efforts de Gérard Fulmard, pénétré de l’importance de sa mission. Du grand art, destiné à des lecteurs qui aiment lire entre les lignes.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

Le royaume désuni

Jonathan Coe, Le royaume désuni, Gallimard, 2022

— Par François Lechat

Quatre ans après Le cœur de l’Angleterre, qui restera comme LE roman du Brexit, Jonathan Coe élargit le spectre et raconte, en un prologue et sept chapitres, la lente décomposition du Royaume-Uni, ce pays qui porte aujourd’hui si mal son nom.

Comme toujours chez lui, ce qui pourrait être une leçon d’histoire ou de sociologie un peu ennuyeuse prend les contours d’une saga familiale à laquelle on s’attache de plus en plus au fil des pages. Installée à Bournville, un bourg proche de Birmingham et célèbre pour sa chocolaterie, cette famille au départ unie résistera aux épreuves du temps, mais sera secouée de tensions qui épousent celles du royaume. Et la grande Histoire se mêle ici d’autant plus à la petite que chaque chapitre s’organise autour d’un événement marquant, comme la célébration de la victoire en mai 1945, les funérailles de Lady Di ou, dans le désordre, le couronnement d’Elisabeth II en 1953. Tensions sociales, tensions régionales (le chapitre centré sur le pays de Galles est aussi amusant que saisissant), tensions intergénérationnelles, tensions raciales…, tout est évoqué au moyen de brèves remarques et de dialogues criants de vérité, un art dans lequel Jonathan Coe excelle.

Le royaume désuni n’offre pas le même plaisir que Le cœur de l’Angleterre, car on prend un peu de temps à s’attacher aux personnages et on n’est pas forcément fasciné par la finale de la coupe du monde de football de 1966 (4-2 pour l’Angleterre). Mais le prologue, consacré à l’apparition du Covid, et plusieurs chapitres sont brillants, touchants, pétillants. Et l’on admire la finesse de l’auteur, qui ne revient pas ici sur le Brexit mais brosse le portrait d’un jeune journaliste fantasque, un certain Boris, qui dans les années 1990 publie des articles sulfureux sur l’Europe…

Un conseil, enfin : ne ratez pas le compte-rendu d’une réunion de la commission « Environnement et politique des consommateurs » du Parlement européen consacrée à la proportion de matières grasses non cacaotées que peut contenir un aliment labellisé « chocolat ». Cinq pages hilarantes, d’un sérieux imperturbable.

Catégorie : Littérature étrangère (Royaume-Uni). Traduction : Marguerite Capelle.

Lien : chez l’éditeur.

L’arche de Rantanplan

Pour passer de joyeuses fêtes

Achdé et Jul, L’arche de Rantanplan, Lucky Comics, 2022

— Par François Lechat

Le dernier Lucky Luke a un thème plutôt inattendu, qu’on pourrait appeler le véganisme à la conquête de l’Ouest. Avec un sens délibéré et très drôle de l’anachronisme, il met notre cow-boy – dont le métier est de convoyer des troupeaux de bovins destinés à l’abattoir – en contact avec un militant de la cause animale. Ce drôle d’oiseau de Byrde (c’est une des excellentes répliques de l’album !) a évidemment du fil à retordre avec ses concitoyens, mais il va recevoir une aide inattendue de Rantanplan, puis d’un repris de justice qui se fera passer pour un militant végan. Même les Indiens s’en mêleront, avant que tout rentre dans l’ordre carnivore qui régnait au début. Mais, au passage, les mentalités de certains auront changé, et on sent que Lucky Luke lui-même n’est pas insensible à certains arguments en faveur du bien-être animal…

Sans tomber dans le prêchi-prêcha, Achdé et Jul évoquent une juste cause sur le ton de l’humour. C’est original, pas toujours impeccablement dessiné, mais habile, inattendu et savoureux. Avec des clins d’œil à Goscinny et à Franquin et, surtout, des pensées désopilantes dans le chef de Rantanplan, le chien le plus lunaire de l’Ouest, attendrissant à force d’être toujours à côté de la plaque.

Pour petits et grands, selon la formule consacrée.

Catégorie : Extras – BD.

Liens : chez l’éditeur.

La femme au manteau bleu

Deon Meyer, La femme au manteau bleu, Gallimard, 2021 (disponible en Folio)

— Par François Lechat

J’ai découvert Deon Meyer avec La proie, polar complexe et ambitieux. La femme au manteau bleu s’inscrit dans la même veine, avec son duo de policiers qui travaillent à la brigade criminelle du Cap et qui jettent un regard sévère sur les dérives affairistes de l’Afrique du Sud. Mais l’intrigue est cette fois simple et brève, ouvertement inspirée du Chardonneret de Donna Tartt, et reste centrée sur son objet : le meurtre étrange d’une Américaine, experte en peintures de l’âge d’or hollandais. C’est rapide, efficace, avec juste ce qu’il faut de personnages secondaires et d’éléments du quotidien pour apporter des touches d’humanité. Pas un livre inoubliable, mais un bon divertissement.

Catégorie : Policiers et thrillers (Afrique du Sud). Traduction de l’afrikaans : Georges Lory.

Liens : La femme au manteau bleu chez l’éditeur ; nos critiques de La proie et du Chardonneret.

Les tourmentés

Lucas Belvaux, Les tourmentés, Alma, 2022

– Par François Lechat

Les premiers romans venant de cinéastes sont assez rares, et il y a de bonnes raisons de découvrir celui de Lucas Belvaux, réalisateur entre autres de deux films subtils et bien ancrés dans le Nord de la France, Pas son genre et Chez nous.

En plus, son point de départ est formidable. Il imagine que deux anciens légionnaires, qui ont traversé bien des épreuves sur différents terrains de guerre, se retrouvent cinq ans après autour d’un deal improbable. Max propose en effet à Skender de servir de cible, pendant un mois, dans le nord de la Roumanie, à une femme oisive, adepte de la chasse et à laquelle il manque un seul trophée : un gibier humain… Clochardisé, coupé de sa famille, Skender accepte, d’autant plus qu’il y a 3 millions d’euros à la clé s’il survit.

Lucas Belvaux campe cette situation et ses conséquences dans un style vif, aiguisé, en phrases courtes et tranchantes. Et il adopte, sur chaque événement, au moins trois points de vue, ceux de Skender, de Max et de Madame. Car il y a matière à disséquer les réactions, les doutes, les attentes de chacun dans ce contexte hors norme, et c’est fait avec une grande intelligence.

Deux bémols, cependant. D’abord pour le fait que le roman se centre sur les six mois séparant l’accord passé entre les protagonistes et leur arrivée en Roumanie. Autrement dit, nous n’assisterons pas à la chasse… Ensuite parce que l’écriture de Belvaux reste identique de chapitre en chapitre, alors qu’il fait parler ses différents personnages tour à tour. Cela donne son unité au roman, mais cela crée aussi une sensation de lenteur un peu étrange, après une entrée en matière saisissante.

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

Liens : chez l’éditeur.

Arpenter la nuit

Leila Mottley, Arpenter la nuit, Albin Michel, 2022

— Par François Lechat

L’autrice de ce premier roman l’a entamé à 17 ans, l’âge de son héroïne, et n’a aujourd’hui que 19 ans. On dirait pourtant l’œuvre d’une romancière chevronnée, dont il serait étonnant qu’elle ne rafle aucun prix lors de la moisson d’automne 2022.

S’inspirant d’une histoire vraie, Leila Mottley raconte un affrontement classique entre l’innocence et la perversité. L’innocence, ici, d’une adolescente noire vivant dans un quartier pauvre d’Oakland, livrée à elle-même pour faire vivre son frère, elle-même et un petit voisin dont la mère toxicomane ne s’occupe pas. De loyers en retard en petits jobs incertains, il ne lui reste qu’une issue : arpenter la nuit pour gagner quelques dollars en vendant son corps, un corps sur lequel les policiers du coin vont jeter leur dévolu.

Résumé ainsi, on pourrait craindre un récit misérabiliste. Effectivement, la détresse et la dureté règnent. Mais l’énergie vitale de l’héroïne et son sens des responsabilités dans ces situations bien connues où les hommes fuient les leurs transcendent la noirceur ambiante et débouchent sur un roman âpre, nerveux, sensible, pudique quand il le faut, et arrimé au corps quand c’est le plus efficace pour peindre un sentiment.

Je donne simplement, ici, deux exemples de l’alternance entre réalisme et lyrisme qui place ce livre bien au-delà du tout-venant : « La piscine est pleine de merdes de chiens et les ricanements de Dee nous narguent dans le petit matin. » / « Je ne dors pas et il y a quelque chose qui roule derrière mes yeux, qui grimpe de l’intérieur et qui émerge comme un nouveau-né. »

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Pauline Loquin.

Liens : chez l’éditeur.

L’évaporée

Fanny Chiarello et Wendy Delorme, L’évaporée, Cambourakis, 2022

— Par François Lechat

Ce livre est une curiosité, et c’est cela qui m’a donné envie de l’acheter.

Son sujet est assez classique : deux femmes s’aiment, mais subitement l’une des deux disparaît sans la moindre explication et s’enfonce dans un silence obstiné.

A partir de là, chaque héroïne revient sur ce qui s’est passé, s’analyse, creuse ses souvenirs, tente de tenir le coup et de se préserver un avenir. De manière forcément différente, puisque leurs situations sont asymétriques. Or, en l’occurrence, ce sont deux autrices qui se chargent, en alternance, d’embrasser le point de vue d’Eve ou celui de Jenny, et cela se sent à la lecture, qui nous offre deux styles et deux manières de penser.

Si l’idée est originale et le propos souvent subtil (comme l’écriture), L’évaporée souffre cependant, dans sa première moitié, d’un excès de flash-back et d’introspection. On suit le fil mais cela progresse à petits pas, avant que l’évaporée se lance résolument sur les traces de son passé et provoque un réel suspense.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

Le voyant d’Étampes

Abel Quentin, Le voyant d’Étampes, Ed. de l’Observatoire, 2021 (disponible aussi en « J’ai lu »)

— Par François Lechat

Ce roman est d’autant plus brillant qu’il reste ambigu.

Il raconte la descente aux enfers d’un historien, Jean Roscoff, spécialiste des États-Unis, qui consacre un livre à un poète américain (fictif) auquel il veut rendre justice. Seulement voilà, de cet auteur jazzman, communiste et réfugié en France, Jean Roscoff néglige une caractéristique que le poète n’a pas mise en avant dans son œuvre. Or, de nos jours, négliger un tel fait vaut à Jean Roscoff une campagne de dénigrement et d’intimidation d’une violence inouïe, dont il sortira lessivé.

Résumé ainsi, Le voyant d’Étampes semble être une dénonciation de plus des folies médiatiques et de la violence politique qui minent notre société. Et, de fait, Abel Quentin dissèque ces mécanismes avec une grande intelligence et un sens aigu de la dramatisation. Mais, en même temps, il conduit son héros, ancien militant du Parti socialiste et de SOS Racisme sous Mitterrand, à réfléchir sur lui-même et à reconnaître les erreurs et les œillères de sa génération et de son sexe, qui émancipaient les minorités en parlant à leur place. Et ce retour sur soi est d’autant plus implacable que Jean Roscoff a une ex-femme, une fille et une belle-fille (oui, sa fille aime les femmes) qui adhèrent aux valeurs nouvelles et ne se privent pas de lui faire la leçon. Ce à quoi il résiste et renâcle parce qu’on ne peut pas être soi-même et un autre, le produit d’une époque et le champion d’une autre. D’où l’ambiguïté dont je parlais en commençant : on s’effraie de la violence qui sévit dans les médias et dans les réseaux sociaux, on souffre avec Jean Roscoff, mais on l’accompagne aussi dans son lent travail de remise en cause, sans savoir que penser en définitive.

On reprochera sans doute à ce livre un portrait caricatural de Sartre et une confusion entre le passé simple et l’imparfait qui se généralise de nos jours (que font les éditeurs ?!). Mais peu importe : c’est impressionnant, tendu, passionnant. À lire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; en J’ai Lu.

Normal People

Sally Rooney, Normal People, L’Olivier, 2021 (existe aussi en “Points”)

— Par François Lechat

Paru un an après Conversations entre amis, Normal People s’est vendu à un million d’exemplaires et a été adapté en série. On comprend pourquoi, car ces tribulations amoureuses de deux lycéens, puis étudiants, qui ne parviennent ni à assumer leur relation ni à y renoncer sont vivantes, attachantes, et très concrètes aussi, entre dialogues qui sonnent juste et détails qui font mouche. En outre, Sally Rooney fait bien sentir comment le contexte social dans lequel on évolue accroît ou au contraire fragilise le sentiment de confiance et de reconnaissance. Marianne, solitaire et peu appréciée au lycée, s’affirme et rayonne à l’université tandis que Connell, issu d’un milieu modeste, se sent mal à l’aise parmi de jeunes bourgeois cultivés. Comment se définir, et comprendre la nature de ses sentiments, quand on est à ce point dépendant du regard de l’autre ?

La matière de Normal People est donc riche, mais le livre est à mes yeux une réussite mineure. La faute, sans doute, au jeune âge des héros et à leur incapacité compulsive à se donner l’un à l’autre, ce qui pendant longtemps, avant quelques révélations tardives, semble être un simple problème d’immaturité. Et la faute aussi, je crois, au décalage entre la finesse psychologique de l’autrice, qui est réelle, et le style factuel qu’elle a choisi d’emprunter et qui confine à la platitude, comme dans ce début de paragraphe : « Une fois que Jamie a fini de raconter son histoire, Marianne va dans la maison et en ressort avec une autre bouteille de vin pétillant et une autre de rouge. » Tout n’est pas du même tonneau, loin de là, mais Normal People me laisse un goût de facilité que je n’avais pas ressenti, au contraire, à la lecture de Conversations entre amis.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Stéphane Roques.

Liens : chez L’Olivier ; en Points.

L’Énigme des Foster

Robert Goddard, L’Énigme des Foster, Sonatine, 2021 (au Livre de Poche à partir du 31 août)

— Une brève de François Lechat

Une intrigue complexe déployée sur plusieurs décennies, un narrateur honnête et plein de bonne volonté, un style soigné, paisible, bien peigné. Plaisant, prenant, mais un peu lent et sage.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Claude et Jean Demanuelli.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

Tous les hommes du roi

Robert Penn Warren, Tous les hommes du roi, Monsieur Toussaint Louverture, 2017

— Par François Lechat

Prix Pulitzer en 1947, Tous les hommes du roi est paru en français en 1950 sous le titre Les Fous du roi. Mais je vous parle ici de la première traduction française intégrale, complétée d’une passionnante postface au cours de laquelle on apprend que ce roman de 600 pages fut d’abord une pièce de théâtre et a inspiré un film qui remportera l’Oscar du meilleur film en 1950. Autant dire que ce roman a marqué les esprits.

Lu aujourd’hui, il fait d’abord penser à Donald Trump. Car il est centré sur un politicien sans scrupules, surnommé « Le Boss », démagogue populiste convaincu de faire le bien. Ce Willie Stark nous fait voyager du Sud des États-Unis jusqu’à Washington et vaut d’autant plus le détour qu’il s’entoure d’une brochette de fidèles hauts en couleur (un garde du corps bègue, Sugar Boy, qui ne se sépare jamais de son flingue ; un exécuteur des basses œuvres, qui trahira le moment venu ; l’inévitable secrétaire amoureuse de son patron, forte personnalité qui concourra à la tragédie finale…). Cette ligne thématique est si riche qu’elle nourrira à elle seule le film tiré du livre, impitoyable document sur les mœurs politiques américaines.

Mais Tous les hommes du roi est aussi une poignante histoire d’amour, faite de moments de grâce, de contretemps et de malentendus. Je ne vous en dévoile pas l’issue, je signale seulement qu’une dizaine de pages semblent écrites par Proust, avec la majesté phrastique et le sens du Temps qui le caractérisent.

Ceci dit, le livre de Pen Warren est d’abord l’œuvre d’un homme du Sud qui médite sur le Mal et la rédemption. Cette dimension donne sa gravité au roman, sans pour autant le plomber. Car si ce récit regorge de réflexions philosophiques et de moments de poésie qui font penser à Moby Dick, il est aussi plein d’humour, de dialogues incisifs et de scènes cinématographiques. L’auteur ne renonce pas à prendre dix pages pour faire naître un sentiment ou aboutir à une chute, et trouve le moyen de ne pas écrire une ligne dénuée d’impact.

Autre facette de son talent, il crée des archétypes (le père nommé l’Avocat, l’amant maternel baptisé de Jeune Cadre, l’Ami d’Enfance…), mais aussi des personnages secondaires inoubliables comme cet ancien acrobate paralysé suite à une chute, devenu simple d’esprit et qui ne mange plus que du chocolat, introduit à l’occasion d’une scène pendant laquelle il crève l’écran.

Tous les hommes du roi est un grand livre, qui demande un peu de patience mais qui nous récompense pour notre attention.

Catégories : Redécouvertes, Littérature anglophone (USA). Traduction : Pierre Singer.

Liens : le roman chez l’éditeur ; la collection des Grands Animaux ; tous nos articles sur des publications de Monsieur Toussaint Louverture dont l’hommage à l’éditeur par François Lechat.

L’éternel fiancé

Agnès Desarthe, L’éternel fiancé, L’Olivier, 2021

— Par François Lechat

D’Agnès Desarthe, j’avais beaucoup aimé Une partie de chasse et Ce coeur changeant. Son dernier roman, longtemps pressenti pour le Goncourt et loué par la critique, possède les mêmes qualités : scènes inattendues, style travaillé, intelligence des sentiments. Et un sens aigu de la formule qui fait mouche.

Mais, tout en se situant bien au-dessus de la production courante, son Éternel fiancé m’a un peu déçu, et parfois ennuyé. Pour une raison simple : de bout en bout ou presque, cela sent la littérature, la belle, la grande, celle que l’on aime mais qui manque parfois de simplicité ou de naturel. Les personnages sont trop excentriques, typés, appuyés, et les situations trop soigneusement choisies pour leur pittoresque. On admire le brio de l’autrice, on se délecte de pages remarquables, mais souvent cela sent la scène « à faire », et la bonne volonté culturelle. Les thèmes sont nobles mais fluctuants, et la place prise par la musique achève d’embourgeoiser ce récit extrêmement soigné. Je suppose que les inconditionnels de Desarthe ont adoré, mais il manque ici un peu de nerf, de grinçant et de simplicité.

Catégorie : Littérature française.

Liens : L’éternel fiancé chez l’éditeur ; la critique de Ce coeur changeant par François Lechat.

Blackwater

Michael McDowell, Blackwater (six tomes), Monsieur Toussaint Louverture, 2022

— Par François Lechat

Encore une fois, Monsieur Toussaint Louverture s’est lancé dans une entreprise hors normes : mobiliser deux traductrices et une dizaine de collaborateurs pour publier la première édition française des six tomes de Blackwater, la saga de Michael McDowell.

Le nom de ce spécialiste de la littérature d’horreur ne vous dit peut-être rien, mais vous le connaissez sans doute comme scénariste : on lui doit le script de Beetlejuice et de L’Etrange Noël de Monsieur Jack, deux grands succès de Tim Burton. Blackwater, par contre, n’a jamais été adapté au cinéma, et il paraît en français quarante ans après sa rédaction et bien après la mort de l’auteur, qui était « industrieux, diligent et modeste » selon le portrait qu’en donne Monsieur Toussaint Louverture.

On retrouve dans Blackwater des touches de fantastique, et McDowell, qui sait ménager ses effets, ne nous épargne pas quelques frissons d’horreur. Mais cela reste discret, au début, et progressif, de sorte qu’on peut adorer sa saga sans aimer le fantastique. Car le thème principal de Blackwater est l’évolution d’une famille sur trois générations, sur fond de transformation des États-Unis de 1920 à 1970. Et sur fond, surtout, d’une nature sauvage, indomptable, incarnée ici par deux rivières qui traversent la ville de Perdido, en Alabama, et qui constituent des personnages à part entière – à titre d’indice, le premier tome de la saga s’appelle « La crue » et le dernier « Pluie »…

C’est à Perdido que vit la famille Caskey, exploitants aisés des bois environnants qui vont connaître une foule de péripéties et se signaler par d’étranges rapports humains, en particulier en ce qui concerne la place donnée aux enfants. Dirigés par une matriarche sans cœur, Mary-Love, rejoints par un personnage étrange, Elinor, les Caskey vivent sous le règne de femmes puissantes (Michael McDowell emploie déjà cette expression en 1982), traitent de façon respectueuse leurs domestiques noirs, mais sont aussi des Américains comme les autres, qui ne résistent pas aux sirènes de l’argent.

Leurs aléas ne fascinent pas d’emblée mais, comme dans toute bonne saga, les personnages au départ les plus quelconques deviennent attachants et familiers au fil des six tomes, et laissent une trace profonde dans la mémoire. Et ce d’autant plus que l’auteur distille savamment son suspense, accumule les événements et n’hésite pas à nous rappeler la noirceur qui traverse aussi cette famille sans pareille.

Une réussite à ne pas manquer, donc, en petits volumes offerts sous de somptueuses couvertures, comme toujours chez cet éditeur rare et audacieux.

Catégories : Redécouvertes, Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Yoko Lacour et Hélène Charrier.

Liens : la série chez l’éditeur ; un article de François Lechat sur les éditions Monsieur Toussaint Louverture.

Skin

BB Easton, Skin (tome 2 de Sex/Life), Hachette, 2020 (disponible au Livre de Poche)

— Une brève de François Lechat

La traductrice est fâchée avec la conjugaison : elle confond régulièrement le passé simple et l’imparfait. Le héros, lui, est fâché tout court, skinhead effrayant qui sévit dans le lycée d’une banlieue pourrie aux États-Unis. Mais rien n’est jamais aussi simple qu’en apparence… Si vous aimez les ados, l’humour et les scènes trash, n’hésitez pas. Il y a même des sentiments, et des fulgurances.

Catégorie : Littérature anglophone ( U.S.A.). Traduction : Bénédicte Bernier.

Liens : au Livre de Poche.

Le goût des garçons

Joy Majdalani, Le goût des garçons, Grasset, 2022

— Par François Lechat

D’habitude, on considère que ce sont les garçons qui, à 13 ans, commencent à être obsédés par les filles, leur corps, la sexualité, et à chercher toutes les occasions de découvrir le plaisir. Ici, le propos est inversé, et c’est d’autant plus frappant qu’il se situe au Liban, dans le monde de la bourgeoisie catholique francophone qui envoie ses enfants dans des collèges très stricts, dirigés par des religieuses. La quête de la narratrice ne vise donc pas seulement l’amour et le désir, mais aussi la soustraction à tous les contrôles, familial, religieux, social… Et cette entreprise sera à la fois facilitée et compliquée par ces deux piliers de la vie adolescente, internet et les copines, qui peuvent à tout moment se retourner contre vous.

Joy Majdalani raconte tout cela avec un sens aigu du beau style, peaufinant ses phrases pour y insérer des mots crus ou des détails intimes sans se vautrer dans le vulgaire. Une ligne de crête que l’on retrouve aussi sur le fond, le regard féministe étant contrebalancé par un goût assumé des garçons. Pour autant que je puisse en juger, cela sonne vrai, tout en restant de la littérature. Une curiosité qui vaut le détour.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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