Débâcle

Lize Spit, Débâcle, Actes Sud, 2018

Par Françoise Ghilain.

Je viens de découvrir une jeune écrivaine belge, Lize Spit, 28 ans, éditée chez  Actes Sud… à travers son roman Débâcle (*) qui fait un tabac et à juste titre ! Le titre en néerlandais est Het Smelt qui signifie « Ça fond »…

Un livre extrêmement bien construit… Une excellente traduction du néerlandais en français. Sur la couverture de ce livre en français : une photo d’enfant réalisée par la photographe Frieke Janssens… très interpellante aussi !

J’invite vivement tous les lecteurs des Yeux dans les livres à découvrir Lize Spit !

(*) Débâcle : rupture des glaces d’un cours d’eau.

Catégorie : Littérature étrangère (Belgique). Traduction du néerlandais : Emmanuelle Tardif.

Liens : chez l’éditeur.

Konbini

Sayaka Murata, Konbini, Denoël & d’ailleurs, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Keiko se rend compte dès la petite enfance qu’elle ne ressent pas les mêmes sentiments que ses petites copines et n’a absolument pas leurs réactions. Pour ne pas avoir d’ennui elle se fond dans la masse. Devenue étudiante, elle trouve un petit boulot dans un Konbini, supérette japonaise ouverte 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Là tout est écrit dans un guide : comment remplir les rayons, comment parler aux clients, tout est millimétré. Dix-huit ans plus tard, Keiko y travaille toujours, mais elle n’est pas mariée et n’a pas d’enfant, et elle a 36 ans…

Ce petit livre japonais de 123 pages est un roman satirique et plein d’humour noir sur la société nippone actuelle, où il faut à tout prix entrer dans la bonne case, dans le bon moule. Il a été récompensé de nombreux prix, notamment le prix Akutagawa, l’équivalent japonais du Goncourt.

Un bon petit livre, sans plus. Mais je ne suis pas habituée à la littérature japonaise.

Catégorie : Littérature étrangère (Japon). Traduction : Mathilde Tamae-Bouhon.

Liens : chez l’éditeur.

La tanche

Inge Schilperoord, La tanche, Belfond, 2017

Par François Lechat.

En tombant sur ce livre en librairie, j’y ai vu un défi. Un nom d’auteur inconnu et imprononçable, un titre sec et peu ragoûtant et une couverture minimaliste : l’éditeur devait se sentir sûr de son coup pour oser proposer un tel ouvrage. Même si ce livre a été couronné de distinctions aux Pays-Bas, qui, sérieusement, a envie de s’intéresser à une tanche ? La réponse est simple : les deux héros – Jonathan, un homme encore jeune qui vient d’être libéré de prison faute de preuves, et « la fillette », une gamine joueuse et sensible qui habite juste à côté de chez lui et qui veut à tout prix sauver cette tanche d’une mort injuste. Car elle n’a pas mérité de dépérir dans un aquarium lors de la pire canicule qu’ait jamais connue le village dans lequel revient Jonathan, un coin désolé en bordure de mer. La tanche servira évidemment d’objet transitionnel entre eux : elle leur permettra de nouer des liens qui, pour elle, compenseront le divorce de ses parents et les absences de sa mère et, pour lui, constitueront un danger majeur : comment résister à ses pulsions ? C’est tout l’enjeu de ce livre étonnant de maîtrise (un seul adjectif mal choisi en 200 pages, qui fait ressortir la perfection du reste), de tension (car on s’identifie dès le début à cet homme de bonne volonté, dépassé par ses désirs et borné par sa bêtise) et de finesse (l’auteure, qui a longtemps exercé comme psychologue judiciaire, décrit avec une force rare le tourbillon des idées et des sensations de Jonathan, ainsi que les protocoles thérapeutiques auxquels il s’astreint, sans jamais verser dans le didactisme). Cela pourrait être glauque, mais c’est fascinant à force de sensibilité et de réalisme, ainsi que d’un sens aigu du drame. L’alternance des huis clos entre Jonathan et sa vieille mère d’une part, entre Jonathan et la fillette d’autre part, semble voué à déchaîner les passions lors de cet été étouffant qui voit un homme perdre pied alors que son psychologue l’avait préparé au mieux à sa libération. A vous de voir si la fin (un peu longuette ?) dément cette catastrophe annoncée.

Catégorie : Littérature étrangère (Pays-Bas). Traduction : Isabelle Rosselin.

Liens : chez l’éditeur.

Si rude soit le début

Javier Marías, Si rude soit le début, Gallimard, 2017

Par François Lechat.

Salué par les meilleurs critiques dans les termes les plus flatteurs, ce roman vaut assurément le détour. Mais il s’adresse à un public très pointu, capable de lire 570 pages d’une intrigue qui, factuellement, se laisserait résumer en cinq lignes. C’est que le narrateur, qui retrace après coup quelques années de jeunesse, y mêle à tout moment une réflexion psychologique, morale, historique, sociale…, qui met à plat les moindres éléments de l’intrigue, qu’il s’agisse d’un mot prononcé, d’un geste, d’un souvenir, d’un événement. Le tout se situe dans l’Espagne postfranquiste, et tourne autour des questions de la faute, de la mémoire, de l’effacement des crimes, de la réussite des anciens fascistes, de la dette – tout ce qui pourrait agiter la société espagnole si elle n’avait pas décidé de jeter un voile pudique sur son passé. Cela paraît abstrait, bien sûr, mais la réussite du livre tient au fait qu’il incarne son sujet dans des rapports humains proches du huis clos : entre le héros, jeune intellectuel qui entame ici son apprentissage, et son patron, un cinéaste en vue ; entre celui-ci et sa femme, qu’il déteste viscéralement pour des raisons mystérieuses ; entre cette femme et le héros, avec des effets surprenants ; ou encore entre le patron et un de ses amis auquel le héros devra se lier intimement, et ainsi de suite, avec des éclairs de drame ou de sensualité inattendus. C’est formidablement construit, pensé, creusé, inscrit dans des boucles et des spirales qui se déploient comme un fleuve majestueux. Mais pour apprécier ce livre, et j’y reviens, il faut pouvoir affronter des phrases de dix lignes ou des chapitres entiers qui cernent un détail. Impressionnant, intelligent et jouissif, mais à la place de l’éditeur j’aurais imposé quelques coupes.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Traduction : Marie-Odile Fortier-Masek.

Liens : chez l’éditeur.

La chair

Rosa Montero, La chair, Métailié, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

L’auteure est espagnole, l’action se passe à Madrid et le personnage de ce livre, Soledad, ce qui signifie « solitude » en espagnol, se construit au fur et à mesure que l’on avance dans l’intrigue. Car il y a une intrigue – assez forte même – alors qu’au premier abord on pourrait croire qu’on a affaire à un roman psychologique proche du dialogue intérieur. C’est que le personnage est caléidoscopique – ce qui est une autre manière de dire complexe – et que l’écriture l’est aussi – ce qui est une autre manière de dire que la construction n’est pas banale et que les chapitres se suivent de manière parfois très inattendue. Soledad est cultivée, désaxée, imprudente, obsédée par sa soixantaine, sportive et… vraie.

Seul bémol, une traduction qui mériterait d’être revue (quelques fautes d’orthographe, de mauvais choix de conjugaison, quelques coquilles), mais voici un roman prenant et touchant, bousculant un peu aussi, malin, sensible. Je l’ai beaucoup aimé et je ne le conseille pas seulement à ceux qui découvrent les angoisses de la soixantaine.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Traduction : Myriam Chirousse.

Liens : chez l’éditeur.

La femme sur l’escalier

Bernhard Schlink, La femme sur l’escalier, Gallimard, 2016

Par François Lechat.

Si vous avez lu Le liseur, le premier roman de Bernhard Schlink, La femme sur l’escalier va sans doute vous décevoir ; si vous avez aimé La femme sur l’escalier, précipitez-vous sur Le liseur. C’est que, dans les deux romans, la trame est semblable : une femme forte, belle, intrigante, parfois dure et cynique en raison des circonstances, fait face à un héros plein de bonne volonté, moral et raisonné, fasciné par cette créature qui, à l’évidence, possède une tout autre expérience de la vie. Mais là où, dans Le liseur, cette trame s’inscrit dans l’Histoire (le nazisme, le procès de Nuremberg, le gouffre entre les classes sociales), elle sert dans La femme sur l’escalier à raconter des histoires, celles de trois bourgeois amoureux de la même égérie. Le début est brillant, la fin est réussie même si elle ne surprend pas, mais l’ensemble, très soigné, manque de force et de folie, comme si Bernhard Schlink ne parvenait pas à se départir de ses bonnes manières de juriste allemand. A lire, surtout, si l’on croit qu’une femme – celle qui donne son sens au titre – mérite qu’on lui sacrifie sa carrière.

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Traduction : Bernard Lortholary.

Liens : chez l’éditeur.

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