La plus grande baleine morte de Lombardie

Aldo Nove, La plus grande baleine morte de Lombardie, Actes Sud, 2007

Par Patrick Poivre.

Si vous faites partie de ceux qui n’ont plus ouvert un roman ou un recueil de nouvelles depuis belle lurette, le choc va être rude. Et même si celui-ci est traduit de l’italien et qu’il est donc difficile de juger de la qualité de la traduction (mais je fais confiance à l’équipe éditoriale d’Acte Sud pour nous avoir réservé le meilleur à l’époque), le texte qui nous est livré ici en langue française est limpide et reste saisissant. Le lecteur qui n’aurait plus aucun souvenir de son enfance ou qui ne disposerait d’aucune ressource imaginative, un lecteur ainsi diminué ne passera pas la première histoire. Il se demandera s’il s’agit d’une prose réservée à l’enfant ou d’un délire d’écrivain en mal de martingale et refermera l’ouvrage, dubitatif. S’il y survit, c’est que lui aussi va penser, par exemple, que « Bialetti (l’inventeur des fameuses cafetières italiennes) tue chaque nuit les enfants qui restent seuls au cabinet plus de neuf minutes ». Et il n’atteindra pas la moitié du livre sans se rendre compte qu’il avait oublié que les mots, ordonnés en phrases et celles-ci en paragraphes et chapitres étaient doués pour évoquer les souvenirs du monde que nous avions vécu.

Il s’agit d’un recueil de souvenirs des années 70, mais ici, le narrateur n’en n’a pas transposé la description dans sa langue d’adulte. Il les a conservés, ô miracle, dans leur jus, le tout formant un fantastique remède à la conformité, à l’uniformité de l’écriture mémorielle que le tout image nous impose depuis de nombreuses années déjà. Tout cela m’a fait penser à Dario Fo, héritier de la comedia dell’arte, à son Mistero buffo et à la richesse et l’habileté de sa narration.

Aldo Nove, qui nous est contemporain, m’était parfaitement inconnu et des quelques recherches que je viens de faire pour écrire cette petite note, j’ai retenu qu’il était d’abord poète avant d’être prosateur. Et manifestement, c’est par le va et vient de l’un vers l’autre que les spécialistes tentent d’expliquer sa technique d’écriture et son style. Sans doute, pourquoi pas. Pour ma part, je reste  persuadé que la prose n’est qu’un segment de la poésie.

Si vous mettez la main sur ce livre dans une librairie, offrez-le à quelqu’un qui ne lit plus. Les autres savent.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). N.B. : L’éditeur français publie cet ouvrage hors collection dans le genre « romans et nouvelles » et présente ces récits comme des chroniques. Traduction : Marianne Véron.

Liens : chez l’éditeur.

Le pays que j’aime

Caterina Bonvicini, Le pays que j’aime, Gallimard, 2016

Par François Lechat.

Un joli point de départ, pour ce roman italien qui court sur quatre décennies : l’amitié puis l’amour (presque) indéfectible liant une riche héritière et le fils du jardinier. Inséparables pendant l’enfance, car Olivia avait besoin d’un compagnon de jeu, ils vont s’aimer mais surtout se perdre, se retrouver à de multiples reprises mais de façon toujours précaire. C’est qu’un gouffre social les sépare, et deux familles aussi, qui ne sont pas ennemies mais qui suivent chacune sa voie, très différente. On croit que tout va s’arranger lorsque Valerio, l’amoureux transi, fait à son tour fortune dans la construction et fréquente le même monde qu’Olivia, mais entre-temps d’autres obstacles se sont dressés entre eux, dont des mariages sans amour mais pas sans consistance. Caterina Bonvicini excelle à rapprocher et à éloigner ses protagonistes, et à les lier au moyen de personnages secondaires bien typés – surtout l’aïeule de la famille d’Olivia, d’une liberté folle derrière sa façade embourgeoisée, et ses deux fils, qui suivront des voies inattendues. Il y a de très belles scènes et beaucoup de finesse dans ce roman, mais aussi quelques faiblesses : un héros un peu improbable, un arrière-plan berlusconien pas vraiment exploité, des ellipses parfois curieuses. Cela n’empêche pas d’apprécier de beaux personnages de femmes, un sens aigu des codes sociaux, l’humour à froid de l’auteure et son sens des dialogues.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Lise Caillat.

Liens : chez l’éditeur.

Sur cette terre comme au ciel

Davide Enia, Sur cette terre comme au ciel, Albin Michel, 2016

Par François Lechat.

Premier roman, très remarqué, d’un dramaturge italien, Sur cette terre comme au ciel fait inévitablement penser à L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante : même manière d’aller toujours droit au but, même évocation des milieux populaires d’une ville de province, Palerme en l’occurrence, même empathie pour des personnages plus vrais que nature. Certes, on est ici un cran ou deux en-dessous de Ferrante, d’abord parce que Palerme et sa mafia restent un décor un peu vague, ensuite parce que Davide Enia nous perd un peu avec ce récit éclaté en de multiples époques, où la plupart des héros masculins ont fait, font ou s’occupent de la boxe, ce qui ne facilite pas leur identification. Mais c’est une belle réussite malgré tout, même pour qui ne s’intéresse pas au noble art, grâce à un sens époustouflant des dialogues, qui sont à la fois brillants et criants de vérité. Et grâce, aussi, à une jolie histoire d’amour qui nous vaut un chapitre épatant à un moment que je ne dévoilerai pas. Si on aime l’Italie et les Italiens, leur gouaille et leur débrouille, leur humanité et leur sens de la famille, on aimera ce roman plein de vie et de gros mots.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Françoise Brun.

Liens : chez l’éditeur.

Le nouveau nom

Elena Ferrante, Le nouveau nom, Gallimard, 2016

Par François Lechat.

Elena Ferrante donne ici la suite de L’amie prodigieuse [volume II sur IV]. On y retrouve tout son art et toute sa patte, et on les comprend même mieux avec ce deuxième volume. Car pendant 150 pages, ce roman choral débordant de personnages se resserre plus classiquement sur un petit groupe de jeunes le temps de vacances d’été, situation propice aux amours compliquées. Cette parenthèse estivale est fort bien menée, mais par moment on ressent un léger vide, comme s’il manquait quelque chose. En fait, il n’y manque rien, mais lorsque les deux héroïnes reviennent à Naples, on saisit ce qui fait tout le prix de ce cycle romanesque qui comprendra quatre volumes : un extraordinaire sens des détails qui différencient les personnages selon leur position dans l’échelle des métiers, de la richesse, des sexes, des âges, une manière de rendre la vie grouillante d’un quartier à l’aide d’une foule d’anecdotes, de gestes, de dialogues qui sonnent tous plus vrais les uns que les autres. La vie est un combat que les deux héroïnes, l’une encline à s’effacer et l’autre à ne jamais rien céder, mènent envers et contre tout, dans une Italie où l’on ne peut jamais oublier le regard des autres. La lutte des classes, des sexes et des générations comme on la lit rarement : du point de vue de femmes du peuple – et c’est bien plus vivant que d’un point de vue bourgeois ou masculin.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Elsa Damien.

Liens : la page sur Le nouveau nom chez l’éditeur ; l’article de François Lechat sur le 1er volume de la saga : L’amie prodigieuse.

L’amie prodigieuse (I)

Elena Ferrante, L’Amie prodigieuse, Gallimard, 2014

Par François Lechat.

Le début déconcerte un peu tant le contraste entre les deux héroïnes est accentué. Mais leur relation devient vite crédible, et Elena Ferrante rend merveilleusement l’atmosphère de ce quartier pauvre de Naples et les sentiments de la narratrice, Elena, qui est à la fois éblouie et irritée par son amie Lila. Plusieurs scènes sont de petits bijoux : la tentative avortée des fillettes de découvrir la mer au cours d’une fugue ; le baiser reçu par Elena d’un personnage poétique qui va montrer un autre visage ; le trouble provoqué par Lila, pendant sa toilette nuptiale, sur quelqu’un que je ne veux pas nommer ici… Ce roman allie la sensibilité psychologique à un réalisme social aigu, sans que jamais l’auteure ne nous perde dans la foule de ses personnages, tous criants de vérité même si certains ont plus de relief que d’autres.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Elsa Damien.

Liens : page sur L’amie prodigieuse chez l’éditeur ; articles de François Lechat sur la suite, Le nouveau nom (2e volume de la saga), et une fois le 4e volume terminé.

Sens dessus dessous

Milena Agus, Sens dessus dessous, Liana Levi, 2016.

Par François Lechat.

Les inconditionnels de Milena Agus, dont je suis, retrouveront sa patte dans ce nouveau roman : même longueur, même éditeur, même sens du farfelu, du poétique et de l’inattendu, avec toujours des personnages décalés, obstinés, décidés à trouver l’amour et le bonheur que la vie semble devoir leur refuser. Avec, une fois encore, quelques percées érotiques surprenantes de la part d’héroïnes vivant en Sardaigne, où la femme semble devoir être plus réservée. Pour autant, ce n’est pas le roman le plus accompli de l’auteure : il faut un peu de temps pour que l’intrigue se noue, que les surprises arrivent, que la poésie se mette à rôder, et la dimension érotique est moins réussie. On sentait plus de folie et un plus grand travail du style dans ses livres précédents – même si celui-ci reste bien supérieur au tout-venant actuel, et constitue une jolie lecture d’été.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Marianne Faurobert.

Liens : chez l’éditeur.

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