Les sangs

Audrée Wilhelmy, Les Sangs, Grasset, 2015

Par François Lechat.

Présenté par Grasset comme un roman, ce livre n’en est pourtant pas un, ou presque pas. Mais ce n’est pas non plus un recueil de nouvelles, qui pourrait se lire dans le désordre. Si les sept chapitres qui le composent ne sont reliés que par un fil ténu, il faut les lire comme ils se présentent pour apprécier les rares renvois, les quelques recoupements qui composent, sinon un récit, du moins une intrigue, au sens strict du terme : une interrogation qui ne cesse de croître, et qui rebondit tout à la fin, quand il n’est pas exclu que ces courtes histoires qu’on lit comme autant de documents ne soient qu’une œuvre d’imagination, celle que le « héros » compose dans la scène finale.

Mais de quoi s’agit-il, au juste ? Tout simplement d’une version baroque, intemporelle et perverse de la légende de Barbe Bleue. Dans un manoir situé on ne sait où, on ne sait quand (le contexte semble médiéval, mais l’Ogre écrit à la machine), se succèdent sept femmes qui vont toutes mourir pour un châtelain nommé Féléor Barthélémy Rü, dont on n’apprendra presque rien. C’est que l’homme, ici, importe moins que les femmes. Ce sont elles qui font l’objet, au début de chaque chapitre, d’un court portrait plein d’étrangeté ; ce sont elles, encore, qui mènent le récit de leur amour avec le châtelain ; ce sont elles, enfin, que Féléor raconte après leur mort, en donnant une image redressée de ce que l’on avait cru comprendre. De sorte que ne subsistent, au terme de cette construction d’une rare habileté, qu’un jeu de miroirs et de fantasmes, dont on serait bien peine de dégager des certitudes. Sauf une : ces femmes qui ont trouvé la mort pour un homme l’ont voulue et cherchée, comme s’il était entendu que le désir et la perversion sont aujourd’hui la chose du monde la mieux partagée. Et c’est une jeune romancière québécoise qui le suggère, dans un style formidablement travaillé, majestueux et tendu, comme si décidément les femmes avaient tout pris aux hommes.

Catégorie : Littérature francophone (Québec).

Liens : chez l’éditeur.

La fiancée américaine

Eric Dupont, La Fiancée américaine, Editions du Toucan, 2014

Par François Lechat.

Plus fort que Le Chardonneret, c’est le grand roman trop négligé de 2014 ! Oublions les coquilles qui parsèment les premiers chapitres pour ne retenir qu’une évidence : on lit rarement 750 pages aussi folles, tendres, fortes, jubilatoires et surprenantes.

Sur un ton de conteur à l’ancienne d’abord, sous forme de témoignages ensuite, l’histoire de personnages tous plus inoubliables les uns que les autres, hors normes, traversant des événements tantôt cocasses tantôt tragiques, tantôt évoqués avec une puissance inouïe et tantôt suggérés avec des allusions d’une élégance rare, surtout pour ce qui concerne la mort, les choses du sexe et les affaires de cœur. On change d’époque, de pays et de héros à plusieurs reprises, mais pour rester dans le fil d’une légende familiale et voir tous les éléments se rejoindre dans les derniers chapitres en provoquant quelques surprises mémorables.

Du coup, le livre à peine refermé, on n’a qu’une envie : le reprendre pour repasser par des détails dont on avait négligé l’importance. Et cela marche : la surprise est moindre, forcément, mais le talent de l’auteur éclate encore davantage. A ne pas rater si on aime la neige, la culture catholique, l’Histoire et le tumulte des sentiments.

Catégorie : Littérature étrangère francophone (Québec).

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi le Bestiaire d’Eric Dupont.

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