Helena

Jérémy Fel, Helena, Rivages, 2018

Par François Lechat.

Décidément, les éditeurs sont farceurs. Le dernier livre d’Aurélie Filippetti, Les idéaux, est présenté comme un roman alors que ce n’en est pas un, ou à peine ; et voici qu’un authentique roman, Helena, ne fait apparaître son personnage-titre que dans l’épilogue, pages 705 et suivantes, pour ne lui accorder qu’un rôle minime… Faux suspense, donc : la question n’est pas de savoir qui est Helena, de même que la jaquette de couverture, superbe, est assez trompeuse.

Pour le reste, et pour le dire vite, il s’agit ici d’un vrai thriller psychologique, passionnant, tendu, horrifique par moment comme il se doit, et qu’on ne lâche pas. Le sujet n’est pas d’une originalité folle : ceux à qui on a fait du mal sont enclins à en faire aussi, car ils souffrent. Le traitement non plus : un récit frontal entremêlé de nombreux flash-back et de percées dans l’imaginaire ou le délire. Mais on est plongé dans l’action et on se laisse prendre au jeu consistant à faire corps, successivement, avec tous les personnages principaux, dont l’évolution est bien rendue : il y a ici quelque chose comme une tragédie antique à l’œuvre, qui dévore presque tout sur son passage. Dommage, cependant, que les retours dans le passé, utiles, mais nombreux et détaillés, finissent pas donner un léger sentiment de surplace. Et que l’auteur, un Français qui situe son action au Kansas et dans d’autres Etats américains, abuse de pronoms dont le sujet reste flottant : il nous contraint parfois à le relire pour comprendre. Mais si vous aimez Dexter, pour prendre une référence commode, vous aimerez cet Helena sans Helena. Brr…

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Les idéaux

Aurélie Filippetti, Les idéaux, Fayard, 2018

Par François Lechat.

Si vous avez aimé la ministre Filippetti, ou la frondeuse opposée à la politique de François Hollande, vous aimerez peut-être son roman. Sinon, vous risquez de caler après quelques dizaines de pages.

C’est que ce « roman », comme il est précisé sur la couverture, n’en est pas vraiment un, ou à peine. Certes, il raconte bien, par moment, et de manière anonymisée, l’histoire d’amour secrète qu’Aurélie Filippetti a entretenue pendant plusieurs années avec un député de droite, et c’est très sympathique, parfois touchant. Mais, si ce thème monte en puissance au fil des chapitres, il reste très secondaire : il faut 150 pages pour qu’un premier rebondissement surgisse dans cette trame amoureuse. Le reste, tout le reste, est politique – au sens noble du terme, mais politique. L’essentiel du propos tient dans les réflexions – subtiles, intelligentes et sensibles – d’Aurélie Filippetti sur les pratiques politiciennes, l’état de la démocratie, les jeux de pouvoir, la grandeur de la fonction parlementaire, la patrie, la prise de contrôle de la France par les technocrates et les forces de l’argent… Dans ce registre, le livre ne manque pas d’intérêt, loin de  là. Il offre des formules frappantes, des raccourcis saisissants, des analyses sans concession, et fait preuve d’une grande force pour rendre compte du point de vue des sans-grade, du monde du travail, des précaires : Emmanuel Macron gagnerait à le lire. Mais il développe ce propos dans une langue si travaillée qu’elle en devient parfois un peu lourde, voire obscure, et il n’évite ni les effets de manche (dans les dialogues) ni les envolées lyriques.

A moins de lui être hostile, on ne peut que sympathiser avec la réflexion d’Aurélie Filippetti, qui est d’une totale honnêteté intellectuelle : elle assume ses valeurs et ses positionnements, et son plaidoyer donne à réfléchir. Mais on se demande si le procédé est bien choisi : peut-être aurait-il mieux valu écrire un essai ? Cela aurait entraîné une perte, sans doute : nous priver du plaisir de deviner qui est visé derrière tous ces personnages politiques dont l’auteur ne donne jamais le nom (sauf de Gaulle, à une seule reprise), ce qui en fait des archétypes plus grands que nature. Il n’empêche : malgré son charme, et le respect qu’il inspire, ce « roman » semble bel et bien manqué. A réserver aux curieux, ou aux inconditionnels de l’auteure.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Ça raconte Sarah

Pauline Delabroy-Allard, Ça raconte Sarah, Ed. de Minuit, 2018

Par François Lechat.

Jusqu’au bout, j’ai hésité entre l’admiration et l’ironie. Pour être juste, j’opte pour l’admiration, car ce premier roman mérite les louanges de la critique. Cette passion amoureuse entre deux femmes est prenante, touchante, lyrique, pleine de brio, d’envolées, de détails qui font mouche, de passages qui donnent envie de tomber en amour – même si celui-ci, comme il se doit, aura sa part d’ombre et de drame. Il serait étonnant que ce livre ne remporte pas l’un ou l’autre prix : je pourrais citer une foule de passages où le talent de l’auteur éclate, presque toujours sans fausse note.

Pourquoi parler d’ironie, alors ? Parce qu’il s’agit ici d’une quintessence du roman d’auteur à la française, un peu à la manière d’En attendant Bojangles. C’est brillant et enlevé, mais assez typique d’un milieu bourgeois, aussi : l’épicentre de l’histoire est à Paris, la narratrice est enseignante et l’héroïne violoniste, la première se rendra en Italie et la seconde au Japon, les références culturelles abondent, Sarah est un peu foldingue et toujours imprévisible… Cela n’enlève rien aux qualités déjà dites, et il n’est pas nécessaire d’avoir fait des études pour apprécier : il suffit d’aimer l’amour, magnifié ici avec un talent rare. Mais on a fait plus original, et plus ancré dans le réel. A lire comme on regarde Jules et Jim ou un film avec Luchini : pour s’offrir une parenthèse enchantée.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Notre critique d’En attendant Bojangles.

La Terre des Morts

Jean-Christophe Grangé, La Terre des Morts, Albin Michel, 2018

Par François Lechat.

Du noir de noir, à réserver à ceux qui aiment ça. Tout y est : une enquête pleine de suspense et de rebondissements, un flic à l’âme aussi tordue que celle des criminels qu’il traque, Paris sous la pluie ou dans ses bas-fonds, le 36 Quai des Orfèvres, des strip-teaseuses (quelques-unes), des obsédés sexuels (beaucoup, et des deux sexes), des perversions en tout genre (on enrichit son vocabulaire), des femmes fatales, des flics fatigués, véreux ou dévoués, une vie familiale remplie de contrariétés, des incursions éclairs en province et à l’étranger, une avocate arrogante et des magistrats dépassés, des petites frappes, un criminel de grand style, un dénouement un rien attendu mais bien amené après d’étonnantes fausses pistes… On peut reprocher à l’auteur d’avoir voulu faire vrai en adoptant quelques tics inutiles du polar à l’ancienne, alors que Fred Vargas a montré que le genre s’en passait fort bien. Et les invraisemblances sont légion, car évidemment le héros ne se laisse arrêter par rien, et surtout pas par le Code de procédure pénale. Mais ce sont des détails, si on a envie d’être scotché à une intrigue retorse dont on sort quelque peu sonné.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

L’amie prodigieuse (la tétralogie)

Elena Ferrante, « L’Amie prodigieuse » (L’amie prodigieuseLe nouveau nomCelle qui fuit et celle qui resteL’enfant perdue), Gallimard, 2014-2018

Par François Lechat.

J’ai enfin terminé la saga en quatre tomes d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse ». Et je confirme : cette tétralogie mérite les superlatifs et le succès qui l’entourent. Personnellement, j’ai ressenti une légère baisse d’intérêt à deux moments, pendant quelques chapitres du deuxième tome et du quatrième tome. Mais d’autres auront sans doute eu l’impression inverse : ces chapitres sont ceux dans lesquels la narratrice, Elena, se focalise sur son amour pour le beau et ténébreux Nino, ce qui rend le roman moins social et moins choral, mais plus fort pour qui aime les intrigues intimistes.

Il reste qu’à mes yeux, le mérite le plus éclatant de Ferrante est de nous offrir une suite ininterrompue de péripéties romanesques rehaussée d’un sens inouï des stratégies sociales, des codes, des espérances et des comportements d’une foule de micro-sociétés finement stratifiées, subtilement hiérarchisées selon les quartiers, les métiers, les familles, les sexes…, et qui ne cessent d’interagir et de se juger. Il y a du Balzac et du Proust chez Ferrante, un art consommé de nous rendre complice des moindres détails par lesquels chacun tente de conserver sa position, son honneur, son image, sa situation, ses idéaux. Ou des moindres détails par lesquels certains s’efforcent de changer de position, en y parvenant ou pas, ou en arrivent à trahir et à se trahir. Parmi les dizaines de personnages qui peuplent cet univers foisonnant, et dont Ferrante nous rappelle toujours finement la situation, chaque lectrice et chaque lecteur aura ses préférés, de même que chacun préférera telle ou telle époque.

Au final, et sans rien déflorer, les deux héroïnes auront fait un chemin inverse. Lila, « l’amie prodigieuse », l’enfant revêche dotée de talents hors normes, sera la proie du destin parce qu’elle a tourné sa colère contre son quartier, parce qu’elle n’a pas voulu rompre vraiment avec sa condition, espérant pouvoir changer le monde plutôt qu’elle-même. Elena, au contraire, bien moins douée sinon moins jolie, réussira son ascension sociale mais au prix de mille ruptures, et en doutant toujours de sa légitimité, elle qui est bien consciente de rester une forte en thème, une besogneuse. Par-delà le tourbillon des événements et des sentiments, sur fond d’Italie gangrenée par la mafia et la corruption, c’est une question théologique qui sous-tend la saga de Ferrante, celle consistant à savoir si l’on se sauve par la grâce, comme Lila devrait pouvoir le faire, ou par les œuvres, comme le tente Elena. Mais cette question n’est jamais formulée : tout passe par le récit, ou par le dialogue qu’Elena entretient avec sa propre histoire, et qui reste romanesque de bout en bout, jamais pédant. Avec un final quelque peu pervers et d’une grande beauté, qui ne déçoit pas alors que le lecteur, cent fois, se demande comment l’auteure parviendra à clore un tel cycle.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Elsa Damien.

Liens : chez l’éditeur, le tome I, le tome II, le tome III, le tome IV  ; les critiques de François Lechat des tomes I et II.

De chair et de sang

Pour la rentrée, et parce qu’il n’y a pas que les nouveautés qui comptent, quatre petits extras : des critiques enthousiastes de livres plus vieux que d’habitude (d’habitude ceux dont nous parlons ont dix ans d’âge maximum) → Dolce agonia, Fatherland, De chair et de sang, La chambre des officiers.

Michael Cunningham, De chair et de sang, Belfond, 1995

Par François Lechat.

J’ai failli passer à côté de ce chef-d’œuvre, dont le titre et l’auteur me disaient vaguement quelque chose, mais sans plus. J’ai bien fait de suivre mon intuition, de me donner une chance de combler une lacune : c’est une réussite rare, impressionnante de maîtrise.

L’histoire est centrée sur l’évolution et la famille de Constantin, un immigrant grec qui tente de faire son chemin aux Etats-Unis, à Newark. C’est un homme de devoir, ambitieux et dur à la peine, pétri de valeurs traditionnelles, comme sa femme, Mary, une belle Américaine. Mais il a aussi ses failles et ses pulsions – de même que Mary, épouse modèle, s’applique à respecter l’étiquette en toute chose sans pour autant se défaire d’un sentiment d’angoisse et de gêne. Leurs trois enfants sont également déchirés entre le jeu des convenances et des aspirations parfois scandaleuses aux yeux de l’entourage, et donc soigneusement cachées : on n’a pas impunément de tels parents. Comment vivre sans vivre, ou quel prix payer pour sa liberté ? On sent, dans ce récit chronologique, procédant par des coups de projecteur chaque fois centrés sur un des personnages, tout le poids du conformisme américain et d’un sens authentique de la morale. Et puis ce drame propre aux migrants qui consiste à devoir s’élever pour réussir sa vie, à devoir se faire accepter par les autres pour s’accepter à ses propres yeux. Si le récit enjambe 1968 et se poursuit bien au-delà, il s’enracine dans un époque où la liberté était une conquête, où il n’allait pas de soi de vivre comme on l’entend, conformément à sa personnalité.

Michael Cunningham incarne tout ceci dans des personnages subtilement dessinés, qui attirent tous la sympathie malgré ce qui les sépare. Et dont les drames, pour certains, sont rendus avec une force inouïe : un des derniers chapitres, en particulier, est d’une beauté déchirante. Si vous aimez les grands romans du 19e siècle, ne manquez pas cette traversée du 20e.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Anne Damour.

Liens : sur Lisez.com 10/18 (épuisé en Poche ?)

Ariane

Myriam Leroy, Ariane, Don Quichotte éditions, 2018

Par François Lechat.

Curieux livre, assez déroutant. Je l’ai acheté sur le conseil de différents critiques, mais sans bien savoir à quoi m’attendre. En lisant les premières pages, j’ai eu peur d’avoir affaire à un roman un peu pincé, trop soigné, une prose légèrement précieuse dans le genre parisien. Puis, première surprise, j’ai découvert que l’histoire se déroule tout entière en Belgique, dans une petite province au sud de Bruxelles, ce qui est tout de suite moins glamour. Mais j’ai apprécié le ton finalement naturaliste adopté par la narratrice, qui fait le récit d’une amitié fusionnelle entre deux adolescentes qu’une barrière de classe aurait dû séparer. Ou plutôt, j’ai apprécié ce côté naturaliste aussi longtemps que la province belge et les délires adolescents n’étaient pas trop glauques. Or ils le deviennent, au fil du roman, et si on peut rendre grâce à l’auteure de n’avoir reculé devant rien, on aurait aimé un langage moins cru, pour ne pas dire moins vulgaire. D’autant que si une de ses deux héroïnes n’est pas banale et ne s’oublie pas, le thème n’a rien d’original, et les provocations des adolescentes ne brillent « ni par le goût, ni par l’esprit », comme le chantait Brassens. J’ai donc suivi cette intrigue avec une sympathie un peu déclinante, sans jamais m’ennuyer (il y a du verbe et de l’action…), mais en craignant que la fin ne soit too much. Mais là, au contraire, une certaine sobriété reprend le dessus, avec de la finesse et un joli sens de l’ellipse dans les dernières pages. Il n’empêche : si ce livre est loin d’être médiocre, il demande un estomac bien accroché. Et, surtout, évitez-le si vous habitez Nivelles, l’épicentre de l’action – ou alors, profitez-en pour enfin vous résoudre à déménager…

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

Liens : donquichotte-editions.com

La saison des feux

Celeste Ng, La Saison des feux, Sonatine, 2018

Par François Lechat.

Sur un thème proche de ma dernière lecture, L’endroit le plus dangereux du monde (voir ici), un livre d’un niveau très supérieur.

Il s’agit encore d’une communauté d’Américains aisés, vivant à l’écart des peines et des travaux du peuple. Ceux-ci habitent littéralement en vase clos, dans une banlieue organisée selon des règles strictes, comme une utopie bourgeoise destinée à garantir le bonheur de ses résidents à force de convenances et de sens des détails – et de la famille, naturellement. Mais comme on s’en doute, et comme le titre le suggère, cette belle harmonie se verra menacée par un élément perturbateur, l’arrivée d’une mère et de sa fille qui n’entreront pas vraiment dans le moule.

Résumé ainsi, c’est assez banal – sauf que, du début jusqu’à la fin, l’auteure fait preuve d’une finesse, d’une intelligence, d’une maturité exceptionnelles. Elle analyse mais elle suggère, aussi ; elle dissèque mais ne se perd pas dans les détails ; elle est évidemment du côté des trublionnes, mais soigne ses personnages les plus conformistes et fait même preuve de sympathie à leur égard. Elle montre aussi ce qui travaille les enfants et les adolescents, sans jamais les prendre pour plus jeunes ou plus âgés qu’ils ne le sont. Et elle fait la part belle aux femmes, plus centrales ici que les hommes, même dans des fonctions (le marchand d’art) qui auraient pu être masculines. Son livre rend ainsi un son très contemporain, tout en brassant des thèmes éternels – le désir d’enfant, les premières amours, l’exploitation des faibles, la nécessité de l’ordre et du désordre… C’est dense, touchant, prenant, subtil, sensible : remarquable, et d’ailleurs remarqué. Si vous avez rêvé d’un Desesperate Housewives intelligent, le voici.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Fabrice Pointeau.

Liens : chez l’éditeur.

L’endroit le plus dangereux du monde

Lindsay Lee Johnson, L’endroit le plus dangereux du monde, Jean-Claude Lattès, 2017 (Le Livre de Poche, 2018)

Par François Lechat.

« Phénoménal », « terrifiant », « drôle », disent les critiques mises en avant par l’éditeur en format de poche. C’est tout de même très exagéré pour ce livre certes réussi, et plaisant à lire, mais qui n’a rien d’exceptionnel.

Le sujet est classique : la vie d’un groupe d’adolescents et d’une de leurs enseignantes dans une zone très huppée du nord de San Francisco. Avec une dimension plus précise, et très actuelle : la place prise par les réseaux sociaux et les drames qu’ils peuvent engendrer. Mais d’autres drames surgiront aussi, qui relèvent des dérèglements habituels de la prime jeunesse et des mœurs bien particulières des riches – plus un professeur un peu pervers pour corser le tout.

Tout cela est traité de manière sensible et directe, sans apprêt inutile, dans un récit fluide, haut en couleur et prenant, avec ce qu’il faut de psychologie et de moments de recul. C’est sympathique et agréable, mais trop explicite et un rien convenu pour crier au chef-d’œuvre. Il y aurait eu moyen de faire plus fort et plus dense. A lire pour ne pas bronzer idiot, mais en siestant quand même.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Elisabeth Peellaert.

Liens : en Livre de Poche ; la revue de presse du livre chez JC Lattès.

La belle vie et Les jours enfuis

Jay McInerney, La belle vie et Les jours enfuis, L’Olivier 2007 et 2017 (disponibles en « Points »)

Par François Lechat.

J’ai achevé la trilogie de McInerney entamée par Trente ans et des poussières, et l’ensemble tient fort bien la route. Dans les deux derniers tomes, le style est plus fluide et le talent sociologique de l’auteur s’affirme. Au travers d’un couple modèle qui connaît forcément des doutes et des crises, c’est d’abord le portrait d’une ville, New York, que nous livre l’auteur, sous le prisme de la classe moyenne cultivée (on dirait en France les « bobos ») qui peine à renoncer à ses idéaux, l’Art et l’Amour, mais qui doit bien composer avec les lois de l’économie et le désir de réussite. Et aussi avec les règles sociales, qui pour être subtiles n’en sont pas moins contraignantes dans ce milieu raffiné – McInerney prenant un plaisir manifeste à les faire voler en éclats lors de mémorables scènes de dîner, drôles et grinçantes.

Si La belle vie et Les jours enfuis inscrivent toujours le récit sur fond de drame (le 11-Septembre puis la crise financière de 2008), cet aspect est moins fouillé que dans le premier tome, dans lequel le capitalisme à l’américaine jouait un rôle essentiel. McInerney accorde plus de place à l’intime, au fil de sa trilogie, ce qui le rend parfois un peu attendu, voire conventionnel – disons typiquement américain. Mais c’est tellement bien analysé, rendu, dramatisé, avec des pointes de suspense et d’humour, et des personnages secondaires savoureux, qu’on lui accorde cette petite baisse de pression. L’ensemble ne constitue pas un chef-d’œuvre mais il s’en est fallu de peu, et je confirme qu’il présente bien plus d’intérêt que la tentative similaire de Douglas Kennedy. Le public visé n’est sans doute pas le même, plus intellectuel et marqué à gauche chez McInerney.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traducteurs : Agnès Desarthe (La belle vie) et Marc Amfreville (Les jours enfuis).

Liens : l’un et l’autre aux éd° de L’Olivier. La trilogie en Points : I, II, III.

La fille qui brûle

Claire Messud, La fille qui brûle, Gallimard, 2018

Par François Lechat.

Un joli livre sur un thème classique, l’amitié entre deux copines de classe et son délitement à l’approche de l’adolescence, lorsque les différences s’accusent et que les hommes et les garçons commencent à rôder. La peur prend une place de plus en plus importante, dans ce roman de formation, comme un miroir de l’Amérique contemporaine, tétanisée par une foule de dangers réels ou supposés. Mais l’auteure fait bien sentir en quoi les filles ne peuvent éviter de se méfier, et cela fait d’autant mieux ressortir le courage de ses deux héroïnes, qui s’exprime pour chacune dans un genre différent. C’est écrit d’une plume légère, précise, travaillée mais sans effets inutiles. L’action se déroule dans une petite ville du Massachussetts, qui vit au rythme des relations de voisinage, des cancans, de l’omniprésence des mères et du désir d’émancipation des adolescentes. Les deux amies brûlent les étapes et s’autorisent quelques libertés pas bien méchantes, poussées par l’envie de transcender leur quotidien un peu morne. Cela passera par l’exploration d’un lieu étrange, envoûtant, trop longuement décrit vers le début, sans doute, mais qui trouvera toute son importance par la suite. Comment grandir et devenir autonome sans renier son passé, comme se sortir d’une amitié qui confine parfois à l’amour, comment prendre le monde à bras-le-corps quand on a d’abord tendance à le rêver ? Eternelles questions d’adolescentes, traitées ici avec délicatesse – de manière moins incandescente que le titre du roman le laisse entendre.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : France Camus-Pichon.

Liens : chez l’éditeur.

Les bottes de Clint Eastwood

Jean-Louis Milesi, Les bottes de Clint Eastwood, Le Passage, 2017

Par François Lechat.

Comme son titre le suggère, un petit roman sans prétention, typiquement américain, sans autre ambition que de divertir sans devenir idiot. Je ne vous raconte pas le point de départ, qu’il vaut mieux découvrir. Mais sachez que l’héroïne est du genre barge au grand cœur, avec une moralité un peu élastique mais un vrai sens de l’humain et de l’humour, et la langue bien pendue. Il lui arrivera évidemment quelques aventures pas banales, dont une rencontre avec Clint Eastwood qui la déçoit un peu car le grand acteur s’avère moins séduisant que prévu, ayant les fesses plates et des oignons aux pieds. Mais les bottes que Didi lui a apportées lui vont bien, et ses fesses à elle, qui jouent un certain rôle dans l’intrigue, passeront à la postérité. Vous saurez comment si vous vous lancez dans cette histoire haute en couleurs et en gros mots, plutôt réussie dans le genre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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