L’outsider

Stephen King, L’outsider, Albin Michel, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

C’est parce qu’il fait huit cents pages qu’il n’y a pas moyen de lire d’une traite ce roman qui commence comme un policier et se transforme progressivement en thriller, tendance fantastique.

Pour l’inspecteur Ralph Anderson, un homme ne peut pas être à deux endroits à la fois. Pour moi non plus. Et j’ai peut-être été d’autant plus scotchée à l’intrigue que j’attendais avec avidité une solution rationnelle. Stephen King sait s’adresser aux incrédules : le roman plonge le lecteur dans un univers d’un réalisme étonnant. Les décors et des allusions à l’actualité placent l’enquête dans un contexte très situé, dans lequel on se retrouve, même si l’on n’est pas américain. Les personnages sont formidables, tous différents, crédibles, humains, eux-mêmes. Ce qui leur arrive est traité par eux – à une exception près – avec la rationalité que des personnes ordinaires y mettent forcément. Et comme tout ce qui rend progressivement l’affaire plus complexe, les personnages plus tendus, l’enquête plus délirante, empêche le lecteur de prévoir quoi que ce soit et de s’endormir sur son livre, L’outsider est palpitant du début au dénouement, qu’on aime ou pas le fantastique.

Stephen King, qui a une cinquantaine de romans à son actif et quelques excellentes nouvelles, reste capable de livrer des textes de grande qualité. Celui-ci ne dément vraiment pas sa réputation : il est très bon, intelligent et spirituel. Mon seul regret réside dans cette solution du fantastique, que je trouve de facilité pour un auteur d’une telle inspiration et d’un tel talent, en particulier dans ce roman-ci. Mais c’est affaire de goûts personnels et – j’y insiste – j’ai vraiment beaucoup aimé L’outsider.

Certains chapitres sont des petits bijoux : une scène de rue au cours de laquelle quelques personnes tentent de gravir un escalier dans une bousculade ; un suicide, à la fois dramatique et cocasse, écrit sans aucun irrespect pourtant ; une fusillade qui vous donne très envie de courir aux abris !

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Jean Esch.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

Tiger House

Liza Klaussmann, Tiger House, Jean-Claude Lattès, 2015

Par François Lechat.

Les thèmes de ce roman sont typiquement américains : l’amour, la famille, l’adultère, l’argent, et puis quelques meurtres pour corser le tout… La manière, aussi, fait penser à ces séries pleines de superbes créatures qui ont tout pour elles mais dont on devine qu’elles cachent bien des failles. La chaleur, en arrière-plan, nous rappelle encore où nous sommes, comme la consommation frénétique d’alcool et une manière de s’attacher au moindre détail, aux infimes réactions de plaisir ou de contrariété. Car si une famille américaine normale est évidemment un nœud de vipères, les frustrations et les conflits doivent y rester cachés, et l’amertume s’exprimer tout en nuances. C’est donc le sens de l’observation qui fait le prix de ce roman, avec une construction temporellement complexe qui entretient le suspense.

Je ne sais pas, pour autant, s’il faut y voir la réussite éclatante que les critiques ont soulignée, car cette histoire très middle-class a aussi ses limites. On aimerait parfois s’intéresser à des enjeux plus grandioses, ou secouer ces personnages engloutis dans leur peur du qu’en dira-t-on. Mais comme cette peur est typiquement américaine, elle aussi, voyons-y un ingrédient indispensable, et savourons cette ambiance vénéneuse.

Quant au fait que se détache, parmi tous les personnages, celui d’une Anglaise intrépide, libre et authentique, ce n’est sans doute pas un hasard : l’auteure, née à New York, vit aujourd’hui à Londres.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Sabine Boulongne.

Liens : chez l’éditeur.

Platine

Régine Detambel, Platine, Actes Sud, 2018 (disponible en Babel)

Par Michèle Thierry.

Quand le lecteur finit ce roman, il se demande si vraiment c’était cela – un peu, beaucoup ou pas du tout –, la vie de cette star, premier sex-symbol d’Hollywood : Jean Harlow, dénommée « la Bombe » ou, de son vrai nom, Harlean Carpenter. Régine Detambel raconte la vie d’une icône prisonnière de sa famille, des nababs d’Hollywood, et morte en pleine gloire. Elle propose un portrait sans pitié d’une femme broyée et pourtant célèbre. Elle avait des cheveux « irrésistibles », « glacés de beauté, du genre de blondeur coupante que les stars en place détesteront, parce qu’elle les évincera » (p. 38).

Écrit à la troisième personne, le récit nous présente la star dès son enfance auprès d’une mère fusionnelle et d’un beau-père abusif. Et l’auteure sait nous tenir en haleine par ses commentaires, ses remarques allusives pointant les qualités de cette femme exposée très jeune aux flashs et aux regards masculins. Régine Detambel s’écarte de la biographie sèche en rendant justement cette vie romancée, découpée en scènes, ratages et prises recommencées. Parfois le narrateur devient un je puissant.

Dès son premier mari, Paul Bern, la star est touchée par la mort plus que par l’amour. Il la battra ; il aurait pu la tuer ; il lui laisse des séquelles à vie. Il se suicidera et Harlean le pleurera. Elle cherchera ensuite à avoir un enfant, sans succès, dans une quête effrénée, lui faisant prendre des risques auprès d’hommes inconnus, dans des hôtels borgnes de Californie.

Jean Harlow tourne Saratoga avec Clarke Gable, à la fin de sa vie. Les producteurs ne comprenaient pas ses douleurs et mettaient cela sur le compte de caprices. Toute la fin est ainsi sur le ton de la tragédie et laisse le lecteur en colère. Colère face aux producteurs incrédules et face à la famille de Jean Harlow, dont sa mère, qui s’en remettait uniquement à la religion pour guérir sa fille.

Mais mourir si jeune, en pleine gloire, comme un oiseau abattu en plein vol, semble une injustice de plus. Elle avait 26 ans. Elle eut des obsèques grandioses.

Catégorie : Littérature française (roman biographique).

Liens : chez l’éditeur ; en Babel.

Cocaïne

Walter Rheiner, Cocaïne, Rivages Poche, 2020

Par Jacques Dupont.

Tobias se lève au milieu de l’après-midi et tandis que le soir s’en vient, il sort, déambule, tournicote dans Berlin, cherchant à tromper sa dépendance. Peine perdue, ses pas comme chaque nuit le ramènent au guichet de la pharmacie. Une fiole de cocaïne lui est remise avec grand mépris.

Trois prestes injections plus tard, on le retrouve « libre et léger, espiègle, pareil à un jeune dieu ». Mais le poison exige son dû, qui n’est autre que Tobias lui-même. Les prises se succèdent, les piqûres s’infectent, ses vêtements puants regorgent de sang, il suinte des bras, des jambes. Sa vision, son entente défigurent le monde, désormais hanté de voyeurs qui l’épient et le poursuivent de leur malveillance. Une jeune femme pourtant l’accueillera, au plus fort de sa « psychose cocaïnique ».

Elle ne sauvera pas Tobias de son destin, ni elle qui l’aime profondément, ni Dieu, « le front impitoyablement noir… [plaqué] contre les grandes fenêtres de l’atelier… roide, impavide, immobile ». Dieu ici est impuissant, et « le désert croît » (Nietzsche).

Cette nouvelle – une complainte – s’entend telle une chanson parlée, sur une musique de Kurtz Weill. Elle inaugure et condense les thèmes expressionnistes. Sous le joug du destin la voix y confine au cri, la gestuelle est mécanique, sanglée et désarticulée, Berlin tentaculaire et ténébreuse, la drogue est l’égérie de la perdition.

Tobias reflète Walter Rheiner, cocaïnomane avéré. Cocaïne est le récit lucide et prémonitoire de la mort de son auteur.

La préface de Cécile Guilbert éclaire le texte, l’époque, et comporte de très instructives remarques sur la littérature « cocaïnique » – de Jekyll à Sherlock Holmes, de Robert Desnos à Philippe Soupault.

« La mort des pauvres », poème de Charles Baudelaire complète avec justesse l’édition en 2020 de ce texte de… 1918.

Catégorie : Nouvelles (Allemagne). Traduction : Pierre Deshusses.

Liens : Chez l’éditeur.

Ci-contre : la mort de Walter Rheiner, par Conrad Felixmüller.

Cadavre, vautours et poulet au citron

Un petit extra pour fêter la fin prochaine du confinement (du moins on l’espère) : trois critiques de textes un peu plus anciens que d’habitude, et un coup de gueule.

Guillaume Chérel, Cadavre, vautours et poulet au citron, Michel Lafon, 2018 (disponible en J’ai Lu)

Par Florence Montségur.

Voilà un roman fait par un homme, sur des hommes et pour des hommes – de préférence de plus de soixante ans. C’est un enfant de Frédéric Dard, qui n’égale pas son modèle mais qui peut donner la nostalgie d’une certaine littérature. En tout cas, ça boit énormément, ça se castagne et ça va aux putes. Une certaine vision de la masculinité… Accessoirement, il y a une (assez vague) enquête, qui nous transporte en Mongolie, mais pour nous désigner les Mongols comme des brutes et rien de plus. Dans les moments où le héros se retrouve dans la steppe avec sous les yeux ce paysage magnifique qu’on voit dans les reportages et sur les dépliants touristiques, il passe justement une nuit torride avec une Russe. Et pour comble, à la fin, il se fait justice lui-même. Et pas tendrement.

J’ai donc réussi à terminer ce livre, mais ça me laisse perplexe. Hommes, défendez-vous ! Vous valez mieux que ça !

Pour faire court, il faut lire jusqu’à la page 77, puis reprendre page 153 (si vous voulez passer par la nuit torride) ou directement page 190 (les pages 190-191 résument très bien ce qui précède), puis éviter le dernier chapitre si vous voulez garder quand même un bon souvenir du héros-narrateur – qui essaie d’arrêter de boire, laissons-lui cette qualité.

Ajoutons que quand on lit les remerciements on ne peut qu’être sidéré devant la quantité de fautes d’orthographe qui subsistent après toutes les relectures qui ont eu lieu.

Il faut de la place pour tout le monde… mais comment ne pas pousser un coup de gueule ?

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur et en J’ai Lu (où vous pourrez feuilleter quelques pages).

Des filles qui dansent & Des garçons qui tremblent

Un petit extra pour fêter la fin prochaine du confinement (du moins on l’espère) : trois critiques de textes un peu plus anciens que d’habitude, et un coup de gueule.

Stéphane Hoffmann, Des filles qui dansent (2007) & Des garçons qui tremblent (2008), Albin Michel – disponibles aussi en un seul volume au Livre de Poche (2019)

Par François Lechat.

Ces deux romans peuvent se lire indépendamment l’un de l’autre, mais ils se font suite. Ils racontent la passion qui depuis leur jeunesse unit Jérôme et Camille, c’est-à-dire l’eau et le feu. Lui est issu d’un milieu modeste, fait des études, réfléchit, regarde la société d’un œil sardonique, décortique le ballet des ambitions, la lutte des places, les rituels familiaux et sociaux, le ridicule de la société de consommation. Elle vient d’une bonne famille bourgeoise, tutoie l’absolu, veut mener une vie passionnée, et se brûlera les ailes. C’est Jérôme qui raconte leur rencontre et leur histoire, entre La Baule et Nantes, en y mêlant autant de nostalgie, de regret du temps qui passe, de délicatesse, que de férocité à l’égard de ses contemporains, en particulier la bourgeoisie. Il s’exprime en phrases simples, sur un ton familier, mais avec une foule de détails et de formules qui font mouche. C’est charmant et léger, fluide et vivant. Pas vraiment neuf ni profond, mais fort bien vu : cela aurait pu passer pour de la grande littérature si l’auteur s’était pris au sérieux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur : Des filles qui dansent ; Des garçons qui tremblent.

L’Oeil de Caine

Un petit extra pour fêter la fin prochaine du confinement (du moins on l’espère) : trois critiques de textes un peu plus anciens que d’habitude, et un coup de gueule.

Patrick Bauwen, L’Oeil de Caine, Albin Michel, 2007 (disponible au Livre de Poche)

Par Anne-Marie Debarbieux.

Petit clin d’oeil inattendu à l’actualité, ce thriller, choisi un peu au hasard, se révèle être une histoire de confinement ou du moins de huis clos !

Tout commence par un projet de reality show qui s’apparenterait à  une sorte de Secret Story avec en lice dix personnes rassemblées (cinq femmes, quatre hommes et un enfant), toutes habitées d’un secret plus ou moins inavouable. Des sommes colossales sont en jeu et les dix candidats de tous bords ont été évidemment minutieusement sélectionnés de manière à entretenir l’ambiance et le suspense inhérents à ce genre d’émission pour parvenir à des records d’audience.

Sauf que rien ne se passe comme prévu et que les candidats se retrouvent seuls dans une situation d’extrême précarité et à la merci d’un tueur. Le lecteur se trouve alors projeté dans un univers qui n’est pas sans lui rappeler celui des Dix petits nègres ! Dès lors se développent la suspicion (qui est qui?), la peur (qui sera le prochain ?), les jeux d’alliances, les trahisons, l’alternance de la confiance et du désespoir, bref les ingrédients d’un angoissant vase clos.

Le dénouement est inattendu en dépit des différentes hypothèses que le lecteur, captivé, essaie d’envisager.

On peut peut-être regretter que la psychologie de certains personnages soit assez sommaire voire caricaturale, mais là n’est pas l’essentiel dans ce type de roman qui nous fait passer un très bon moment de détente.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

Lambeaux

Un petit extra pour fêter la fin prochaine du confinement (du moins on l’espère) : trois critiques de textes un peu plus anciens que d’habitude, et un coup de gueule.

Charles Juliet, Lambeaux, POL, 1995 (disponible en Folio)

Par Jacques Dupont.

« Lambeaux » … ou ce qui demeure, en forme de déchirures.

Les lambeaux de la mère biologique de Charles Juliet. Il ne l’a pas connue. Paysanne de l’Ain, elle a été internée peu après sa naissance, et n’en est pas revenue, de l’asile, où elle peignit sur les murs ces mots : « Je crève. Parlez-moi ! Parlez-moi ! ». Celle qu’il nomme l’étouffée, l’esseulée, la jetée dans la fosse et qui n’a cessé de l’entourer de son absence.

Et l’autre mère : la vaillante, la valeureuse, la toute-donnée. Paysanne, elle aussi, qui n’a cessé de l’entourer de sa présence.

Et lui, Charles. Il parvient à faire son lycée dans une institution militaire, comme « enfant de troupe », il entame des études de médecine, les abandonne pour tenter l’écriture. Après une longue dépression, il s’éveille à lui-même et devient un écrivain prolifique.

Il s’agit d’un roman d’espoir, d’une lecture aisée, souvent très émouvante.

Charles Juliet a usé tout du long d’un « tu », qu’il adresse à sa mère biologique, ou à lui-même dans la partie autobiographique. On appréciera – ou moins – le procédé.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez POL ; en Folio.

Un jardin de sable

Earl Thompson, Un jardin de sable, Monsieur Toussaint Louverture, 2019

Par François Lechat.

Trop de sexe. Comme le rappelle le préfacier, Donald Ray Pollock (l’auteur d’Une mort qui en vaut la peine), c’est le principal reproche que l’on a fait à Un jardin de sable, brûlot américain paru en anglais en 1970. Et de fait, le héros, Jack, est un véritable obsédé, depuis sa plus tendre enfance jusqu’au moment où nous le quittons, adolescent, plaquant enfin sa mère pour essayer d’entrer dans la marine, à présent que les États-Unis se sont engagés dans la Seconde Guerre mondiale. Et Jack n’est pas le seul à être travaillé par la chose : c’est aussi le cas de son beau-père, d’un flic véreux, d’un nain bagarreur et teigneux… Si l’on ajoute enfin que la mère de Jack, Wilma, repousse bien maladroitement les assauts de convoitise de son fils, et que le plus vieux métier du monde est le seul à ne pas souffrir du chômage, vous aurez compris qu’il faut avoir le cœur bien accroché pour aller jusqu’au bout de ce roman.

Le sexe, pourtant, n’y occupe qu’une part secondaire. Car l’essentiel est ailleurs : dans le tableau de la débrouille des miséreux pendant la Grande Dépression des années trente, au Kansas, quand le travail a disparu, quand les paysans ont dû tenter leur chance à la ville, quand se loger dans un taudis est un soulagement, quand on se trouve réduit à choisir entre une vie de rien, comme celle des grands-parents de Jack, et la glissade vers l’alcool, les chapardages, la prostitution, les combines en tout genre… Sur un mode plus âpre que celui de Steinbeck dans Les raisins de la colère, dans des décors urbains hallucinants, avec un sens du mordant, du  burlesque et du détail qui tue, Earl Thompson fait grandir Jack entre des adultes qui se battent pour survivre, obstinément, rageusement, désespérément. On pourrait penser à Céline pour le sens de l’hénaurme, mais sans le mépris : de toute évidence Thompson a de la tendresse pour tous ses personnages, même les plus répugnants. Comme le dit l’éditeur (le même que celui de Karoo, avec le même soin apporté à la jaquette et au reste) : « C’est la vie. Nauséabonde, tordue, brutale et magnifique. »

Catégories : Redécouvertes, Littérature anglophone ( U.S.A.). Traduction : Jean-Charles Khalifa.

Lien : chez l’éditeur.

Se taire

Mazarine Pingeot, Se taire, Julliard, 2019

Par Brigitte Niquet.

J’ai lu Se taire sans penser du tout à un parallèle possible avec « l’affaire Hulot » qui m’était sortie de la tête, bien qu’ayant fait en son temps les choux gras des feuilles à scandale.  Peu importe d’ailleurs, ce livre est un roman qui s’inspire de plusieurs cas différents même si ressemblants, habilement amalgamés par l’auteure dont le talent d’écriture n’est plus à démontrer. Fin de la chasse aux sorcières et du « qui est qui ? ». On n’en finirait pas, d’ailleurs, vu les développements multiples qu’ont connus les procès pour viol ces dernières années, orchestrés par #Metoo.

Au-delà du drame du viol en lui-même, Mazarine Pingeot traite plus globalement d’un de ses thèmes de prédilection : le silence. Le silence forcé, l’omerta, dont sont pétris les « secrets de famille » et dont elle-même n’est sortie que tardivement avec Bouche cousue. Ici, c’est Mathilde, son héroïne, qui le choisit. Mais choisit-elle vraiment ? Issue d’une famille hyper médiatisée (son père est un chanteur célèbre), elle connaît trop bien les dégâts collatéraux d’un scandale possible (« Il n’atteint pas seulement celui qui en est l’origine, tous en sont éclaboussés, […] au premier chef la victime »), et a déjà inconsciemment décidé de se taire avant même que ses parents, tardivement mis au courant, ne l’y incitent habilement. Elle tourne alors le dos à la vie et s’engage dans une impasse dont on doute qu’elle puisse sortir un jour.

La jeune femme n’a plus goût à rien et flotte comme une épave à la surface de sa vie, jusqu’à ce qu’elle rencontre Fouad et que l’horizon semble s’éclaircir. Est-il celui qui va prendre Mathilde par la main et lui réapprendre à vivre et à aimer ? Rien n’est moins sûr et il faudra encore bien des péripéties avant qu’arrive le dénouement. Entretemps, on aura parfois perdu de vue le sujet de « l’après-viol », un peu noyé parmi d’autres considérations, concernant en particulier la personnalité très complexe de Fouad qui vole souvent la vedette à sa compagne. Mais l’un comme l’autre sont très attachants et la conclusion réussit l’exploit d’être très inattendue.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; un article de l’Obs.

Les Trois Femmes du Consul

Jean-Christophe Rufin, Les Trois Femmes du Consul, Flammarion, 2019

Par Anne-Marie Debarbieux.

Décor et personnages exotiques dépaysent d’emblée le lecteur : l’action se déroule à Maputo en Mozambique où l’on retrouve Aurel (personnage déjà présent dans Le Suspendu de Conacry), consul adjoint, maître dans l’art de mener une carrière de diplomate en travaillant le moins possible. Car en réalité ses centres d’intérêt sont ailleurs. Personnage solitaire, sans envergure apparente, arborant des tenues ridicules, il est un anti-héros qui cache bien son jeu. Car ce qu’aime par-dessus tout Aurel, c’est son indépendance, surtout pour mener une enquête à sa guise en dehors de tout cadre institutionnel. Ainsi quand un riche et fort sulfureux hôtelier est assassiné et qu’une femme hâtivement arrêtée implore son aide, Aurel se sent des ailes ! Plusieurs femmes gravitaient autour du défunt et les enjeux étaient importants et variés. L’une d’elles est-elle coupable et laquelle ?

Bien entendu Aurel, entre passions amoureuses, intérêts financiers, enjeux écologique dans une Afrique qui ne se laisse pas appréhender facilement, a fort à faire pour accéder à la vérité.

Au final cependant, l’aspect policier n’est pas primordial dans ce roman. L’intérêt réside davantage dans la personnalité d’Aurel auquel on s’attache ou non.

Pour moi, pas d’empathie enthousiaste, disons plutôt une sympathie amusée, mais je ne me suis pas ennuyée à cette lecture qui apparaît comme une sorte de jeu auquel un grand écrivain s’est adonné entre des livres beaucoup plus sérieux.

Ce roman, qui se lit agréablement, n’a pas la densité de Rouge Brésil, de Check-point ou même du Collier rouge. Issu d’un auteur moins renommé, il n’est pas certain qu’il aurait été particulièrement remarqué. Pour autant c’est un livre divertissant et évidemment très bien écrit.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le temps de la haine

Rosa Montero, Le temps de la haine, Métailié, 2019

Par Michèle Thierry.

Bruna est une « rep de combat », moitié robot, moitié humaine. Trois ans trois mois et seize jours est le temps qui lui reste à vivre à compter du 3 février 2110. Cette certitude martèle le livre jusqu’au bout. Bruna Husky est amoureuse d’un humain, Paul Lizard policier, qui disparait, enlevé par une organisation terroriste, l’AJI. Chaque soir, l’AJI exécute un de ses otages de manière sauvage en direct à l’antenne. Bruna pourrait-elle sauver Lizard à temps ?

La disparition de Lizard entraine une folle équipée conduite par Bruna jusqu’à Cosmos, une planète conquise par les terriens, et lui fait rencontrer les puissants de la société et les bas-fonds.

Basé sur des connaissances scientifiques vérifiées, le roman entraine le lecteur surpris dans une suite de rebondissements, dans une Madrid future avec des tapis roulants et des écrans géants dans les rues, tandis qu’une prise de pouvoir jette la ville dans le chaos après l’extinction des portables. Récit et dialogue rendent vivants ce livre avec plusieurs personnages attachants : Yannis l’archiviste, Gabi la sauvageonne et Angela qui se voit comme « une anomalie ».

Moi qui n’aime pas a priori la Science-Fiction je suis entrée facilement dans ce livre qui soulève des problèmes de société. Rosa Montero touche aussi nos sensibilités en nous présentant ce que le réchauffement global provoque de chaos et d’inégalités sociales.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Science-Fiction. Traduction : Myriam Chirousse.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique de La chair, de la même auteure.

Là où chantent les écrevisses

Delia Owens, Là où chantent les écrevisses, Seuil, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Le marais, les oiseaux et l’océan tumultueux des rives de Caroline du Nord constituent non seulement le décor mais le point d’appui essentiel de cet excellent roman. Les lagunes, la boue, les plages, les hautes herbes, les pinèdes et les forêts de chênes, les coquillages, les hérons, les goélands, la nature, enfin, y façonne les personnages, en particulier l’héroïne, Kya, six ans au début du livre. L’auteure harmonise avec un talent spectaculaire une approche documentaire, sa connaissance des hommes, un bon sens de la littérature et, notamment, du suspense. Car deux fils narratifs se déroulent et vont se rejoindre : Kya est enfant, grandit tant bien que mal, devient une femme… et le shérif de la petite ville proche de chez elle enquête sur une mort suspecte.

On pourrait être tenté, par moment, de reprocher à Delia Owens des passages lisses, trop beaux, d’un romantisme à l’américaine qui se nourrit de bons sentiments et qui veut que les tensions s’apaisent à la fin. Mais, loin d’être mièvres, chacun de ces passages est assorti d’un sentiment de danger ou d’une laideur sous-jacente qui grignote le beau, et plusieurs événements ramènent l’héroïne – et le lecteur – à d’autres états d’âme. Sur fond d’ostracisme envers les pauvres et de racisme contre les Noirs, l’auteure joue avec nos peurs fondamentales, celles de l’abandon, de la violence et de la mort. Et elle joue avec nos nerfs aussi bien qu’avec nos hypothèses d’explication, de suite ou de résolution.

J’ai adoré. Pour l’ambiance des marais, imprévue, saisissante, qui nous aspire en elle. Pour ce personnage de Kya, terriblement identificatoire. Pour l’affaire policière, ses rebondissements et son issue.

Prévoir une boîte de mouchoirs.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Marc Amfreville.

Liens : chez l’éditeur.

Trois jours et une vie

Pierre Lemaitre, Trois jours et une vie, Albin Michel, 2016 (disponible au Livre de Poche)

Par Brigitte Niquet.

Je ne connaissais de Pierre Lemaitre que son très mérité Goncourt de 2013 : enfin, un Goncourt qui relevait du chef-d’œuvre et, en plus, un livre populaire, accessible à tous, il y a longtemps qu’on n’avait pas vu ça !

Je viens de découvrir par hasard une tout autre facette de cet auteur : depuis longtemps spécialiste du polar un peu tordu, il vient de sévir avec un nouveau livre que l’on pourrait ranger effectivement dans cette catégorie s’il ne prenait l’exact contre-pied des modèles du genre, puisque le lecteur sait depuis le début qui est le meurtrier : un pré-ado de 12 ans, Antoine, qui massacre un gamin de 6 ans sans savoir exactement pourquoi, dans une crise de fureur consécutive à la mort d’un chien. Affolé, il cache le corps dans un bois. La tempête apocalyptique de décembre 1999 va intervenir par là-dessus, effacer toutes les traces, et transformer cet acte barbare en crime parfait, celui dont on ne retrouve jamais l’auteur, d’autant plus que le cadavre n’étant jamais trouvé non plus, l’hypothèse d’un simple enlèvement demeure toujours plausible.

Comment Antoine, ballotté entre la culpabilité qui le ronge et l’angoisse d’être découvert, va-t-il pouvoir vivre, grandir, aimer avec cet abominable secret qui revient régulièrement le hanter malgré les stratégies qu’il déploie pour le neutraliser ? C’est tout le sujet de ce roman et tout l’art de Pierre Lemaitre de nous tenir en haleine jusqu’à la fin, jusqu’à un dénouement qui n’intervient que 15 ans plus tard, dénouement terrible bien qu’il soit plus suggéré qu’explicite, dénouement à la fois totalement imprévu et magnifiquement préparé comme la « chute » d’une nouvelle parfaite.

Si l’on ajoute le talent d’écriture dont Pierre Lemaître avait déjà donné toute la mesure dans Au revoir là-haut, et que l’on retrouve ici à son apogée (la description de la tempête et de ses ravages dans le village martyr de Beauval vaut celle de la vie dans les tranchées de 14/18), on ne peut que recommander cet ouvrage. Quand on le referme, on se dit : déjà ? Et pourtant, il fait 280 pages bien tassées. Vite, vite, que je me rue sur les autres livres du même auteur !

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Albin Michel ; au Livre de Poche. Nos critiques des Pierre Lemaitre sont accessibles depuis le classement par auteur, à la lettre L.

Tendresse des loups

René Frégni, Tendresse des loups, Gallimard, 1990 (disponible en Folio)

Par Brigitte Niquet

Il est impossible de lire ce livre sans penser, presque à  chaque page, à Belle du Seigneur.  C’est le même hymne à la terrible beauté des femmes et au piège qu’elle représente pour les hommes et pour elles-mêmes, c’est le même lyrisme pour les décrire :

« Victorieuse en sa robe voilière, elle allait dans la rue, blanche nef de jeunesse, allait à larges foulées et souriait, consciente de sa nudité sous la toile fine. Je suis belle, sachez-le, vous tous que je ne regarde pas et regardez une femme heureuse. Ô merveille d’aimer, ô intérêt de vivre. » (Albert Cohen)

« Elle était dans ce clair-obscur entièrement nue, la flaque sombre de ses vêtements autour des chevilles. Ses cheveux liés sur la tête libéraient si haut la nuque que son corps me parut plus flexible et plus long. Debout entre la fenêtre et moi, un fil d’or silhouettait sa pureté. La beauté du crime ! » (René Frégni)

C’est aussi le même amour fou, total, irrémédiable qui va lier Ariane et Solal, Mina et Léo, et les amener à rêver d’absolu et à imaginer qu’ils pourront se suffire à jamais l’un à l’autre.  Mais comme le dit la chanson, les histoires d’amour finissent mal en général, surtout quand les deux partenaires osent faire fi de la condition humaine et de ses limites. Après l’overdose de passion, le désamour et l’ennui  guettent  les tourtereaux. C’est l’homme qui se lasse le premier chez Cohen :

« Pardon chérie je t’aime je te le dis tout seul dans ma chambre je t’aime mais je m’ennuie avec toi je ne te désire tellement pas. »

Et la femme chez Frégni :

« Je t’ai aimé à la folie, je t’aime encore mais les choses changent, on évolue. Il arrivera bien un jour où nous ne nous verrons plus à force de nous voir… »

Mais c’est le même désenchantement et la même issue fatale que chacun va choisir de donner à son rêve avorté.

On aurait tellement voulu qu’ils réussissent (si grande est l’empathie qu’ils dégagent, surtout chez Frégni) mais on savait dès le début que l’échec était inscrit dans le projet lui-même, et on n’en admire que davantage l’auteur de nous avoir tenus en haleine pendant tant de pages, ce à quoi contribue largement dans les deux cas la magnificence du style. Lisez Tendresse des loups (270 pages) et peut-être dans la foulée vous viendra-t-il l’envie de relire ou de lire Belle du Seigneur (1110 pages) : quel que soit le gabarit, c’est du grand art. Nul ne l’ignore depuis Musset : « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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