J’ai lu tout Gilbert Cesbron

1947 (studio Harcourt)

Série « J’ai lu tout… »
Littérature française – Hommages
Par Anne-Marie Debarbieux

Je crois pouvoir dire que j’ai lu tout Gilbert Cesbron, depuis ses premiers romans, ses essais, ses pièces de théâtre,  jusqu’à son œuvre testamentaire La regarder en face parue en 1982, peu avant sa mort. J’écoutais également ses chroniques sur Radio Luxembourg car il fut, avant d’être écrivain, un homme de radio.

Je l’ai découvert en 1966, comme beaucoup d’ados de l’époque, avec Chiens perdus sans collier, une belle histoire d’enfants orphelins, paru en 1954. A la même époque, j’ai dévoré sur la même lancée Notre prison est un royaume, Les saints vont en enfer, Il est plus tard que tu ne penses.

Se défendant d’être un « écrivain catholique », une étiquette qu’il détestait, Cesbron préférait se définir comme  « un chrétien qui écrit des livres ». Touchant un large public, il n’atteignit guère les sphères universitaires qui le considéraient avec une certaine condescendance. Mais pour moi il a été un écrivain de référence tant au niveau de l’écriture que des thèmes de société qui constituaient l’intrigue de ses romans. J’admirais les titres de ses ouvrages : Les Saints vont en enfer (thème des prêtres ouvriers et du travail dans les mines du Nord) , Une abeille contre la vitre (évoquant une femme au corps sculptural mais au visage ingrat), Je suis mal dans ta peau (thème du choc des cultures).

Cesbron était de ces auteurs dont on aime collectionner les « belles phrases » : « On n’est jamais si bien asservi que par soi-même », « J’achève avec des idées simples. Mais la simplicité est-elle le contraire de la profondeur ? »

Cesbron, par son humanité, ses engagements, sa belle écriture, a sans doute contribué à forger mes goûts et ma personnalité. Il m’a fait beaucoup réfléchir. Parmi d’autres bien sûr, comme Van der Meersch par exemple (et je rejoins tout à fait l’article de Sylvaine) auquel on pourrait sur certains points l’apparenter.  

Plus tard j’ai découvert et exploré Camus qui reste aujourd’hui ma référence.

Mais je n’ai jamais oublié Cesbron.

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Gilbert Cesbron est publié chez Robert Laffont.

J’ai lu tout Maxence Van der Meersch

1936

Série « J’ai lu tout… »
Littérature française – Hommages
Par Sylvaine Micheaux

Quand Catherine nous a proposé de parler d’un auteur dont on a tout lu ou presque, j’avais l’embarras du choix, tant à une période je pouvais être monomaniaque d’un écrivain aimé : Zola, Bazin, Troyat, Giono, Gide, etc. Mais l’actualité de ces dernières semaines m’a désigné un tout autre auteur, je vous expliquerai pourquoi.

Maxence Van der Meersch (1907-1951), auteur un peu retombé dans l’oubli, que certains ne connaissent peut-être même pas, bien qu’il ait été lauréat des prix Goncourt et de l’Académie française et que son nom soit encore sur le fronton de nombreux établissements scolaires du Nord, est né à Roubaix et a ciblé dans ses romans le Nord et ses gens simples, offrant une peinture humaniste de la région de l’entre-deux guerres, sans le côté misérabiliste d’un Germinal.

Je l’ai découvert avec La Maison dans la dune (1932), son premier roman. Nous sommes sur la côte de la mer du Nord où s’affrontent, parfois mortellement, contrebandiers de tabac et douaniers. Une belle histoire, violente, passionnée, dans l’atmosphère brumeuse de la côte dunkerquoise. L’auteur décrivait avec beauté ma région et j’ai tout de suite aimé car, adolescente, je découvrais ma région d’une manière positive à travers ses livres.

Puis suivent, dans mes lectures, Invasion 14 (1935) sur la Première Guerre mondiale, L’Empreinte du Dieu (1936) sur la fuite d’une jeune femme mariée à un homme violent, qui a reçu le prix Goncourt, Pêcheurs d’hommes (1940) sur la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) – il était un catholique convaincu –, etc.

Corps et âmes (1945), pavé de 700 pages, prix de l’Académie française, ne se passe pas dans le Nord mais en Anjou, dans le milieu médical. Livre fort qui décrit l’ambition, la dureté et le carriérisme  des chefs de service hospitaliers, mais aussi le quotidien des médecins de famille, souvent tiraillés à l’époque entre l’interdiction de parler de contraception et la détresse de patientes, enceintes tous les ans d’un nouvel enfant alors qu’elles n’avaient déjà pas les moyens de nourrir les premiers ; de l’horreur de ces femmes qui arrivaient aux urgences avec une septicémie ou qui mouraient dans d’atroces souffrances du tétanos, transmis par les aiguilles à tricoter rouillées des faiseuses d’anges. La toute jeune femme que j’étais a été émue et choquée par ces récits alors que pour ma génération, en 1967 on venait enfin de légaliser la contraception et, en 1974, d’autoriser l’IVG. Le scellement dans la Constitution française de l’IVG a été le point de départ de mon choix de cet auteur, Maxence Van der Meersch.

Mais le roman que j’ai préféré, si je devais n’en choisir qu’un, est Quand les sirènes se taisent (1933) qui se situe à Roubaix, en 1930, pendant la grève des ouvriers du textile : grève âpre, dure pour ces ouvriers tassés dans les courées, groupements d’habitations insalubres des travailleurs. Quand je l’ai lu, j’en ai discuté avec ma grand-mère qui avait été ouvrière du textile dans ces années-là (même si en 1930 elle n’y travaillait plus, élevant ses trois enfants, et bien qu’elle n’a jamais vécu en courée) : ce  furent des échanges merveilleux me plongeant dans la jeunesse et les souvenirs de ma Mémé. Des moments jamais oubliés.

Ce qui me fait souvent aimer un auteur et ses romans, c’est quand il mêle avec une belle écriture une histoire passionnante et l’Histoire. Et j’ai aimé Maxence Van der Meersch, décédé bien trop jeune de la tuberculose, aussi pour cela.

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C’est chez Albin Michel que vous pourrez retrouver les romans de Maxence Van der Meersch.

En l’absence de photo de l’auteur sur le site de l’éditeur, la photo de Maxence Ven der Meersch affichée ci-dessus est reprise de la page Wikipedia qui lui est consacrée.

Le Neveu d’Anchise

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

C’est l’histoire d’un garçon qui se cherche. Né dans une famille dans laquelle il ne se reconnaît pas – ils sont tous gros sauf lui, et son prénom, Aubin, semble d’un autre milieu que le sien –, doté d’une sensibilité particulière qui le distingue des autres, il s’évade comme il le peut en galopant dans les collines sur les hauteurs de Nice.

Ses pas l’attirent souvent vers la maison d’Anchise, ce grand-oncle solitaire, veuf inconsolable d’une Blanche morte cinquante ans plus tôt, qui s’est suicidé il y a quelques années et dont il garde peu de souvenirs si ce n’est celui des abeilles qu’il élevait et qui un jour les avaient attaqués lui et sa mère.

Dans la maison abandonnée, Aubin déniche une vieille trompette à laquelle il va redonner vie et grâce à laquelle il va découvrir le jazz et particulièrement Chet Baker dont la vie cabossée le bouleverse. Il va également découvrir le désir…

À travers les portraits tout en finesse du père démissionnaire, ripeur de son état, de la mère un peu perdue et son nouveau compagnon Maxou, la tante Steph, maître-chien de son état, et son beauceron noir, les cousins jumeaux et l’oncle bricoleur, c’est l’histoire d’une famille et la manière subtile dont finalement Aubin se rend compte qu’elle est sienne.

Un très beau livre sur les racines et le temps qui passe, servi par un style puissant qui restitue à merveille les émois de l’adolescence et la quête d’identité.

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Maryline Desbiolles
Le Neveu d’Anchise
Éditions du Seuil
2021

Veiller sur elle

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Littérature française
Catherine Chahnazarian

Passée l’effervescence du prix Goncourt et ses polémiques, j’ai ouvert Veiller sur elle pour en lire le début et Jean-Baptiste Andrea a piqué ma curiosité.

Mimo (Michelangelo Vitaliani), né en France en 1904, se retrouve en Italie à douze ans, seul, pauvre, exploité, mais talentueux à l’excès : il est fait pour être sculpteur. Avec lui, l’auteur nous plonge dans une Italie campagnarde subissant de loin la Première Guerre mondiale, nous fait voyager à Florence, où nous assistons à la montée du fascisme, puis à Rome, où l’Italie fait le grand-écart entre le Pape et Mussolini. Ni l’histoire du XXe siècle ni l’art ne sont de vains décors dans ce récit que nous fait Mimo, car c’est lui qui raconte, à nous qui avons accès à ses pensées dans le moment où, près de rendre l’âme, il revoit toute sa vie. Récit d’un réalisme si convainquant que l’on pourrait croire que Michelangelo Vitaliani a réellement existé. Mais ce qui a réellement existé, c’est ce siècle, ce pays, son histoire, la terre, les rivalités, les rôles attribués par la naissance, les souffrances, les naïvetés et les calculs, la complexité et la force des amitiés, et l’importance de l’art. Le style d’Andrea, exceptionnel, dense, constant, poétique, savant sans nous perdre, confère à ce récit une dimension qui méritait bien un Goncourt. L’ensemble est beau sans se complaire dans la beauté, plein d’aventures et de rebondissements sans se perdre dans le narratif, et les personnages sont tous excellents, typés, cohérents, crédibles et si diversifiés que c’est tout un monde, plusieurs mondes, dans lesquels il nous est donné d’entrer.

Pour tout dire, il y a dans ce roman quelque chose qui le dévalorise. Ce sont ces annonces régulières, prolepses plus ou moins subtiles ayant pour vocation de stimuler la curiosité du lecteur à découvrir la suite. Procédé inutile, voire contre-productif dans un tel récit. Mais si cela m’a causé au début quelques déceptions, j’ai fini ce livre avec passion.

François Lechat

Je partage l’appréciation de Catherine, ainsi que sa réserve finale. Mais je serais plus enthousiaste encore. Si certaines anticipations sont inutiles et nous privent d’un effet de surprise, cela n’empêche pas le suspense de monter de chapitre en chapitre. Et j’ajouterais trois éléments pour expliquer le bonheur que m’a procuré Jean-Baptiste Andrea. D’abord le fait qu’une de œuvres de « Mimo » est entourée d’un épais mystère et fascine jusqu’au Vatican, et que l’on n’est pas déçu quand on découvre ce qu’elle a de surprenant. Ensuite, Andrea tisse une relation complexe, subtile et inhabituelle entre ses deux personnages principaux, qui apporte aussi sa part de suspense. Enfin, son héros n’est pas seulement sculpteur, ce qui est déjà original : il présente encore une autre spécificité, qui épaissit ce personnage tout en apportant des touches de drame et d’humour. L’ensemble est vraiment très riche et jamais prétentieux, fonctionnant par fines évocations toujours élégantes. Ne passez pas à côté, c’est un excellent Goncourt !

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Jean-Batiste Andrea
Veiller sur elle

Éditions L’Iconoclaste
2023

Nous avons consacré une mini-série aux romans de J.-B. ANDREA :
Ma reine, Cent millions d’années et un jour, Des diables et des saints

De façon générale, tous nos articles sont référencés dans le classement par auteur

Paris-Briançon

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Paris, Briançon, ce sont deux villes que relie encore un des rares trains de nuit qui subsistent sur le réseau ferroviaire français. Ce soir-là, un soir de vacances, ils sont nombreux à partir pour un voyage de 11 heures. Seul le hasard les réunit. Tous n’arriveront pas à bon port. Ils l’ignorent, mais l’auteur en prévient le lecteur dès le prologue.

Le long voyage en compagnie d’inconnus, la nuit, le contexte de rencontres improbables dans la vie habituelle, transforment ce voyage en un huis clos qui pousse aux échanges puis, progressivement, aux confidences, aux révélations… On n’a pas si souvent l’occasion de parler de soi sans conséquence ! Et 11 heures, c’est très court sur le temps d’une vie, mais c’est très long aussi. Une intimité se crée, qui n’est pas destinée à durer au-delà du temps d’un voyage. Ces rencontres fortuites, ces conversations instaurent une sorte de communauté éphémère entre des êtres qui n’ont ni le même âge, ni le même statut social, ni les mêmes préoccupations, ni les mêmes rêves, ni les mêmes raisons de se trouver dans ce train à Briançon cette nuit-là.

Mais le destin se moque bien de tout cela !

Ce livre court est un donc un huis clos qui devient de plus en plus pesant pour le lecteur qui, lui, sait que le destin rôde.

L’écriture, très fluide, incite à lire ce petit livre d’une seule traite jusqu’à la fin du voyage.

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Philippe Besson
Paris-Briançon

Éditions Julliard
2022

existe en Pocket

Numéro deux

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Être le candidat qui échoue à la dernière étape, être celui ou celle qui a frôlé le succès sans l’obtenir est une expérience fréquente et toujours douloureuse. Mais qu’en est-il quand le vainqueur acquiert une notoriété mondiale !

Tel est l’enjeu du roman au titre explicite : « Numéro deux » qui met en scène Martin, un adolescent  pressenti pour incarner Harry Potter au cinéma. Après avoir franchi avec brio et opiniâtreté toutes les épreuves très exigeantes de la sélection, il se voit finalement éclipsé par l’irruption tardive mais décisive de Daniel Radcliffe. Comment un adolescent peut-il se remettre d’une telle déception quand, de surcroît, la victoire de son rival est vouée à un succès planétaire et qu’elle envahit l’espace public ! Le succès de l’autre dure, s’étale et le nargue partout. Faut-il qu’il se terre et s’isole pour moins souffrir ? Peut-il mener une vie « normale » ? Croire encore en lui ? Faut-il affronter ou se préserver ? Il n’y a évidemment pas de potion magique pour guérir la blessure de l’adolescent.

L’itinéraire de Martin est minutieusement suivi par l’auteur, durant une vingtaine d’années ce qui fait donc évoluer le personnage de l’adolescence à l’âge adulte. Comment, au fil du temps, surmonter la déception, la jalousie ? Être moins vulnérable ? Prendre du recul ? Comment se faire confiance ? Vivre des relations vraies ?  Peut-on  vivre « normalement » en se protégeant de tout ce qui entretient ou ravive la blessure ? L’auteur explore de nombreuses pistes, fait passer son héros par des itinéraires et des rencontres qui renouvellent constamment l’intérêt du lecteur et entretiennent son empathie en évitant l’effet de lassitude.

On se laisse vraiment emporter par ce roman qui sonne juste. Et les amateurs de Foenkinos y retrouveront avec plaisir des univers chers à l’auteur et évoqués dans d’autres ouvrages, par exemple celui du Louvre, refuge des âmes blessées.

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David Foenkinos
Numéro deux

Éditions Gallimard
2022

Existe en Folio

Vous ne connaissez rien de moi

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Littérature française
Par Sylvaine Micheaux

Chartres, 16 août 1944, les Alliés ont délivré la ville et l’épuration commence, menée par les FFI : exécutions des collabos, ou supposés tels, et humiliation des femmes « embochées » qu’on tond. Simone, 23 ans, maman d’une petite Françoise de 3 mois, qui est la fille d’un officier allemand, et ses parents sont arrêtés et trainés en place publique. Durant cette longue et périlleuse journée, elle va se souvenir.

Au début du récit de l’enfance de Simone, on est ému et empathique pour cette petite fille née dans une famille pauvre, avec une mère dure, acariâtre et alcoolique, un père présent mais inexistant et une sœur ainée Madeleine, douce et trop gentille. Devenue adolescente, elle fait tout pour se sortir de ce milieu et comme elle se sait intelligente, elle décide de briller dans les études, poussant sans vergogne Madeleine à lui payer l’inscription dans les meilleurs établissements privés de la ville. Elle va même prendre des leçons privées avec sa prof d’allemand pour devenir bilingue…

Car, et c’est là que s’efface l’émotion et monte la colère du lecteur, Simone est fascinée par le 3ème Reich, par Hitler, Pétain. Heureuse de l’envahissement des Allemands, elle travaille pour eux, fait partie des doriotistes, dénonce des voisins. Elle choisit son camp… 

Je pensais que l’auteure, Julie Héraclès, s’était inspirée de la photo de Robert Capa, mise sur la couverture, d’une jeune femme tondue avec un bébé dans les bras, pour inventer une histoire. Mais j’ai appris depuis que cette Simone avait bien existé – même si le nom de famille a été modifié. Simone Touseau a non seulement été tondue mais emprisonnée, et elle a risqué la peine de mort, loin de la petite Simone un peu ingénue que nous présente l’auteure, qui, avec des œillères, ne voit pas la cruauté de l’occupant et ne pense qu’à grimper dans l’échelle sociale, même si sur la fin elle semble vraiment amoureuse de cet officier. Roman troublant, car on nous rend presque sympathique une jeune femme dont le modèle original était loin de l’être. Sur le même sujet, j’avais beaucoup apprécié le roman La Chaise numéro 14 de Fabienne Juhel sur la reconstruction d’une de ces femmes tondues.

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Julie Héraclès
Vous ne connaissez rien de moi
Éditions JC Lattès
2023

Cher connard

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Le roman épistolaire est un genre littéraire risqué. Souvent artificiel, il peut vite lasser son lecteur. Rien qui puisse effrayer Virginie Despentes qui en reprend les codes dans ce roman au titre un peu trop racoleur. C’est toutefois avec quelques préventions que l’on ouvre ce livre, préventions accentuées pour certains, dont je fais partie, par le tempérament radical et clivant de l’auteur. La curiosité l’emporte cependant.

L’histoire est dans l’air du temps. Oscar Jayack, romancier à succès rattrapé par un scandale de l’ère Metoo, est accusé de harcèlement moral et sexuel par une ancienne attachée de presse, Zoé Katana. Notamment alimenté par le blog féministe de cette dernière, un déferlement numérique s’abat sur lui et bouleverse sa petite vie d’intellectuel bon teint quoique passablement alcoolique. C’est dans cette période de déstabilisation profonde qu’il se laisse aller à un commentaire déplacé sur le physique de Rebecca Latté, une actrice vieillissante qu’il croise par hasard dans la rue, déclenchant en retour une réponse commençant par le fameux “Cher connard” qui inaugurera leurs nombreux échanges.

Ces deux-là se connaissent. Plutôt, se connaissaient. Dans leur vie d’avant, enfants de milieux modestes, ils vivaient tous deux dans une petite ville de province où ils étaient promis à un avenir terne avant que le destin n’en décide autrement. Elle était amie avec sa sœur, lui l’admirait en secret et, cette histoire commune faisant ressurgir ça et là quelques souvenirs d’enfance, leurs échanges passeront progressivement du bras de fer rageur aux confidences désabusées autour, lui, de son couple et sa paternité ratés, elle, de sa carrière à la peine et ses addictions. L’arrivée du Covid et ses confinements successifs contribuera encore à renforcer leur lien.

Réflexions sur le patriarcat, le féminisme et ses combats internes, sur la notoriété et le rapport à la vieillesse, sur les addictions et la famille, Cher connard balaye un grand nombre des préoccupations de notre époque en y portant un regard relativement dépourvu de caricature et de manichéisme ce qui n’est pas une mince affaire. On peut trouver la démarche opportuniste mais il faut reconnaître à Virginie Despentes une acuité intéressante sur tous ces sujets comme si, à l’image de ses deux personnages, elle avait pris un recul salutaire et trouvé avec le temps une forme d’apaisement. Et puis il y a du style, là-dedans, il faut le reconnaître, une autre raison, s’il en fallait une, de faire la connaissance de ce Cher connard.

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Virginie Despentes
Cher connard

Éditions Grasset
2022

L’enfant dans le taxi

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Littérature française
Par Catherine Chahnazarian

Il était au milieu d’une table réservée aux coups de cœur des libraires. Dès les premières lignes, lues sur place à la sauvette, j’ai su que je partagerais ce coup de cœur-là.

L’écriture est formidable : belle, originale, rythmée, haletante, elle oblige à tenir jusqu’à la fin d’un dialogue, d’une description, d’une réflexion du narrateur, à tenir en respirant à peine et à ne souffler qu’à la fin d’un chapitre. Et encore, pas longtemps, car on est impatient d’en savoir plus sur ce secret de famille, sur qui sait quoi, sur ce que Simon va faire ou ne pas faire, sur sa vie et sa manière de la mener. Pourtant, dans ces 220 pages à peine, le temps du récit est long, l’auteur a une manière à la fois intense et paisible de traiter son sujet. Il se débarrasse avec aisance des attendus, des codes et des clichés, et nous fait vivre une quête qui ne bouleverse pas tout dans la vie de Simon, qui, tout en étant entêtante pour le personnage (et pour le lecteur), n’est pas totalement centrale mais s’insère dans sa vie en contribuant à construire de nouveaux équilibres. Le texte est émaillé de remarques ou réflexions qui tapent juste, c’est subtil sans aucune arrogance, riche sans aucune prétention, beau et réaliste.

J’ai adoré.

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Sylvain Prudhomme
L’enfant dans le taxi
Éditions de Minuit
2023

À son image

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Le roman s’ouvre sur la mort d’Antonia, une jeune femme corse qui perd la vie dans un stupide accident de voiture. Elle était photographe, et après un début de carrière consacré à couvrir des événements tragiques, elle assurait désormais des reportages plus anodins, souvent liés à des événements familiaux.

Bien qu’elle ne soit pas croyante, ses funérailles sont néanmoins célébrées à l’église par un prêtre qui est également son parrain et qui lui avait offert son premier appareil photo. Lourde tâche pour cet homme, lui-même bouleversé, lié de près à la défunte et qui a à cœur de ne pas la trahir.

Le roman est structuré par le déroulement chronologique de cette cérémonie, en ce sens que chaque chapitre correspond à une étape de la liturgie de la messe de funérailles selon le rite catholique. Chaque moment, par l’évocation de photos, est prétexte à des réflexions sur des thèmes récurrents : la photographie elle-même, cet art si particulier qui ne saisit que la fugacité d’un instant, la guerre, la violence, la Corse et ses divisions, et la mort bien sûr, omniprésente et toujours horrible et inacceptable !

Le lecteur, suivant sa propre personnalité, sa vie, ses convictions, ses centres d’intérêt, sera forcément plus sensible à certains chapitres qu’à d’autres.

Personnellement j’ai été inégalement touchée par ce roman, certains passages m’ont même paru presque un peu longs, mais d’autres pages, en particulier les réflexions sur la mort, m’ont beaucoup émue par leur humanité, leur sensibilité et leur justesse. En un mot leur vérité.

Quant à l’écriture de l’auteur, elle reste toujours extrêmement élégante et bien entendu elle contribue, tout comme la structure très originale, à emporter l’adhésion du lecteur.

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Jérôme Ferrari
À son image
Éditions Actes Sud, 2018
Babel, 2020

La nuit des pères

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Littérature française
Par Sylvaine Micheaux

Mon dernier petit coup de cœur.

Isabelle, réalisatrice de documentaires remarquables sur la mer et les fonds marins, a fui depuis longtemps ses Alpes natales et surtout son père, guide de montagne émérite, apprécié de tous, mais dur, froid, intransigeant avec ses deux enfants, ne donnant aucun amour, ni aucune attention à sa fille. La rupture a été totale, après le décès de leur mère qui apportait de la douceur au foyer.

Mais Olivier, le frère, resté fidèle et attentionné auprès du père, l’appelle pour qu’elle revienne car leur père commence à souffrir de la Maladie de l’Oubli. Ce retour permettra-t-il de comprendre enfin ce patriarche tant aimé et tant haï, avant que l’oubli n’emporte tout ?

Cette histoire, somme toute classique, est un petit bijou grâce à la plume fine, précise, ciselée, pudique et poétique de Gaëlle Josse. Elle pénètre au fond du cœur et des pensées d’Isabelle, puis de son frère Olivier. Lors d’une présentation de son livre chez notre libraire, Gaëlle Josse expliquait qu’elle avait choisi comme titre La nuit des pères, et non « du père », car chaque enfant porte en lui un père différent. 

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Gaëlle Josse
La nuit des pères
Éditions Noir sur Blanc
2022

Disponible en J’ai lu.

Soumission

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Littérature française
Par Julien Raynaud

Soumission est un roman dans la plus pure tradition houellebecquienne. Les adeptes de l’auteur se sentiront en terrain familier, retrouveront le style et les marottes de l’essayiste. Ils poufferont toutes les deux ou trois pages, salueront ce cru 2015. Ils se réjouiront du passage où le narrateur voit sa soirée télé consacrée aux résultats de l’élection présidentielle gâchée par les dysfonctionnements de son micro-ondes.

Les récalcitrants, au contraire, verront leur aversion se confirmer. Ils ne percevront pas l’humour de l’auteur, souriront à peine lors des passages sur Bayrou ou Pujadas, se braqueront face aux propos de certains personnages. Ils lèveront les yeux au ciel quand il sera question des femmes musulmanes, décrites tantôt en burqa tantôt en train de lire Picsou Magazine. Ils lâcheront carrément le livre quand surgiront à l’improviste, en pleine description poétique, des passages sexuels dignes de San-Antonio.

À chacun de se faire son opinion.

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Michel Houellebecq
Soumission
Éditions Flammarion
2015

Chaleur humaine

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Littérature française
Par Sylvaine Micheaux

Dans le Lot, Alexandre, le bon fils, cinquantenaire, a repris la ferme familiale d’élevage bovin, dans les hauteurs du village, les parents retraités s’étant installés dans la ferme du bas.

Ses trois jeunes sœurs, avec qui il n’a plus aucun contact, ont fui la campagne et n’y remettent jamais les pieds. L’une, mariée et mère de deux gamins dont un commence à mal tourner, tient avec son époux, gilet jaune de la première heure, un bar restaurant à Rodez. La seconde est professeur à Toulouse, et la dernière, photographe parisienne, voyage dans le monde entier.

Mais… Le roman commence en janvier 2020 et le coronavirus étend sa pandémie, les nouvelles sont de plus en plus mauvaises et, en mars, les restaurants ferment du jour au lendemain, les professeurs font cours devant leur écran d’ordinateur et les avions sont cloués au sol. Bref, une seule façon de supporter le confinement : se rapatrier dans la ferme familiale. Mais quel sera l’accueil ?

La plume de Serge Joncour est comme toujours agréable à lire mais, pour ma part, je trouve qu’il surfe un peu trop sur les sujets dans l’air du temps : les gilets jaunes, la covid 19, le retour à la nature des citadins perdus, les gentils agriculteurs bio respectueux de la nature qui vont sauver l’humanité – même si le roman est parfaitement documenté sur l’évolution des cultures et de l’élevage avec le changement climatique, et même si on replonge dans les premiers mois de cette pandémie dont on a un peu oublié le déroulement.

Ce roman reprend les personnages de Nature humaine, sorti en 2020, mais peut être lu indépendamment.

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Serge Joncour
Chaleur humaine

Éditions Albin Michel
2023

Trois jours chez ma tante

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Voilà un livre qui plaira certainement beaucoup à certains et pas du tout à d’autres tant il est original et donc littérairement clivant.

L’histoire, tout d’abord. Marcello Martini rentre du Liberia pour un séjour de trois jours en France à la demande de sa tante, une dame riche et âgée qui subvient depuis de nombreuses années à ses besoins. Ce sont ces trois petits jours que nous conte le livre, narrés par Marcello lui-même qui, outre sa tante, croisera également son ex-femme et la fille de celle-ci, ainsi que plusieurs membres du personnel de la maison de retraite dans laquelle est herbergée la vieille dame. Au fil de ces trois jours, les raisons pour lesquelles elle l’a appelé auprès d’elle, mais également celles pour lesquelles il a été contraint de quitter précipitamment la France pour le Liberia vingt ans plus tôt et les conditions de ce départ, se révéleront. La personnalité plus complexe qu’il n’y paraît du narrateur se dévoilera alors progressivement.

Le style, ensuite. D’un format court, le roman est construit en une succession de chapitres également courts à l’écriture simple et directe. Par petites touches successives, l’auteur, tel le peintre à son tableau, fait apparaître la personnalité trouble de son personnage et crée une ambiance tout à fait intrigante qui conduit le lecteur (celui à qui le livre plaît beaucoup, en tout cas) à ne pas lâcher l’histoire. On peut certes regretter de-ci de-là quelques facilités scénaristiques, mais le réalisme le plus absolu n’est pas le propos de l’auteur qui prend visiblement plaisir à nous faire découvrir la face cachée de son héros. Plaisir partagé.

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Yves Ravey
Trois jours chez ma tante

Éditions de Minuit
2017

Le soldat désaccordé

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Plus que les récompenses dont il a été gratifié, c’est le titre de ce roman qui m’a intriguée en dépit de mon intérêt modéré pour les récits de guerre. Et je n’ai pas été déçue.

Le récit, rédigé à la première personne, met en scène un rescapé de la Grande Guerre amputé d’une main lors de la bataille de la Marne, rapatrié à l’arrière mais qui a continué sans hésiter à assumer des services compatibles avec son handicap. Son patriotisme intact était pour lui une évidence.

La guerre une fois achevée, incapable de s’en distancier, il œuvre, en tant qu’enquêteur, auprès de familles en quête de nouvelles de soldats disparus. C’est ainsi qu’il part sur les traces du soldat Émile Joplain.

Si évidemment cette enquête, longue, complexe à souhait, qui constitue l’essentiel du récit, emporte très vite le lecteur qui se passionne pour Joplain, elle éclaire aussi le titre, « Le soldat désaccordé ». Et c’est peut-être le principal intérêt du livre, car entrer dans la vie d’un autre n’est jamais neutre. Et l’enquêteur entre dans un itinéraire, des réalités de vie et des expériences très différents des siens. Par ailleurs, les rumeurs qui déjà grondent dans les années 20 sur les risques d’une autre guerre ne contribuent pas à apporter de la sérénité.

Seule réserve à ce roman bien écrit et bien documenté : la fin qui m’a semblé assez artificielle. Un peu dommage !

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Gilles Marchand
Le soldat désaccordé

Éditions Aux forges de Vulcain
2023

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