Vers un nouveau genre littéraire ?

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Littérature française
Par François Lechat

Assiste-t-on à la naissance d’un nouveau genre littéraire ? Ou, plus modestement, d’un nouveau type de romans, qu’on pourrait appeler la littérature féministe masculine ? On peut le penser à la lecture de deux titres récents qui présentent d’étranges points communs.

Dans les deux cas, l’auteur est un homme pratiquant un métier au contact de la réalité : policier pour l’un, journaliste pour l’autre. Dans les deux cas, le personnage principal du roman occupe une position sociale enviable, porteuse d’un certain pouvoir : directeur de la police des polices pour l’un, professeur d’université pour l’autre. Dans les deux cas, ce contre-héros est marié, apparemment heureux, et a des enfants avec son épouse légitime : il incarne, non seulement la masculinité toxique, mais l’ordre social en général — dont il s’agit de montrer la face cachée. Dans les deux cas, ce personnage a une vie extra-conjugale, secrète et hautement délétère, génératrice d’une forme d’emprise. Dans les deux cas, les épouses trompées et les femmes de l’ombre devront parcourir un chemin difficile pour sortir de leur condition de victime. Dans les deux cas, un couple lesbien est mis en scène, comme s’il fallait suggérer que c’est là une manière sûre de se soustraire à la domination masculine. Dans les deux cas, une femme forte, juge d’instruction ou psychologue près des tribunaux, œuvre à la manifestation de la vérité. Dans les deux cas enfin, le coup de théâtre final se devine plus ou moins nettement en cours de route, comme l’accomplissement nécessaire d’un chemin d’émancipation féminine.

Ces deux romans ne sont pas pour autant des livres à thèse, lourdement démonstratifs : ils offrent une véritable intrigue et des personnages crédibles. Comme un papillon, qui est plus dense et court qu’On ne sait rien de toi, s’achève même sur le mode du thriller. Mais de part et d’autre, le cœur du propos est bien la prise de conscience, non pas des hommes, indécrottables, mais des femmes, qui devront en payer le prix.

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Fabrice Tassel
On ne sait rien de toi

La Manufacture de livres
2025

Christophe Molmy
Comme un papillon

La Martinière
2025

L’Âge de détruire

Littérature française
Par Jacques Dupont

La relation d’une mère et sa fille, en deux tableaux.

Tableau de l’âge un : La mère est angoissée et violente. Sa fille l’a vue se rouler par terre en rue, s’évanouir « pour qu’on lui vienne en aide, chercher des mains qui la soutiennent, courir après une sensation de solidité ». Elle cherche un appui auprès de sa fille, la rejoint dans son lit…

Tableau de l’âge deux : C’est l’heure des critiques acides. La mère reproche à la fille de tout rendre compliqué, d’être ingrate, de ne pas croquer la vie à pleines dents. Elle porte aux doigts trois bagues dont elle a hérité de sa propre mère. La grand-mère giflait la mère, la mère a giflé sa fille. Les pierres incrustées dans les bagues ont lacéré leur visage. La mère cède ses bagues à sa fille…

Une scène inattendue, violente, effarante, clôt le récit, où rien ne se transmet sinon violence, angoisse et destruction… sans autre forme de réflexion.

Le livre est écrit avec soin, l’histoire est bien menée et cohérente, même si je trouve le récit peu incarné. Mais pourquoi un roman aussi sordide ? Que veut montrer Pauline Peyrade ?

À lire si vous aimez le noir sans issue.

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Pauline Peyrade
L’Âge de détruire

Editions de Minuit
2023

Existe en poche

L’agrafe

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

J’avais beaucoup aimé Le neveu d’Anchise, que j’avais chroniqué sur ce site, raison pour laquelle je me suis plongée dans le dernier roman de Maryline Desbiolles, roman auréolé du prix Le Monde 2024. On retrouve ici l’univers de l’autrice, l’arrière-pays niçois et ses villages plombés de soleil, les paysages de ce beau sud-est de la France. Presque si l’on entend les cigales et l’accent des personnages ! On retrouve son style, aussi, cette mélancolie poétique dont elle drape tous ses personnages.

Ici, l’héroïne se nomme Emma Fulconis, adolescente rebelle et solitaire qui court sans cesse à travers les collines. Jusqu’à ce que le chien d’un garçon qu’elle rencontre l’attaque et la blesse grièvement à la jambe. Plus encore que cette attaque qui la laisse sérieusement handicapée et incapable désormais de courir, c’est une phrase prononcée par le père du garçon au moment de l’attaque qui la bouleverse. Je vous laisse la découvrir. Commence alors pour elle la quête de son passé, ou plutôt du passé de sa famille, harkis rapatriés à contre-coeur par les autorités et enfermés dans des camps dont le souvenir a été peu à peu effacé des mémoires.

Beaucoup de subtilité dans ce roman qui effleure par touches successives un passé douloureux et, partant, une page de notre histoire. Cette approche pudique et tout en finesse m’a donné envie d’en apprendre plus sur ces événements, tant il est vrai qu’ils sont peu évoqués, encore moins enseignés. Le style poétique de l’autrice déroutera peut-être certains lecteurs. Pour ma part, j’en apprécie beaucoup l’originalité. Pour autant, j’avoue cette fois avoir peiné à totalement adhérer aux personnages qui m’ont paru parfois factices. La faute, peut-être, à un texte un peu court.

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Maryline Desbiolles
L’agrafe

Éditions Sabine Wespieser
2024

La matinale

Littérature française
Par François Lechat

Par certains côtés, ce roman est un polar. Car on se demande ce qui a pu conduire une journaliste vedette, présentatrice de la matinale télévisuelle la plus suivie de France, à se retrouver face à un psychiatre et peut-être bientôt en prison. Mais par d’autres côtés, ce roman paru dans la collection blanche de Gallimard est un récit psychologique, sociologique et humoristique.

En racontant sa vie à un psychiatre qui doit décider si elle était responsable de ses actes au moment où elle a commis un délit pénal, la narratrice prend de la distance avec elle-même, aidée en cela par le mutisme moqueur de son vis-à-vis. Mais elle doit aussi se faire comprendre, partager ses émotions, expliquer les péripéties qui, partant d’une situation familiale et professionnelle idéale, l’ont fait lentement basculer, jusqu’à tomber dans le burlesque. D’où un ton mi-figue mi-raisin qui fait le charme de ce premier roman, tranche de vie dans le milieu des médias accompagnée de subtiles réflexions sur les aléas du désir, le destin des femmes et les bouleversements qui secouent notre époque.

Une jolie réussite, menée tambour battant, dans un style nerveux qui fait confiance à l’intelligence du lecteur.

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Nolwenn Le Blevennec
La matinale

Gallimard
2025

Les loups

Littérature française
Par Catherine Chahnazarian

Olena Hapko a été élue présidente de l’Ukraine. Nous vivrons avec elle, entrecoupés de flash-backs, les trente jours qui la séparent de la prise effective du pouvoir. Coulisses d’un monde politique accouplé à des oligarques puissants, calculateurs, malhonnêtes, dangereux et soumis, pour beaucoup, au pouvoir russe. Olena non plus n’est pas un enfant de chœur. À la tête d’un empire industriel, elle s’est faite toute seule, elle pourrait nous être sympathique, mais non, on n’a pas affaire à un roman féministe : si elle veut œuvrer à l’indépendance de sa patrie et en renforcer l’économie, Olena est une « chienne » féroce parmi les loups.

Avec ce thriller politique, Benoît Vitkine dresse un tableau sans concession d’une société — l’Ukraine d’après la chute de l’URSS — gangrénée par des jeux de pouvoir. Ses connaissances monumentales de l’Europe de l’Est sont au service d’une très riche fiction, parfois un peu technique, historique, réaliste, noire – même si deux beaux personnages secondaires symboliseront l’espoir.

Il faut lire ce livre pour ce qu’il est : un peu comme dans Le mage du Kremlin de Da Empoli, on plonge dans des esprits froids, déformés par le calcul, la soif de pouvoir et la volonté d’aboutir. Benoît Vitkine, journaliste, passe à la fiction pour faire profiter quiconque le voudra de l’éclairage qu’il peut apporter sur cette partie du monde et sur ceux qui y mènent la danse. On découvrira des personnages inventés (dont Olena Hapko), inspirés de ceux que l’auteur a croisés dans la vraie vie, évoluant parmi des personnages existants. En toile de fond, une population désabusée mais une jeunesse sur le point d’exploser.

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Benoît Vitkine
Les loups

Editions Les Arènes
2022

Disponible au Livre de Poche

La guerre par d’autres moyens

Littérature française
Par François Lechat

C’est un roman à clés, mais avec tout un trousseau pour la même serrure… Car le personnage central côté masculin, Dan Lehman, président de la République qui a échoué à se faire réélire, tient de Sarkozy (l’ambition, l’énergie, l’amertume d’avoir été battu), de Hollande (le président de gauche accusé d’avoir mené une politique de droite, l’homme aux deux femmes dont une liée au showbiz), de Jospin (le retrait forcé de la vie politique), de Blum et de Mendès-France (la judéité), de Chirac et de De Gaulle (l’enfant chérie et handicapée), et j’en passe. Et on pourrait faire le même exercice du côté des personnages féminins, autrices ou actrices proches des héroïnes qui bousculent l’ordre établi depuis MeToo.

Les thèmes, quant à eux, sont prenants : impasses de la politique, ambitions dévorantes, domination masculine, violence du monde du cinéma, tension entre la logique du désir et celle de la dignité, spectre de l’âge qui rend les hommes attirants et les femmes hors-jeu… Sans parler du personnage d’Anna, petite fille muette adorée de tous, et de l’addiction à l’alcool, promesse de déchéance.

Le livre est riche, donc. Mais la manière ? Après avoir lu Les choses humaines, j’avais posé la question de la place de la littérature dans les romans de Karine Tuil. L’insouciance m’avait paru d’une grande efficacité narrative au détriment du style, tandis que Les choses humaines commençaient à faire une place à des moments de respiration, de méditation, d’écriture plus travaillée.

Je devrais donc me réjouir du fait que, dans La guerre par d’autres moyens, ces moments se multiplient et donnent de la profondeur au roman. Sauf que… Sauf que, d’une part, le déséquilibre s’est inversé. Trop de commentaires, trop d’introspection, pas assez d’événements, de rebondissements, d’autant qu’une partie de ces derniers s’avère prévisible. Et sauf que, d’autre part, toutes ces réflexions sur les enjeux propres à notre temps sont, pour moi, assez convenues, très justes mais précisément déjà lues, déjà vues. Et j’en dirais de même pour l’alcool, dont les ravages ne sont pas une découverte.

On ne peut pas reprocher à un roman d’être féministe, social, bienveillant à l’égard des modestes et critique à l’égard du monde du cinéma, des médias et de la politique, ces lieux de pouvoir impitoyables. Mais fallait-il dire tout cela, ou le laisser entendre, le faire découvrir par l’action plutôt que par le discours ?

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Karine Tuil
La guerre par d’autres moyens
Éditions Gallimard
2025

Le grand feu

Littérature française
Par Catherine Chahnazarian

D’abord, si vous lisez la quatrième de couverture, je vous préviens qu’il ne vous restera pas grand-chose à découvrir. Hormis le style : personnel, poétique, inspiré, se mariant parfaitement avec les personnages, les enjeux, et la musique qui se joue entre les événements, qui en fait partie, que l’on entend en lisant. Car ce court roman raconte la vie d’une jeune fille née en 1699 à Venise et dont le destin, hors du monde, est de se consacrer à la musique. On entre avec elle à la Pietà, orphelinat créé en 1346 et qui existe toujours, et dans le décor émerveillant de la Sérénissime, sa beauté, ses sons, ses couleurs. L’autrice évoque bien sûr la condition des femmes au XVIIIe siècle – celle des hommes aussi d’ailleurs – et le pouvoir libérateur de la musique. Romancière et violoniste, elle a voulu parler – et y réussit très bien – du « corps musicien », du corps de celle ou celui « qui grandit avec l’instrument ». Tout est dans les ressentis, dans les sensations et émotions sans étiquette qui assaillent Ilaria et la constituent ; dans les émotions et sentiments de quelques autres personnages aussi, qui forment le très maigre univers de la jeune fille.

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Léonor de Récondo
Le grand feu
Éditions Grasset & Fasquelle
2023
Disponible au Livre de Poche

De la même autrice, notre critique d’Amours

Un avenir radieux

Littérature française
Une brève de Pierre Chahnazarian

Le troisième opus (sur quatre prévus, d’après Lemaitre en interview) de la saga de la famille Pelletier, qui se déroule au cours des Trente Glorieuses, détonne un peu. Après deux formidables tomes (Le grand monde et Le silence et la colère), celui-ci me laisse sur ma faim. Après aussi deux ans d’attente.

Le début est bien, conforme à mes attentes, en tout cas, puis l’auteur s’enlise dans une histoire d’espionnage à Prague qui traîne en longueur. La guerre froide, ce n’est pas sa spécialité.

Bref, pas terrible mais, pour connaître la fin de l’histoire, s’il y en a une, il faudra se procurer le suivant !

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Pierre Lemaitre
Un avenir radieux
Éditions Calmann-Levy
2025

Toutes nos critiques de Pierre Lemaitre sont répertoriées sous son nom dans le classement alphabétique.

De purs hommes

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Littérature francophone (Sénégal)
Par Marie-Hélène Moreau

Voilà un livre qui ne laisse pas indifférent et c’est déjà beaucoup. Traitant du thème délicat de l’homosexualité au Sénégal, il ose bousculer frontalement les hypocrisies et bien-pensances locales ce qui lui a valu son lot de polémiques. Le livre n’a d’ailleurs pas été distribué au Sénégal à sa sortie.

Ndéné Gueye, jeune professeur de lettres ayant étudié en France avant de revenir enseigner dans son pays d’origine, porte un regard déjà désabusé sur son travail. Les rivalités de pouvoir et les idées étriquées qui gouvernent l’université ont eu raison de son enthousiasme. Entre sa famille aisée (son père est pressenti pour devenir Imam) et Rama, sa spectaculaire amante, il s’en accommode néanmoins. Jusqu’au jour où il tombe sur la vidéo virale d’une foule déterrant le cadavre d’un homme accusé d’être un góor-jigéen — un homme-femme, c’est-à-dire un homosexuel –, pour le traîner hors du cimetière. Il n’aura de cesse, à partir de là, de s’interroger sur l’identité de cet homme et sur ce qui peut conduire des hommes et des femmes à commettre un tel acte. Cette quête, qui l’amènera à rencontrer un certain nombre de personnes dont la mère de cet homme, le conduira également à s’interroger sur lui-même.

Critique d’une société sénégalaise qui, écrasée sous le poids des traditions et de la religion, perpétue une forme de déni en accusant trop facilement l’Occident, le roman de Mohamed Mbougar Sarr est en même temps un récit profondément personnel. C’est ce qui fait sa force. Et même si on peut comme moi ne pas être totalement emballé par le style de l’auteur, on ne peut que saluer son immense courage et trouver passionnante cette plongée dans les tabous de la société sénégalaise.

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Mohamed Mbougar Sarr
De purs hommes

Éditions Philippe Rey
2018

Jour de ressac

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Littérature française
Par Sylvaine Micheaux

La narratrice, dont le nom n’est jamais cité, doubleuse au cinéma, la cinquantaine, mariée et maman d’une fille de 20 ans, reçoit un coup de téléphone de la PJ du Havre. Elle est convoquée  pour le lendemain : un homme mort non identifié a été retrouvé sur la plage, avec dans les poches un ticket de cinéma portant le numéro de téléphone de l’héroïne.

Arrivée au Havre où elle a vécu toutes ses jeunes années, elle ne reconnait pas l’homme dont on lui montre les photos, mais ne peut se résoudre à quitter si vite la ville et se dirige vers la plage où on a trouvé le corps. Début d’une intrigue policière ? Pas du tout. Début d’une pérégrination dans la cité de son enfance, car la véritable héroïne est cette ville, grise, rebâtie en béton après sa quasi destruction lors des bombardements alliés de septembre 1944. La plage, la digue nord, le Ponant, le port tentaculaire qui est gangréné par les narcotrafics, et le récit qui part dans tous les sens comme les souvenirs de la narratrice qui petit à petit commence à avoir des doutes sur l’identité du mort… Peut-être celle d’un premier amour qui l’a abandonnée trente ans auparavant.

Ai-je aimé ce roman ? Difficile à dire. Certes, l’écriture est riche et remarquable, mais le déroulé chaotique de l’histoire m’a perturbée et la fin, qui n’en est pas une, tout autant. Quand il y a bien longtemps j’avais visité rapidement le Havre, la ville ne m’avait pas plu, trop grise, trop rectiligne : Jour de Ressac me confirme dans ma vision première.

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Maylis de Kerangal
Jour de ressac
Éditions Verticales
2024

La fille qu’on appelle

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Max Le Corre est boxeur. Un vieux boxeur qui rêve d’un retour sur le ring et s’y prépare contre plus jeune que lui. Pour vivre, il conduit la voiture de fonction du maire de cette petite ville de bord de mer qu’il n’a jamais quittée, contrairement à sa fille Laura. Laura qui revient, justement, et qui cherche un logement alors quoi de plus naturel lorsqu’on est son chauffeur que de demander au maire un petit coup de pouce ? Mauvaise idée.

Chronique désabusée des relations humaines dans lesquelles le pouvoir est mis au service de la satisfaction du plaisir des hommes et où le mépris de classe le dispute au clientélisme politique, le roman de Tanguy Viel est bien dans l’air d’un temps où il est de bon ton de critiquer les politiques et les élites de tous poils en les parant de tous les vices. Un peu facile, sans doute, mais en l’espèce sacrément bien fait. Caricatural ? Peut-être un peu aussi, oui. N’empêche, il y a du style dans ce roman et c’est ce qui rend sa lecture aussi intéressante – presque addictive – même si certains seront sans doute déstabilisés par ces longues phrases qui se perdent parfois au point qu’on doive les relire. Un style indéniable, donc, et un sens certain de la narration et des personnages. Max en boxeur magnifique et déchu, Laura, si jeune, si belle, en proie idéale d’un maire libidineux, Bellec et son costume blanc, en patron de casino peu scrupuleux… Tous, même s’ils peuvent sembler sans surprise tant ils suivent un destin tout tracé, sont chacun à sa manière profondément attachants, hormis le maire, affreux politicard prêt à tout pour satisfaire son plaisir et son ambition. Il passe à travers ce roman le sentiment vague mais entêtant que tout cela ne changera jamais. Un peu désespérant… 

Inclus dans la première sélection pour le Goncourt 2021, ce qui n’est pas rien, La fille qu’on appelle n’aura finalement pas accédé à l’étape suivante. Ce n’est certainement pas une raison pour ne pas le lire !

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Tanguy Viel
La fille qu’on appelle

Les Éditions de Minuit
2021

Ce que je sais de toi

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Littérature francophone
Par Marie-Hélène Moreau

Multiprimé et encensé par une large majorité du public, ce premier roman dispose de nombreux atouts pour plaire au lecteur. Une narration qui s’étale sur près de quarante ans entre l’Égypte et le Québec, une histoire de famille où se mêlent conventions sociales, recherche d’identité, et amours contrariées, le tout servi par une belle écriture et des effets de style qui donnent au roman une indéniable profondeur.

Éric Chacour, né à Montréal de parents égyptiens, nous entraîne tout d’abord dans l’Egypte des années soixante jusqu’aux années quatre-vingt où il dépeint avec subtilité le carcan social dans lequel se débat Tarek, personnage central du roman. Entre carrière professionnelle toute tracée, milieux sociaux profondément inégalitaires et mœurs corsetées, ce dernier s’exilera finalement au Québec pour ne revenir qu’à la mort de sa mère au début des années deux mille.

Tous les sujets évoqués dans le livre – et ils sont nombreux ! – sont passionnants. C’est sans doute là que réside une des clés de son succès. L’Egypte multiculturelle des années soixante, qui peu à peu se referme sur elle-même, donne un cadre historique particulièrement intéressant à la première partie du roman tandis que la description de la famille de Tarek, famille de notables ouverts à la culture, notamment française, éclaire les clivages d’une société en pleine mutation. La seconde partie dans laquelle apparaissent quelques scènes de la vie de Tarek au Québec semble par comparaison moins réussie. Sans doute l’idée est-elle de montrer ici le déracinement causé par l’exil mais je n’ai pour ma part pas été totalement convaincue. J’ai surtout regretté que le cœur du récit, l’histoire d’amour contrariée vécue par Tarek manque de chair et d’incarnation. Cela aurait donné une profondeur supplémentaire au récit qui, selon moi, reste sur cet aspect assez froid et comme distancié.

Malgré ces quelques réserves (qu’une grande majorité de lecteurs ne partagent à l’évidence pas !) Ce que je sais de toi est sans nul doute un roman à découvrir et Eric Chacour un auteur à suivre.

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Éric Chacour
Ce que je sais de toi
Éditions Philippe Rey
2023

Sortir au jour

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

L’autrice a rencontré Gabrielle au cours d’une séance de signatures dans un salon du livre. Elles ont sympathisé, et Gabrielle lui a révélé son métier, peu connu et encore entouré de tabous. Elle est thanatopractrice, c’est-à-dire celle qui prend soin des corps des personnes décédées.

En quête de sens, Gabrielle a abandonné une profession plus gratifiante socialement pour se consacrer aux morts. Son métier est d’être là quand la catastrophe a eu lieu. Il commence quand tout finit. C’est sa manière d’accompagner les vivants. Sa compétence consiste à montrer l’image définitive du défunt, celle que les proches garderont, sans la nier, sans la cacher, mais sous l’angle le plus fidèle et le plus humain possible. Non, elle n’a pas de problème avec ce métier qu’elle a donc choisi, non, elle n’a pas un tempérament morbide, au contraire elle contribue à adoucir la séparation définitive. Elle aide ceux qui restent à en accepter la réalité et à garder une image la plus belle et la plus juste possible de ceux qui s’en vont. C’est un métier qui a du sens.

Ce livre très court, à la fois intimiste et émaillé de réflexions plus générales, alterne les conversations entre Gabrielle et Amandine Dhée et des passages consacrés à la vie de l’autrice, à sa vie de maman, à ses questionnements. Il n’est pas triste car la gravité du sujet n’exclut pas l’humour et la sérénité. Il est humain avant tout et nous dévoile une profession qui reste dans l’ombre et suscite une certaine répulsion, même si nous sommes en admiration devant les momies égyptiennes qui nous rappellent que le soin des morts ne date pas d’aujourd’hui.

Amandine Dhée a obtenu pour ce livre le prix « Talents de femmes » de l’association Soroptimist de Béthune.

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Amandine Dhée
Sortir au jour
Éditions La Contre Allée
2023

De la même autrice, notre critique de La femme brouillon.

Les Terres animales

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Laurent Petitmangin avait su largement séduire avec Ce qu’il faut de nuit, récit bref et dépouillé d’un père élevant seul ses deux fils. Premier roman couronné à juste titre de plusieurs prix et traduit dans de nombreuses langues, il révélait un talent certain de l’auteur pour la description brute de ses personnages.

Ici, quatre personnages principaux qui ont décidé contre vents et marées de rester vivre sur leurs terres dévastées par un accident nucléaire. La zone a été évacuée, fermée, les autorités ont tout tenté pour convaincre les derniers récalcitrants de fuir, avant de les laisser à leur sort, se contentant de faire survoler la zone par des drones au cas où. À l’extérieur, la vie semble avoir repris son cours. Le récit alterne les points de vue de deux des protagonistes, leurs espoirs malgré une issue fatale et probablement rapide, leur lutte pour survivre au quotidien et garder un tant soit peu de joie, leurs relations avec quelques voisins eux aussi restés là et, en creux, la folie qui guette.

Récit post-apocalyptique centré sur la résilience humaine, l’histoire est certes dans l’air du temps. L’ensemble aurait pu être profond et puissant, mais j’ai peiné à entrer dans le jeu. Passons sur le caractère plus ou moins vraisemblable de la situation – après tout, n’est-ce pas tout l’intérêt de la littérature que de nous entraîner parfois hors du réalisme ? -, le problème est plutôt du côté de ces personnages dans lesquels j’ai eu du mal à me projeter, les confondant presque par moment. Sans doute manquent-ils de profondeur, eux ou les interactions entre eux. Bref, l’attachement n’a pas opéré sur moi cette fois. C’est bien dommage. J’attends le suivant !

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Laurent Petitmangin
Les Terres animales
Éditions La manufacture de livres
2023

Un simple dîner

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Lauréat du prix Gisèle Halimi 2023, le roman de Cécile Tlili explore le sujet des injonctions faites aux femmes. Thème maintes fois exploré ces dernières années – et à juste titre tant il est riche –, l’auteure a choisi dans ce court roman de recourir à l’exercice périlleux du huis-clos. Unité de temps – un dîner, donc –, unité d’espace – quasi exclusivement l’appartement où il a lieu –, il aurait été facile de lasser le lecteur. L’auteure parvient cependant sans peine à garder jusqu’au bout son attention grâce non seulement à un style fluide qui rend la lecture aisée mais également à de multiples rebondissements qui maintiennent éveillée sa curiosité.

En deux mots, Étienne, avocat en difficulté professionnelle, et sa compagne Claudia, une kinésithérapeute timide et effacée, reçoivent à dîner un couple de vieux amis à lui. Rémi est un professeur d’économie marié à Johar, une brillante ingénieure de la tech en passe d’être nommée à un poste important. Dans le décor de cet appartement parisien écrasé par la chaleur d’une fin d’été, ces deux femmes qui se connaissent à peine et que tout oppose vont chercher chacune à sa façon à se libérer du carcan que les hommes, mari ou collègue, et plus généralement la société, tentent de faire peser sur elles.

L’exercice aurait été parfaitement réussi si les personnages ne tombaient trop souvent dans une caricature un peu trop appuyée. C’est sans doute ce travers qui fait qu’on peine non seulement à s’attacher aux différents protagonistes – y compris les féminins, ce qui est un comble ! –, mais également à croire complètement à l’enchaînement des révélations de cette soirée. Dommage, car l’ensemble livre une description fine des rapports de domination qui pèsent sur les femmes et propose quelques scènes bien imaginées et décrites.

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Cécile Tlili
Un simple dîner

Éditions Calmann-Lévy
2023

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