Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes

Lionel Shriver, Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes, Belfond, 2021

— Par François Lechat

A ma connaissance, Lionel Shriver n’a jamais fait aussi bien que son premier roman, Il faut qu’on parle de Kevin, qui était saisissant. Mais son dernier est très réussi, et ferait figure de révélation si on ne connaissait pas déjà l’autrice.

Le thème principal, rarement traité, est on ne peut plus contemporain : le culte de la performance sportive qui obsède les Américains et qui tend à se répandre aussi en Europe. Lionel Shriver l’aborde sous l’angle d’un couple vieillissant qui évolue à fronts renversés. Serenata doit cesser son jogging quotidien tandis que Remington, son mari casanier, se lance dans le marathon puis le triathlon, ce qui donne lieu à des analyses à froid teintées d’humour et à des escarmouches conjugales qui ne manquent pas de piquant.

Mais Lionel Shriver élargit la focale en montrant quelle folie collective s’est emparée des États-Unis. Avec la finesse d’une sociologue, elle suggère que ce culte de la performance permet de s’abandonner à une nouvelle forme d’obéissance, celle que l’on doit à un coach qui traite ses clients comme des enfants. C’est d’autant plus réussi que le mari de Serenata se détache de sa femme à force de ne plus penser qu’au sport, mais en souffre et l’aime toujours : c’est aussi du ciment et de l’usure du couple qu’il est question ici. Et d’encore au moins deux autres thèmes, l’effrayant confort intellectuel apporté par une Église rétrograde et illuminée, ainsi que la vogue du wokisme, cette hyper-vigilance des minorités à l’égard du plus petit indice de discrimination. C’est d’ailleurs parce que Remington en a fait les frais qu’il s’est lancé à corps perdu dans le marathon : il lui fallait se purifier d’une accusation injuste évoquée par petites touches au début du roman, puis décrite par le menu au cours d’un chapitre aussi drôle que glaçant.

Beaucoup de thèmes, donc, pour un seul livre. Mais qui n’empêchent ni l’humour, ni l’empathie, ni la fluidité. Le dernier Lionel Shriver montre qu’on peut faire un excellent roman avec beaucoup d’intelligence.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Catherine Gibert.

Liens : chez l’éditeur.

André-la-Poisse

Andreï Siniavski, André-la-Poisse, Ed° du Typhon, 2021

— Par Jacques Dupont

Le petit André-la-Poisse n’a pas vendu son âme au diable, mais à une pédiatre soviétique du nom de Dora. Lui, le pauvre bègue, est à présent doté d’une parole fluide, percutante, convaincante. Il peut sans spasmes et droit dans les yeux dire : « Maman, je veux mon lait ».

En revanche, André portera la poisse. Il désespérera sa maman, qui verra périr ses enfants, les cinq demi-frères d’Andreï, morts causées en toute innocence : car Andreï ne veut que le bien des autres ! « Demi frères » : André est le seul « Siniavski » de la famille. Les autres, ce sont des Likhocherst, des soviétiques fidèles au modèle officiel, plutôt bas de plafond. Mais qui était le père – disparu – d’André Siniavski ? Qui a pu engendrer cet André-la-Poisse, type vénéneux, sans qui le monde serait tellement meilleur ? C’était un écrivain, apprend-il par bribes, un type honni qui gaspilla toute sa vie pour du papier, un auteur chochotte, un « barbouilleur de latrines ». Or, cette histoire, que nous lisons, n’est-t-elle pas toute faite de papier ? Et la mort de chacun des frères, dont le récit nous est détaillé, ne serait-elle pas une œuvre d’une scandaleuse imagination ? Car voici que reparaît Dora, la fée pédiatre, et qu’au cours d’une séance de spiritisme avec elle, André assiste impuissant au colloque de ses frères. Nullement morts, ils disent l’avoir à juste titre fusillé, noyé, écrasé ! Ce n’était là que justice ! Une brève lueur déchire alors la trame du récit…

Comment rendre grâce à l’immense talent d’Andreï Siniavski ?  Son écriture est aérienne, rythmée, fluide et foisonnante. Tumultueuse. Russe. Son imagination rappelle Hoffmann et Boulgakov. C’est un pur bonheur de lecture.

Le livre est préfacé par Iegor Gran, chroniqueur connu des lecteurs de Charlie Hebdo. Gran est le fils d’Andreï Siniavski. La préface est magnifique d’émotion, à lire et à relire. Elle illumine, éclaire et tourneboule le livre. Elle débute par cette phrase : « Longtemps, j’ai été bègue de bonne heure. »

Incidemment, je recommande d’aller jeter un œil sur le site des jeunes éditions du Typhon — dont le catalogue est plus qu’inspirant.

Catégorie : Redécouvertes (écrit en 1979, réédité en 2021, avec une préface de la même année). Traduction du russe : Louis Martinez.

Lien : chez l’éditeur.

Je ne suis plus inquiet

Scali Delpeyrat, Je ne suis plus inquiet, Actes Sud, 2020

— Par Marie-Hélène Moreau

C’est un petit livre délicieux que je vous invite à découvrir ici. Petit car il ne comporte qu’une soixantaine de pages, délicieux car il réalise la prouesse, néanmoins, de susciter chez le lecteur le rire, l’émotion, l’étonnement, mais aussi la réflexion. 

Le livre se présente comme une succession de saynètes apparemment sans lien les unes avec les autres. On y parle de chat, de salle d’attente, de métro, mais également de ligne de démarcation, de fuite et de survie. On y parle de famille, d’amour et de chanson, on y parle d’un père, si loin, si proche. Bref, on y parle de plein de choses et cela, dans un agréable désordre. C’est poétique et drôle, un peu barré parfois, émouvant souvent et toujours délicat. C’est la vie de l’auteur, dessinée par petites touches pudiques, si bien écrites, si bien dites si l’on a la chance de voir le spectacle. Il y dévoile ses craintes et ses phobies, y partage des souvenirs de famille, émotions retenues. C’est la vie, quoi…

Écrit par un acteur à la filmographie aussi fournie que diverse, présenté en quatrième de couverture par Denis Podalydès, il est en fait le texte d’un seul-en-scène actuellement à l’affiche et joué par l’auteur. Ceci explique sans doute son apparence d’OVNI littéraire, ce qui ne l’a pas empêché de rencontrer un très joli succès.

Un moment de lecture absolument magique.

Catégorie : Littérature française ; Théâtre.

Lien : chez l’éditeur ; Delpeyrat au Théâtre de la Ville (Paris) jusqu’au 4 décembre.

Molière

— Par Catherine Chahnazarian

Georges Forestier, Molière, Gallimard, 2018

Il en parle mieux lui-même, mais je tenais à vous présenter cette biographie passionnante et précieuse.

Passionnante parce qu’en racontant la vie de Molière et la chronologie de sa production théâtrale, Forestier nous plonge bien sûr dans l’époque, la vie d’artiste sous Louis XIV ; il nous plonge aussi dans une carrière, qui se construit sous nos yeux entre amis et concurrents, soutiens et difficultés ; il nous fait voir ce génie s’épanouir, innover, oser, connaître la gloire, et mourir bêtement « d’une infection pulmonaire qui a emporté des centaines d’autres Parisiens en février 1673 ».

Précieuse car Georges Forestier, historien, professeur à la Sorbonne, raconte Molière d’après des bases solides, en s’appuyant sur tout sauf les légendes et en jetant aux orties les mythes propagés par Grimarest, son premier « biographe » — comme on ne disait pas à l’époque (1705). Ce qui fait de ce Molière-ci une référence pour ceux qui s’intéressent à l’auteur et au comédien, ou au théâtre du XVIIe siècle, pour les enseignants qui voudraient ne pas dire de bêtises à leurs élèves, et pour tous ceux qui préfèrent les vérités aux mythes.

Il en parle mieux lui-même dans cet entretien (42’54), une sorte de cours sans façon, vivant et captivant, érudit et facile à suivre, dans lequel, après s’être présenté, il raconte au débotté, en expliquant sa démarche, un tas de choses sur Molière, sur L’École des Femmes et Tartuffe (notamment), comment on peut raisonner sur son oeuvre, le fonctionnement des théâtres à l’époque…

Génial.

Dans un tout autre genre, j’en profite pour signaler :

Francis Huster, Dictionnaire amoureux de Molière, Plon, 2021

Dans ce patchwork d’analyses, de récits, d’explications, de ressentis, et de savoirs transmis de génération en génération de comédiens, le plus intéressant est ce regard d’homme de scène qu’a Francis Huster sur Molière. De ce point de vue, cet ouvrage complète l’apport de Georges Forestier. On peut regretter la dédicace à l’élite du théâtre français, comme si les petites troupes et les amateurs n’étaient que comédiens de pacotille indignes du grand homme, et la forme stéréotypée et commerciale du « dictionnaire amoureux ». Mais il faut reconnaître à Francis Huster une connaissance profonde des pièces de Molière du point de vue de la scène, de l’incarnation, du jeu et des ficelles.

Catégories : Biographies et autobiographies (France).

Liens : le Forestier chez son éditeur ; le Dictionnaire amoureux chez le sien.

Feu

Maria Pourchet, Feu, Fayard, 2021

— Par François Lechat

Encore une histoire d’adultère, dont on devine qu’elle sera tumultueuse, et peut-être vouée à l’échec ? Oui, encore une. Mais pas tout à fait comme les autres.

D’abord parce qu’un des deux personnages est un peu inhabituel. Face à Laure, 40 ans, enseignante à l’université et dûment mariée, Clément, célibataire de 50 ans, n’a pas le profil attendu. Il gagne des fortunes dans le monde de la finance, il a un seul amour, son chien, et il jette sur son métier et sur le monde un regard désabusé qui séduit Laure. De quoi les accorder ou les désaccorder ?

Ensuite parce que Maria Pourchet écrit au scalpel, dans un style très dense et cynique, qui invoque à coups de formules saisissantes toute la lignée des femmes bafouées. On devine une colère froide, mais qui n’empêche pas de laisser monter ce feu qui va s’emparer des personnages. L’ambiance est tendue, genre ring de boxe, surtout que Laure est interpellée à la deuxième personne par une narratrice en surplomb tandis que Clément, lui, se raconte en s’adressant à son chien, victime d’une grave maladie. La ponctuation et les ellipses renforcent le sentiment de tension et font de ce roman une sorte de manifeste sur notre époque. Trop différents, les hommes et les femmes sont-ils voués à se manquer ?

Catégorie : Littérature française.
Liens : chez l’éditeur.

Hortense

Jacques Expert, Hortense, Sonatine, 2016 (disponible au Livre de Poche)

— Par Anne-Marie Debarbieux

Un roman qui a suscité des réactions enthousiastes ou mitigées et que je classerais personnellement dans la catégorie des lectures qui, sans être inoubliables sont néanmoins intéressantes. Certes, le dénouement, objet des principales critiques, est quelque peu invraisemblable tel qu’il est présenté, mais à mes yeux il est malgré tout cohérent sur le plan psychologique (je l’avais envisagé au cours de ma lecture) et c’est cela que je retiendrai.

Comme tout thriller ce roman est de ceux qui font monter progressivement la tension et laissent vaciller les certitudes que le lecteur pensait établies. Le style, clair, dénué d’emphase et de pathos, favorise une approche que l’on pense d’abord rationnelle et qui finit pourtant par nous disperser complètement.

Sophie, jeune femme banale, sans attrait, est la proie d’un séducteur sans scrupules qui rapidement s’installe chez elle et vit à ses crochets en la méprisant. Il finit par déguerpir et Sophie se réfugie alors dans un amour maternel exclusif pour la petite Hortense qui est le fruit de son union éphémère avec un homme qui l’a bafouée. Mais le père ressurgit brutalement alors que la petite a deux ans et l’enlève. Une enquête s’ouvre qui n’aboutira jamais. Vingt ans après, quand commence le récit, la fillette et son père n’ont jamais été retrouvés.

Sophie, qui reste soutenue par Isabelle, sa seule amie, après avoir remué ciel et terre pour retrouver sa fille, vit toujours seule, fuyant toute vie sociale, presque recluse, enfermée dans sa douleur. Jusqu’au jour où elle croit reconnaître Hortense dans la rue, 20 ans après le drame. L’empathie du lecteur pour l’héroïne est alors bousculée : peut-on suivre Sophie sur une voie aussi incertaine pour ne pas dire improbable ? Mais elle a l’air tellement sûre d’elle !

C’est alors que le récit devient progressivement plus oppressant car au confort de la narration claire et nette des rapports de police succèdent la subjectivité et la pluralité des points de vue qui ouvrent des voies nouvelles et d’autres perspectives. Bientôt on s’égare et l’on remet en cause ce qui apparaissait comme acquis. Et l’auteur nous tient jusqu’à la dernière page.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

Petits secrets, grands mensonges

Liane Moriarty, Petits secrets, grands mensonges, Albin Michel, 2016 (disponible en Livre de Poche)

— Par François Lechat

Quelque part au bord de l’océan, en Australie, toute une petite communauté gravite autour de l’école locale, qui a connu un drame surprenant : quelqu’un est mort lors de la fête annuelle de l’établissement.

Liane Moriarty dévoile le plus tard possible l’identité de la victime et les conditions de son décès. Tout en distillant par petits bouts, et sur le ton de l’humour, une partie des témoignages recueillis par la police, elle reconstitue les mois qui ont précédé le drame. Nous découvrons ainsi une fameuse palette de petits et de grands bourgeois en tout genre, attachants ou ridicules, méprisants ou empathiques, sincères ou retors. Et, pour la plupart d’entre eux, englués dans des secrets ou des mensonges qui donnent son titre et sa couleur au livre.

J’avoue que je n’attendais rien d’autre de ce roman qu’un divertissement léger, générateur du plaisir un peu coupable de regarder par le trou de la serrure. Mais outre qu’on accroche immédiatement et que le style comme les dialogues sont très enlevés, la psychologie des personnages s’avère, au fil du récit, plus fine qu’on ne pouvait s’y attendre. Ce n’est pas de la grande littérature, plutôt un scénario idéal pour une série télévisée au long cours (570 pages, tout de même). Mais c’est amusant, parfois touchant, très réaliste et, au total, drôlement réussi dans son genre. Avec une belle brochette de personnages féminins, ainsi que d’enfants qui ne sont pas seulement là pour le décor.

Catégorie : Policiers et thrillers (Australie). Traduction : Béatrice Taupeau.

Liens : chez l’éditeur.

Celle qui brûle

Paula Hawkins, Celle qui brûle, Sonatine, 2021

— Par François Lechat

J’avais beaucoup aimé La fille du train, succès planétaire qui a révélé Paula Hawkins. J’en garde le souvenir d’un thriller à suspense, d’une héroïne complexe et attachante et d’images hallucinatoires dont on ne savait pas si elle étaient dues à l’alcool, à un dérèglement psychique ou à la réalité.

A bien des égards, on retrouve les mêmes ingrédients dans Celle qui brûle, nouveau thriller qui confirme l’intérêt de l’auteur pour des personnages féminins cabossés par la vie. Il y en a même trois, ici, toutes les trois en colère et toutes liées, d’une manière ou d’une autre, à un étrange assassinat.

S’il m’a diverti, car il ménage un réel suspense et un beau coup de théâtre, ce dernier livre m’a pourtant un peu déçu. En y réfléchissant, je crois qu’il est trop prévisible. La construction est complexe, avec trois focalisations parallèles, mais on a vite compris la manière dont le récit allait progresser. Et l’insertion, entre différents chapitres, d’extraits d’un texte en italiques dont l’auteur n’est pas dévoilé tombe à plat, car on comprend trop vite le lien entre ce texte adjacent et le récit principal. Paula Hawkins brosse fort bien ses personnages, réussit ses dialogues et maîtrise son tableau. Mais il manque à son dernier roman un brin de folie ou d’authenticité, quelque chose de vivant qui briserait cette trop belle construction.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Corinne Daniellot et Pierre Szczeciner.

Liens : chez l’éditeur ; interview France Inter.

La fille du train

Paula Hawkins, La fille du train, Sonatine, 2015 (existe en Pocket)

— Stylo-trottoir de Catherine Chahnazarian (19 juin 2015)

Tout à l’heure, j’étais dans le train Paris-Lille et il y avait une fille qui lisait La fille du train ! Alors je lui ai demandé, à la fille du train, si c’était bien, La fille du train, et elle m’a répondu :
– Hum ?
– Excusez-moi de vous déranger. Je vous demandais si c’était bien, votre livre.
– J’adore !!! qu’elle m’a répondu en y replongeant immédiatement et en refermant les écoutilles.

— L’avis de François Lechat (15 août 2015)

Je confirme : c’est passionnant, addictif, un suspense très bien fichu, très bien construit. Sans ambition particulière, du pur divertissement, mais très fin au plan psychologique. A ne pas manquer si l’on aime voir comment les femmes se confrontent aux hommes et à leurs propres démons.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Corinne Daniellot.

Liens : en Pocket.

Les grandes oubliées. Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes

Titiou Lecoq, Les grandes oubliées. Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes, L’iconoclaste, 2021 (préface de Michelle Perrot)

— Par Catherine Chahnazarian

Cet essai parcourt l’Histoire dans le but de rétablir des vérités sur la femme, les femmes ; de rendre hommage à des créatrices ou combattantes méconnues, et d’expliquer ou décrire des phénomènes sexistes que nous connaissons (encore) aujourd’hui. On ne peut qu’admirer l’énorme travail de documentation réalisé par Titiou Lecoq afin d’explorer le vaste sujet de la condition féminine depuis la Préhistoire. Elle ne prétend pas produire un essai scientifique mais rassembler des données émanant d’ouvrages de scientifiques (des femmes surtout) ; données qui, si elles échappent à notre connaissance, échappent à la culture socialement partagée. Or c’est dans cette culture que les femmes ne sont pas encore les égales des hommes. Chacun sera surpris de ceci ou cela, découvrira quelque chose qu’il ou elle ne savait pas, quelque chose de contre-intuitif, ou contraire aux représentations acquises ou aux contre-vérités qui fondent notre culture.

Évidemment, quand on veut faire tenir une telle fresque en un seul livre, on passe assez vite d’un sujet et d’une époque à l’autre. Certaines vérités sont assénées sans une explication qui pourrait en prouver l’exactitude ou mieux convaincre. D’autres sont envisagées d’un seul point de vue — celui qui arrange le féminisme — et mériteraient un plus large traitement. Mais devant la qualité des sources et l’excellente intention de l’autrice, on peut sans doute passer outre quelques raccourcis. D’autant que si un sujet en particulier vous intéresse, vous pourrez suivre la piste et aller vous-même puiser aux sources, avec un féminisme plus ou moins révolté.

Ce livre en tant qu’objet est malheureusement assez laid, avec ses gros caractères, ses marges trop grandes, ses mises en exergue d’une phrase sur une page entière en lettres immenses (cela ne donne aucun poids au contenu, au contraire). Mais il se lit très agréablement, la plume de Titiou Lecoq glissant avec facilité et ses pointes d’humour ne gâtant rien.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; interview France Inter.

P.S. : Ça y est, je suis convaincue : mieux vaut employer « autrice » qu’ « auteure ». « Autrice », plus ancien, est formé, comme « auteur », sur le mot latin auctor, ce qui met hommes et femmes à égalité ; tandis qu’ « auteure » est formé sur le masculin français « auteur ». Je vois par ailleurs du sens à réhabiliter un terme qui a existé puis disparu parce qu’il n’était plus de bon ton qu’une femme écrive.

La civilisation féodale. De l’an mil à la colonisation de l’Amérique

Jérôme Baschet, La civilisation féodale. De l’an mil à la colonisation de l’Amérique, 4e édition augmentée d’une postface inédite, Champs Flammarion, 2018

— Par François Lechat

Pour les amoureux du Moyen Age, voici une (longue !) synthèse qui fait autorité, et qui bouleverse bien des idées reçues. Avec trois points forts que je tiens à souligner, parmi tant d’autres. Une belle démonstration qui nous convainc que la découverte de l’Amérique par Colomb n’ouvre pas les Temps Modernes mais constitue un geste typiquement médiéval. Une remarquable reconstitution de l’organisation des pouvoirs au Moyen Age, qui articule finement le féodalisme et la domination de l’Église, le caractère local de l’autorité (le château, le seigneur, l’église, l’évêque) et l’ambition universelle du catholicisme. Et une réflexion profonde sur les catégories religieuses de l’époque (bien/mal, sacré/profane, divin/humain, âme/corps…) et leur capacité à encadrer les pratiques et les mentalités.

L’auteur a été salué aussi bien par L’Obs, à gauche, que par Éléments, la revue de la droite identitaire dirigée par Alain de Benoist, et il le mérite. Mais on aura compris qu’il s’adresse à des non-spécialistes qu’une certaine abstraction ne rebute pas. Avec ce petit « plus » inattendu : ce livre est issu d’un cours donné à l’université autonome du Chiapas, au Mexique, et esquisse des contrepoints entre l’Europe médiévale et l’Amérique coloniale.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Transparence

Marc Dugain, Transparence, Gallimard, 2019 (existe en Folio)

— Par Anne-Marie Debarbieux

Habituellement, je n’aime pas les romans d’anticipation : ils m’ennuient, et souvent ils sont truffés de références scientifiques auxquelles je ne comprends rien. Et pourtant je me suis laissée séduire par le roman de Marc Dugain parce que la démarche est assez différente. Elle ouvre en effet sur une vraie réflexion tant philosophique que sociologique et économique sur le monde actuel.

En 2060, au fin fond de l’Islande, une femme est accusée d’un meurtre, sauf que la victime et la meurtrière sont bel et bien la même personne…

L’accusée se dévoile alors et explique qu’elle est à la tête du programme Endless qui, doublant les recherches de Google, est en voie d’être commercialisable. Il permettra de reconstituer un individu à l’identique, moyennant la numérisation de toutes ses données, tant dans ses caractéristiques physiques (ce qui est déjà réalisable dans l’état actuel des avancées de nos connaissances) mais aussi dans sa personnalité et ses choix de vie.

Il est donc possible d’envisager une société où l’immortalité sera réalisable sur des critères hautement définis par la sélection d’individus méritant cet avenir virtuel, c’est à dire offrant des garanties de qualités qui assurent la préservation des valeurs fondatrices du bien commun. Plus de hasard, plus de menaces de destruction, plus de consommation effrénée. Tout ce qui nous menace pourrait se trouver peu à peu maîtrisé.

Bien entendu toutes les données du programme Endless sont soigneusement préservées à l’abri de tout prédateur malintentionné.

Déjà les chefs d’état, les représentants des grandes religions prennent très au sérieux le programme Endless et demandent à rencontrer sa fondatrice tandis que se multiplient évidemment les opposants qui veulent en démontrer les failles.

Accéder à une forme d’immortalité, maîtriser la mort, abolir le hasard, préserver le bien, sauver la planète, ce rêve peut-il devenir réalité ?

Évidemment la fin du livre réserve une surprise au lecteur ! Car il s’agit bien d’un roman !

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur : la Blanche , en Folio.

Un jour ce sera vide

Hugo Lindenberg, Un jour ce sera vide, Christian Bourgois, 2020

— Par Jacques Dupont

Un gamin – son nom ne nous sera pas dévoilé, juste son âge : 10 ans – un pré-ado, donc, passe l’été sur une plage normande. Il est seul avec sa grand-mère, une babcha juive. Elle lui fait plaisir, et elle lui fait honte, avec ses manières révolues, d’un ailleurs à jamais perdu.

Mais le pis s’installe, lorsque débarque sa tante, mélancolique, frelatée, répugnante – qui cultive sa dépression au gros rouge, au cigare, et ne fraie qu’avec les cabossés du coin.

Lui, le gamin, il se rêve d’ici, et d’aujourd’hui. Il se rêve normal, comme un garçon de son âge, dans les années 70. Mais qu’est-ce qu’être normal ? Il n’en sait rien, il n’y connaît rien. Chaque parole qu’il prononce, chaque geste lui demande une laborieuse concentration afin que rien ne transparaisse de sa possible bizarrerie.

Le modèle de la normalité, il le puise à même les autres que, tapi dans le sable, rampant jusqu’au plus près des transats, il épie durant des heures.

Or soudain, comme échappé du film, déchirant l’écran, apparaît un jeune garçon : Baptiste. Et c’est le coup de foudre ! Une amitié naît comme il n’en existe que dans l’enfance, qui lui ouvre la porte d’une famille aimante, et desserre l’étreinte, le délivre de l’engloutissement dans la douleur, la folie, la solitude de sa grand-mère et de sa tante.

L’amitié de Baptiste lui permet enfin d’approcher peu à peu du non-dit le plus douloureux : pourquoi est-il seul, où sa mère a-t-elle disparu, et comment ?

Hugo Lindenberg raconte l’itinéraire d’un enfant aux prises avec lui-même, qui se demande qui il est. C’est une merveille.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Oublier Klara

Isabelle Autissier, Oublier Klara, Stock, 2019 (existe en Livre de Poche)

– Par Catherine Chahnazarian

Il y a Klara, la scientifique disparue dans les années cinquante, sur le sort de qui s’est écrasée une chape de silence toute soviétique ; Rubin, son fils en mal de mère, grandi vaille que vaille à Mourmansk, sombré dans la violence ; Iouri, fils de Rubin, ornithologue et maintenant professeur dans une grande ville des États-Unis. Dans la vie de chacun, un basculement brutal, une nécessité de survivre, l’injustice et la peur — et la volonté d’être soi. Pour chacun, vous espérerez un apaisement final. Car Isabelle Autissier nous fait vivre dans le grand nord russe des années noires de l’URSS ; elle nous plonge dans des ambiances glaciales – physiquement et psychologiquement. Dans un style riche, généreux en images, elle décrit des paysages et des hommes rudes, des conditions de vie douloureuses. Vous partirez à la pêche sous la tempête, vous marcherez dans des plaines inhospitalières sous des cieux immenses ; mais surtout, vous comprendrez le cœur de chacun tour à tour, jusqu’aux scènes finales où tout peut arriver.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Stock, au Livre de Poche.

Trio

William Boyd, Trio, Seuil, 2021

— Par François Lechat

En trois grandes parties sobrement intitulées « Duplicité », « Évasion » et « Capitulation », William Boyd confronte ses héros aux conséquences de leurs secrets. Il est évidemment question d’adultère, mais pas seulement : si les héros ne sont qu’au nombre de trois, d’où le titre du roman, ils se débattent avec des secrets très différents entre eux. C’est un des points forts de ce roman : multiplier les situations et les motifs de fragilité tout en faisant graviter tous les personnages autour d’un point focal, le tournage d’un film dans la station balnéaire de Brighton pendant l’été 1968. Les méandres et les métiers du cinéma s’invitent donc dans l’intrigue avec tout ce qu’ils ont de savoureux, apportant une perpétuelle légèreté à ce qui aurait pu être traité sur le ton du drame. Et l’on apprécie aussi, évidemment, l’atmosphère british de l’ensemble, toujours dépaysante, comme la qualité des dialogues et celle de la construction du récit, qui est à la fois fluide et complexe. Une réussite, donc, à tel point qu’on peut avoir l’impression d’une certaine superficialité, qui n’est que le revers de l’élégance.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Isabelle Perrin.

Liens : chez l’éditeur.

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