Les gratitudes

Delphine de Vigan, Les gratitudes, JC Lattès, 2019

Par Brigitte Niquet.

Depuis Rien ne s’oppose à la nuit et D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan transforme en or tout ce qu’elle touche, ou plutôt ce qu’elle écrit, et jusqu’ici, ce n’était que justice. D’où vient qu’avec Les gratitudes elle se montre pour la première fois, à mon sens, un peu décevante ? Difficile à dire. Peut-être parce qu’elle s’éloigne de la noirceur absolue qui était sa marque de fabrique pour aborder un genre beaucoup plus consensuel, non par son sujet (la fin de vie en EHPAD ¹) mais par la manière de le traiter.

En effet, Michka, frappée d’aphasie (perte progressive du langage), se retrouve en EHPAD contre son gré mais sans véritable révolte non plus. C’est une charmante vieille dame, qui était et reste adorable jusqu’au bout, et elle est bien soutenue par les visites fréquentes de Marie, jeune femme qu’elle a connue et quasi recueillie enfant et qui déborde de reconnaissance et d’amour pour elle. Il y a aussi Jérôme, jeune orthophoniste pas encore blasé par son métier, qui lui consacre tout le temps nécessaire et même au-delà. Dans le genre « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », c’est un peu le pays des Bisounours, là. Or, les journaux nous informent tous les jours de ce qui se passe réellement dans les EHPAD, souvent plus proches de l’enfer que du paradis pour les malades, et de la maltraitance dont trop de vieillards sont victimes. Quant aux « accompagnants », ils se répartissent entre ceux qui devraient être là et, ne s’en sentant ni le courage ni l’envie, se sont mis aux abonnés absents ; et ceux qui essayent de faire pour le mieux et baissent souvent les bras devant cet « étranger » qui ne se souvient de rien, ne reconnaît plus rien ni personne, ou pire, que la maladie transforme en un bloc de haine et d’injures, usant d’un langage ordurier dont on ne l’aurait pas cru capable. On est loin des Bisounours.

Delphine de Vigan affirme avoir écrit ce livre pour nous rappeler à quel point il est important de dire à ses proches qu’on les aime avant qu’il ne soit trop tard. Louable préoccupation mais alors, c’est avant l’entrée en EHPAD que ça se passe, pas après. Tout le talent de l’auteure ne suffit pas à nous convaincre du contraire. Il y a sans doute des cas particuliers (les rapports de Michka et de Marie semblent en être un), mais on ne peut les ériger en modèles.

¹ EHPAD : Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Sérotonine

Michel Houellebecq, Sérotonine, Flammarion, 2019

Par Brigitte Niquet.

Voilà déjà trois mois que Sérotonine caracole en tête des ventes. Difficile de résister à l’envie d’aller voir de quoi il retourne, surtout pour moi, fan de la première heure – ah ! Les particules élémentaires et quelques autres… – et  déçue des heures suivantes, dégoûtée même depuis l’imbuvable La carte et le territoire (prix Goncourt, oui, je sais…).

J’ai donc succombé et suis au regret de dire que cette lecture ne fait que conforter mes impressions précédentes. Certes, la plume du maître n’a rien perdu de sa virtuosité et on est emporté dès le début par ce flot déferlant qui n’a guère d’équivalent parmi les écrivains actuels. L’auteur maniant comme personne l’autodérision, le lecteur s’amuse des déboires de ce dépressif chronique, de cet obsédé sexuel devenu impuissant suite à ses excès de drogues, et met quelque temps à se dire « Mais au fait, ça parle de quoi ? ». Car de contenu, il n’y a guère dans la première moitié du livre, sauf celui rabâché par l’auteur depuis des lustres et qu’on pourrait résumer par le vers de Mallarmé « La chair est triste, hélas… » ou par le fameux « Je t’aime moi non plus » de Gainsbourg, Gainsbourg période Gainsbarre avec qui il n’est pas nécessaire de souligner les affinités de l’auteur. En fait, faute d’inspiration nouvelle, tandis qu’il partage sa vie avec une Japonaise dont les déviances sexuelles l’inquiètent (sic), il se remémore les femmes qu’il a aimées, et parmi elles une certaine Camille dotée de toutes les qualités mais qui l’a largué après l’avoir surpris en galante compagnie.

Dans la deuxième partie, le ton change sans préavis. L’auteur cesse de se contempler le nombril pour s’intéresser aux problèmes du monde actuel, dont la détresse des paysans, qu’il côtoie de près via son ami d’enfance Aymeric, devenu agriculteur et au bord de la faillite. On retrouve tout le talent de l’écrivain et même une remarquable capacité à susciter l’émotion dans la description de l’affrontement entre les agriculteurs et les CRS, qui finira tragiquement : c’est un véritable morceau d’anthologie. Las, le narrateur se désintéresse assez vite de la question, ce qui en dit long sur son investissement, et retourne à ses histoires d’amour vaseuses et à sa philosophie nihiliste, fustigeant la tristesse de la vie et « l’insupportable vacuité des jours ».

Une lecture à réserver aux inconditionnels de l’auteur. Ils sont nombreux, si on en juge par le chiffre des ventes.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Journal d’Irlande

Benoîte Groult, Journal d’Irlande – Carnets de pêche et d’amour, 1977-2003, Grasset, 2018, texte établi et préfacé par Blandine de Caunes

Par Brigitte Niquet.

Livre posthume, ce Journal d’Irlande entrecroise les « Carnets de pêche » et les « Carnets d’amour » que l’auteure a tenus pendant vingt-quatre étés en Irlande. La maladie puis la mort l’ont empêchée de le finaliser et c’est un peu dommage, car l’écrivaine chevronnée qu’elle était ne nous aurait sans doute pas infligé l’énumération cent fois répétée des prises du jour : « un homard d’une livre, des bigorneaux énormes, quelques pétoncles et de très grosses moules », etc. Mais cette réserve mise à part, le livre tient les promesses de son titre et même les dépasse.

« Journal d’Irlande », d’abord, hymne à cette île où le couple Paul Guimard/Benoîte Groult a acheté une maison en 1977 et vécu vingt-quatre étés de froidure, de drizzle et de pluie avant qu’ils renoncent et que Benoîte écrive : « Le soulagement à quitter ce pays de gueux, cette nourriture de merde, cette mer perverse, ces cieux désespérants et si beaux, tourne vite à la nostalgie dès qu’on s’en éloigne. C’est ça le sortilège irlandais. » Tout est dit.

« Carnets d’amour », voilà qui mérite davantage de réflexion. L’amour n’est jamais simple, surtout quand on prétend le vivre à trois. Benoîte et Paul s’étaient toujours efforcés de conformer leur vie aux préceptes du Deuxième sexe, mais voilà… Dans un premier temps, c’est Paul qui est allé courir le guilledou, et « libérée » ou pas, Benoîte en a beaucoup souffert. Puis, les choses se sont inversées, Benoîte a rencontré un Américain, Kurt, qui lui a voué illico un amour éperdu et qui vient la « voir » en Irlande quand Paul veut bien lui laisser la place – et le lit. Paul est âgé, malade, Kurt aussi, et Benoîte culpabilise de ne pas savoir, de ne pas vouloir choisir. L’un des intérêts du livre réside certainement dans la manière dont les trois partenaires gèrent la situation.

Reste peut-être l’essentiel que le titre ne dit pas : cette folie d’une maison en Irlande quand on en a déjà trois autres, cette passion frénétique pour la pêche en milieu hostile, ce trio amoureux bancal, tout cela ne serait-il pas une manière de s’étourdir et d’oublier, ou plutôt de nier, que la vieillesse est là, déjà, qu’elle progresse à grands pas et que, quoi qu’on fasse, le naufrage est inéluctable ? L’auteure a des mots poignants qui iront droit au cœur de tous ceux et celles qui enragent d’assister impuissants à leur lente décrépitude et de mener un combat perdu d’avance. Elle souhaitait ardemment avoir le courage d’en finir proprement et de tirer sa révérence avant que ledit naufrage ne soit consommé. Alzheimer, hélas, ne lui en a pas laissé le loisir.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Leurs enfants après eux

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, Actes Sud, 2018

Par Brigitte Niquet.

On a déjà beaucoup écrit sur le Goncourt 2018, et presque toujours de manière laudative, voire dithyrambique, ce qu’il mérite amplement. À quoi bon en rajouter, alors, dira le lecteur blasé, qui n’a pas attendu « Les yeux dans les livres » pour se faire son opinion et dévorer – ou pas – ledit bouquin. À quoi bon, c’est vrai, d’autant qu’il est quasiment impossible de prendre le contrepied de l’opinion générale et d’assassiner le chef-d’œuvre, ou même de l’égratigner, tant il est à la fois dérangeant et consensuel.

On peut simplement remarquer, à lire les critiques, que tous ne sont pas d’accord sur ce qui fait l’intérêt, la beauté et la force de ce roman. Ou plutôt que certains s’attachent davantage au parcours initiatique d’Anthony, Yacine, Stéphanie et les autres, en pleine crise d’adolescence et premiers émois amoureux dans les années 90, et d’autres à la fresque sociale qui situe tout ce petit monde dans une vallée de l’Est de la France, vallée qui fut prospère quand les hauts-fourneaux brûlaient de toutes leurs flammes et qui n’est plus qu’un piège à rats pour la génération suivante. Après tout, le livre est assez riche pour permettre les deux lectures et c’est avec beaucoup de maîtrise que l’auteur en entrecroise les fils qu’il devient impossible de démêler, ceux des destins individuels et ceux de la débâcle collective, tenant toujours son lecteur en haleine, d’autant que les principaux personnages (essentiellement les ados) sont très attachants chacun à sa manière. On suit leur parcours sur huit ans et on sait déjà que ces huit années décideront de tout et que ça n’ira pas dans le bon sens. Qu’il s’agisse de démoralisation impuissante ou de révolte farouche, de résignation bovine à un destin minable déjà tout tracé ou de volonté opiniâtre de s’en sortir par tous les moyens, à 14 ans, on peut tout espérer, à 22, on a déjà presque sa vie derrière soi. On devine sans peine de quel côté penche Nicolas Mathieu, le magnifique titre du livre nous ayant d’ailleurs éclairés d’emblée sur ses intentions. Comme l’écrivait déjà Musset, « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux », celui-ci l’est assez sans doute pour expliquer ce remarquable succès de librairie.

Un regret cependant : comme tant d’autres, l’auteur s’est cru obligé (ou a choisi) de sacrifier à la mode devenue incontournable des descriptions quasi cliniques d’ébats amoureux, dont aucun détail ne nous est épargné, ce qui peut sembler superflu et, ici, un peu hors de propos. Que la sexualité naissante polarise la vie des adolescents, on le sait et on le comprend, surtout dans ce contexte, mais quel besoin d’en infliger la description minutieuse au lecteur qui en a vu (lu) bien d’autres ? Ce bémol n’empêchant pas, bien sûr, que la symphonie soit harmonieuse, d’aucuns penseront peut-être qu’il la magnifie…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; le site de l’Académie Goncourt.

Et je danse aussi

Anne-Laure Bondoux et Jean-Claude Mourlevat, Et je danse aussi, Fleuve éd°, 2015 (disponible en Pocket)

Par Brigitte Niquet.

Malgré le succès retentissant de certains romans épistolaires – citons  pour mémoire l’un des plus célèbres, devenu un classique, Les Liaisons dangereuses, et l’un des derniers en date, Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates – j’avoue qu’a priori le genre ne m’attire pas, même si le passage de la plume au clavier (il s’agit ici, en fait, d’échange de mails) modifie un peu la donne. À vrai dire, si l’on ne m’avait pas offert ce petit bouquin avec un sourire entendu (« Ça va sûrement te plaire… »), je ne m’y serais certainement jamais intéressée. Et comme j’aurais eu tort !

Certes, dans les premières pages, il faut prendre patience, car la correspondance se met en place difficilement entre un écrivain célèbre, Pierre-Marie Sotto, ex-prix Goncourt en panne d’inspiration devenu plus ou moins misanthrope, et une de ses… de ses quoi, au juste ? admiratrices ? Ah ! Déjà, le doute plane. Non, Adeline Parmelan n’est pas vraiment – ou pas seulement – une admiratrice, et la grosse enveloppe qu’elle lui a envoyée et qu’il n’a pas ouverte ne contient pas forcément un manuscrit qu’elle voudrait lui faire lire bon gré mal gré. Et lui n’est peut-être pas tout à fait – ou pas seulement – l’ours mal léché qu’il prétend être devenu ou alors cet ours est blessé et s’est réfugié dans sa tanière pour lécher ses plaies. C’est un jeu de dupes où chacun protège ses secrets (surtout celle qui a initié cet échange de correspondances) et il faudra 122 mails (61 chacun) et quelque 300 pages pour que l’écheveau se démêle et que le lecteur, complètement bluffé, découvre l’incroyable vérité et se laisse submerger par l’émotion, que l’on n’attendait pas à ce détour.

Laissez-vous prendre par le charme de ce livre, vous ne le regretterez pas. Il date déjà de quelques années mais sa réédition en poche lui donne une seconde chance et il mérite de vivre dans la durée.

Catégorie : Littérature française.

Liens : au Fleuve, en Pocket.

Les Illusions

Jane Robins, Les Illusions, Sonatine, 2018

Par Brigitte Niquet.

Stigmatisés par le fameux cri de Gide « Familles, je vous hais », les conflits familiaux ne cessent d’être une source de questionnement et d’inspiration pour les écrivains et, parmi les casus belli, la gémellité et ses mystères tiennent le haut du pavé. Les Illusions s’inscrit dans cette continuité et constitue même un paroxysme du genre, car si la relation duelle des « monozygotes » n’est jamais simple, celle de Tilda et Callie est plus que tordue. Certes, il y a toujours dans les couples de jumeaux, dit-on, un dominant et un dominé, mais ici on touche à l’acmé du délire d’identification : depuis l’enfance, Callie idolâtre sa sœur, à qui tout réussit alors qu’elle-même se considère comme une ratée, et dans son désir de lui ressembler, voire de se fondre en elle, elle va jusqu’à se nourrir d’elle, au sens propre du terme : tout, elle ingurgite tout ce qui vient de sa sœur, rognures d’ongles, cheveux laissés sur la brosse, dents de lait même, etc. À l’âge adulte, ce lien qui étrangle les deux protagonistes plus qu’il ne les relie semble se distendre, du  moins pour Tilda qui vit sa vie et devient une jeune actrice célèbre, essayant par tous les moyens de mettre du large entre elle et son encombrante jumelle, tandis que Callie végète et continue à se complaire dans son rôle de décalcomanie. Mais voilà que Tilda rencontre et épouse Félix, un riche banquier, au grand dam de Callie qui le considère aussitôt comme un pervers narcissique obsessionnel, toxique pour sa sœur et dont elle estime qu’il est de son devoir de la protéger…

C’est là que le drame commence vraiment : tout ce qui précède n’en est que le prologue, où l’on assiste aux étapes de la confection d’une sorte de bombe à retardement dont on ne cesse de se demander à quel moment elle va exploser, qui appuiera sur le détonateur, et qui sera la victime. Une des grandes forces du livre, c’est qu’on ne saura pas avant la fin (tout au plus pourra-t-on émettre quelques hypothèses) qui, de Tilda ou de Callie, déraille vraiment. Et comme les jumelles trimballent, chacune à sa manière, un énorme grain de folie, bien malin qui peut dire comment tout cela va se terminer. Les Illusions  n’est pas un chef-d’œuvre littéraire (l’écriture en est assez banale), c’est juste un thriller admirablement bien construit et ficelé, ce qui n’est déjà pas mal, surtout pour un premier livre.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Caroline Nicolas.

Liens : sur lisez.com.

Dix-sept ans

Eric Fottorino, Dix-sept ans, Gallimard, 2018

Par Brigitte Niquet.

« Toutes les familles heureuses se ressemblent. Les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. » C’est le début d’Anna Karénine et c’est la source inépuisable à laquelle s’abreuvent depuis toujours les écrivains. Il y a mille façons d’être malheureux en famille et mille façons aussi d’en faire œuvre littéraire. Eric Fottorino n’échappe pas à la règle : après L’homme qui m’aimait tout bas, hommage à son père adoptif, le voici dans Dix-sept ans parti à la recherche de sa mère Lina, cette inconnue qui le mit au monde à cet âge tendre.

Il n’est pourtant pas « né sous X », contrairement à cette demi-sœur longtemps ignorée que Lina fut forcée d’abandonner, victime d’une société rigide qui n’aimait pas les « filles-mères ». Il n’est pas né sous X mais ne sait, en fait, rien de la femme qui l’a pourtant élevé et l’a nanti plus tard d’un beau-père aimant et de deux demi-frères. Mais tout cela dans le silence, sans que jamais les mots essentiels soient dits, et il faudra attendre que le narrateur ait cinquante ans bien sonnés et que sa mère frôle la mort pour qu’il décide de mettre ses pas dans ceux de Lina, qu’il appelle dans tout le livre « petite Maman » et qu’il a pourtant si peu, si mal connue. Pas de « vipère au poing » dans ce livre, aucun règlement de comptes, et c’est heureux car ce sillon n’a été que trop creusé. Beaucoup de tendresse, au contraire, une tendresse éclose tardivement mais non moins sincère et émouvante. Si l’on en croit Montherlant, « Ce sont les mots qu’ils n’ont pas dits qui font les morts si lourds dans leur cercueil ». Gageons que celui de Fottorino sera léger car les mots pour dire son amour et surtout pour l’écrire, il les a finalement trouvés, et nul doute qu’ils soient allés droit au cœur de sa mère – et de ses lecteurs.

Un mot encore sur le style, d’une inimitable grâce. L’auteur, à la recherche de ses origines, se promène indéfiniment dans les rues de Nice, sa ville natale, et l’on se dit que cela va finir par nous lasser. Eh bien non. Qu’il trempe sa plume dans l’encre d’un lever ou d’un coucher de soleil ou directement dans la Méditerranée, qu’il erre dans les ruelles du vieux Nice ou se balade sur la « Prom’ », chaque page est un enchantement et cela ne contribue pas peu à la réussite du livre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

On dirait nous

Didier van Cauwelaert, On dirait nous, Albin Michel, 2016

Par Brigitte Niquet.

Depuis ses débuts, Didier van Cauwelaert ne cesse de creuser le même sillon, ce qui lui a réussi au point de lui valoir le prix Goncourt en 1994 (Un aller simple). On ne change pas une équipe qui gagne, et voici donc en 2016 [après nombre d’autres opus], On dirait nous, avec les ingrédients qui ont fait le succès de l’auteur : une grande pinte de tendresse et un zeste d’humour, beaucoup de fantaisie, des bons sentiments à revendre, un style fluide, élégant mais facile à lire et surtout une intrigue pour le moins originale, qui conduit immanquablement le lecteur à se demander : « Mais où va-t-il chercher tout ça ? ».

Ici il s’agit de deux couples. L’un réunit les jeunes Illan, agent immobilier border line qui squatte les appartements qu’il est censé vendre, et Soline, violoncelliste de talent qui rêve d’acquérir son instrument, une merveille hors de prix. L’autre, très âgé et proche de la fin, est composé de Georges, ex-universitaire spécialisé en tlingit, une langue amérindienne parlée dans le sud-est de l’Alaska, et Yoa, originaire de cette même région. Qu’est-ce qui va bien pouvoir rapprocher ces quatre personnages en dehors des hasards du voisinage ?  Un pacte improbable proposé par Georges, susceptible de mettre fin aux problèmes financiers des deux tourtereaux tout en assurant à Yoa la possibilité de se réincarner après sa mort prochaine dans l’enfant que ne vont pas manquer de concevoir à cet effet Illan et Soline. Sic.

On peut adhérer – ou pas – à ce postulat rocambolesque, en fonction de quoi on prendra plaisir – ou pas – au développement du thème sur 250 pages. Pour ma part, sans méconnaître les qualités de l’auteur, j’avoue m’être assez vite lassée et avoir eu souvent envie de dire « Trop, c’est trop », trop d’invraisemblance surtout pour qu’on puisse éprouver de l’empathie envers les personnages : la situation dans laquelle ils se trouvent (et d’ailleurs se sont mis volontairement) est si extravagante qu’après avoir fait sourire, elle agace et que ses rebondissements artificiels fatiguent le lecteur plus qu’ils ne le maintiennent en haleine. Mais il n’est pas interdit à d’autres d’aimer ça et de considérer ce livre comme un excellent compagnon de voyage pour quelques heures de train ou d’avion.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; le site de l’auteur.

Tenir jusqu’à l’aube

Carole Fives, Tenir jusqu’à l’aube, Gallimard, 2018

Par Brigitte Niquet.

Je fulmine assez contre les « mauvais » titres pour applaudir à celui-ci, dans la droite ligne de Que nos vies soient un film parfait, précédent opus du même auteur. Deux titres juste assez allusifs pour éveiller des échos dans nos mémoires et nous obliger à retrouver le sentiment qui… l’émotion que… Ah oui, le film parfait, c’était dans une chanson de Lio, et l’autre, c’est dans La chèvre de Monsieur Seguin, la brave petite chèvre qui se battit toute la nuit contre le loup et s’efforça, dans un baroud d’honneur, de « tenir jusqu’à l’aube »… En commençant le livre, on a déjà la larme à l’œil et on caresse le fol espoir qu’elle s’en tire, cette fois, la Blanquette. Sait-on jamais…

La Blanquette ici s’appelle « Elle », on ne connaîtra pas son prénom, sans doute pour que son anonymat la rende plus représentative de toutes les « mamans solo » et du drame permanent que beaucoup vivent en essayant de satisfaire un petit loup de deux ans et demi qui n’en a jamais assez de câlins, de caresses, d’histoires racontées et se conduit avec sa mère en tyran démoniaque. Mais la nuit, au moins, il dort, diront les bonnes âmes. Non, il ne dort pas, le monstre, jamais plus de deux ou trois heures à la fois et si Maman n’accourt pas au premier appel, il se met à hurler, les voisins se fâchent, il hurle de plus belle, c’est un cycle infernal. Alors elle se précipite, berce, lit des histoires, chante des chansons… et attend l’aube. Jusqu’à quand tiendra-t-elle sans y laisser sa santé, minée par le manque de sommeil, son équilibre psychique, compromis par un obsédant sentiment de culpabilité, son travail, qui est sa seule et maigre source de revenus, ou sans se mettre à frapper aveuglément ce gamin qu’elle adore ?

Peut-on faire tout un livre avec « ça » et rien que « ça » (à quoi s’ajoutent en filigrane l’absence du père et ses promesses de visites non tenues) ? C’est une question qu’on pourrait se poser au départ mais qui n’a plus d’objet au bout de quelques pages. Oui, on peut quand on s’appelle Carole Fives et qu’on a autant de cœur que de talent. Et on peut « scotcher » le lecteur comme avec un thriller. D’ailleurs, c’en est un, mais feutré, intimiste, ce sont les pires. Et qu’advient-il de la Blanquette ? Ah ! Il faut lire pour le savoir. On ne révèle pas la fin des thrillers.

Catégorie : Littérature française.

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Les saltimbanques ordinaires

Eimear McBride, Les saltimbanques ordinaires, Buchet-Chastel, 2018

Par Brigitte Niquet.

Encore un livre dont le titre est aussi déconnecté du contenu que possible. « Saltimbanques », d’accord, les deux héros le sont incontestablement puisqu’ils appartiennent corps et âme au milieu du spectacle, mais Eily et Stephen sont tout sauf « ordinaires », ils sont même exactement le contraire et c’est ce qui fait leur intérêt. Curieuse manière d’appâter le lecteur !

Bref, en dehors de cette considération générale, de quoi s’agit-il ? De la rencontre explosive entre Eily, Irlandaise en rupture de famille qui rêve d’intégrer une école de théâtre à Londres, et Stephen, de 20 ans son aîné, acteur et scénariste, dont elle tombe illico éperdument amoureuse. Le scénario est d’un classicisme sans faille, l’écriture l’est moins. Complètement déstructurée, ignorant la ponctuation (en particulier celle des dialogues), usant et abusant des phrases inachevées, censées sans doute reproduire le caractère haletant et chaotique de la pensée vivante (celle d’Eily en l’occurrence), elle innove, certes, mais peut aussi rebuter. Comme en plus, le sujet presque unique tient en trois mots : sexe, drogue, alcool, et que les trois états qu’ils induisent, déjà abondamment décrits dans la littérature, sont ici ressassés avec un maximum de complaisance, le lecteur finit par être transformé en voyeur un peu écoeuré et n’aime pas forcément ça.

Et pourtant, il persévère, ce lecteur. Masochiste ? Pas seulement. Vers la moitié du livre, Stephen, le ténébreux Stephen, « cet obscur objet du désir » dont on ne sait pas grand-chose vole la vedette à Eily et tout change. L’écriture (qui redevient classique) et le sujet : il ne s’agit plus des premiers émois d’une vierge surdouée pour le sexe mais de l’omniprésence chez un homme mûr d’un passé presque inavouable qui perturbe le présent jusqu’à le rendre invivable. Dès lors, la véritable question se fait jour : l’amour, si total soit-il, peut-il sauver ceux qui ont touché le fond et en restent si profondément meurtris que le seul mot de résilience est presque une insulte à leur malheur ? Et la personne qui leur tend la main ne risque-t-elle pas de sombrer avec  eux ? Nous ne livrerons pas la réponse de l’auteur et nous contenterons de déconseiller ce livre à un public « non averti ». Les autres apprécieront, et se délecteront en prime de la visite guidée de Londres qui sert de toile de fond.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Laetitia Devaux.

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Tous les hommes désirent naturellement savoir

Nina Bouraoui, Tous les hommes désirent naturellement savoir, J.-C. Lattès, 2018

Par Brigitte Niquet.

« J’ai vécu en France plus longtemps que je n’ai vécu en Algérie. […] Je me tiens entre mes terres, m’agrippant aux fleurs et aux ronces de mes souvenirs. Seule la mer relie les deux continents. »

L’Art de perdre nous ayant remis en mémoire, si besoin était, le déchirement des déracinés, on entre de plain-pied dans le récit de Nina Bouraoui, dont la situation est d’autant plus cruelle que la jeune femme se trouve divisée en deux moitiés rivales, celle qui regrette la patrie perdue, celle qui essaie de trouver sa place dans la patrie nouvelle, dichotomie qu’elle résume ainsi : « La France, c’est le vêtement que je porte, l’Algérie c’est ma peau livrée au soleil et aux tempêtes ». Une nouvelle version de la tunique de Nessus : qui voudrait enlever l’un arracherait l’autre. À cette dualité s’en ajoute une seconde, celle du corps (déjà évoquée dans un livre précédent : Garçon manqué), écartelé entre une homosexualité difficilement acceptée et le désir fou mais irréalisable d’être « comme tout le monde ».

Ce livre est de toute évidence une autofiction, qui présente la particularité d’être non chronologique et de s’articuler non autour des dates mais autour de trois thèmes : « devenir », « savoir » et « se souvenir » qui sont tour à tour les titres des courts chapitres qui le composent, thèmes étroitement entremêlés et si répétitifs que ça en devient lancinant, comme une sorte de mélopée destinée à exorciser la difficulté d’être. Autofiction, donc, ce qui définit à la fois son intérêt et ses limites. Certains lecteurs pourront trouver le nombrilisme que suppose ce genre un peu fatigant et un peu vain, d’autant que le récit ne s’éloigne jamais de l’autobiographie pure et dure et ne vise en aucun cas l’universel, contrairement à ce qu’avait si bien fait Alice Zeniter. L’ensemble manque donc un peu de recul et d’envergure : c’est le bémol que nous mettrons à cette chronique, mais qui ne doit pas décourager tous les amateurs de littérature intimiste, et ils sont nombreux.

Catégorie : Littérature française.

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La vraie vie

Adeline Dieudonné, La vraie vie, L’Iconoclaste, 2018

Par Brigitte Niquet.

Il faut avoir le cœur et les autres organes bien accrochés pour lire jusqu’au bout La vraie vie et surtout pour admettre comme prémices que « le vert paradis des amours enfantines » cher à Baudelaire puisse être « ça », une descente aux enfers dont  les deux jeunes protagonistes, malmenés par le destin autant que par les adultes qui les entourent, ne réussissent que par miracle à sortir presque indemnes physiquement. Il leur restera à rebâtir leur vie, autant que faire se peut, sur un champ de ruines.

Il faut avoir le cœur bien accroché donc, et pourtant l’écriture, presque constamment métaphorique, est si talentueuse et les personnages si attachants qu’on n’imagine même pas d’abandonner le livre en cours de lecture. Au contraire, c’est un page turner, aussi addictif que le meilleur des thrillers, susceptible de vous faire passer une nuit blanche pour savoir comment l’héroïne, après avoir naïvement misé sur une machine à remonter le temps capable d’effacer le passé et permettant ainsi de le réécrire autrement, va parvenir à arracher son petit frère Gilles à la hyène qui ricane, qui lui dévore le cerveau et le transforme en tortionnaire d’animaux dont les cadavres jonchent son chemin. Si Nietzsche a raison et si « ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts », ces deux enfants-là deviendront des surhommes. Dans le cas de la soeur aînée (qui n’a pas de prénom), il s’agira plutôt, évidemment, d’une « sur-femme », si l’on peut se permettre ce néologisme, mais sa personnalité hors du commun transcende les genres.

Un livre très dense, très beau, très brutal, un livre qui dérange, un chef-d’œuvre dans son genre. Âmes sensibles s’abstenir.

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

Liens : chez l’éditeur.

Un mariage anglais

Claire Fuller, Un mariage anglais, Stock 2018

Par Brigitte Niquet.

Pourquoi diable ce mariage est-il affublé dans le titre de l’adjectif « anglais » ? La nationalité de ses protagonistes a-t-elle quelque importance pour l’histoire ? Aucune… Alors, à quoi bon emmener le lecteur sur de fausses pistes ? C’est d’autant plus dommage que le livre vaut surtout par son universalité. Entrent en résonance tous les écrits qui ont eu pour thème les tourments de la passion amoureuse, par exemple les tragédies classiques. Car même si le langage d’Ingrid et la nature de ses problèmes sont résolument modernes (le féminisme est passé par là), même si l’humour et l’autodérision pimentent ses lamentations, on entend dans sa voix les échos des plaintes de Bérénice, d’Hermione, de Phèdre et de tant d’autres mal aimées.

Ingrid, donc, une brillante étudiante de 20 ans, tombe raide amoureuse de son prof de littérature, Gil, quadragénaire, écrivain raté et séducteur impénitent, sincèrement épris de son élève mais dont tout le monde sauf elle devine qu’il ne pourra rester longtemps monogame. Comme le dit si bien Aragon (Les Voyageurs de l’impériale) : « Il y a des hommes qui sont incapables d’être fidèles. L’amour ne leur est pourtant pas interdit. » Gil et Ingrid se marient.

À partir de là, il est difficile de raconter ce livre sans le déflorer mais il est difficile aussi de ne pas le raconter, tant le récit du naufrage de cet amour en est le cœur et même l’unique sujet. Faisons bref : Ingrid, rapidement enceinte, doit dire adieu à ses rêves de voyages et de liberté pour se retrouver femme au foyer, vestale de son mari dans une maison isolée en bord de plage, le « pavillon de nage ». Gil, au contraire, passe de manière inopinée du statut d’écrivain raté à celui d’auteur à succès et quitte le domicile conjugal pour mener une vie de fêtes alcoolisées et de relations sexuelles débridées. Du fond de sa détresse, Ingrid écrit à Gil des lettres qu’elle ne lui envoie pas, mais cache entre les pages des innombrables livres dont les piles branlantes servent de mobilier au pavillon. Puis un jour, elle part se baigner et « s’évapore »…

Lire la suite « Un mariage anglais »

Dolce agonia

Pour la rentrée, et parce qu’il n’y a pas que les nouveautés qui comptent, quatre petits extras : des critiques enthousiastes de livres plus vieux que d’habitude (d’habitude ceux dont nous parlons ont dix ans d’âge maximum) → Dolce agonia, Fatherland, De chair et de sang, La chambre des officiers.

Nancy Huston, Dolce agonia, Actes Sud, 2001

Par Brigitte Niquet.

Alors, on peut parler de « vieux » livres, d’avant 2008 ? Quelle chance ! Encore faut-il qu’ils aient tenu la route et que les relire ne soit pas l’occasion d’une affreuse déception, comme il arrive trop souvent.

Aucun risque avec Nancy Huston et surtout avec Dolce agonia. Adoré à sa sortie, lu, relu, adopté comme livre de chevet, ce roman n’a pas quitté ma table quand j’écrivais moi-même et que j’en feuilletais quelques pages chaque jour, m’émerveillant de sa perfection, essayant de m’en imprégner et désespérant d’arriver jamais à la cheville de ce modèle. Je l’adore toujours, 17 ans après sa parution.

Le sujet, d’abord : douze personnes partagent un repas de Thanksgiving dans l’Amérique profonde. Situation banale, qui va se transformer en huis clos infernal car une tempête de neige bloque les convives sur place et les oblige à cohabiter jusqu’au lendemain chez leur hôte, Sean Farrell, porteur lui-même d’un lourd secret. Or tous (sauf les « pièces rapportées » qui ne sont là que parce que leurs conjoints y ont été invités mais qui compliquent un jeu déjà tendu) ont un passé commun chargé, tissé d’amours et d’amitiés autant que de rancœurs. La prolongation imprévue de la soirée rend l’atmosphère encore plus étouffante.

Si Dolce agonia n’était « que » cela, ce ne serait déjà pas mal, quelques coudées au-dessus de tout ce qui a pu s’écrire sur le sujet. Mais ce qui constitue sa radicale originalité, c’est le principe de faire raconter l’histoire par un « narrateur omniscient », qui ici n’a aucun mal à l’être puisqu’il s’agit de… Dieu lui-même. Entre chaque chapitre, Dieu nous informe donc sur un des personnages, sur les méandres de la vie qui l’ont conduit là, sur ce qui va lui arriver après, et même sur les circonstances de sa mort. Cette façon de couper les ailes au suspense est audacieuse, mais qu’importe le suspense. Ce qui importe, c’est de nous amener à nous interroger sur cette conception d’un Dieu qui nous gouverne, petites marionnettes qui se croient libres mais dont une main subtile tire les fils et peut-être les emmêle à plaisir.

On peut ajouter que si ce récit est empreint de tristesse (chacun des personnages pourrait faire sienne cette phrase d’Henri Calet « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes »), il surfe aussi sur les vagues de la tendresse et de l’humour, ce dernier surtout présent d’ailleurs dans les interventions de Dieu. Quand on le quitte, on reste partagé entre des sentiments très contradictoires mais qui ne confinent jamais au désespoir. Nancy Huston écrit « noir », c’est certain (ses livres suivants le confirmeront), elle trempe souvent sa plume dans le vitriol, mais elle sait aussi la rendre douce et caressante, à l’image du magnifique oxymore qui sert de titre à cet ouvrage.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

L’Autre

Sylvie Le Bihan, L’Autre, Seuil 2014 (aussi en Points)

Par Brigitte Niquet.

Voilà un livre bien étrange.

À la date de sa première parution, on parlait peu, il est vrai, des « pervers narcissiques », du moins n’avait-on pas encore, pour le grand public, accolé ce nom à ce trouble du comportement. Et pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit, c’est bien le sujet de ce livre, mais il n’est guère aisé pour le lecteur de le comprendre. Et cela pour plusieurs raisons.

D’abord, l’histoire interfère avec celle des attentats du 11 septembre 2001, c’est un angle d’attaque intéressant (on comprendra pourquoi en cours de lecture) mais déroutant. Quand le roman commence, nous sommes le 11 septembre 2011, jour de la commémoration des événements en présence d’Obama et de son épouse. À cette cérémonie ont été invités tous ceux qui ont perdu un proche dans l’effondrement des tours jumelles. La narratrice, Emma, en fait partie, ainsi qu’une autre femme, Maria, dont on ne sait trop pourquoi elle devient, elle aussi, un personnage central du roman. Son destin est, certes, parallèle à celui d’Emma mais il ne s’agit pas vraiment du même problème et cela brouille un peu les pistes. Par ailleurs, le récit de leurs vies à toutes deux est entièrement construit en flash-back, ce qui ne facilite pas toujours non plus la compréhension. Lire la suite « L’Autre »

Qui a tué mon père

Édouard Louis, Qui a tué mon père, Seuil, 2018

Par Brigitte Niquet.

Eddy Bellegueule a encore frappé, ou du moins son avatar, Édouard Louis, puisque c’est le nom de plume qu’il s’est choisi. Auréolé du succès planétaire de son premier livre (traduit dans une trentaine de langues), invité partout, jusque dans les universités américaines où il fait une tournée de conférences triomphale, il avait récidivé avec Histoire de la violence, pour lequel se dessine déjà une adaptation pour la scène, et voici maintenant Qui a tué mon père, récemment paru.

On ne peut s’empêcher de penser que ce dernier opus ressemble beaucoup à une commande de l’éditeur, pressé de rentabiliser la poule aux œufs d’or, car tout de même 70 pages écrites en très gros caractères, ça fait difficilement un livre et, il faut bien le dire, ça laisse un peu le lecteur sur sa faim.

Certes, il est toujours question de violence, on n’a jamais fini de creuser ce sillon et Édouard Louis le creuse très bien. Il s’agit cette fois de son père, broyé dans tous les sens du terme par la machine qu’on appelle l’économie libérale, comme tant de laissés-pour-compte de notre société. N’ayant même pas les mots pour le dire (contrairement au héros du beau film de Stéphane Brizé En guerre, à qui ça ne portera pas bonheur, d’ailleurs), il s’est tu et n’a jamais parlé à son fils ni à personne. Ils se sont quittés sur ce malentendu, persuadés de se haïr, et se retrouvent brièvement quelques années plus tard. La scène, presque muette encore une fois, est très émouvante et l’on se félicite qu’Édouard ait, lui, les mots pour l’écrire et pour nous raconter son père.

D’où vient alors le sentiment d’insatisfaction et même de rejet qu’éprouvent plusieurs lecteurs et non des moindres ? Sans doute de la brièveté du livre, frustrante, aggravée encore par le fait que dans les 20 dernières pages, abandonnant l’histoire familiale qu’il narre pourtant si bien, l’auteur se livre à une diatribe contre les hommes politiques qui se sont succédé au pouvoir depuis 2006 (Macron inclus) et qu’il estime responsables du malheur de son père et de bien d’autres. On bascule sans transition du Zola de Germinal à celui de J’accuse, le talent de tribun en moins, et on s’en serait bien passé. Ce manichéisme brutal, simpliste, assorti d’attaques ad hominem, n’apporte rien et décrédibilise le propos.

Un bilan mitigé, donc, pour un… disons un fascicule, qui ne mérite ni les panégyriques dont certains l’ont gratifié ni les critiques virulentes dont d’autres l’ont accablé ou, pour parler comme la Junie de Britannicus, « ni cet excès d’honneur ni cette indignité ». Enfin si, il mérite un peu des deux, suivant la partie du livre dans laquelle on se trouve. Dommage.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Une famille

Pascale Kramer, Une famille, Flammarion, 2018

Par Brigitte Niquet.

Difficile de faire original à propos de la famille. Nancy Huston, quand on lui demandait pourquoi tous ses livres ou presque traitaient de ce thème, renvoyait la question à son interlocuteur : « Pourquoi ? Il y en a d’autres ? » Le site Babelio, quant à lui, recense quelque 5000 ouvrages dont les auteurs se sont abreuvés à cette source inépuisable et la liste n’est sûrement pas exhaustive. Titrer un livre simplement Une famille semble donc relever soit d’une absence totale d’inspiration soit de la provocation. En tout cas, on peut rêver mieux pour appâter le lecteur et c’est dommage car le roman de Pascale Kramer mérite l’intérêt, ô combien.

Dans la famille en question, tout le monde déborde de bonne volonté et d’amour mais voilà, cela ne suffit pas à éviter le drame. Le père, Olivier, en épousant Danielle, a hérité du rejeton d’une première union, Romain, et s’est empressé de faire trois autres enfants à sa femme : Édouard, Lou et Mathilde. Est-ce là que le bât blesse, dans la difficulté de gérer une famille dite recomposée ? Pas du tout ! Les trois derniers adorent leur aîné, lequel se laisse aimer avec la grâce nonchalante qui le caractérise. Tout devrait donc aller pour le mieux, mais bien sûr le ver est dans le fruit et ce ver ronge de l’intérieur le doux Romain, qui a hérité de son père biologique des tendances maniaco-dépressives, noie ses angoisses dans l’alcool et sombre peu à peu dans la déchéance totale, malgré l’aide de ses proches qui tentent, chacun à sa manière, de lui sortir la tête de l’océan de boisson dans lequel il s’abîme.

Quand le livre commence, après avoir disparu pendant huit ans sans donner la moindre nouvelle, Romain a refait surface, retrouvé par hasard et récupéré in extremis sur un trottoir par son frère Édouard. À l’issue d’une énième cure de désintoxication, il se tient coi depuis deux ans et a même trouvé du travail dans une jardinerie. Hélas… Pendant que Lou accouche de son deuxième enfant et que la vie semble l’emporter, il se volatilise à nouveau. C’est l’occasion pour chacun des membres de la famille de se retourner sur le passé, de faire un pathétique examen de conscience, de se culpabiliser et de comprendre que la surprotection n’est sans doute pas le meilleur moyen d’aider ceux qui sont au fond du gouffre. Il faut aussi accepter que certains ne remontent pas de ce gouffre malgré les mains tendues et que Romain en fait probablement partie. Le constat est désespérant mais l’analyse qui en est faite est d’une grande subtilité et d’une grande justesse. À ne pas lire cependant un soir de cafard.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

À l’aube

Philippe Djian, À l’aube, Gallimard, 2018

Par Brigitte Niquet.

Curieux titre pour un roman où rien ne se passe à l’aube sauf le dénouement, et l’on ne peut pas dire que l’heure matinale y joue un rôle important. Mais depuis 37°2 le matin, Djian s’est fait une spécialité des titres mystérieux ou elliptiques (voir Oh … ou Bleu comme l’enfer), alors va pour À l’aube.

Il n’y a d’ailleurs pas que le titre qui soit elliptique, c’est l’ensemble de la narration qui l’est. Peu ou pas de ponctuation – particulièrement dans les dialogues, ce qui rend leur compréhension parfois difficile ; de nombreux allers-retours passé-présent que rien ne permet de situer dans le temps, c’est la méthode chère à Djian : « Lecteur, débrouille-toi » et si tu t’y perds, ce n’est pas grave, dis-toi qu’on ne te raconte pas une histoire mais qu’on te donne à observer des tranches de vie bien saignantes dans lesquelles mordent en bavant des personnages un peu déglingués, quand encore ils ne se dévorent pas les uns les autres.

Ici donc (nous sommes aux États-Unis, bien sûr), il s’agit de Joan, call-girl et vendeuse de fringues vintage selon les heures, qui rentre au bercail après la mort accidentelle de ses parents pour s’occuper de son frère Marlon, autiste. Une relation très forte se tisse entre eux, que vient menacer l’intrusion d’Ann-Margaret, une voisine sexagénaire mais encore affriolante qui se propose d’assouvir les besoins sexuels de Marlon et ne va pas tarder à devenir très envahissante, au grand dam de Joan. Voilà, on en sait assez, c’est entre eux trois que le drame va se nouer. Les personnages secondaires font en quelque sorte partie du décor, bien que deux au moins jouent un rôle important : John, le shérif, qui flirte sans état d’âme avec la loi pour protéger ses amis, et Howard, ex-amant de Joan puis de sa mère, à la recherche d’un magot que cette dernière aurait caché dans la maison. Mal lui en prendra : Marlon, autoproclamé « gardien du temple », veille au grain.

Rien de bien neuf, donc, dans l’univers ni dans l’écriture de Djian, mais peut-être une acmé qui a permis à Jérôme Garcin de qualifier ce roman de « djianissime ». Joli néologisme…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Fugitive parce que reine

Violaine Huisman, Fugitive parce que reine, Gallimard, 2018

Par Brigitte Niquet.

Une mise en garde pour commencer : ne vous fiez pas au titre qui peut laisser craindre (ou espérer) un énième roman historique, les souveraines ayant été quelques-unes à fuir ou à tenter de fuir leur royaume pour survivre. Or il n’est question ici ni de fugitive ni de reine mais d’une femme tout de même hors du commun, Catherine, flamboyante, insupportable voire odieuse, maniaco-dépressive (on ne disait pas encore « bipolaire »), qui ne règne par rien d’autre que sa beauté, son intelligence et son talent et ne fuit rien d’autre que ses propres démons. Il paraît que ce titre est « proustien ». Ceux qui ont suffisamment lu À la recherche du temps perdu  apprécieront sans doute mais il est permis de penser que, sur un sujet voisin, le duo Delphine de Vigan/Bashung avait fait beaucoup mieux avec Rien ne s’oppose à la nuit.

Cela dit, pour un premier roman, c’est une véritable réussite, à condition d’aimer la violence des sentiments quand elle est portée par un langage ordurier, d’une crudité et d’une vulgarité peu communes, du moins dans les cent premières pages où la narratrice (Violaine, la fille aînée de Catherine) narre les délires de sa foldingue de mère « à chaud », bruts de décoffrage. Un petit échantillon au hasard ? Catherine réagit en ces termes aux cadeaux somptueux que lui fait son mari, éperdument amoureux mais incapable de lui être fidèle : « Tu sais ce que j’en fais de tes fleurs, de tes fringues, de tous ces cadeaux ? Je me torche avec, voilà ce que j’en fais. Y’a peut-être écrit conne sur mon front mais y’a pas écrit pute sur mon cul », ou qui qualifie sa vie de « bordel de merde de chierie de bordel à cul ». Et ainsi de suite pendant les 100 pages de la 1e partie.

On commence à se dire que 140 de plus dans ce style, ça va quand même être difficile quand le ton change. Dans la 2e partie, Catherine est morte, usée par ses excès en tout genre, et son aînée, bien loin de lui en vouloir de les avoir malmenées, voire maltraitées (bien qu’adorées) sa sœur et elle pendant toutes ces années, décide qu’il est temps de rendre à sa mère l’hommage que méritent son courage, son énergie et sa force de résilience, et de raconter l’histoire autrement. Après tout, « la vérité d’une vie n’est jamais que la fiction au gré de laquelle on la construit ». On rembobine donc le film et on recommence, depuis la naissance de Catherine en 1947, « un premier avril, tu parles d’une plaisanterie », jusqu’à sa mort qu’elle a failli provoquer elle-même en 1989 mais qui n’arrive que 20 ans plus tard car « on n’a pas le droit de baisser les bras, ces bras qui entourent pour donner de l’amour à nos enfants quand ils appellent au secours ». Admirable déclaration qui justifie l’amour inconditionnel que lui ont porté ses filles en dépit de tout et qui a motivé l’écriture de ce livre. On l’aura compris, il n’est pas à mettre entre toutes les mains mais il laisse un écho durable dans la mémoire des lecteurs qui s’y sont essayés.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Chronique d’hiver

Paul Auster, Chronique d’hiver, Actes Sud, 2013

Par Brigitte Niquet.

Un conseil d’abord : ne lisez pas la 4e de couverture, Actes Sud se faisant apparemment une spécialité de phrases aussi absconses que « le savant puzzle où se déconstruit toute représentation univoque du moi afin que se produise, sous le signe d’une humanité partagée, la plus loyale des rencontres. » Si malgré tout vous achetez le livre, c’est que vous avez une vocation de kamikaze ou un vieux fond de masochisme, à moins que vous snobiez les 4e de couverture, que le seul nom de Paul Auster vous inocule la fièvre acheteuse, que la photo du beau jeune homme ténébreux en couverture vous ait instantanément séduit(e) ou que cet article vous y ait incité(e)… Et comme vous avez eu raison ! Un bémol cependant : le beau jeune homme ténébreux, lorsqu’il écrit ces lignes, est déjà largement sexagénaire et l’objet de ce livre, c’est justement le regard rétrospectif qu’il porte sur sa vie au moment où il entre dans son « hiver ».

Des autobiographies de gens célèbres, il y en a eu beaucoup, plus ou moins talentueuses. Pourtant, celle-ci ne ressemble à aucune autre, ne serait-ce que parce que l’auteur se déconnecte en quelque sorte de celui qu’il fut, l’éloigne de lui comme s’il s’agissait d’un autre en employant constamment pour le désigner ou pour s’adresser à lui le pronom « tu ».  Cet artifice d’écriture, auquel on s’habitue très vite et qui ne semble jamais factice, contribue grandement à la réussite de Chronique d’hiver, sans parler de ce magnifique sens de la phrase, ample, soutenue, limpide pourtant, qui roule comme une vague emportant dans ses flots le lecteur submergé. Nos romanciers amateurs de style haché et de phrases de trois mots devraient en prendre de la graine.

Quant au contenu, on partage d’emblée le sentiment d’urgence qui a poussé Auster à écrire ce livre : « Parle tout de suite avant qu’il ne soit trop tard, et puis espère pouvoir continuer à parler jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à dire. Il ne reste plus beaucoup de temps finalement ».  Non, il ne reste plus beaucoup de temps, tous ceux qui vieillissent le savent sans souvent oser se le dire et apprécieront sans doute que d’autres osent, et avec quelle lucidité, et avec quel talent.

Pour le reste, bien que la vie de Paul Auster n’ait rien eu d’extraordinaire stricto sensu (c’est peut-être pour cela qu’il nous semble si proche et qu’en parlant de lui, on a le sentiment qu’il parle aussi de nous), c’est un régal de le suivre et de faire avec lui l’inventaire de ses « cicatrices », physiques et morales, les unes recouvrant parfois les autres.

Les dernières phrases, déchirantes, vous cueillent de plein fouet :

Une porte s’est refermée. Une autre porte s’est ouverte.

Tu es entré dans l’hiver de ta vie.

Catégorie : Littérature étrangère (U.S.A.). Traduction : Pierre Furlan.

Liens : chez l’éditeur.

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