Tout peut s’oublier

Olivier Adam, Tout peut s’oublier, Flammarion, 2021

— Par Brigitte Niquet

Amoureux inconditionnel du Japon, Olivier Adam exploite ici pour la 3e fois ses accointances avec ce pays, mais fidèle à lui-même, il oublie rapidement les arbres en fleurs, la beauté et la gentillesse des Japonaises dont il avait chanté les louanges dans ses deux livres précédents pour se centrer sur une particularité de la civilisation nippone : la façon dont on traite les pères divorcés au pays du Soleil levant, surtout quand ils sont étrangers. Quels droits ont-ils ? Aucun. C’est la mère qui les a tous, y compris celui de disparaître avec l’enfant issu de cette union, qui lui appartient à elle et à elle seule. C’est comme ça, c’est la loi et, là-bas, ça ne choque personne.

Ledit père se retrouve ainsi au centre d’un maelstrom qui le ballotte de tous côtés. Terrain connu pour ce « héros », un Nathan très proche d’Adam, qui ne cesse de porter en bandoulière son désenchantement, voire son désespoir. Quitté successivement par deux femmes sans qu’il ait compris pourquoi, Nathan est l’archétype du looser déjà rencontré dans maints livres de ce romancier. Le pire, c’est qu’il est sympathique, le bougre, mais qu’on a grande envie de le secouer et de lui dire : « Fais quelque chose, remue-toi, montre aux femmes de ta vie qu’elles sont quelque chose pour toi et peut-être qu’elles auront moins envie de te quitter ». Le drame qu’il est en train de vivre lui servira-t-il de révélateur ? Dans un sursaut, il décide de partir au Japon récupérer son fils coûte que coûte. C’est entre autres l’histoire de cette quête désespérée que nous raconte ce livre.

Tout peut-il s’oublier, suivant la belle formule de Brel dans l’indémodable Ne me quitte pas ? Peut-on oublier qu’on est père et abandonner sa progéniture à des milliers de kilomètres de la France, sans même un droit de visite ? Je vous laisse découvrir la réponse qu’Olivier Adam apporte (ou n’apporte pas) à cette question.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique de Chanson de la ville silencieuse, du même auteur.

L’offrande grecque

Philip Kerr, L’offrande grecque, Seuil, 2019 (disponible aux éd° Points)

— Par Florence Montségur

À la fin des années 1950, l’Allemagne est encore toute chamboulée : reconstruction et reprise économique, mais remise en liberté d’anciens nazis, suspicion généralisée, et malaise de ceux qui, comme l’ex-commissaire berlinois Bernie Günther, n’ont jamais été nazis mais ont eu l’air de l’être. Sous un faux nom et affublé d’une barbe de circonstance, le héros de Philip Kerr fait profil bas et tente de s’inventer une vie nouvelle. Mais chassez le naturel et il revient au galop. Bernie Günther se retrouve à enquêter en Grèce pour des Allemands — Grèce où les Allemands ont laissé de très mauvais souvenirs. Le contexte historique, fouillé et réaliste, s’assortit des comportements typiques de l’époque, un monde masculin que rend très bien l’auteur, avec ce Bernie Günther qui boit comme un trou, fume comme un pompier et ne voit pas les femmes comme on aimerait aujourd’hui que les hommes les voient. Si on ajoute à cela les stéréotypes qu’ont sans gêne les peuples les uns au sujet des autres, un lecteur qui ne serait pas prêt à vraiment se plonger dans l’époque pourrait être choqué. Mais le livre vaut la peine. Il est bien fichu, saupoudré d’humour, facile à lire, et il serait difficile de l’abandonner avant la fin. De plus, la personnalité du héros, qui se dessine à la fois très clairement et en laissant des zones d’ombre sur son passé, donne envie de retourner en arrière, aux premiers romans que Philip Kerr a consacrés à Bernie Günther. Mais la lecture de cet opus-ci, qui est le treizième, ne souffre pas que l’on rencontre éventuellement le personnage pour la première fois. Ça met plutôt l’eau à la bouche. C’est d’ailleurs Pierre qui, sur Les yeux dans les livres, a fini par me donner envie d’y goûter (merci !). Vols, fraudes, meurtres, menaces ; caractères de différents types ; imprévus et rebondissements, tous les ingrédients s’y trouvent, dans un cadre documenté et avec assez d’humour, dans le genre cynique, pour qu’on passe un très bon moment.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Jean Esch.

Liens : au Seuil ; aux éd° Points. ; le site officiel de l’auteur.

Le monde du vivant

Florent Marchet, Le monde du vivant, Stock, 2020

— Par François Lechat

Comme le dit le titre, c’est bien du vivant qu’il est question, c’est-à-dire de la terre, de la manière de la cultiver, de la préserver ou de la saccager. Et il est question aussi de ceux qui en vivent, qui voudraient en vivre, ou qui détestent le fait d’en dépendre, de devoir se plier à ses exigences.

Il y a là Jérôme, un ingénieur devenu agriculteur, qui s’est lancé dans le bio et qui râle sur presque tout le monde, car dans le coin de province où il s’est installé le bio reste un procédé marginal. Il y a sa femme, Marion, qui tente d’arrondir les angles et de tenir la famille et l’exploitation debout. Il y a leur fille, Solène, qui va bientôt entrer au lycée, qui n’en peut plus des humeurs de son père et qui s’intéresse davantage aux garçons qu’aux prochaines récoltes. Et il y aura encore un personnage important, qui va ringardiser Jérôme en se montrant plus radical que lui, au risque de manquer de réalisme.

Comment rester fidèle à ses valeurs quand il faut gagner sa vie, aussi ? Comment concilier une famille, un couple, un métier, l’avenir de la planète, l’appel de la liberté et le besoin de sécurité ? Comment ne pas verser dans la violence quand le soleil cogne, que le bruit continu des engins agricoles est insupportable, que les autres sont trop provocants, ou menaçants ? Laurent Marchet évoque ces questions, et bien d’autres, de manière âpre et directe, vivante et réaliste. Un œil sur la singularité de ses personnages, qui sont bien campés, un autre sur ses portraits de groupe et d’époque, toujours très justes. Il en ressort un livre prenant, assez secouant, pas vraiment optimiste. Le monde du vivant souffre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Marilou est partout

Sarah Elaine Smith, Marilou est partout, Sonatine, 2020

— Par François Lechat

Très remarqué aux États-Unis à sa sortie, ainsi que par L’Obs lors de sa parution française, ce premier roman traite d’une question radicale : vaut-il mieux rêver sa vie et sombrer dans le mensonge, voire côtoyer la folie, que d’affronter le manque d’un être cher ? C’est ce que tente l’héroïne, Cindy, une adolescente sans père et dont la mère est fantomatique, qui va croiser la vie d’une mère de famille dont la fille a disparu.

Présenté ainsi, on peut craindre un drame misérabiliste. Sauf que cette histoire est racontée à fleur de peau, par une jeune fille aux antennes ultrasensibles, qui capte le monde qui l’entoure sur un mode empathique et poétique. Affublée de frères à peine plus âgés qu’elle, perdue dans un coin rural de Pennsylvanie qui encourage à la rêverie faute de proposer un avenir tangible, Cindy va s’accrocher à son issue de secours tout en analysant ce qui lui arrive avec une fraîcheur et une acuité rares, fort bien rendues par la traductrice. Ainsi, au hasard, cette phrase typique de ce fort beau roman : « J’adorais l’oreiller vide à l’intérieur de ma cervelle quand j’écoutais les disques de jazz de Bernadette, j’adorais que mes petits seins ne soient qu’une poignée de porridge. »

Laissez-vous tenter, les éditions Sonatine se sont fait une spécialité de traduire les meilleurs romans américains contemporains – je vous en présenterai un autre bientôt.

Catégorie : Littérature anglophone (États-Unis). Traduction : Héloïse Esquié.

Liens : chez l’éditeur ; l’article de L’Obs.

L’anomalie

Hervé Le Tellier, L’anomalie, Gallimard, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

Sans partager l’engouement d’un grand nombre de lecteurs, je ne suis pas non plus de ceux qui ne voient que prétention et verbiage dans cet ouvrage très particulier. Pour ma part, il m’a intéressée, je l’ai trouvé original et bien écrit (les nombreux aphorismes m’ont paru souvent de qualité et la narration est alerte), mais simplement il ne correspond pas aux genres de romans sur lesquels je me précipite spontanément. D’où un avis en demi-teinte. J’ai beaucoup aimé la première partie qui, à la manière de certains thrillers, nous fait entrer, mais sans créer d’empathie particulière, dans la vie de divers personnages, évidemment très différents, et qui n’ont en commun que de se trouver dans le même vol Paris-New York. Quel sort va les réunir ?

Quand l’avion traverse une zone de turbulence inouïe et que le pilote perd ses repères, le lecteur pense se retrouver dans le scénario d’un livre d’aventures : survie et rapports humains au milieu de nulle part dans l’attente d’hypothétiques secours.

Pas du tout ! Sans dévoiler davantage la suite qui est évidemment le nœud du roman, on dira que l’histoire évolue plutôt vers la science-fiction ou le roman d’anticipation. Et c’est là que je me suis néanmoins prise au jeu car Le Tellier donne à son récit l’ampleur d’un problème mondial qui secoue le monde politique réel (mise en scène de nos dirigeants actuels ou très récents !), le monde scientifique qui s’interroge sur ce qui s’est passé, ou encore les représentants des différentes religions, sollicités pour apporter des éléments de sens et d’interprétation à la situation. Cette partie, parfois un peu aride pour les lecteurs qui, comme moi, n’ont aucune culture scientifique, reste malgré tout assez passionnante.

La fin du livre en revanche m’a semblé paradoxalement la moins intéressante alors qu’elle est manifestement le point ultime pour l’auteur qui reprend les personnages du début pour les confronter à eux-mêmes. Qui suis-je en face de moi ? Tournure plus philosophique qui m’a laissée perplexe et peu convaincue. Sensation un peu frustrante de ne pas avoir tout compris.

Au fil de ma lecture, j’ai parfois pensé au livre de Murikami, 1Q84, et à la pièce de Calderon, La vie est un songe. C’est dire que l’univers de l’auteur est assez vaste et qu’il brouille les pistes ! Et à mes yeux, avec un brio incontestable.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

J’irais nager dans plus de rivières

Philippe Labro, J’irais nager dans plus de rivières, Gallimard, 2020

— Par Brigitte Niquet

Quel diable d’homme que ce Labro ! Manifestement, une vie n’est pas assez pour lui puisqu’il publie ici son vingt-septième livre et nous annonce déjà le suivant. Il n’a « que » 84 ans, il a encore le temps… Et d’ailleurs, s’il pouvait la recommencer, cette vie, il irait « nager dans plus de rivières », avec pour seul objectif « faire quelque chose de mieux que la fois précédente ». Qu’on se le dise !

En attendant, que nous propose son dernier opus ? Un joyeux fouillis (plus organisé cependant qu’il n’y paraît) où, à première vue, il semble ne parler que de lui, et il a choisi de le faire au cours d’une dizaine de chapitres disséminés dans l’ouvrage, qui commencent tous par J’emporterai et qui structurent l’ensemble. Car mine de rien, il a beau faire le malin, l’indestructible, l’insubmersible, il le sait bien, Labro, que l’échéance approche et qu’il est temps de se préoccuper des « bagages » qu’il emmènera dans l’au-delà. En tout cas, et ça il ne risque pas de l’oublier, il y aura la musique, la musique avant toute chose, toutes les sortes de musique et, d’ailleurs, il a déjà établi son best of, incontournable, qui occupe quatre pages et dont l’auteur nous avertit qu’il est loin d’être clos.

Ces chapitres très intimes alternent avec ceux où Labro parle des autres ou fait parler les autres, qu’il cite beaucoup – ce livre est un véritable florilège du genre – des autres célèbres ou parfois anonymes, que son métier de journaliste ou ses attirances personnelles lui ont permis de côtoyer, voire d’aimer, et quand ce type-là aime, il aime pour toujours (Quand j’aime une fois, j’aime pour toujours, chante son ami Souchon). Heureux sont ceux qui ont eu la chance d’être « portraiturés » par lui. Citons d’abord Johnny Hallyday, qu’on n’attendait pas là mais à qui tout un long chapitre débordant d’empathie est consacré, et pêle-mêle Picasso, Cocteau, Churchill, Mitterrand ou, plus près de nous, Gainsbourg, Luchini (magnifique hommage), Trintignant, Houellebecq et tant d’autres. « Chacun chante sa chanson, danse sa danse, chacun sa comédie, chacun son œuvre et son destin, chacun son histoire, parfois pleine de bruit et de fureur, mais elle n’est pas racontée par des idiots ». En effet. Parmi tous ses talents, Labro est aussi un maître-conteur.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La proie

Deon Meyer, La proie, Gallimard, 2020

— Par François Lechat

Deon Meyer est un Sud-Africain blanc qui se désespère de ce que devient son pays dans l’après-Mandela. Il en stigmatise les dérives au travers de polars secs et dénués de moralisme : c’est le récit qui suggère et fait réfléchir.

La proie entremêle deux intrigues, l’une qui débute à Bordeaux, l’autre au Cap. Elles ont évidemment un lien, mais qui se noue lentement, puis qui se resserre dans une alternance plus rapide jusqu’à un final haletant et… majestueusement elliptique, quoique l’on comprenne tout. Manifestement, l’auteur fait confiance à son lecteur.

J’ai préféré l’intrigue, plus complexe et dépaysante, qui se déroule au Cap, mais celle qui débute en France est prenante aussi. La première nous offre toute une brochette de personnages et, en creux, un portrait de l’Afrique du Sud ; la seconde tient plutôt du thriller axé sur la survie. L’ensemble est d’une haute tenue, psychologiquement très fin, tout en restant sobre. J’ai lu des polars plus sophistiqués quant au mystère à résoudre, mais celui-ci est solide, et apporte des touches bienvenues de politique et d’humanité.

Catégorie : Policiers et thrillers (Afrique du Sud). Traduction de l’afrikaans : Georges Lory.

Liens : chez l’éditeur.

La famille Martin

David Foenkinos, La famille Martin, Gallimard, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

En mal d’inspiration, un romancier, qui est aussi le narrateur, décide un soir de s’en remettre au hasard et de faire, dès le lendemain matin, de la première personne qu’il rencontrera dans la rue, le personnage principal de son nouveau livre. Le sort tombe sur Madeleine, une octogénaire qui traverse la chaussée avec son panier à provisions. Une fois l’ahurissement passé et la confiance établie, plutôt flattée, elle accepte volontiers de raconter sa vie à l’écrivain. Rapidement, la fille de Madeleine, qui reste sur ses gardes devant ce projet pour le moins surprenant, exige d’y être associée ainsi que son mari et ses enfants. Quatre personnages imprévus s’imposent donc à l’auteur en quête de récits de vie, qui dispose alors, non d’un mais de cinq futurs personnages, plus ou moins loquaces, plus ou moins réticents, et dont l’existence est plus ou moins intéressante. Son enquête se révèle de ce fait plus variée qu’il ne l’avait prévu puisqu’elle touche une dame âgée, un couple de quadragénaires et deux ados, et qu’elle le fait voyager jusqu’à New York.

La méthode pratiquée ne se veut ni celle d’un enquêteur, ni celle d’un psy, elle s’apparente à l’art, si français, de la conversation.

L’idée est originale et le personnage principal est évidemment l’écrivain lui-même, qui entre dans d’autres vies que la sienne, parfois avec bonheur, parfois avec maladresse, mais révèle, si nous n’en étions pas convaincus, que la vie la plus banale en apparence a ses faces cachées, ses secrets, ses non-dits, ses phases de haute ou basse tension. Elle met en lumière aussi le fait que mettre des mots sur ce qu’on vit déclenche parfois un tournant inattendu. Parler, même à un inconnu, n’est jamais neutre. L’expérience de la parole fait évoluer tous les personnages y compris le narrateur lui-même.

Je me suis vraiment laissé prendre au jeu de ce roman dont le héros est lui-même un romancier en quête de personnages, et si l’on y retrouve quelques situations un peu burlesques qu’affectionne Foenkinos, il évite le piège de la mièvrerie et suggère aussi une réflexion intéressante sur la création littéraire.

Ce roman n’est pas sans évoquer bien sûr la pièce de Pirandello (Six personnages en quête d’auteur) et l’essai de Mauriac (L’auteur et ses personnages).

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Expiration

Ted Chiang, Expiration, Denoël, 2020

— Par Catherine Chahnazarian

Ted Chiang n’est pas du genre à tirer à la ligne (une vingtaine de nouvelles en trente ans) et cela se sent. Voici des récits dans lesquels on entre avec surprise et on ressort avec admiration. Perfectionniste (comme son remarquable traducteur), l’auteur livre une œuvre puissante qui force le respect : neufs nouvelles ciselées au plus fin, concises et d’une richesse telle que, dès qu’un texte fait plus de vingt pages, on est convaincu d’avoir lu un roman. Peu importe donc si n’aimez pas trop les nouvelles ; peu importe aussi si vous n’aimez pas trop la science-fiction (moi non plus).

Très différents les uns des autres, ces récits ont en commun de questionner sur l’homme.

« Le marchand et la porte de l’alchimiste » est un conte oriental dont la couverture de cuir pourrait s’effriter entre vos doigts. Un marchand de tissu bagdadi fait une rencontre extraordinaire qui va lui permettre de vérifier que le passé et le futur ne font qu’un. Après des récits dans le récit, la nouvelle se termine sur une ouverture inattendue qui m’a fait sourire.

Dans « Expiration », un anatomiste se livre à une expérience scientifique extraordinaire. C’est tellement bien amené que, la surprise passée, on accepte que le personnage soit qui il est et on visualise la scène comme si on acceptait qu’elle fût possible. Passionnant.

Très courte, « Ce qu’on attend de nous » est une farce bien pensée qui vous prouvera en deux temps trois clignotements que le libre-arbitre n’existe pas ! Une excellente démonstration de ce que l’auteur expliquait dans une interview à France Culture : « Les idées philosophiques et scientifiques peuvent s’imbriquer et s’asseoir dans la fiction ».

« Le cycle de vie des objets logiciels » démarre sur une invention qu’en toute bonne foi une foule de gens se mettent à utiliser avec joie (les inventeurs et les utilisateurs ne sont-ils pas toujours des rêveurs de bonne foi ?). L’auteur nous fait entrer dans un monde virtuel dont les relations avec le monde réel vont se complexifier. « Jax ne veut pas contrôler un avatar à distance : il veut être l’avatar » (p. 167). Un développement narratif hors pair fascine alors le lecteur, pris au piège d’un engrenage effrayant. Pourtant, les personnages conservent cette bonne foi qui rappelle nombre d’entre nous… Une extraordinaire plongée dans un monde auquel on s’habitue en dépit de tout bon sens ; avec des personnages auxquels on finirait par croire ; à travers des situations qui n’en finissent pas de varier et de s’additionner. On se demande où l’auteur va s’arrêter ! Une intéressante réflexion sur l’éducation. Notamment.

Après cela, plus conforme à l’esprit de la nouvelle brève avec sa chute piquante, « La nurse automatique brevetée de Dacey » est une agréable récréation – sur l’éducation également.

Je n’ai évoqué ici que la première moitié du recueil — pour vous en donner un aperçu. Je vous laisse découvrir la suite sans plus rien vous dévoiler.

Catégorie : Nouvelles (U.S.A.). Traduction : Théophile Sersiron.

Liens : chez l’éditeur ; un très intéressant papier de L’Obs sur l’auteur ; une émission de France Culture qui lui est consacrée (ça commence à la minute 11’20 » du podcast).

La vengeance des cendres

Harald Gilbers, La vengeance des cendres, Calmann-Lévy, 2020

— Par Pierre Chahnazarian

Comme ses confrères britanniques Philippe Kerr et Luke McCallin (La maison pâle, L’homme de Berlin…), l’Allemand Harald Gilbers situe ses intrigues pendant la Seconde Guerre Mondiale et met en scène un commissaire de police antinazi. La vengeance des cendres, qui est son quatrième roman, se passe juste après la guerre, en 1946, dans Berlin divisée en quatre (sous le contrôle de la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis et l’Union soviétique). La ville est démolie. L’auteur décrit bien la situation alimentaire (il n’y a quasiment rien à manger), la recherche de combustible, la rareté des logements vu les dégâts (certains logent, l’hiver, à plusieurs familles dans une pièce, pour pouvoir la chauffer), la répartition de Berlin en secteurs, le fait que la pègre a toujours prospéré, même sous les nazis… Nazis qui sont toujours là ; et certains juifs cherchent à se venger.

L’ex-commissaire de police Oppenheimer est juif. Il a survécu, caché, à la guerre. Il effectue un travail routinier qui lui permet d’acheter de maigres rations alimentaires quand un ponte de la partie russe de la ville l’oblige à s’impliquer dans une enquête criminelle, sa spécialité.

Les trois romans précédents sont excellents aussi, mais je ne les ai plus sous les yeux pour vous en parler… Anne-Marie Debarbieux avait fait la critique des Fils d’Odin.

Catégorie : Policiers et thrillers (Allemagne). Traduction : Joël Falcoz.

Liens : Germania, Les fils d’Odin, Derniers jours à Berlin en 10-18 ; La vengeance des cendres chez Calmann-Lévy et, à partir du 6 mai 2021, en 10-18.

On ne touche pas

Ketty Rouf, On ne touche pas, Albin Michel, 2020

— Par François Lechat

Pour un moment de détente, de rêverie ou d’encanaillement, n’hésitez pas à lire On ne touche pas. L’héroïne est professeure de philosophie dans un lycée de banlieue, et se désespère devant l’inculture de certains élèves et les absurdités de l’Education nationale. Mais voilà qu’elle s’inscrit à un cours d’effeuillage, puis devient danseuse dans une boîte de strip-tease. Je ne vous dirai pas si elle franchit la ligne rouge, mais elle prend en tout cas une revanche en se découvrant belle et désirable, elle qui traîne depuis toujours des kilos en trop. Le pouvoir qu’elle exerce sur les hommes la fascine, même si on peut se demander ce que les féministes pensent de cette ode au pouvoir sexuel des femmes. C’est en tout cas prestement écrit, avec quelques maladresses mais de beaux personnages, surtout féminins, et une fin tout en émotion. Un détail : Ketty Rouf, dont c’est le premier roman, a été prof de philo et est passionnée de danse, ce qui se sent à la lecture.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les enfants du secret

Marina Carrère d’Encausse, Les enfants du secret, Héloïse d’Ormesson, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

Mon intérêt pour les émissions et débats animés par Marina Carrère d’Encausse a suscité ma curiosité pour découvrir ce petit roman. J’y ai trouvé les ingrédients d’un bon thriller mais je suis restée un peu sur ma faim.

Un premier chapitre éclaire le lecteur sur le sort d’un enfant victime de la violence paternelle et attire implicitement l’attention sur le sens du titre : Les enfants du secret. Information dont ne disposent pas, bien des années plus tard, Marie Tébert et son équipe de la Crim, quand elles enquêtent sur deux meurtres particulièrement sordides et inexplicables. Rien ne semble relier les victimes hormis le déchaînement de violence dont elles ont été l’objet. La perplexité policière se mue en véritable inquiétude quand le médecin légiste décède brutalement, peu après avoir examiné les cadavres.

De quoi s’agit-il ? Rituels obscurs ? Venus d’où ? On dépasse, semble-t-il, le cadre de la France. Premiers pas vers une pandémie, orchestrée, mais par qui ? Et dans quel but ?

Le lecteur, lui, a une position privilégiée car, détenteur de l’information révélée au début, il pressent où est la bonne piste, mais il est loin d’avoir tous les éléments. Il suit donc avec intérêt les pas des enquêteurs, leurs avancées, leurs espoirs, leurs découragements, jusqu’à la découverte du maillon qui donnera accès à la clé de l’énigme.

Ce livre est donc bien construit, le style est alerte, les dialogues vivants, le suspense bien ménagé, le lecteur entre dans l’univers de la Crim et de son fonctionnement, et il découvre aussi des faits que l’Histoire a laissés dans l’ombre.

Pourtant il manque à ce roman l’épaisseur qui lui ferait passer le cap d’un bon thriller. On est loin de Franck Thilliez ou de Fred Vargas ! Les personnages principaux manquent d’envergure, ils restent un peu convenus, sans véritable relief. On s’attache à l’intrigue mais Marie Tébert n’a pas l’étoffe d’une vraie héroïne.

Un bon moment de détente donc, une lecture agréable, mais qui ne suscite pas un véritable enthousiasme.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

La Géante

Laurence Vilaine, La Géante, Zulma, 2020

— Par François Lechat

Si vous êtes fan de Giono, vous aimerez ce court roman dans lequel la nature est omniprésente et qui voit une âme simple et robuste découvrir l’amour par procuration. Née dans des circonstances difficiles, coincée au pied d’une montagne qu’elle a baptisée « La Géante » et qui l’impressionne, Noëlle s’immisce dans une correspondance amoureuse qui lui fait découvrir, à bas bruit, ce qu’elle ne connaîtra jamais, les émois du cœur et du désir. Laurence Vilaine conte cette histoire simple à l’aide d’une structure et d’une phrastique sophistiquées, travaillées de manière à donner un sentiment d’éternité, comme dans cette phrase prise au hasard : « Ses lettres étaient un fil de soie qu’elle tendait dans leur ciel trop grand, qui arrivaient une fois par semaine, parfois deux et jusqu’à trois. »

Catégorie : Littérature française.

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Calcaire

Caroline De Mulder, Calcaire, Actes Sud, 2017

— Par Catherine Chahnazarian

Ce roman belge, francophone et flamand à la fois, très écrit, est exceptionnel. Imprégné d’une culture forte, vraie, terre-à-terre, il semble inspiré de faits divers : c’est dans une ambiance provinciale assez glauque qu’une femme disparaît et qu’un homme qui l’aime la recherche. Il enquête là où il faut, dans la fange, ce lieutenant qui n’est pas flic, assisté d’un savoureux personnage, Tchip, qui pour s’exprimer traduit littéralement en français les expressions flamandes qui lui viennent à l’esprit et que le narrateur donne alors dans les deux langues — sans en faire trop, sans oppresser le lecteur. Une langue à la belge, donc, pour le moins imagée. Voilà une culture qui s’assume, qui ne se lisse pas pour plaire à tout le monde ; un style original qui n’est pas là pour le m’as-tu-vu mais parce que c’est comme ça qu’on pense. Et les principaux personnages, sous la fêlure ou la misère, ont des ressources ou des qualités qui rendent le roman sensible, intéressant et mystérieux. Et étonnamment poétique dans un contexte moche, noir.

Comme un bourdonnement, le bavardage incessant de Tchip, des mots enroués par l’alcool et la fatigue qui se répandent sans tarir. Frank Doornen vacille, la voix lui vient de très loin et lui arrive à un endroit où il est très seul. Comme le bruit de la mer dans un coquillage. (p. 157)

Loin de n’être qu’un livre belge pour Belges, ce roman très contemporain traverse en outre des problèmes et préoccupations d’aujourd’hui : l’informatique et la vie privée, la question des déchets, l’extrême droite…

Après l’amie qui me l’a prêté avec cet air de très bien savoir pourquoi elle le faisait (merci Françoise !), à mon tour je vous invite à découvrir ce suspense, à suivre crises, inattendus et rebondissements — multiples, jusqu’à la toute fin de l’histoire. Découvrez l’univers puissant de cette auteure — toute jeune et fraîche, sans relation apparente avec les milieux durs dans lesquels ses personnages trébuchent.

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

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Les évasions particulières

Véronique Olmi, Les évasions particulières, Albin Michel, 2020

— Par François Lechat

Si vous vous demandez ce que les femmes apportent de spécifique à la littérature, lisez Les évasions particulières, et vous comprendrez.

Le thème de ce roman est classique, presque banal en France : la chronique d’un groupe de personnages sur une décennie, celle qui a conduit à l’élection de François Mitterrand en 1981 et qui a définitivement fait entrer la France dans son époque, notamment en matière de libération de la femme. Mais là où un romancier masculin aurait mis l’accent sur les engagements politiques, les luttes de pouvoir et le choc des ambitions, Véronique Olmi aborde l’émancipation sous l’angle des relations familiales, du corps, de la maternité (voulue, subie ou évitée), des mystères du monde des adultes, des détails qui font les rapports de classe et de genre. Elle évoque aussi les grands événements collectifs, mais ce n’est pas là qu’elle est à son meilleur. Ce qui frappe, ici, est l’intelligence aiguë des déchirements intérieurs, des conflits de principes, de la difficulté à se défaire des valeurs traditionnelles dans lesquelles on a été élevé. Ce n’est pas, là non plus, un thème original, mais Véronique Olmi en tire des notations incarnées, subtiles, qui frappent toujours par leur réalisme. Son talent est de tout déplier, même le confus ou l’indicible, et de le rendre surprenant pour ses personnages comme pour le lecteur, qui vont de découverte en découverte (une mention particulière, à cet égard, pour les scènes de sexe auxquelles doit se prêter une des héroïnes, lancée dans une carrière d’actrice au moment même où elle s’est engagée dans une liaison). J’ajoute que tout ceci est servi par une langue concise, directe, sans détours, et par des dialogues au cordeau : ce roman foisonne de vie et d’émotion.

Catégorie : Littérature française.

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