L’Autre

Sylvie Le Bihan, L’Autre, Seuil 2014 (aussi en Points)

Par Brigitte Niquet.

Voilà un livre bien étrange.

À la date de sa première parution, on parlait peu, il est vrai, des « pervers narcissiques », du moins n’avait-on pas encore, pour le grand public, accolé ce nom à ce trouble du comportement. Et pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit, c’est bien le sujet de ce livre, mais il n’est guère aisé pour le lecteur de le comprendre. Et cela pour plusieurs raisons.

D’abord, l’histoire interfère avec celle des attentats du 11 septembre 2001, c’est un angle d’attaque intéressant (on comprendra pourquoi en cours de lecture) mais déroutant. Quand le roman commence, nous sommes le 11 septembre 2011, jour de la commémoration des événements en présence d’Obama et de son épouse. À cette cérémonie ont été invités tous ceux qui ont perdu un proche dans l’effondrement des tours jumelles. La narratrice, Emma, en fait partie, ainsi qu’une autre femme, Maria, dont on ne sait trop pourquoi elle devient, elle aussi, un personnage central du roman. Son destin est, certes, parallèle à celui d’Emma mais il ne s’agit pas vraiment du même problème et cela brouille un peu les pistes. Par ailleurs, le récit de leurs vies à toutes deux est entièrement construit en flash-back, ce qui ne facilite pas toujours non plus la compréhension.

Dernier élément perturbateur, et non des moindres, Emma est a priori le contraire des victimes-type des pervers narcissiques, femmes en général peu sûres d’elles et que leur partenaire n’a qu’à enfoncer dans le doute et la dépendance où elles se trouvent déjà. A l’inverse, jusqu’à ce qu’elle rencontre son futur bourreau, Emma avait mené une vie « d’homme », passant sans état d’âme d’un partenaire à l’autre et jetant ceux-ci « comme des kleenex » quand elle n’en avait plus l’usage. Qu’est-ce qui l’a fait basculer ? Mystère. Peut-être l’explication (qui vaut dans tous les cas de « victimisation ») tient-elle dans cette citation : « Je ne peux m’empêcher de penser à l’allégorie de la grenouille. Selon cette légende, on considère que si l’on plonge brutalement une grenouille dans de l’eau chaude, elle a le réflexe de s’échapper d’un bond ; alors que si on la plonge dans l’eau froide et que l’on porte très progressivement l’eau à ébullition, la grenouille s’habitue et meurt ébouillantée. »

En tout cas, malgré la sincère envie que j’en éprouvais car le sujet me fascine pour avoir côtoyé de près certains cas, j’ai eu du mal à adhérer totalement au livre de Sylvie Le Bihan. Peut-être l’auteure a-t-elle eu tort de vouloir faire œuvre romanesque (c’est son premier roman et il est autobiographique) là où un simple témoignage aurait sans doute eu plus d’impact. Quoi qu’il en soit, c’est un apport non négligeable à verser au dossier de cette perversion peu banale mais plus répandue qu’on ne le croit, dossier qui n’est pas près d’être refermé. On peut y ajouter d’ailleurs le beau film de Maïwenn : « Mon roi » qui, lui, colle étroitement au problème et rien qu’au problème.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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