Un coeur en silence

Blanca Busquets, Un cœur en silence, Pocket, 2016

Par François Lechat.

Si vous aimez la musique en général, et le violon en particulier, ne ratez pas ce beau roman dont le héros est un précieux Stainer du 17e siècle. Autour de cet instrument gravitent des musiciens liés par l’amour, l’ambition ou la filiation, mais également une domestique, Maria, qui est aussi touchante, avec son mélange d’intelligence et de candeur, que les héroïnes de Milena Agus. Dans une construction temporelle très élaborée (qui amène la traductrice à se perdre entre le passé simple et l’imparfait), Blanca Busquets fait alterner les voix de quatre narrateurs pour raconter l’histoire inouïe de ce violon jeté dans une décharge par erreur, et faire graviter tout ce petit monde autour d’un chef d’orchestre star pour qui toute virtuose est une amante en puissance. Les passions dépeintes ici ne sont pas originales, mais l’auteure les rend dans une langue ciselée, avec beaucoup de finesse et de sens dramatique : on se laisse prendre, toucher, amuser aussi. Et l’on ne risque pas d’oublier Maria, la bonne, et sa relation si singulière avec son maître, le chef d’orchestre. Que deviennent l’amour et les barrières sociales quand un violon hors de prix voyage entre les pauvres et les riches ?

Catégorie : Littérature étrangère (Catalogne). Traduction : Catalina Salazar.

Liens : chez l’éditeur ; Milena Agus par François Lechat.

Laura

Eric Chauvier, Laura, Allia, 2020

Par François Lechat.

Alors que c’est la mort qui rôde chez Julia Deck, dans Propriété privée, autre court récit à la première personne dont la fin reste ouverte, c’est l’incendie d’une usine qui menace dans Laura. Mais s’il entretient l’interrogation (Laura et son amoureux transi oseront-ils mettre le feu ?), Eric Chauvier n’en fait pas le centre de son roman. C’est Laura qui importe, avec toute l’ambivalence qu’elle inspire à Vincent, son soupirant. Car Laura, qui lui enflammait déjà les sens au collège, est restée désespérément belle mais, aussi, désespérément province, inculte et vulgaire, alors que Vincent a étudié la philosophie à Paris…

Sur cette trame banale, Eric Chauvier tresse un bel entrelacs de dialogues réalistes et de réminiscences pleines de finesse. C’est que Laura, star du collège et du village, désirée par tous les mâles du coin, a vu se fracasser ses rêves d’ascension sociale par le mariage, et que Vincent a tout enregistré, tout retenu, tout digéré. Le cynisme des puissants, l’humiliation des petites gens, la France des territoires perdus, la rage à l’égard des élites et la damnation des femmes, c’est tout cela qu’évoque Vincent par petites touches incisives alors même que, dans ces longues heures avant l’incendie, il ne rêve que de « conclure ».

Avec Laura, Eric Chauvier réussit le nouage de l’intime et de l’intelligence. Julia Deck avait atteint le même niveau de réussite dans Viviane Elisabeth Fauville, mais elle est moins ambitieuse dans son dernier roman, Propriété privée.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Propriété privée

Julia Deck, Propriété privée, Minuit, 2019

Par François Lechat.

Julia Deck s’est fait connaître en 2012 avec Viviane Elisabeth Fauville, court roman qui racontait les pérégrinations, dans le Quartier latin, d’une femme amenée à tuer son psychanalyste. Elle n’a changé ni d’éditeur ni de manière avec Propriété privée, dont l’action se situe cette fois, avec beaucoup de précision, dans un écoquartier de la banlieue est de Paris, et qui commence aussi par un meurtre – mais celui d’un chat, en l’occurrence.

J’ai lu Propriété privée juste avant Laura, d’Eric Chauvier, et l’analogie est frappante : deux auteurs français confirmés, fidèles à leur éditeur, adeptes du format court, du récit à la première personne et des fins ouvertes, et qui mêlent un suspense à un arrière-plan sociologique affirmé. Mais si Julia Deck l’emporte pour le suspense, et aussi pour l’humour (le livre commence ainsi : « J’ai pensé que ce serait une erreur de tuer le chat, en général et en particulier »), elle n’a pas osé aller au bout de son propos. Son écoquartier rempli de citoyens de bonne volonté n’est qu’un décor, et ce qui aurait pu être une étude de mœurs se focalise, avec l’arrivée de nouveaux voisins appelés Lecoq, sur une querelle de voisinage. Une belle querelle, avec des temps forts et des rebondissements, et qui conduit à soupçonner un vieil ermite d’être capable du pire. Mais une querelle malgré tout : un moment savoureux, guère plus – peut-être la base d’une mini-série télévisée…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Houellebecq

Denis Demonpion, Houellebecq, Buchet-Chastel, 2019

Par François Lechat.

Une biographie non autorisée de Houellebecq, déjà parue en 2005, mais actualisée et augmentée d’une centaine de pages. Un bon signe : Houellebecq n’a pas trop apprécié, notamment parce que l’auteur a mis le doigt sur ses mensonges répétés autour de sa date de naissance et de certains événements familiaux. La force du livre est là, dans la bonne distance avec son sujet : jamais dupe ni complaisant, mais curieux et assez empathique pour éviter de condamner Houellebecq à chaque occasion. Or elles ne manquent pas, car si l’écrivain apparaît habile et intelligent, méritant une bonne partie de son succès, c’est aussi, de toute évidence, un triste sire, peu reluisant et faisant plus que flirter avec le racisme, le sexisme et le décadentisme. Mais Houellebecq en sort grandi, aussi, par la fulgurance et le caractère prémonitoire de ses intuitions (notamment ses déclarations sur l’islamisme juste avant le 11-Septembre). A lire pour découvrir la pensée de Houellebecq et le petit jeu du monde littéraire, qui ne manque pas de piquant.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : l’ouvrage chez l’éditeur ; notre critique de Sérotonine (par Brigitte Niquet).

Les passants de Lisbonne

Philippe Besson, Les passants de Lisbonne, Julliard, 2016

Par François Lechat.

C’est ma première lecture d’un roman de Philippe Besson. Que dire, sinon que c’est impeccable, dans un genre très français ? Court, psychologique, écrit avec une grande finesse, plein de tact et d’intelligence, distillant de l’émotion quand il le faut. Prenant, aussi, car on se demande comment va évoluer cette rencontre entre deux touristes français descendus au même hôtel à Lisbonne, et qui ont chacun des plaies à soigner. L’histoire ne prend pas le tour attendu, et c’est fort bien ainsi, même si elle ne surprend pas non plus. C’est qu’il s’agit, je l’ai dit, d’un livre très français : centré sur l’intime, la vie privée, et sur des personnages qui n’ont pas à se battre pour gagner leur vie, ni l’envie de se perdre dans les fracas du monde. Il faut donc apprécier ce livre avec ses limites, et à cette condition il séduit par son talent et son écriture. Ajoutons, en prime, une réplique finale que je ne veux pas vous révéler, mais qui renvoie sans le vouloir à l’actuelle épidémie de covid-19…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Tiger House

Liza Klaussmann, Tiger House, Jean-Claude Lattès, 2015

Par François Lechat.

Les thèmes de ce roman sont typiquement américains : l’amour, la famille, l’adultère, l’argent, et puis quelques meurtres pour corser le tout… La manière, aussi, fait penser à ces séries pleines de superbes créatures qui ont tout pour elles mais dont on devine qu’elles cachent bien des failles. La chaleur, en arrière-plan, nous rappelle encore où nous sommes, comme la consommation frénétique d’alcool et une manière de s’attacher au moindre détail, aux infimes réactions de plaisir ou de contrariété. Car si une famille américaine normale est évidemment un nœud de vipères, les frustrations et les conflits doivent y rester cachés, et l’amertume s’exprimer tout en nuances. C’est donc le sens de l’observation qui fait le prix de ce roman, avec une construction temporellement complexe qui entretient le suspense.

Je ne sais pas, pour autant, s’il faut y voir la réussite éclatante que les critiques ont soulignée, car cette histoire très middle-class a aussi ses limites. On aimerait parfois s’intéresser à des enjeux plus grandioses, ou secouer ces personnages engloutis dans leur peur du qu’en dira-t-on. Mais comme cette peur est typiquement américaine, elle aussi, voyons-y un ingrédient indispensable, et savourons cette ambiance vénéneuse.

Quant au fait que se détache, parmi tous les personnages, celui d’une Anglaise intrépide, libre et authentique, ce n’est sans doute pas un hasard : l’auteure, née à New York, vit aujourd’hui à Londres.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Sabine Boulongne.

Liens : chez l’éditeur.

Des filles qui dansent & Des garçons qui tremblent

Un petit extra pour fêter la fin prochaine du confinement (du moins on l’espère) : trois critiques de textes un peu plus anciens que d’habitude, et un coup de gueule.

Stéphane Hoffmann, Des filles qui dansent (2007) & Des garçons qui tremblent (2008), Albin Michel – disponibles aussi en un seul volume au Livre de Poche (2019)

Par François Lechat.

Ces deux romans peuvent se lire indépendamment l’un de l’autre, mais ils se font suite. Ils racontent la passion qui depuis leur jeunesse unit Jérôme et Camille, c’est-à-dire l’eau et le feu. Lui est issu d’un milieu modeste, fait des études, réfléchit, regarde la société d’un œil sardonique, décortique le ballet des ambitions, la lutte des places, les rituels familiaux et sociaux, le ridicule de la société de consommation. Elle vient d’une bonne famille bourgeoise, tutoie l’absolu, veut mener une vie passionnée, et se brûlera les ailes. C’est Jérôme qui raconte leur rencontre et leur histoire, entre La Baule et Nantes, en y mêlant autant de nostalgie, de regret du temps qui passe, de délicatesse, que de férocité à l’égard de ses contemporains, en particulier la bourgeoisie. Il s’exprime en phrases simples, sur un ton familier, mais avec une foule de détails et de formules qui font mouche. C’est charmant et léger, fluide et vivant. Pas vraiment neuf ni profond, mais fort bien vu : cela aurait pu passer pour de la grande littérature si l’auteur s’était pris au sérieux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur : Des filles qui dansent ; Des garçons qui tremblent.

Un jardin de sable

Earl Thompson, Un jardin de sable, Monsieur Toussaint Louverture, 2019

Par François Lechat.

Trop de sexe. Comme le rappelle le préfacier, Donald Ray Pollock (l’auteur d’Une mort qui en vaut la peine), c’est le principal reproche que l’on a fait à Un jardin de sable, brûlot américain paru en anglais en 1970. Et de fait, le héros, Jack, est un véritable obsédé, depuis sa plus tendre enfance jusqu’au moment où nous le quittons, adolescent, plaquant enfin sa mère pour essayer d’entrer dans la marine, à présent que les États-Unis se sont engagés dans la Seconde Guerre mondiale. Et Jack n’est pas le seul à être travaillé par la chose : c’est aussi le cas de son beau-père, d’un flic véreux, d’un nain bagarreur et teigneux… Si l’on ajoute enfin que la mère de Jack, Wilma, repousse bien maladroitement les assauts de convoitise de son fils, et que le plus vieux métier du monde est le seul à ne pas souffrir du chômage, vous aurez compris qu’il faut avoir le cœur bien accroché pour aller jusqu’au bout de ce roman.

Le sexe, pourtant, n’y occupe qu’une part secondaire. Car l’essentiel est ailleurs : dans le tableau de la débrouille des miséreux pendant la Grande Dépression des années trente, au Kansas, quand le travail a disparu, quand les paysans ont dû tenter leur chance à la ville, quand se loger dans un taudis est un soulagement, quand on se trouve réduit à choisir entre une vie de rien, comme celle des grands-parents de Jack, et la glissade vers l’alcool, les chapardages, la prostitution, les combines en tout genre… Sur un mode plus âpre que celui de Steinbeck dans Les raisins de la colère, dans des décors urbains hallucinants, avec un sens du mordant, du  burlesque et du détail qui tue, Earl Thompson fait grandir Jack entre des adultes qui se battent pour survivre, obstinément, rageusement, désespérément. On pourrait penser à Céline pour le sens de l’hénaurme, mais sans le mépris : de toute évidence Thompson a de la tendresse pour tous ses personnages, même les plus répugnants. Comme le dit l’éditeur (le même que celui de Karoo, avec le même soin apporté à la jaquette et au reste) : « C’est la vie. Nauséabonde, tordue, brutale et magnifique. »

Catégorie : Littérature anglophone ( U.S.A.). Traduction : Jean-Charles Khalifa.

Liens : chez l’éditeur.

Civilizations

Laurent Binet, Civilizations, Grasset, 2019

Par François Lechat.

Voici un roman érudit qui s’assume, de la part d’un auteur qui avait déjà fait la démonstration de sa culture dans La septième fonction du langage.

L’idée est simple, mais audacieuse : que se serait-il passé si, en raison de quelques circonstances, les Indiens avaient pris le pas sur les conquistadors et avaient fini par débarquer dans l’Europe de Charles-Quint ?

La réponse prend plusieurs formes, dont des fragments du journal imaginaire d’un Christophe Colomb voué à l’échec, et une longue chronique du règne d’Atahualpa, chef inca adorateur du Soleil. C’est assez fascinant, car très soigneusement développé, avec une foule de démarquages historiques qui ne manquent pas de sel (à commencer par la manière de parler du Christ, que les Indiens, perplexes et respectueux, ont baptisé « le dieu cloué »). Cela dit, les péripéties maritimes et militaires qui ont inversé le cours de l’histoire ne sont pas crédibles, et s’il est formidablement écrit, ce livre s’adresse à un public choisi, qui trouvera plaisir à retrouver ses références historiques chamboulées (un échange de lettres entre Erasme et Thomas More, la guerre des paysans allemands dopée par l’appui des Indiens contre les princes, etc.).

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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