Chaque automne, j’ai envie de mourir

Véronique Côté et Steve Gagnon, Chaque automne, j’ai envie de mourir, Hamac, 2012

— Par Brigitte Niquet

Voilà un livre qui ne ressemble à aucun autre, une espèce d’OVNI totalement inclassable, ce qui fait partie de son charme.  Disons, pour simplifier, que c’est un recueil de textes courts qui nous vient du Québec, pas vraiment des nouvelles ni rien qu’on puisse ranger dans des cases, mais du même coup, l’ensemble se prête très bien à diverses utilisations dont la mise en voix (les deux co-auteurs sont metteurs en scène et comédiens, il doit y avoir une relation de cause à effet !). Il s’intitule Chaque automne, j’ai envie de mourir – le titre déjà n’est pas banal. Le contenu non plus.

D’abord, les auteurs n’en sont pas vraiment (ils tiennent à le préciser), car ils se sont « limités » à susciter et collecter des témoignages, des histoires de vie, et à les transformer en chapitres de livre, avec un gros coup de pouce à l’écriture, qui n’était pas la préoccupation première des primo-écrivants. Et donc ça foisonne, ça bouillonne, ça parle de nous, ça parle de vous et, outre les lecteurs purs et durs, les metteurs en  scène ont trouvé là un terreau fertile, qui a  déjà donné lieu à plusieurs spectacles théâtraux et à des « lectures-spectacles » lors des festivals antérieurs à la COVID. Pour y avoir assisté, je peux garantir qu’il y a eu beaucoup de rires, quelques larmes et que nombreux sont ceux qui se sont précipités pour acheter le livre. Il n’en restait plus un seul quand j’ai quitté les lieux.

Ajoutons que ces tranches de vie sont d’une sincérité absolue, parfois tendres, souvent violentes – car la vie est violente, préparez vos mouchoirs pour certaines scènes – et, pour le lecteur français, bénéficient entre autres de  l’originalité du langage. On le sait, bien que francophone, le Québec a de nombreuses particularités d’expression, souvent très colorées, qui émaillent les textes et leur donnent une étonnante saveur. C’est parfois déroutant mais toujours compréhensible, et contribue, bien sûr, au dépaysement créé par ce livre. Tabernacle, que demander de plus ?

Catégorie : Nouvelles et textes courts (Québec).

Liens : chez l’éditeur.

Florida

Olivier Bourdeaut, Florida, Finitude, 2021

— Par Brigitte Niquet

Fan de la première heure d’En attendant Bojangles, déçue par un Pactum Salis de la deuxième heure qui ressemblait plus à une mauvaise blague de potaches attardés qu’à un roman noir, j’attendais avec impatience que sonne la troisième heure : Bourdeaut allait-il redresser la barre après ce regrettable écart ? Pendant toute la première partie, j’ai cru que oui.

Il n’a pourtant pas choisi la facilité en s’attaquant cette fois à l’infecte mascarade que représentent les concours de mini-miss. Généralement coachées par leurs parents, bardées de rubans, de colifichets et d’accessoires censés exalter leur féminité naissante, ces gamines ont environ sept ans quand leurs géniteurs (souvent leurs mères) les jettent dans l’arène, et gare à elles si elles déçoivent. La sanction sera sans pitié. Beaucoup ne s’en remettront jamais.

Elizabeth, l’héroïne de Bourdeaut, s’en remet, si l’on peut dire, c’est-à-dire qu’au lieu de sombrer, elle acquiert le goût du combat et de la rébellion, qu’elle gardera chevillé au corps pour le restant de ses jours. Quittant l’univers des mini-miss, elle intégrera celui du body building avec un seul but : s’autodétruire, et détruire ses parents par ricochet. C’est par elle que l’histoire nous est narrée, dès le début, via un vrai/faux journal intime où elle déverse avec une gouaille féroce sa rancœur et son mal de vivre. C’est extrêmement bien écrit, avec tout le talent d’un écrivain dans la force de l’âge qui réussit à nous faire croire que c’est une petite fille puis, plus tard, une jeune fille qui le rédige, sans que cela vire jamais à la caricature. Bravo !

Pourquoi mes réticences du début, alors ? C’est que le livre est divisé en deux parties inégales, la seconde étant de loin la plus longue, et que, tout en restant d’un remarquable niveau d’écriture, elle « tire à la ligne ». La jeune fille qu’est devenue Elizabeth ne cesse d’y dégorger sa haine et son désir de vengeance, et cette logorrhée sans nuance finit par lasser et devenir fastidieuse. Dommage. Faudra-t-il attendre la quatrième heure pour que Bourdeaut, sans pour autant bégayer, tende enfin la main à un autre Bojangles ?

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; toutes nos critiques de Bourdeaut sont accessibles depuis le classement par auteur à la lettre B.

Quartier des Innocents

Marie-Hélène Moreau, Quartier des Innocents, Aethalidès, 2020

— Par Brigitte Niquet.

Encore un livre qui a pâti de la Covid et n’a pas eu, lors de sa sortie, la vitrine qu’il méritait — et c’est bien dommage. Marie-Hélène Moreau, dont nous connaissions surtout les talents dans le domaine du texte court (nouvelles et autres, tous parus chez L’Harmattan), s’essaie ici au roman noir chez un petit éditeur et c’est une réussite, tant sur le plan de l’intrigue, tortueuse à souhait, que sur celui du style, travaillé de façon à ce que chacun des dix protagonistes ait le sien.

L’intrigue se concentre dans un quartier d’une quelconque banlieue, baptisé Quartier des Innocents. A vrai dire, nul n’avait fait attention jusque-là à ce nom un peu bizarre, vu qu’il ne s’y passait rien, jamais. Mais voilà qu’un jour, un enfant disparaît sur le chemin de l’école, se volatilise littéralement, sans laisser la moindre trace, sauf son vélo abandonné en travers d’une allée. Et brusquement, tout change. Dix personnes, y compris les parents de l’enfant, dix personnes, toutes de ce même quartier, se retrouvent soudain sur la sellette et l’on découvre peu à peu qu’aucune n’a vraiment la conscience tranquille.

Outre ce presque huis clos, l’originalité du récit tient aussi dans sa construction : chacune des personnes susdites est l’objet d’un chapitre, fouillé jusque dans ses moindres détails (on peut faire confiance à l’auteur pour ça !) mais possiblement mensonger car les « innocents » sont aussi de grands menteurs – ou de grands taiseux, ou les deux à la fois. Bref, le flic qui mène l’enquête, lui aussi habitant du quartier, semble avoir du souci à se faire.

Quant au lecteur, il n’a plus qu’à se laisser porter, à condition de ne pas être un(e) adepte du happy end. Autant le dire tout de suite, chez Marie-Hélène Moreau, « noir, c’est noir ». A ne pas lire un soir de cafard.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Le jour de ma mort

Jacques Expert, Le jour de ma mort, Sonatines, 2019

— Par Brigitte Niquet

Voici un petit polar qui, certes, ne révolutionne pas vraiment le genre mais qui est très bien fichu et accompagne volontiers un aller-retour Paris-Lille, par exemple. Charlotte, l’héroïne, a tout pour être heureuse mais s’aperçoit tout à coup qu’on est le 28 octobre, date de sa mort, du moins si elle en croit le charlatan (?) qui la lui a prédite trois ans plus tôt. Elle est seule chez elle avec son chat et elle panique, d’autant que son petit ami, qui a un comportement bizarre depuis quelque temps, joue ce soir les abonnés absents. Va-t-elle survivre à cette nuit maudite ? Est-ce elle qui fantasme alors qu’en prime, un tueur psychopathe rôde dans la ville ?

Le dénouement, que l’on croyait prévisible, ne manquera pas de vous stupéfier !

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Les enfants sont rois

Delphine de Vigan, Les enfants sont rois, Gallimard, 2021

— Par Brigitte Niquet

Et voici le dernier cru de Delphine de Vigan, romancière chérie du public et des médias, qui a choisi dans chacun de ses livres ou presque de dénoncer un dysfonctionnement de notre société.

Il s’agit ici d’enfants, sujet sensible s’il en fut. Enfants maltraités, battus, violés ou pire encore ? Non, au contraire, enfants stars toujours souriants, submergés face caméra de cadeaux et de gadgets indéfiniment renouvelables. Comment en sont-ils arrivés là ? C’est simple, ces enfants ont une mère, Mélanie, accro aux réseaux sociaux et surtout à la mine d’or qu’ils représentent pour les parents qui ont la chance d’avoir une progéniture photogénique et docile. Mélanie a donc créé une chaîne You Tube, Happy récré, dont ses enfants, Kimmy et Sammy, sont les héros. Filmés en permanence par leur mère, on les voit généralement occupés à déchirer des papiers-cadeaux ou à se régaler de sucreries diverses en poussant des cris d’extase. Les parents passent au tiroir-caisse (en plus, c’est parfaitement légal) et tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Mais la bulle magique va imploser de manière inattendue. Un jour, Kimmy, dont on a déjà perçu qu’elle était moins docile que son frère, ne revient pas de l’école. Elle a apparemment été enlevée. C’est ici qu’entre en scène Clara, une jeune femme flic qui normalement n’a rien à voir avec l’enquête mais qui se sent irrésistiblement attirée par ce qu’elle pressent de monstrueux sous le vernis nacré.

Tout cela est très prenant, palpitant même, sans doute parce que la découverte de ce genre de dérive du monde moderne, moins connu que d’autres, nous fait entrevoir un univers dont nous ignorions jusqu’à l’existence et qui nous laisse sidérés, incrédules, alors que c’est un danger qui, en sourdine, nous menace plus ou moins tous. Bravo et merci à Delphine de Vigan !

Un bémol cependant : ce livre est trop long. L’intrigue aurait gagné, à mon sens, à être recentrée sur les personnages principaux (parents-enfants) et sur l’ouragan qui dévaste leurs vies, alors qu’ici l’intérêt se dilue entre l’écroulement de « la maison du bonheur » et la vie privée de la fliquette (qui n’en méritait pas tant), sans parler de la dernière partie qui nous projette dix ans plus tard dans un futur hasardeux. Un final un peu mitigé, donc, ce qui n’empêchera sûrement pas l’auteure de « cartonner ». C’est en bonne voie.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; nos autres critiques de D. de Vigan à découvrir à la lettre V du classement par auteur.

L’inconnu de la poste

Florence Aubenas, L’inconnu de la Poste, L’Olivier, 2021

— Par Brigitte Niquet

Habituée à ne lire pratiquement que des romans, j’avoue que dans un premier temps, j’ai été un peu décontenancée par la relative sécheresse du style de Florence Aubenas, journalistique et très peu littéraire. Mais j’ai très vite été fascinée par L’inconnu de la Poste, regrettant seulement que les aléas de la justice n’aient pas permis de faire coïncider la résolution juridique de l’affaire et la sortie du livre.

La méthode Aubenas, peaufinée avec l’affaire d’Outreau et celle d’Ouistreham, n’a plus à faire ses preuves. Partant d’un fait-divers hyper-médiatisé, c’est avec une détermination sans faille mêlée à une remarquable qualité d’empathie que la journaliste ne tient rien pour acquis, prend son sujet à bras-le-corps, s’y immerge pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, gagne la confiance des protagonistes et ne lâche le morceau que lorsque, enfin, la vérité se fait jour.

Le cas qui nous occupe ici est à la fois symptomatique et atypique. Symptomatique parce que, comme souvent, les protagonistes, ce sont les paumés du coin – ici, une inénarrable bande de Pieds Nickelés basée à Montréal-la-cluse, petite commune rurale qui a cru trouver son salut dans l’usine de plastiques qui s’y est installée et qui a fermé ses portes quelques années plus tard, les laissant sur le carreau. Ils picolent, pointent au chômage, vivent de rapines et de troc mais globalement, ce sont de braves gens qui, comme on dit, ne feraient pas de mal à une mouche. La « mouche », c’est Catherine Burgod, la postière, tuée un matin de vingt-huit coups de couteau dans son bureau. A priori, tout le monde l’aimait. Qui l’a massacrée et pourquoi ? Atypique parce que, parmi les « braves gens », figure un OVNI : Gérald Thomassin, un jeune marginal sacré à 16 ans meilleur espoir de l’année cinématographique et titulaire d’un César, mais incapable de gérer sa vie. Rapidement, tout semble le désigner comme le coupable idéal, d’autant qu’il habite juste en face de la Poste. Et d’ailleurs il s’accuse lui-même. Mais ce n’est pas si simple.

Au lecteur maintenant de démêler cet imbroglio. Les faits datent de plus de dix ans et n’ont encore jamais été jugés. Le rôle de Florence Aubenas est terminé. Celui de la justice va peut-être enfin commencer.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : Au moment de publier cet article, le site des éditions de L’Olivier est en maintenance mais vous retrouverez prochainement L’inconnu de la poste sur editionsdelolivier.fr. Aux éditions Points : La Méprise. L’affaire d’Outreau (2010) et Le quai de Ouistreham (2021).

Tout peut s’oublier

Olivier Adam, Tout peut s’oublier, Flammarion, 2021

— Par Brigitte Niquet

Amoureux inconditionnel du Japon, Olivier Adam exploite ici pour la 3e fois ses accointances avec ce pays, mais fidèle à lui-même, il oublie rapidement les arbres en fleurs, la beauté et la gentillesse des Japonaises dont il avait chanté les louanges dans ses deux livres précédents pour se centrer sur une particularité de la civilisation nippone : la façon dont on traite les pères divorcés au pays du Soleil levant, surtout quand ils sont étrangers. Quels droits ont-ils ? Aucun. C’est la mère qui les a tous, y compris celui de disparaître avec l’enfant issu de cette union, qui lui appartient à elle et à elle seule. C’est comme ça, c’est la loi et, là-bas, ça ne choque personne.

Ledit père se retrouve ainsi au centre d’un maelstrom qui le ballotte de tous côtés. Terrain connu pour ce « héros », un Nathan très proche d’Adam, qui ne cesse de porter en bandoulière son désenchantement, voire son désespoir. Quitté successivement par deux femmes sans qu’il ait compris pourquoi, Nathan est l’archétype du looser déjà rencontré dans maints livres de ce romancier. Le pire, c’est qu’il est sympathique, le bougre, mais qu’on a grande envie de le secouer et de lui dire : « Fais quelque chose, remue-toi, montre aux femmes de ta vie qu’elles sont quelque chose pour toi et peut-être qu’elles auront moins envie de te quitter ». Le drame qu’il est en train de vivre lui servira-t-il de révélateur ? Dans un sursaut, il décide de partir au Japon récupérer son fils coûte que coûte. C’est entre autres l’histoire de cette quête désespérée que nous raconte ce livre.

Tout peut-il s’oublier, suivant la belle formule de Brel dans l’indémodable Ne me quitte pas ? Peut-on oublier qu’on est père et abandonner sa progéniture à des milliers de kilomètres de la France, sans même un droit de visite ? Je vous laisse découvrir la réponse qu’Olivier Adam apporte (ou n’apporte pas) à cette question.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique de Chanson de la ville silencieuse, du même auteur.

J’irais nager dans plus de rivières

Philippe Labro, J’irais nager dans plus de rivières, Gallimard, 2020

— Par Brigitte Niquet

Quel diable d’homme que ce Labro ! Manifestement, une vie n’est pas assez pour lui puisqu’il publie ici son vingt-septième livre et nous annonce déjà le suivant. Il n’a « que » 84 ans, il a encore le temps… Et d’ailleurs, s’il pouvait la recommencer, cette vie, il irait « nager dans plus de rivières », avec pour seul objectif « faire quelque chose de mieux que la fois précédente ». Qu’on se le dise !

En attendant, que nous propose son dernier opus ? Un joyeux fouillis (plus organisé cependant qu’il n’y paraît) où, à première vue, il semble ne parler que de lui, et il a choisi de le faire au cours d’une dizaine de chapitres disséminés dans l’ouvrage, qui commencent tous par J’emporterai et qui structurent l’ensemble. Car mine de rien, il a beau faire le malin, l’indestructible, l’insubmersible, il le sait bien, Labro, que l’échéance approche et qu’il est temps de se préoccuper des « bagages » qu’il emmènera dans l’au-delà. En tout cas, et ça il ne risque pas de l’oublier, il y aura la musique, la musique avant toute chose, toutes les sortes de musique et, d’ailleurs, il a déjà établi son best of, incontournable, qui occupe quatre pages et dont l’auteur nous avertit qu’il est loin d’être clos.

Ces chapitres très intimes alternent avec ceux où Labro parle des autres ou fait parler les autres, qu’il cite beaucoup – ce livre est un véritable florilège du genre – des autres célèbres ou parfois anonymes, que son métier de journaliste ou ses attirances personnelles lui ont permis de côtoyer, voire d’aimer, et quand ce type-là aime, il aime pour toujours (Quand j’aime une fois, j’aime pour toujours, chante son ami Souchon). Heureux sont ceux qui ont eu la chance d’être « portraiturés » par lui. Citons d’abord Johnny Hallyday, qu’on n’attendait pas là mais à qui tout un long chapitre débordant d’empathie est consacré, et pêle-mêle Picasso, Cocteau, Churchill, Mitterrand ou, plus près de nous, Gainsbourg, Luchini (magnifique hommage), Trintignant, Houellebecq et tant d’autres. « Chacun chante sa chanson, danse sa danse, chacun sa comédie, chacun son œuvre et son destin, chacun son histoire, parfois pleine de bruit et de fureur, mais elle n’est pas racontée par des idiots ». En effet. Parmi tous ses talents, Labro est aussi un maître-conteur.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Girl

Edna O’Brien, Girl, Sabine Wespieser éditeur, 2019

— Par Brigitte Niquet

Edna O’Brien, riche d’une carrière littéraire couronnée par plusieurs prix, aurait pu s’en tenir là à l’aube de ses 90 ans.  Que nenni ! Elle repart en campagne, cette fois pour nous narrer sous forme semi-romancée le calvaire des lycéennes nigérianes enlevées, battues, violées, engrossées par les djihadistes de Boko Haram. La « voix » adoptée est celle de Maryam, une des victimes qui raconte son chemin de croix sur le mode du monologue, à la 1e personne. Curieux paradoxe quand on sait que Maryam est une pauvre gamine noire de onze ans et l’auteure – du moins avant que l’âge ne passe par là – une flamboyante Irlandaise rousse, nonagénaire ou presque à la sortie de ce livre. A priori, rien ne relie l’une à l’autre.

Et pourtant, ça marche. On y croit et c’est bien Maryam qu’on entend d’un bout à l’autre du récit. Passons sur les longues séquences de viols, parfois accompagnés de mutilations et de meurtres : elles sont horribles, décrites à la fois avec une précision chirurgicale et un incroyable détachement de la narratrice ; mais elles sont nécessaires pour nous remettre en mémoire ce que peut être la barbarie quand l’être humain, sûr de l’impunité, perd le contrôle de ses pulsions.

Cependant, ce n’est pas l’essentiel du propos, comme le titre pouvait déjà nous le laisser entendre. L’essentiel commence quand Maryam parvient à échapper à ses bourreaux et s’enfuit dans la forêt en emmenant le bébé que lui a fait un de ses tortionnaires. On assiste alors à la lutte acharnée que mène la jeune fille pour sauver sa vie et celle de l’enfant et retrouver les siens. Elle déchantera vite, d’ailleurs. Mais qu’à cela ne tienne : elle continue, féministe sans le savoir, décidée à prouver que, même et surtout dans des circonstances extrêmes, les femmes ont des ressources insoupçonnées et que, quel que soit le contexte, la liberté est toujours à conquérir.

Girl est un livre violent mais un beau livre, dont l’auteure mérite le respect et l’héroïne l’admiration, à moins que ce ne soit le contraire. Et sa dureté n’exclut pas définitivement l’espoir ni même le bonheur, comme en témoignent les dernières pages.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat.

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Noël 2020 – Quels livres offrir ? Et si on faisait dans le rétro ?

— Par Brigitte Niquet

Noël 1950… Sophie a dix ans. Et quel cadeau l’attend sous le sapin ? Un livre, bien sûr ! L’habitude, prise très tôt, perdure, c’est tellement commode de savoir quoi lui offrir, tellement agréable de la voir battre des mains puis se lover dans un fauteuil et ne plus lever le nez que pour la bûche au chocolat… bref, c’est si facile de lui faire plaisir sans se casser la tête !

Quand elle y pense aujourd’hui, elle ne retrouve pas de souvenir précis de ses lectures de l’époque, mais c’est sans doute la série des Trilby qui a marqué son enfance. Elle ne se souvient plus des histoires qu’ils racontaient, mais elle croit toucher encore, là, du bout des doigts, la texture particulière de leurs couvertures. Après, les choses se gâtent.  Sophie est envoyée en pension et avec l’extinction des feux à vingt heures, pas question de lire au lit comme elle en a déjà pris l’habitude. Pas question ? Mais si, voyons, il suffit d’une pile électrique et d’un drap pour étouffer la lumière et c’est parti jusqu’à minuit et plus. Un peu en avance sur son âge (elle a commencé tôt), elle dévore les auteurs populaires de l’époque, Bazin et son fameux Vipère au poing, bien sûr, mais aussi une quantité d’autres. Barjavel fait un Ravage et Cesbron s’occupe des Chiens perdus sans collier. Quant à Troyat, Sophie apprécie particulièrement La neige en deuil, plus accessible à son âge que les grandes sagas russes. Mais le champion est assurément Kessel : Sophie a relu dix fois la mort du Lion et pleuré dix fois. Elle demande pardon à ceux qu’elle oublie, ils étaient si nombreux.

Et la voilà qui passe le bac et entre en khâgne, où elle va faire bien d’autres découvertes et passer la vitesse supérieure en matière de qualité de lecture. Elle papillonne de-ci de-là, classiques, modernes, et un jour, elle tombe sur un livre dont les premières lignes la sidèrent d’admiration : Il faisait un temps magnifique, un de ces ciels où c’est un bonheur qu’il y ait des flocons de nuages pour que quelque chose y puisse être de ce rose léger qui les rend plus bleus.  Quand on a écrit une phrase pareille, on peut mourir, pense-t-elle. Qui est cet auteur merveilleux ?

Aragon, dit son prof.

– Mais c’est un poète !

– Pas seulement. C’est aussi un romancier de génie.

Et le lendemain, il lui apporte quatre livres : Les beaux quartiers, Les cloches de Bâle, Aurélien et Les voyageurs de l’impériale. Sophie les serre contre son cœur, les dévore en quelques nuits d’insomnie, ne les rendra jamais au prof, les oubliera sur un banc, les rachètera, les lira et les relira toute sa vie. Ce qui n’empêchera pas d’autres émerveillements, d’autres engouements,  Cavanna et Les Ritals, Cohen et Belle du Seigneur, par exemple, mais jamais comme celui-là.

Aujourd’hui, Sophie a 70 ans. Elle éteint la lumière et se laisse glisser doucement dans les bras d’Aurélien, ou de Solal, peut-être… Elle espère avoir encore un peu de temps devant elle. Encore un peu de temps, Monsieur le bourreau…

Les livres dont il est question dans cet article (même les Trilby !) peuvent être commandés chez un libraire.

Aurélien

Louis Aragon, Aurélien, Gallimard, 1944 (disponible en Folio)

— Par Brigitte Niquet

Pour compléter mon évocation des « écrivains dans le rétro », je voulais parler plus longuement d’Aragon romancier, mais quel livre retenir ? Le choix a fini par s’imposer : ce serait Aurélien, peut-être parce que c’est le roman-phare de l’auteur, « l’un des plus admirables parus depuis Proust », dixit Yourcenar qui n’était pourtant pas tendre. Ou parce qu’il a été écrit en même temps et dans la même veine qu« Il n’y a pas d’amour heureux », mon poème préféré d’Aragon. Et enfin parce que, dixit l’écrivain lui-même, Aurélien a tellement à dire aux jeunes gens de toutes les époques et peut leur apprendre à mieux aimer. D’où sans doute sa pérennité, dont Gallimard se frotte les mains.

S’il leur apprend à mieux aimer, en tout cas, ce ne peut être qu’a contrario car dans le genre ratage, la relation qui unit Aurélien et Bérénice atteint des sommets. Déjà, ça commence mal. Nous sommes dans les années 20. Aurélien, de retour du front où il a passé 6 ans, est un dandy, célibataire et oisif qui traîne dans Paris (omniprésent et admirablement décrit) son ennui et sa mélancolie, en répétant ce vers de Racine devenu son leitmotiv : « Je demeurai longtemps errant dans Césarée » ; quant à Bérénice, c’est une jeune provinciale mal mariée, de passage à Paris, et pour tout arranger, la première fois qu’il la vit, Aurélien « la trouva franchement laide ». C’est la 1e phrase du roman, et ça augure mal de la suite.

Pourtant les amours d’Aurélien et de Bérénice vont presque aboutir. Lui est revenu sur ses préjugés esthétiques et elle, malgré ses angoisses, est prête à se rendre.  S’ensuit une sorte de très long flirt, une valse-hésitation dont les danseurs ne se décident pas à passer à  l’acte. Les tourtereaux vivent des moments à la fois idylliques et tourmentés dans la superbe garçonnière d’Aurélien qui domine l’Île Saint-Louis. Au mur, un masque de plâtre, celui de « L’inconnue de la Seine », que Bérénice brise par maladresse, une maladresse peut-être mâtinée de jalousie. Nous sommes à peu près à la moitié du roman et les amoureux, sans le savoir, viennent de franchir un sommet après lequel ils ne pourront plus que redescendre. La faute à Aurélien et à sa nature un peu pusillanime, la faute à Bérénice surtout, incapable au contraire de se satisfaire d’à-peu-près. « Il y a une passion si dévorante qu’elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. […] On ne peut l’essayer et se reprendre. On frémit de la nommer : c’est le goût de l’absolu. » On entend en écho le vers de Lamartine : « L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux ». Tout est dit. Cette page est sublime, et c’est sans doute cela le vrai sujet d’Aurélien. Tout le reste n’est qu’habillage romanesque, magnifique, foisonnant mais secondaire.

Alors, bien sûr, si l’on prend les choses par le petit bout de la lorgnette, sept cents pages pour savoir si finalement Aurélien va baiser Bérénice, cela peut paraître ridicule, et insupportable à certains lecteurs. Aragon leur a répondu d’avance dans son Poème à crier dans les ruines :

« L’amour salauds l’amour pour vous/C’est d’arriver à coucher ensemble/Et après/Ah ah Tout l’amour est dans ce/Et après ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : Aurélien en Folio. « Il n’y a pas d’amour heureux », la chanson, par Georges Brassens.

Un jour viendra couleur d’orange

Grégoire Delacourt, Un jour viendra couleur d’orange, Grasset, 2020

Par Brigitte Niquet.

Grégoire Delacourt a deux particularités : il se trouve toujours là où on ne l’attend pas, et il fait preuve d’une connaissance très pointue des milieux et/ou des événements qui servent de cadre à ses romans. Si l’on ajoute à cela une écriture haut de gamme, voilà au moins trois bonnes raisons de le lire, à condition d’admettre qu’un écrivain puisse parler des damnés de ce monde tantôt avec un regard externe et un vocabulaire de prof de littérature, tantôt en style direct en leur prêtant un langage de charretier. C’est la « patte » de Delacourt, on aime ou on n’aime pas, mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ici, elle colle au sujet.

En tout cas, c’est avec beaucoup d’empathie qu’il accompagne ses personnages sur les chemins tortueux où ils se perdent. Leurs voix sonnent juste  et « parleront » sans doute à beaucoup de lecteurs, nostalgiques de La liste de mes envies et quelques autres titres.  Cette fois, l’auteur prend en double toile de fond d’une part la crise  dite des gilets jaunes et d’autre part le calvaire des enfants autistes et de leurs parents. Quel rapport ? direz-vous. C’est que le leader des révoltés, Pierre, se trouve aussi être père d’un enfant différent, Geoffroy, et s’il sait motiver ses troupes (dans l’euphorie des premiers temps, du moins), il ne comprend rien à son fiston dont l’apathie entrecoupée de crises violentes l’exaspère. Quant à sa vie conjugale, elle est réduite à néant, sa femme l’ayant gentiment mis dehors pour se consacrer à Geoffroy ainsi qu’au soutien de tous les malheureux qui en ont besoin, ce que Pierre, frustré, trouve très injuste.  Au royaume de l’incommunicabilité (c’est un des grands thèmes du livre), chacun suit sa route solitaire. Va-t-on vers un dénouement tragique que tout semble préparer ? Il sera… « delacourtien », nous n’en dirons pas plus.

À lire, à moins d’être allergique au jaune et à quelques autres couleurs, et à relire si on l’a lu trop vite pour connaître la fin. Le lent déroulement du « film » mérite qu’on prenne son temps.

Catégorie : Littérature française.

Liens : le roman chez l’éditeur ; la chanson de Jean Ferrat sur le très beau poème d’Aragon dont est issu le titre de ce livre et dont voici le texte ; nos autres critiques de Grégoire Delacourt sont accessibles depuis le classement alphabétique par auteur.

Chavirer

Lola Lafon, Chavirer, Actes Sud, 2020

Par Brigitte Niquet.

Loin de moi l’idée de m’en faire une spécialité, mais il est difficile au critique de bonne volonté d’ignorer l’actuel débordement de livres plus ou moins clairement labellisés #MeToo. C’est ainsi qu’après Le consentement, je me suis retrouvée à lire Chavirer qu’on m’avait vivement conseillé et qui m’a « scotchée » dès les premières pages.

Contrairement à l’héroïne de Vanessa Springora, celle de Lola Lafon, Cléo, n’est pas la victime d’un seul prédateur, mais d’une sorte de mafia en bande organisée. Nous sommes dans les années 80, elle a à peine 12 ans quand elle est « repérée » par la très charmante Cathy, une apparition de rêve dans sa vie, qui lui fait miroiter l’obtention d’une bourse offerte par la fondation Galatée pour poursuivre les leçons de danse que ses parents ne peuvent plus lui payer et réaliser son rêve : devenir danseuse professionnelle.  Comblée de cadeaux et de compliments, la naïve Cléo n’en revient pas de sa chance jusqu’au jour où… Le danger avait l’haleine tiède d’un animal assoupi : celui-ci se réveille et sort ses griffes. Nous sommes à peu près au tiers du livre. Cléo, à qui on fait savoir sans ménagement qu’elle est trop coincée, voire frigide, disparaît des écrans radars et une nommée Betty prend sa place. L’ogre a besoin de chair fraîche.

Le reste du livre sera consacré à « l’après », celui de Cléo comme celui de Betty. Malheureusement, alors qu’on attend de savoir comment les deux ados vont remonter de leur descente aux enfers, tout à coup le roman s’enlise et entrent en scène de nouveaux personnages dont on ne voit pas bien l’utilité et à qui des chapitres entiers sont consacrés. Le lecteur décontenancé se surprend à tourner les pages deux par deux et à aller voir plus loin si par hasard… Heureusement, cette longue digression nous offre au moins une  immersion presque documentaire dans un autre monde sans pitié, celui de la danse. Et l’auteure finira par en revenir au vif du sujet en racontant comment, bien des années après, le déferlement de la vague #MeToo obligera Cléo, Betty et les autres à affronter leur passé, qu’elles croyaient avoir enterré avec leurs rêves et leurs illusions. Mais elle y revient un peu tard et c’est bien dommage.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Nos espérances

Anna Hope, Nos espérances, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

La montée en puissance d’Anna Hope en un temps très court donne le vertige. Révélée en 2016 avec Le chagrin des vivants, confirmée en 2018 avec le très réussi La salle de bal (grand prix des lectrices Elle), la voici qui nous propose déjà son troisième roman, Nos espérances. C’est dire si on l’attendait au tournant : quand tant d’auteurs suent sang et eau pendant des années pour boucler un livre, comment fait cette jeune femme pour enfiler les best-sellers pratiquement sans respirer et la qualité de ce qu’elle écrit ne risque-t-elle pas d’en souffrir ?

Disons tout de suite que si ce troisième opus, en effet, nous a semblé un peu inférieur au précédent, c’est sans doute parce qu’on en attendait trop ou, plus simplement encore, parce que le thème choisi relève davantage que les deux autres de la sphère intimiste et que sa portée est donc moins universelle.

Anna Hope nous raconte ici une sorte d’éducation sentimentale, et d’éducation tout court. Hannah, Cate et Lissa sont trois amies inséparables, elles ont 20 ans à Londres dans les années 90, pratiquent la colocation et vivent ensemble cette période si importante de leur vie où tout se décide. Leur amitié qui semble indéfectible les soutient et le monde est à elles. Dix ans plus tard, on les retrouve toutes trois insatisfaites, frustrées, envieuses de la réussite qu’elles supposent être celle des deux autres. Bref, rien ne va plus et c’est l’objet du livre de raconter pourquoi ces dix années ont débouché sur des ratages et des rancœurs et comment les trois héroïnes vont vivre les suivantes et sauver ce qui peut l’être, dût leur amitié, déjà bien écornée, en souffrir davantage.

C’est un beau sujet, et Anna Hope le traite avec beaucoup de finesse et de délicatesse. Une femme parle des femmes et elle en parle bien. Pour ma part, je regrette seulement son parti-pris du récit non linéaire (qui, reconnaissons-le, ravit certains) : chaque chapitre porte une date, un lieu et/ou le prénom d’une des trois jeunes femmes, sans souci apparent de chronologie et sans qu’on puisse comprendre la raison de ce puzzle spatio-temporel qui, à mon sens, « casse » la lecture, oblige le lecteur à de constants retours en arrière et le gêne dans le processus d’attachement aux personnages. Heureusement, ici, la force d’attraction desdits personnages est suffisante pour compenser ce handicap.

Catégorie : Littérature anglophone (Angleterre). Traduction : Élodie Leplat.

Liens : chez l’éditeur.

Les Fleurs de l’ombre

Tatiana de Rosnay, Les Fleurs de l’ombre, Robert Laffont/Héloïse d’Ormesson, 2020

Par Brigitte Niquet et Sylvaine Micheaux.

Tatiana de Rosnay a toujours été obsédée par les maisons anciennes, la mémoire des lieux et des âmes qui y ont vécu. Ici, sur ses thèmes favoris, elle nous propulse en 2035 dans un Paris ultra moderne, en partie détruit par des attentats perpétrés lors des JO de 2024, un Paris sans fleurs ni arbres sauf artificiels, sans abeilles ni oiseaux, un Paris ayant perdu la bataille du dérèglement climatique. Clarissa, septuagénaire, géomètre devenue romancière à succès sur le tard, fascinée par Virginia Woolf et Romain Gary et adorant les bâtisses anciennes, quitte son mari après une énième tromperie, cette fois-ci impardonnable. Désemparée, ne sachant où se réfugier ni que faire d’elle-même, elle se laisse séduire par la proposition de la société CASA d’intégrer une « résidence d’artistes » dans un immeuble très moderne, hyperconnecté et sans mémoire. Cet immeuble est entièrement domotisé, et Clarissa bénéficie d’une assistante virtuelle – qu’elle baptise Mrs Dalloway en hommage à Virginia Woolf – et de robots gardiens, chargés officiellement de la protéger de toute intrusion et de répondre à ses moindres désirs. D’abord enchantée, Clarissa ne va pas tarder à se sentir, en fait, de plus en plus surveillée, elle commence à se méfier de tout et de tous et se laisse gagner par l’angoisse, à moins que ce ne soit tout simplement l’effet de la solitude et de la paranoïa qu’elle engendre… La résidence idyllique va-t-elle être le théâtre d’un drame ou n’est-ce que le fantasme d’une femme seule, vieillissante et isolée ?

Le roman est construit tel un thriller, et l’écriture fluide de l’auteur nous incite à en tourner les pages, Clarissa étant une sorte d’alter ego de Tatiana de Rosnay dont on a envie de connaître le destin. Malheureusement, le récit part un peu dans tous les sens, l’histoire de l’adultère du mari est assez ridicule et la fin est bâclée mais, comme le dit Clarissa, elle écrit « pour inciter à réfléchir, et non pour donner des réponses ». Par ailleurs, le livre donne envie de se replonger dans les écrits de Virginia Woolf et de Romain Gary, abondamment cités.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Fille

Camille Laurens, Fille, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

On ne peut qu’éprouver un grand malaise à la lecture de ce livre : en raison de la charge émotionnelle qu’il véhicule, bien sûr, mais aussi par l’étonnement de constater que l’auteure (âgée d’une soixantaine d’années) nous propose un récit autobiographique qui semble relever du début du XXe siècle, voire de la fin du siècle précédent, quelque part entre Maupassant et Van der Meersch. Son livre traite exclusivement du malheur de naître fille dans un monde régi par les hommes, où la tentation est grande pour le père qui espérait un garçon de jeter à la poubelle le malheureux bébé non conforme à ses souhaits. Et nous ne sommes pas chez les bouseux, ledit père est médecin…

Le problème, c’est que, née pourtant quinze ans plus tôt que Camille, je n’ai jamais senti pour ma part ce rejet ni entendu parler autour de moi de cette prédilection exclusive du père pour ses rejetons masculins. Certes, le féminisme avait encore bien des bastions à faire tomber, mais cela n’a vraiment rien à voir avec ce que raconte l’auteure, qui n’aura sans doute pas assez de toute sa vie pour digérer les avanies qu’elle a subies. En lisant son livre, on ne peut que penser que tous les hommes sont d’affreux machos, méprisant tout autant leurs épouses que leurs filles, imposant le silence sur un inceste familial particulièrement sordide et confiant Camille pour son accouchement à un véritable boucher qui provoquera la mort du bébé (un garçon, pourtant, c’est bien fait, tiens…). Le lecteur doit donc toujours garder à l’esprit qu’il s’agit d’un cas particulier, certes pas unique mais non généralisable.

À cette réserve près (mais elle est de taille), Fille est un livre solide, atypique et remarquablement écrit : Camille y parle d’elle alternativement sous le couvert du « je » autobiographique, du « tu » qui semble être une autre malheureuse à qui elle s’adresse, du « elle » qui fait d’elle un narrateur externe, non impliqué dans les événements. Ces différences de point de vue et de ton sont une des richesses de l’ouvrage et empêchent le ronronnement qui aurait pu s’installer entre les scènes de violence pure qui sont, elles, très prenantes et pourraient choquer les âmes sensibles, surtout quand il est question de maternité, sujet délicat s’il en est. Il vaut mieux pour elles s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le Consentement

Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, 2020

Par Brigitte Niquet.

Bien que je me méfie a priori des livres dont tout le monde dit du bien, j’ai voulu savoir pourquoi et comment Le Consentement, encensé par la critique comme par les lecteurs, s’était hissé au niveau d’un best-seller, et bien m’en a pris. Naviguer entre l’indignation vertueuse, le voyeurisme obscène et tous les autres écueils qu’on imagine, éviter ces écueils et s’en sortir la tête haute, laissant sur le carreau le prédateur enfin ramené à ce qu’il est, un minable qui a profité de la bénédiction coupable de ces mêmes médias et de l’aura que celle-ci lui donnait pour attirer des enfants soi-disant consentants “dans le jardin de l’ogre”, voilà qui mérite considération.

Le Consentement n’est pas un réquisitoire, mais avant tout un livre réussi, avec un magnifique “effet boomerang” (technique bien connue de “l’arroseur arrosé”). Matzneff s’est servi pendant trente ans de son talent et de sa gloire littéraires pour donner ses victimes, et particulièrement Vanessa Springora, en pâture ? Celle-ci a fini par trouver la parade : « Depuis tant d’années, je tourne en rond dans ma cage […]. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre. » Et elle est bien placée pour y arriver puisque, devenue elle-même éditrice, elle connaît tout des rouages complexes de ce milieu. Et, en plus, elle a du talent, une belle écriture classique, elle sait mettre de la distance entre elle et ce qu’elle écrit (elle répète n’avoir pas été violée, mais abusée), sait construire un livre dans un déroulement linéaire mais organisé en séquences parfaitement maîtrisées… Il ne reste qu’à espérer qu’enfin délivrée de ce fardeau qui l’a écrasée pendant tant d’années, elle pourra avoir maintenant la vie et aussi la carrière littéraire qu’elle mérite.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Ma grande

Claire Castillon, Ma grande, Gallimard, 2018 (existe en Folio)

Par Brigitte Niquet.

Je dois être un brin masochiste car, à peine remise de la lecture de Marche blanche, voilà que je me suis attaquée à Ma grande, de la même auteure. Pire encore, si Marche blanche distillait un venin progressif dont on se doutait bien qu’il finirait par nous empoisonner mais sans en être jamais sûr, ici pas de quartier, on entre tout de suite dans le vif du sujet et on sait d’avance que « Noir, c’est noir – Il n’y a plus d’espoir ».

Ni espoir, ni suspense : le personnage narrateur (il n’a pas de nom) a tué sa femme (anonyme aussi, seulement appelée « Ma grande »), ne reste qu’à savoir pourquoi. Claire Castillon imagine donc qu’il écrit à son épouse une lettre posthume, lui rappelant les étapes du long calvaire qu’il a vécu, qui a duré quinze ans, et dont le lent cheminement est le sujet unique du livre. C’est que « Ma grande » était une super emmerdeuse doublée d’une sorte de perverse narcissique (oui, oui, les femmes aussi…), sous la coupe de qui l’homme est tombé on se demande comment tant la donzelle était, dès le début, odieuse et presque caricaturale, cherchant systématiquement à anéantir l’autre sous les reproches, les vexations, les humiliations… Même la venue d’un enfant, aussitôt instrumentalisé par sa mère, n’y avait rien changé, au contraire.  Au fur et à mesure de la lecture, on comprend mieux le geste meurtrier de l’homme et on finit même par se demander pourquoi il ne l’a pas fait plus tôt.

Relative minceur du sujet ? Certes, mais elle est largement compensée par la densité du récit et la progression implacable, strate par strate, de l’entreprise de démolition initiée par la femme. Transcendée aussi par l’écriture de Claire Castillon, qui de livre en livre confirme sa virtuosité en adaptant son style à chaque fois au narrateur, au point qu’il en est méconnaissable. Ici, ce sont des phrases courtes, un langage familier (voire incorrect, diront certains !), celui-là même d’un brave homme coincé bien malgré lui dans une situation qui le dépasse. Pour ma part, j’ai particulièrement aimé : « Tu me faisais des brûlures et je débrûlais jamais ». Mais ce n’est qu’un exemple.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; en Folio.

L’été des oranges amères

Claire Fuller, L’été des oranges amères, Stock, 2020

Par Brigitte Niquet.

Claire Fuller avait fait un tabac avec Un mariage anglais, elle récidive en nous donnant à déguster pour l’été ces oranges amères dans lesquelles elle a dû injecter un peu de poivre, histoire d’en pimenter la dégustation.

L’histoire commence de manière assez anodine et, à vrai dire, a quelque peine à “décoller”. C’est mon seul bémol, mais il est réel : le démarrage est trop lent. Il faut dire que le personnage central est, à ce moment-là du récit, Frances et que celle-ci n’a rien d’affriolant : la quarantaine, jeune fille attardée bourrée de complexes, esclave jusque-là de sa mère (qui vient de mourir), enfin libre mais ne sachant trop quoi faire de cette liberté. On sourit mais on aimerait bien qu’il se passe vraiment quelque chose. Ҫa arrive, doucement, mais ça arrive : Frances a été missionnée pour faire l’état des lieux du domaine de Lyntons, autrefois somptueuse propriété, aujourd’hui en ruine, au cœur de la campagne anglaise, et c’est quand elle s’aperçoit qu’elle n’est pas seule au château que tout commence.

En effet, on lui a attribué une chambre dans les combles, mais juste au-dessous d’elle vit un couple mystérieux qu’elle commence par épier par une fente providentielle dans le plancher et avec qui elle ne va pas tarder à faire connaissance et se lier d’une amitié amoureuse plus ou moins perverse : Peter et Cara. En principe, ils sont très épris l’un de l’autre, mais Cara présente bien des points communs avec la jeune femme que beaucoup de lecteurs ont tant aimée dans En attendant Bojangles, elle est aussi belle, séduisante, fantasque, adorable, insupportable, insaisissable… que l’héroïne d’Olivier Bourdeaut, et Peter semble se contenter de “limiter la casse”, à grand renfort de soirées alcoolisées. Le trio infernal est en place, bientôt complété par Victor, le Vicaire du village, qui, bien sûr, va s’éprendre de Frances mais Frances n’a d’yeux que pour Peter, à moins que Cara…  Voilà qui renouvelle les éternels trios amoureux, non ?

Un bon gros roman pour l’été – ou ce qu’il en reste –, un roman noir, quand même. Avis à ceux qui n’aiment pas ça, le happy end n’est pas de saison chez Claire Fuller.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Toutes nos critiques de Claire Fuller sont bien sûr référencées à la lettre F du classement par auteur.

Est-ce que tu danses la nuit…

Christine Orban, Est-ce que tu danses la nuit…, Albin Michel, 2020

Par Brigitte Niquet.

Avec le corps qu’elle a (sorti en 2018) ne m’avait pas spécialement emballée. Je n’avais pas remarqué en entamant Est-ce que tu danses la nuit  qu’il s’agissait de la même auteure et c’est tant mieux, car j’aurais pu avoir un préjugé défavorable et c’eût été dommage.

Les deux livres ont en commun une relative minceur de l’argument. Le premier faisait état de la goujaterie d’un homme qui sous-entend qu’une femme bien roulée n’a pas besoin de se piquer d’écrire pour se faire une place au soleil. Bon, pas de quoi nourrir vraiment 200 pages. Le deuxième est plus riche, à la fois par son thème et par une plus grande originalité de l’écriture.

Le thème d’abord. « Je voulais raconter l’histoire d’une attirance irrésistible. Raconter l’échec de la morale confrontée au désir. Raconter un amour déplacé », dit l’auteur en 4e de couverture. Ce n’est pas très nouveau depuis qu’une certaine Phèdre est passée par là, mais il y a trente-six manières d’aborder le sujet. Ici, une très jeune fille (Tina, 17 ans) est plus ou moins amoureuse d’un de ses congénères, Marco, même âge. Rien de très original, donc. Mais les choses vont changer quand Marco présente sa petite amie à son père, Simon, veuf de fraîche date qui traîne un peu partout ses guêtres et sa morosité mais retrouve instantanément goût à la vie en découvrant Tina, dont il tombe follement amoureux – on pourrait dire « et réciproquement », même si Tina met plus de temps à accepter ces sentiments nouveaux pour elle et ce qu’ils impliquent. Nous apprendrons peu à peu toute l’histoire et son dénouement par le biais de Tina qui, 20 ans plus tard, retrouve dans une cachette secrète à la fois son journal et les lettres qu’elle envoyait à Simon. Les chapitres alternent donc entre extraits du journal, extraits des lettres, mais aussi interventions « en direct » de Tina et de Simon par le biais des souvenirs, ce qui donne à l’écriture un caractère très particulier et nous attache aux deux personnages principaux (Marco n’est guère qu’un figurant) au point que nous n’aurons de cesse de connaître l’issue de leur passion « interdite », issue que l’auteur, bien sûr, ne dévoile qu’à la toute fin. Mais en dehors du suspense, c’est l’évolution de cette passion et la finesse avec laquelle elle est analysée qui méritent toute notre attention.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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