Un été avec Rimbaud

Sylvain Tesson, Un été avec Rimbaud, Équateurs, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

On ne s’étonnera guère que Sylvain Tesson, journaliste baroudeur, épris de voyages, de liberté et de littérature, se soit intéressé à Rimbaud, poète génial et fulgurant, que sa quête a mené à un bien tragique destin. Avec son ami Olivier Frébourg, Tesson refait l’itinéraire suivi par Rimbaud lors de l’escapade de 1870 qui l’a conduit à pied de ses Ardennes natales jusqu’à Bruxelles. Cette randonnée est prétexte à s’interroger tant sur le poète que sur l’homme qu’il fut.

Tesson est évidemment un grand admirateur de Rimbaud. Il en raconte le génie et les excès qui l’ont mené aux Illuminations comme en enfer. Il admire ces vers qui ne sont que des images et des sensations, qui ne démontrent rien, n’analysent rien, n’expliquent rien. Rimbaud est tout sauf un théoricien.  

Et il s’interroge sur la vie et l’oeuvre de cet adolescent surdoué qui a peut-être avancé ses pions trop tôt, trop jeune encore pour tirer profit « du geyser de diamant qui sortait de son crâne ». Rimbaud est un génie, il est allé aux confins d’expériences de vie et de poésie sans vraiment en tirer parti ni pour lui ni pour l’évolution des arts et des lettres. Il n’y a trouvé ni art de vie, ni bonheur durable ni fondations d’une nouvelle école littéraire.

S’il admire en lui le précurseur, le poète qui s’approprie la réalité en nommant les choses sans chercher à leur donner sens, préférant la vision à l’analyse, Tesson porte aussi sur Rimbaud un regard d’homme qui connaît le prix de la vie et la considère comme le plus précieux de nos biens. « On peut être, écrit-il, le plus flambant des poètes et ne pas s’être aperçu à temps de la bénédiction de la vie. La vie passe, on la croit longue. Un jour on regrettera de ne pas l’avoir davantage aimée. »

Et de conclure : « L’enfer, Arthur, c’est de laisser passer sa saison. »

Et c’est bien là le principal intérêt de ce petit livre que de ne pas être une énième étude sur l’oeuvre d’un poète inclassable, mais le prétexte à tirer de cette lecture une leçon : on peut être génial et passer par désinvolture à côté de la vie !

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; les oeuvres complètes d’Arthur Rimbaud au Livre de Poche ; nos autres critiques de Sylvain Tesson dans le classement par auteur.

La panthère des neiges

Sylvain Tesson, La panthère des neiges, Gallimard, 2019

Par Jacques Dupont.

On connait Sylvain Tesson, infatigable marcheur et causeur. Or le voici, immobile et silencieux, à l’affût de la panthère des neiges, par -20° C, sur les versants du haut Tibet.

Mais la panthère des neiges est-elle encore de ce monde, n’a-t-elle pas disparu ? Non, répond plaisamment Munier : elle le fait croire.

Car Vincent Munier, le photographe animalier qui a initié l’expédition, « sait ». Un jour, regardant la photo qu’il avait prise d’un faucon posé sur une anfractuosité, il l’a vue, la panthère, sa tête saillant de derrière un rocher. Il l’a enfin vue, faut-il insister : de l’épreuve, regardée cent fois, il n’avait jusqu’alors vu que le centre, le faucon. Les bords de l’image, ses frontières intérieures et leurs confins lui avaient échappé.

Qu’est-ce donc que « voir » ?  Comment s’y prend-on pour voir une panthère des neiges ? L’histoire, on l’aura compris, n’est pas que d’y retourner, au Tibet, de s’y planquer dans un trou dans la neige, et d’attendre, à l’affût. À dire vrai, nous tenons moins la position de l’affût que celui-ci nous tient. Dans la nature, cent paires d’yeux nous épient, que nous ne voyons pas. Qui, sur la photo de Munier, regardait qui ?

La panthère, tout au long du récit, n’aura de cesse de regarder à leur insu les aventuriers. Son apparition, déchirure blanche dans la toile des paysages enneigés, permettra à Sylvain Tesson de sentir la conversion de son propre regard.

L’affût, c’est un peu régler sa dette envers la beauté du monde, tout simplement en tenant son âme en haleine, c’est une ligne de conduite, qui fait que la vie ne passe pas, comme ça, comme si de rien n’était, l’air de rien.

La panthère des neiges n’est pas un exercice de spiritualité tiré de la pharmacopée new-age. Il est bien plus modeste et pertinent que cela. Gage de bon sens : l’auteur y rit souvent de lui-même, de son goût pour l’emphase, de ses pétards parfois mouillés.

Il est écrit en chapitres très courts, j’ai pensé à des tableaux en vue d’une exposition. Je l’ai lu d’une traite.

Catégorie : Littérature française.

Liens : la page consacrée au livre et une interview de Sylvain Tesson chez Gallimard. Lire aussi la critique d’Un été avec Homère, du même auteur, par Anne-Marie Debarbieux.

Un été avec Homère

Sylvain Tesson, Un été avec Homère, Ed. de Radio France – Equateurs Parallèles, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Grand voyageur qui a parcouru une bonne partie du monde dans des conditions parfois extrêmes, auteur de grands reportages et documentaires mais aussi auteur de nouvelles et chroniqueur littéraire, Sylvain Tesson est un auteur aux nombreuses facettes et difficile à classer.

Un été avec Homère transpose des chroniques diffusées sur France Inter en 2017, ce qui explique la forme adoptée de courts chapitres classés par thèmes. Pour écrire ce recueil, Tesson s’est retiré sur une île des Cyclades, au cœur d’un paysage envoûtant qui l’a immergé dans le monde homérique. Que nous disent ces petits textes avec beaucoup de justesse et de talent ? Que les récits d’Homère nous parlent de nous, de notre monde, de notre attachement à la beauté du monde en dépit du choc des armes qui vient régulièrement la troubler. Que l’homme est toujours le même, « animal grandiose et désespérant, ruisselant de lumière et farci de médiocrité » qui toujours se perd dans l’hybris et brise la douceur de vivre à laquelle il ne cesse cependant d’aspirer. C’est un « journal du monde » qu’a écrit Homère, c’est pourquoi ce poète aveugle nous éclaire et nous touche encore, et chacun peut trouver en lui le reflet de son époque et de sa propre vie !

Ce petit livre très bien écrit est passionnant : il invite le lecteur à la fois à porter un regard neuf sur l’Iliade et l’Odyssée, œuvres fondatrices et vivantes (aujourd’hui souvent réduites à une somme de vers difficiles à comprendre et presque absentes du bagage culturel d’un lycéen), et à réfléchir aussi sur le monde actuel et ce que nous faisons pour l’avenir de notre planète.

Lecture un peu exigeante, comportant beaucoup de références, mais qui reste adaptée à un large public et qui suscite la réflexion sans être moralisante.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur, sur France Inter (postcasts).

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑