Le coeur blanc

Catherine Poulain, Le cœur blanc, L’Olivier, 2018

Par Brigitte Niquet.

Après nous avoir fait vivre en direct l’existence des damnés de la mer d’Alaska (avec Le grand marin, premier roman de l’auteur, grand succès), Catherine Poulain vire de bord à 180° et nous transporte chez les damnés de la terre de Provence, les « saisonniers » qui tout l’été cueillent et ramassent sous un soleil de plomb les fruits et les légumes qui régaleront les autres (lesquels, s’ils ont lu ce roman, auront peut-être quelques scrupules à s’empiffrer de tendres asperges ou d’abricots juteux). Le travail est harassant et le repos quasi inexistant car dans ce monde ultraviolent, outre l’exploitation forcenée dont ils sont victimes de la part de leurs employeurs, ceux et surtout celles qui baissent la garde sont des proies désignées pour leurs coreligionnaires qui « décompressent » comme ils peuvent, entre sexe – c’est-à-dire souvent viol, éventuellement collectif – alcool et drogue, et pourquoi pas les trois en même temps, sous l’œil de la patronne du bistrot, qui s’en fout pourvu que les consommations soient réglées ponctuellement.

Vous êtes encore là, chers lecteurs ? Alors, si tant de barbarie ne vous a pas rebutés d’emblée, vous aimerez sans doute Le cœur blanc et vous intéresserez jusqu’au bout au destin de Mounia et surtout de Rosalinde, « la tigresse aux cheveux rouges », l’héroïne principale du roman. Comme on voudrait que la tendresse qui unit un temps les deux femmes soit assez forte pour les sauver de l’enfer ! Mais on pressent que ce sera difficile : «  N’abandonne jamais ta liberté pour quelqu’un, Mounia », dit Rosalinde à sa compagne. Et chacun sait que la liberté se paye cher.

Quant au style, il est, lui aussi, hors du commun, parfois lyrique, original en ce sens qu’il bouscule allègrement la syntaxe, intégrant les dialogues au récit sans ponctuation particulière, ce qui donne à la narration un côté brouillon, haletant, qui convient particulièrement au genre. Il faut cependant avouer que les descriptions, très nombreuses et très réussies, sont un peu longuettes, surtout quand l’action se traîne ou se révèle trop répétitive. On continue à lire cependant, tant Rosalinde est attachante et tant on veut savoir si les loups qui la guettent vont ou non la dévorer. Le final est une apothéose où se concentrent en dix pages les événements vers lesquels tout le livre converge. On sort de cette lecture comme un boxeur sonné par trop de coups. Il faut du temps pour s’en remettre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Une étincelle de vie

Jodi Picoult, Une étincelle de vie, Actes Sud, 2019

Par Brigitte Niquet.

Jodi Picoult adore faire des sujets d’actualité la matière de ses romans (pour mémoire, le dernier, Mille petits riens, avait pour toile de fond le racisme « ordinaire »). Elle continue dans cette voie, s’attaquant cette fois au douloureux problème de l’IVG et situant l’intrigue dans le Mississippi, dernier État américain qui en pratique encore, plus pour longtemps sans doute : nul n’ignore le rétropédalage de la législation dans ce domaine, quel que soit le pays concerné.

Jusque-là, rien à redire, au contraire. Plus un sujet est sensible, plus il faut en parler sous peine de s’apercevoir un jour qu’on en est revenu subrepticement à des pratiques et des comportements moyenâgeux ou presque. Jodi Picoult fait ça très bien, incarnant le drame de l’avortement dans des personnages crédibles – quoique très américains, le lecteur français a parfois du mal à se sentir concerné – et construisant une intrigue à base de prise d’otages digne d’un thriller, pimentée par le fait que les deux ados qui sont au centre du drame sont l’une la fille du preneur d’otages et l’autre celle du négociateur qui essaie d’éviter que tout cela finisse dans un bain de sang.

Alors, aucune restriction dans cette chronique ? Si, une, et de taille, et elle ne concerne pas le contenu ni le fait que Jodi Picoult ne prenne jamais parti pour ou contre l’avortement. À mon sens, c’est plutôt une qualité. Ma réticence vient de l’extrême confusion de la narration. On entre dans l’histoire sans préambule, sans rien savoir des onze personnes qui se trouvent dans le centre médical au moment de l’irruption du tueur, lequel commence par liquider la directrice et une infirmière. Ô surprise, ces deux personnages réapparaissent plus tard et le lecteur peine à comprendre qu’il ne s’agit pas d’une résurrection mais d’un flash-back sur leur vie antérieure, que rien n’annonce et dont on se contrefiche un peu d’ailleurs. Et il en sera de même pour chacun, y compris le tueur et le négociateur, les « tranches de vie » passées alternant sans préavis ni ordre chronologique avec les événements présents, les unes expliquant les autres, sans doute, mais pas toujours. C’est très perturbant pour le lecteur moyen, qui ne tient pas forcément un registre de qui est qui et de qui a fait quoi. Si vous décidez de lire ce livre, un conseil, prenez des notes dès le début !

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Marie Chabin.

Liens : chez l’éditeur.

Les Oiseaux de passage

Emily Barnett, Les Oiseaux de passage, Flammarion, 2019

Par Brigitte Niquet.

Novembre 2015, les attentats qui ont ensanglanté le Bataclan et les terrasses de café avoisinantes viennent de se produire. Juliette, qui passait là par hasard, et Paul, qui en a réchappé de justesse, se rencontrent alors qu’ils ne se sont pas vus depuis 20 ans. Ils appartenaient à la même bande d’ « amis pour la vie », dont la cohésion n’a pas résisté au suicide resté inexpliqué de leur leader en jupon, la charismatique Diane. Paul, qui fut son amant, et Juliette, sa meilleure amie, n’ont d’abord pas la moindre envie de remuer le passé mais la nostalgie est la plus forte… La nostalgie et le besoin de comprendre ce qui est resté un mystère vingt ans plus tôt. Ils passeront la nuit à évoquer le fantôme de Diane, se disputeront, riront ensemble comme autrefois, pleureront aussi et se quitteront au matin, tristes et désabusés. Ils n’auront pas élucidé les causes de la mort de Diane, mais outre les souvenirs et les regrets qui « se ramassent à la pelle », comme disait Prévert, cette évocation de leur jeunesse aura remis quelques pendules à l’heure, surtout pour Juliette, prise tardivement d’une grande colère face à ce gâchis qu’a été leur vie jusqu’ici, face à leur incapacité à comprendre ce qui a tué Diane mais aussi à prévoir ou seulement à voir l’évolution de notre société, la menace omniprésente du sida, la montée du terrorisme, le repliement sur le « chacun pour soi » etc., la liste n’est pas exhaustive : « la seule chose que la société occidentale nous a apprise, c’est l’art de détourner les yeux ». En resteront-ils à ce constat : « La vie est partie, nous laissant seuls face aux décombres de notre jeunesse envolée » ? ou la brutalité des attentats leur aura-t-elle servi de révélateur et les aidera-t-elle à donner le coup de pied salvateur qui les fera remonter à la surface du marais où ils s’enlisaient ? L’auteure ne prend pas parti, elle suggère seulement et c’est une de ses grandes qualités. Bien qu’il ne s’y passe pas grand-chose à proprement parler, ce livre est très prenant : comme dans la tragédie classique, la « règle des trois unités » (action, temps, lieu) est respectée, ce qui ne contribue pas peu à sa réussite et à l’impact qu’il a sur le lecteur : beaucoup avouent avoir été « scotchés » et l’avoir lu d’une seule traite.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Attention : plusieurs livres et films portent le même titre mais n’ont rien à voir avec le roman d’Emily Barnett.

Dernier arrêt avant l’automne

René Frégni, Dernier arrêt avant l’automne, Gallimard, 2019

Par Brigitte Niquet.

Quiconque s’est promené dans les paysages sublimes des Alpes de Haute-Provence y a forcément croisé le fantôme de Giono et l’ombre plus discrète mais bien vivante, elle, de René Frégni. Ce dernier en est tombé raide amoureux (comme on le comprend !), il y vit et y a écrit l’essentiel de son œuvre.

Le talent de Frégni et l’éclectisme de son inspiration ne sont plus à démontrer, aussi est-il presque amusant de le découvrir cette fois dans la peau d’un auteur soi-disant en panne totale d’inspiration et qui espère se ressourcer – ou à défaut renoncer à toute activité littéraire – en devenant le gardien d’une abbaye en ruine et en cours de réfection, ce dont le charge un mystérieux commanditaire qu’il ne verra jamais. Une petite chatte abandonnée qu’il baptise Solex et qui le suit partout le choisit comme maître exclusif, et voilà un duo constitué pour être heureux sans se torturer les méninges, d’autant que l’auteur peut compter sur l’amitié indéfectible d’un couple qui tient une librairie à Riez et ne vit que pour et par les livres.

Mais voilà, en jardinant autour de l’abbaye, René exhume un cadavre fraîchement enterré et la machine se remet en marche, l’auteur de polars friand d’énigmes inédites se réveille et…

Non, vous n’en saurez pas plus. Lisez Frégni pour connaître la suite, ce n’est peut-être pas son meilleur livre mais sans doute (dit-il) le dernier, et surtout, outre qu’il nous plonge dans une intrigue policière peu banale, il baigne dans la lumière inégalable de la région de Manosque où l’auteur réside et qu’il décrit si bien, si sensuellement. Ce seul argument devrait suffire à convaincre bien des lecteurs potentiels.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; la critique que Brigitte avait faite de Tendresse des loups (Gallimard-Folio, 1998).

Une mère

Alejandro Palomas, Une mère, Le Cherche midi, 2017

Par Brigitte Niquet.

Pour qui ne connaît pas Palomas, disons que c’est quelque chose comme un « frère littéraire » d’Almodóvar. Une mère semble, en effet, pétri dans la même matière que Tout sur ma mère, Volver et bien d’autres. Le thème, en soi, n’a rien d’original et on se demande a priori comment un auteur, si talentueux soit-il, pourrait renouveler le genre. Si l’on ajoute que toute l’intrigue ou presque se déroule pendant un réveillon, l’ombre de Dolce Agonia et de quelques autres chefs-d’œuvre se profile et on se dit que, décidément, rien de nouveau sous le soleil.

Et pourtant Une mère  est profondément original, ne serait-ce que par la personnalité des protagonistes. Comme le titre le suggère, la mère est le personnage central, autour de qui tout gravite. Elle semble d’abord avoir une fonction essentiellement burlesque, c’est une Miss Catastrophe, cassant ou renversant quelque chose à chacun de ses gestes et servant à ses enfants un repas mitonné avec amour mais immangeable. Sylvia, l’aînée des filles, maladivement attachée à l’ordre et au rangement, éponge les dégâts ; Emma, sa sœur, roucoule avec sa nouvelle compagne, enceinte, qui essaie de s’adapter tant bien que mal à cette folklorique « belle-famille » ; l’oncle Eduardo raconte ses frasques et fait son numéro habituel de vieux séducteur impénitent et Fer, le fils, reste en retrait, sans doute parce que c’est la meilleure place pour observer les uns et les autres et ne rien révéler de soi-même.

Si le roman s’arrêtait là, on pourrait se dire « un de plus » et même trouver que les personnages sont un peu stéréotypés et la caricature poussée à l’extrême. Mais il n’en est rien et la Chaise des absences (une chaise qui reste vide devant un couvert soigneusement dressé) nous met d’ailleurs la puce à l’oreille dès le début : cette famille-là est moins simpliste qu’il y paraît. Peu à peu, on découvre la « face B » de chacun et on se trouve pris d’une profonde sympathie pour cette bande d’hurluberlus qui panse ses plaies comme elle peut, et surtout cette mère qui, sous ses airs évaporés, poursuit un objectif et un seul : aider ses enfants à faire le deuil de leur père et à sortir des ornières dans lesquelles chacun s’est embourbé depuis son départ. Il faut pour cela attendre le chapitre 20, où tout ce qui s’est dit jusque-là prend une autre dimension, balayant toute accusation possible de superficialité ou de facilité. Une mère est un roman à la fois poignant et drôle, où l’émotion vous étreint au détour d’un fou-rire et ne vous lâche plus.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Traduction : Vanessa Capieu.

Liens : sur Lisez.com.

Changer l’eau des fleurs

Valérie Perrin, Changer l’eau des fleurs, Albin Michel, 2018

Par Brigitte Niquet.

A priori, je me méfie des gros pavés (554 pages), surtout quand  la 4e de couverture nous dit qu’il s’agit de « l’histoire intense d’une femme qui, malgré les épreuves, croit obstinément au bonheur ». Aïe aïe aïe, c’est mal parti. Mais j’essaie quand même, l’auteure étant auréolée du succès de son précédent et premier livre Les oubliés du dimanche, et se trouvant par ailleurs être scénariste de plusieurs films de Lelouch.

Lelouch, la référence n’est pas anodine. Personne n’a oublié sûrement Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée, tous deux veufs d’époux très aimés, se cherchant, se trouvant, se perdant, puis se retrouvant dans une valse éperdue sur la plage du Touquet. Si vous avez aimé Un homme et une femme, vous aimerez Changer l’eau des fleurs. Ici, la femme s’appelle Violette et si l’histoire est très différente, le postulat est le même : on peut survivre à tout, on peut même prétendre encore au bonheur quand on a la vie chevillée au corps et que l’on sait voir l’immuable beauté des choses (celle des fleurs en particulier) derrière les mauvais coups du destin. De plus, Violette est gardienne de cimetière, ce qui n’est pas censé faciliter la résilience, mais favorise l’empathie avec les endeuillés qui fréquentent son domaine et viennent chercher chez elle la tasse de thé, la part de gâteau, et surtout l’oreille attentive dont ils ont tant besoin.

Tout cela pourrait être simplement l’objet d’un roman sentimental parmi d’autres, mais il se passe beaucoup de choses dans ce livre (en particulier l’enquête sur « l’accident » qui a coûté la vie à quatre enfants et qui est menée comme dans un thriller), il est écrit d’une très jolie plume et farci de non moins jolies citations empruntées aux inscriptions gravées sur les tombes, aux poètes et surtout aux chanteurs, Brel en tête suivi de près par Brassens et bien d’autres, la conclusion étant laissée à Vincent Delerm avec La vie devant soi. Tout un programme !

Ah, j’oubliais, Violette est aussi une fervente lectrice de John Irving (L’œuvre de Dieu, La part du diable est son livre de chevet, cent fois relu) et l’on sait gré à Valérie Perrin de nous rappeler, accessoirement, que ce romancier est l’un de nos plus grands auteurs contemporains et Le monde selon Garp, par exemple, un chef-d’œuvre qui mérite sa notoriété.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Deux soeurs

David Foenkinos, Deux soeurs, Gallimard, 2019

Par Brigitte Niquet.

Un énième livre sur les tourments de la passion amoureuse non partagée ou détruite par un accident de la vie (comme dans La délicatesse, qui assura le succès de son auteur pour des décennies) s’imposait-il vraiment ? Pas sûr. Même si David Foenkinos sait y faire, 90 pages avec pour seul sujet la détresse de Mathilde, brutalement quittée par son amant alors qu’elle se croyait en pleine idylle et pensait déjà mariage et enfant, c’est beau, mais c’est long. La jeune femme, assommée, s’éloigne de ses amis, renie son métier d’enseignante, qu’elle adorait, et s’enfonce dans la dépression et la solitude, malgré le soutien de sa voisine psychiatre et du proviseur de son lycée. OK, on compatit, mais le propre de ce genre de situation étant que la personne tourne en rond dans un univers clos, le lecteur finit par trouver ça un peu fastidieux.

C’est là que, pour les 90 autres pages, entre en scène Agathe, la sœur de Mathilde, qui prend les choses en main et invite sa frangine à partager pendant un temps le petit appartement qu’elle occupe avec son mari et son bébé, Lili. On imagine sans peine que la cohabitation dans un espace restreint ne va pas être facile, d’autant que les deux sœurs ont derrière elles… un certain contentieux. Ҫa se passe plutôt mal, en effet, du moins du côté de Mathilde car Agathe dégouline de bons sentiments et de désir de bien faire. Mais on pressent que ça va mal finir et, en effet ça finit mal, plus mal qu’on ne pouvait l’imaginer car le dénouement dramatique, peu crédible, semble artificiel, et le retour à une vie idyllique aussi.

Si vous êtes un fan inconditionnel de l’auteur et dans ce cas seulement, n’hésitez pas à vous jeter sur ce livre, mais même les fans inconditionnels conseillent : « Relisez plutôt Charlotte… ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les gratitudes

Delphine de Vigan, Les gratitudes, JC Lattès, 2019

Par Brigitte Niquet.

Depuis Rien ne s’oppose à la nuit et D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan transforme en or tout ce qu’elle touche, ou plutôt ce qu’elle écrit, et jusqu’ici, ce n’était que justice. D’où vient qu’avec Les gratitudes elle se montre pour la première fois, à mon sens, un peu décevante ? Difficile à dire. Peut-être parce qu’elle s’éloigne de la noirceur absolue qui était sa marque de fabrique pour aborder un genre beaucoup plus consensuel, non par son sujet (la fin de vie en EHPAD ¹) mais par la manière de le traiter.

En effet, Michka, frappée d’aphasie (perte progressive du langage), se retrouve en EHPAD contre son gré mais sans véritable révolte non plus. C’est une charmante vieille dame, qui était et reste adorable jusqu’au bout, et elle est bien soutenue par les visites fréquentes de Marie, jeune femme qu’elle a connue et quasi recueillie enfant et qui déborde de reconnaissance et d’amour pour elle. Il y a aussi Jérôme, jeune orthophoniste pas encore blasé par son métier, qui lui consacre tout le temps nécessaire et même au-delà. Dans le genre « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », c’est un peu le pays des Bisounours, là. Or, les journaux nous informent tous les jours de ce qui se passe réellement dans les EHPAD, souvent plus proches de l’enfer que du paradis pour les malades, et de la maltraitance dont trop de vieillards sont victimes. Quant aux « accompagnants », ils se répartissent entre ceux qui devraient être là et, ne s’en sentant ni le courage ni l’envie, se sont mis aux abonnés absents ; et ceux qui essayent de faire pour le mieux et baissent souvent les bras devant cet « étranger » qui ne se souvient de rien, ne reconnaît plus rien ni personne, ou pire, que la maladie transforme en un bloc de haine et d’injures, usant d’un langage ordurier dont on ne l’aurait pas cru capable. On est loin des Bisounours.

Delphine de Vigan affirme avoir écrit ce livre pour nous rappeler à quel point il est important de dire à ses proches qu’on les aime avant qu’il ne soit trop tard. Louable préoccupation mais alors, c’est avant l’entrée en EHPAD que ça se passe, pas après. Tout le talent de l’auteure ne suffit pas à nous convaincre du contraire. Il y a sans doute des cas particuliers (les rapports de Michka et de Marie semblent en être un), mais on ne peut les ériger en modèles.

¹ EHPAD : Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Sérotonine

Michel Houellebecq, Sérotonine, Flammarion, 2019

Par Brigitte Niquet.

Voilà déjà trois mois que Sérotonine caracole en tête des ventes. Difficile de résister à l’envie d’aller voir de quoi il retourne, surtout pour moi, fan de la première heure – ah ! Les particules élémentaires et quelques autres… – et  déçue des heures suivantes, dégoûtée même depuis l’imbuvable La carte et le territoire (prix Goncourt, oui, je sais…).

J’ai donc succombé et suis au regret de dire que cette lecture ne fait que conforter mes impressions précédentes. Certes, la plume du maître n’a rien perdu de sa virtuosité et on est emporté dès le début par ce flot déferlant qui n’a guère d’équivalent parmi les écrivains actuels. L’auteur maniant comme personne l’autodérision, le lecteur s’amuse des déboires de ce dépressif chronique, de cet obsédé sexuel devenu impuissant suite à ses excès de drogues, et met quelque temps à se dire « Mais au fait, ça parle de quoi ? ». Car de contenu, il n’y a guère dans la première moitié du livre, sauf celui rabâché par l’auteur depuis des lustres et qu’on pourrait résumer par le vers de Mallarmé « La chair est triste, hélas… » ou par le fameux « Je t’aime moi non plus » de Gainsbourg, Gainsbourg période Gainsbarre avec qui il n’est pas nécessaire de souligner les affinités de l’auteur. En fait, faute d’inspiration nouvelle, tandis qu’il partage sa vie avec une Japonaise dont les déviances sexuelles l’inquiètent (sic), il se remémore les femmes qu’il a aimées, et parmi elles une certaine Camille dotée de toutes les qualités mais qui l’a largué après l’avoir surpris en galante compagnie.

Dans la deuxième partie, le ton change sans préavis. L’auteur cesse de se contempler le nombril pour s’intéresser aux problèmes du monde actuel, dont la détresse des paysans, qu’il côtoie de près via son ami d’enfance Aymeric, devenu agriculteur et au bord de la faillite. On retrouve tout le talent de l’écrivain et même une remarquable capacité à susciter l’émotion dans la description de l’affrontement entre les agriculteurs et les CRS, qui finira tragiquement : c’est un véritable morceau d’anthologie. Las, le narrateur se désintéresse assez vite de la question, ce qui en dit long sur son investissement, et retourne à ses histoires d’amour vaseuses et à sa philosophie nihiliste, fustigeant la tristesse de la vie et « l’insupportable vacuité des jours ».

Une lecture à réserver aux inconditionnels de l’auteur. Ils sont nombreux, si on en juge par le chiffre des ventes.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Journal d’Irlande

Benoîte Groult, Journal d’Irlande – Carnets de pêche et d’amour, 1977-2003, Grasset, 2018, texte établi et préfacé par Blandine de Caunes

Par Brigitte Niquet.

Livre posthume, ce Journal d’Irlande entrecroise les « Carnets de pêche » et les « Carnets d’amour » que l’auteure a tenus pendant vingt-quatre étés en Irlande. La maladie puis la mort l’ont empêchée de le finaliser et c’est un peu dommage, car l’écrivaine chevronnée qu’elle était ne nous aurait sans doute pas infligé l’énumération cent fois répétée des prises du jour : « un homard d’une livre, des bigorneaux énormes, quelques pétoncles et de très grosses moules », etc. Mais cette réserve mise à part, le livre tient les promesses de son titre et même les dépasse.

« Journal d’Irlande », d’abord, hymne à cette île où le couple Paul Guimard/Benoîte Groult a acheté une maison en 1977 et vécu vingt-quatre étés de froidure, de drizzle et de pluie avant qu’ils renoncent et que Benoîte écrive : « Le soulagement à quitter ce pays de gueux, cette nourriture de merde, cette mer perverse, ces cieux désespérants et si beaux, tourne vite à la nostalgie dès qu’on s’en éloigne. C’est ça le sortilège irlandais. » Tout est dit.

« Carnets d’amour », voilà qui mérite davantage de réflexion. L’amour n’est jamais simple, surtout quand on prétend le vivre à trois. Benoîte et Paul s’étaient toujours efforcés de conformer leur vie aux préceptes du Deuxième sexe, mais voilà… Dans un premier temps, c’est Paul qui est allé courir le guilledou, et « libérée » ou pas, Benoîte en a beaucoup souffert. Puis, les choses se sont inversées, Benoîte a rencontré un Américain, Kurt, qui lui a voué illico un amour éperdu et qui vient la « voir » en Irlande quand Paul veut bien lui laisser la place – et le lit. Paul est âgé, malade, Kurt aussi, et Benoîte culpabilise de ne pas savoir, de ne pas vouloir choisir. L’un des intérêts du livre réside certainement dans la manière dont les trois partenaires gèrent la situation.

Reste peut-être l’essentiel que le titre ne dit pas : cette folie d’une maison en Irlande quand on en a déjà trois autres, cette passion frénétique pour la pêche en milieu hostile, ce trio amoureux bancal, tout cela ne serait-il pas une manière de s’étourdir et d’oublier, ou plutôt de nier, que la vieillesse est là, déjà, qu’elle progresse à grands pas et que, quoi qu’on fasse, le naufrage est inéluctable ? L’auteure a des mots poignants qui iront droit au cœur de tous ceux et celles qui enragent d’assister impuissants à leur lente décrépitude et de mener un combat perdu d’avance. Elle souhaitait ardemment avoir le courage d’en finir proprement et de tirer sa révérence avant que ledit naufrage ne soit consommé. Alzheimer, hélas, ne lui en a pas laissé le loisir.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Leurs enfants après eux

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, Actes Sud, 2018

Par Brigitte Niquet.

On a déjà beaucoup écrit sur le Goncourt 2018, et presque toujours de manière laudative, voire dithyrambique, ce qu’il mérite amplement. À quoi bon en rajouter, alors, dira le lecteur blasé, qui n’a pas attendu « Les yeux dans les livres » pour se faire son opinion et dévorer – ou pas – ledit bouquin. À quoi bon, c’est vrai, d’autant qu’il est quasiment impossible de prendre le contrepied de l’opinion générale et d’assassiner le chef-d’œuvre, ou même de l’égratigner, tant il est à la fois dérangeant et consensuel.

On peut simplement remarquer, à lire les critiques, que tous ne sont pas d’accord sur ce qui fait l’intérêt, la beauté et la force de ce roman. Ou plutôt que certains s’attachent davantage au parcours initiatique d’Anthony, Yacine, Stéphanie et les autres, en pleine crise d’adolescence et premiers émois amoureux dans les années 90, et d’autres à la fresque sociale qui situe tout ce petit monde dans une vallée de l’Est de la France, vallée qui fut prospère quand les hauts-fourneaux brûlaient de toutes leurs flammes et qui n’est plus qu’un piège à rats pour la génération suivante. Après tout, le livre est assez riche pour permettre les deux lectures et c’est avec beaucoup de maîtrise que l’auteur en entrecroise les fils qu’il devient impossible de démêler, ceux des destins individuels et ceux de la débâcle collective, tenant toujours son lecteur en haleine, d’autant que les principaux personnages (essentiellement les ados) sont très attachants chacun à sa manière. On suit leur parcours sur huit ans et on sait déjà que ces huit années décideront de tout et que ça n’ira pas dans le bon sens. Qu’il s’agisse de démoralisation impuissante ou de révolte farouche, de résignation bovine à un destin minable déjà tout tracé ou de volonté opiniâtre de s’en sortir par tous les moyens, à 14 ans, on peut tout espérer, à 22, on a déjà presque sa vie derrière soi. On devine sans peine de quel côté penche Nicolas Mathieu, le magnifique titre du livre nous ayant d’ailleurs éclairés d’emblée sur ses intentions. Comme l’écrivait déjà Musset, « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux », celui-ci l’est assez sans doute pour expliquer ce remarquable succès de librairie.

Un regret cependant : comme tant d’autres, l’auteur s’est cru obligé (ou a choisi) de sacrifier à la mode devenue incontournable des descriptions quasi cliniques d’ébats amoureux, dont aucun détail ne nous est épargné, ce qui peut sembler superflu et, ici, un peu hors de propos. Que la sexualité naissante polarise la vie des adolescents, on le sait et on le comprend, surtout dans ce contexte, mais quel besoin d’en infliger la description minutieuse au lecteur qui en a vu (lu) bien d’autres ? Ce bémol n’empêchant pas, bien sûr, que la symphonie soit harmonieuse, d’aucuns penseront peut-être qu’il la magnifie…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; le site de l’Académie Goncourt.

Et je danse aussi

Anne-Laure Bondoux et Jean-Claude Mourlevat, Et je danse aussi, Fleuve éd°, 2015 (disponible en Pocket)

Par Brigitte Niquet.

Malgré le succès retentissant de certains romans épistolaires – citons  pour mémoire l’un des plus célèbres, devenu un classique, Les Liaisons dangereuses, et l’un des derniers en date, Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates – j’avoue qu’a priori le genre ne m’attire pas, même si le passage de la plume au clavier (il s’agit ici, en fait, d’échange de mails) modifie un peu la donne. À vrai dire, si l’on ne m’avait pas offert ce petit bouquin avec un sourire entendu (« Ça va sûrement te plaire… »), je ne m’y serais certainement jamais intéressée. Et comme j’aurais eu tort !

Certes, dans les premières pages, il faut prendre patience, car la correspondance se met en place difficilement entre un écrivain célèbre, Pierre-Marie Sotto, ex-prix Goncourt en panne d’inspiration devenu plus ou moins misanthrope, et une de ses… de ses quoi, au juste ? admiratrices ? Ah ! Déjà, le doute plane. Non, Adeline Parmelan n’est pas vraiment – ou pas seulement – une admiratrice, et la grosse enveloppe qu’elle lui a envoyée et qu’il n’a pas ouverte ne contient pas forcément un manuscrit qu’elle voudrait lui faire lire bon gré mal gré. Et lui n’est peut-être pas tout à fait – ou pas seulement – l’ours mal léché qu’il prétend être devenu ou alors cet ours est blessé et s’est réfugié dans sa tanière pour lécher ses plaies. C’est un jeu de dupes où chacun protège ses secrets (surtout celle qui a initié cet échange de correspondances) et il faudra 122 mails (61 chacun) et quelque 300 pages pour que l’écheveau se démêle et que le lecteur, complètement bluffé, découvre l’incroyable vérité et se laisse submerger par l’émotion, que l’on n’attendait pas à ce détour.

Laissez-vous prendre par le charme de ce livre, vous ne le regretterez pas. Il date déjà de quelques années mais sa réédition en poche lui donne une seconde chance et il mérite de vivre dans la durée.

Catégorie : Littérature française.

Liens : au Fleuve, en Pocket.

Les Illusions

Jane Robins, Les Illusions, Sonatine, 2018

Par Brigitte Niquet.

Stigmatisés par le fameux cri de Gide « Familles, je vous hais », les conflits familiaux ne cessent d’être une source de questionnement et d’inspiration pour les écrivains et, parmi les casus belli, la gémellité et ses mystères tiennent le haut du pavé. Les Illusions s’inscrit dans cette continuité et constitue même un paroxysme du genre, car si la relation duelle des « monozygotes » n’est jamais simple, celle de Tilda et Callie est plus que tordue. Certes, il y a toujours dans les couples de jumeaux, dit-on, un dominant et un dominé, mais ici on touche à l’acmé du délire d’identification : depuis l’enfance, Callie idolâtre sa sœur, à qui tout réussit alors qu’elle-même se considère comme une ratée, et dans son désir de lui ressembler, voire de se fondre en elle, elle va jusqu’à se nourrir d’elle, au sens propre du terme : tout, elle ingurgite tout ce qui vient de sa sœur, rognures d’ongles, cheveux laissés sur la brosse, dents de lait même, etc. À l’âge adulte, ce lien qui étrangle les deux protagonistes plus qu’il ne les relie semble se distendre, du  moins pour Tilda qui vit sa vie et devient une jeune actrice célèbre, essayant par tous les moyens de mettre du large entre elle et son encombrante jumelle, tandis que Callie végète et continue à se complaire dans son rôle de décalcomanie. Mais voilà que Tilda rencontre et épouse Félix, un riche banquier, au grand dam de Callie qui le considère aussitôt comme un pervers narcissique obsessionnel, toxique pour sa sœur et dont elle estime qu’il est de son devoir de la protéger…

C’est là que le drame commence vraiment : tout ce qui précède n’en est que le prologue, où l’on assiste aux étapes de la confection d’une sorte de bombe à retardement dont on ne cesse de se demander à quel moment elle va exploser, qui appuiera sur le détonateur, et qui sera la victime. Une des grandes forces du livre, c’est qu’on ne saura pas avant la fin (tout au plus pourra-t-on émettre quelques hypothèses) qui, de Tilda ou de Callie, déraille vraiment. Et comme les jumelles trimballent, chacune à sa manière, un énorme grain de folie, bien malin qui peut dire comment tout cela va se terminer. Les Illusions  n’est pas un chef-d’œuvre littéraire (l’écriture en est assez banale), c’est juste un thriller admirablement bien construit et ficelé, ce qui n’est déjà pas mal, surtout pour un premier livre.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Caroline Nicolas.

Liens : sur lisez.com.

Dix-sept ans

Eric Fottorino, Dix-sept ans, Gallimard, 2018

Par Brigitte Niquet.

« Toutes les familles heureuses se ressemblent. Les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. » C’est le début d’Anna Karénine et c’est la source inépuisable à laquelle s’abreuvent depuis toujours les écrivains. Il y a mille façons d’être malheureux en famille et mille façons aussi d’en faire œuvre littéraire. Eric Fottorino n’échappe pas à la règle : après L’homme qui m’aimait tout bas, hommage à son père adoptif, le voici dans Dix-sept ans parti à la recherche de sa mère Lina, cette inconnue qui le mit au monde à cet âge tendre.

Il n’est pourtant pas « né sous X », contrairement à cette demi-sœur longtemps ignorée que Lina fut forcée d’abandonner, victime d’une société rigide qui n’aimait pas les « filles-mères ». Il n’est pas né sous X mais ne sait, en fait, rien de la femme qui l’a pourtant élevé et l’a nanti plus tard d’un beau-père aimant et de deux demi-frères. Mais tout cela dans le silence, sans que jamais les mots essentiels soient dits, et il faudra attendre que le narrateur ait cinquante ans bien sonnés et que sa mère frôle la mort pour qu’il décide de mettre ses pas dans ceux de Lina, qu’il appelle dans tout le livre « petite Maman » et qu’il a pourtant si peu, si mal connue. Pas de « vipère au poing » dans ce livre, aucun règlement de comptes, et c’est heureux car ce sillon n’a été que trop creusé. Beaucoup de tendresse, au contraire, une tendresse éclose tardivement mais non moins sincère et émouvante. Si l’on en croit Montherlant, « Ce sont les mots qu’ils n’ont pas dits qui font les morts si lourds dans leur cercueil ». Gageons que celui de Fottorino sera léger car les mots pour dire son amour et surtout pour l’écrire, il les a finalement trouvés, et nul doute qu’ils soient allés droit au cœur de sa mère – et de ses lecteurs.

Un mot encore sur le style, d’une inimitable grâce. L’auteur, à la recherche de ses origines, se promène indéfiniment dans les rues de Nice, sa ville natale, et l’on se dit que cela va finir par nous lasser. Eh bien non. Qu’il trempe sa plume dans l’encre d’un lever ou d’un coucher de soleil ou directement dans la Méditerranée, qu’il erre dans les ruelles du vieux Nice ou se balade sur la « Prom’ », chaque page est un enchantement et cela ne contribue pas peu à la réussite du livre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

On dirait nous

Didier van Cauwelaert, On dirait nous, Albin Michel, 2016

Par Brigitte Niquet.

Depuis ses débuts, Didier van Cauwelaert ne cesse de creuser le même sillon, ce qui lui a réussi au point de lui valoir le prix Goncourt en 1994 (Un aller simple). On ne change pas une équipe qui gagne, et voici donc en 2016 [après nombre d’autres opus], On dirait nous, avec les ingrédients qui ont fait le succès de l’auteur : une grande pinte de tendresse et un zeste d’humour, beaucoup de fantaisie, des bons sentiments à revendre, un style fluide, élégant mais facile à lire et surtout une intrigue pour le moins originale, qui conduit immanquablement le lecteur à se demander : « Mais où va-t-il chercher tout ça ? ».

Ici il s’agit de deux couples. L’un réunit les jeunes Illan, agent immobilier border line qui squatte les appartements qu’il est censé vendre, et Soline, violoncelliste de talent qui rêve d’acquérir son instrument, une merveille hors de prix. L’autre, très âgé et proche de la fin, est composé de Georges, ex-universitaire spécialisé en tlingit, une langue amérindienne parlée dans le sud-est de l’Alaska, et Yoa, originaire de cette même région. Qu’est-ce qui va bien pouvoir rapprocher ces quatre personnages en dehors des hasards du voisinage ?  Un pacte improbable proposé par Georges, susceptible de mettre fin aux problèmes financiers des deux tourtereaux tout en assurant à Yoa la possibilité de se réincarner après sa mort prochaine dans l’enfant que ne vont pas manquer de concevoir à cet effet Illan et Soline. Sic.

On peut adhérer – ou pas – à ce postulat rocambolesque, en fonction de quoi on prendra plaisir – ou pas – au développement du thème sur 250 pages. Pour ma part, sans méconnaître les qualités de l’auteur, j’avoue m’être assez vite lassée et avoir eu souvent envie de dire « Trop, c’est trop », trop d’invraisemblance surtout pour qu’on puisse éprouver de l’empathie envers les personnages : la situation dans laquelle ils se trouvent (et d’ailleurs se sont mis volontairement) est si extravagante qu’après avoir fait sourire, elle agace et que ses rebondissements artificiels fatiguent le lecteur plus qu’ils ne le maintiennent en haleine. Mais il n’est pas interdit à d’autres d’aimer ça et de considérer ce livre comme un excellent compagnon de voyage pour quelques heures de train ou d’avion.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; le site de l’auteur.

Tenir jusqu’à l’aube

Carole Fives, Tenir jusqu’à l’aube, Gallimard, 2018

Par Brigitte Niquet.

Je fulmine assez contre les « mauvais » titres pour applaudir à celui-ci, dans la droite ligne de Que nos vies soient un film parfait, précédent opus du même auteur. Deux titres juste assez allusifs pour éveiller des échos dans nos mémoires et nous obliger à retrouver le sentiment qui… l’émotion que… Ah oui, le film parfait, c’était dans une chanson de Lio, et l’autre, c’est dans La chèvre de Monsieur Seguin, la brave petite chèvre qui se battit toute la nuit contre le loup et s’efforça, dans un baroud d’honneur, de « tenir jusqu’à l’aube »… En commençant le livre, on a déjà la larme à l’œil et on caresse le fol espoir qu’elle s’en tire, cette fois, la Blanquette. Sait-on jamais…

La Blanquette ici s’appelle « Elle », on ne connaîtra pas son prénom, sans doute pour que son anonymat la rende plus représentative de toutes les « mamans solo » et du drame permanent que beaucoup vivent en essayant de satisfaire un petit loup de deux ans et demi qui n’en a jamais assez de câlins, de caresses, d’histoires racontées et se conduit avec sa mère en tyran démoniaque. Mais la nuit, au moins, il dort, diront les bonnes âmes. Non, il ne dort pas, le monstre, jamais plus de deux ou trois heures à la fois et si Maman n’accourt pas au premier appel, il se met à hurler, les voisins se fâchent, il hurle de plus belle, c’est un cycle infernal. Alors elle se précipite, berce, lit des histoires, chante des chansons… et attend l’aube. Jusqu’à quand tiendra-t-elle sans y laisser sa santé, minée par le manque de sommeil, son équilibre psychique, compromis par un obsédant sentiment de culpabilité, son travail, qui est sa seule et maigre source de revenus, ou sans se mettre à frapper aveuglément ce gamin qu’elle adore ?

Peut-on faire tout un livre avec « ça » et rien que « ça » (à quoi s’ajoutent en filigrane l’absence du père et ses promesses de visites non tenues) ? C’est une question qu’on pourrait se poser au départ mais qui n’a plus d’objet au bout de quelques pages. Oui, on peut quand on s’appelle Carole Fives et qu’on a autant de cœur que de talent. Et on peut « scotcher » le lecteur comme avec un thriller. D’ailleurs, c’en est un, mais feutré, intimiste, ce sont les pires. Et qu’advient-il de la Blanquette ? Ah ! Il faut lire pour le savoir. On ne révèle pas la fin des thrillers.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les saltimbanques ordinaires

Eimear McBride, Les saltimbanques ordinaires, Buchet-Chastel, 2018

Par Brigitte Niquet.

Encore un livre dont le titre est aussi déconnecté du contenu que possible. « Saltimbanques », d’accord, les deux héros le sont incontestablement puisqu’ils appartiennent corps et âme au milieu du spectacle, mais Eily et Stephen sont tout sauf « ordinaires », ils sont même exactement le contraire et c’est ce qui fait leur intérêt. Curieuse manière d’appâter le lecteur !

Bref, en dehors de cette considération générale, de quoi s’agit-il ? De la rencontre explosive entre Eily, Irlandaise en rupture de famille qui rêve d’intégrer une école de théâtre à Londres, et Stephen, de 20 ans son aîné, acteur et scénariste, dont elle tombe illico éperdument amoureuse. Le scénario est d’un classicisme sans faille, l’écriture l’est moins. Complètement déstructurée, ignorant la ponctuation (en particulier celle des dialogues), usant et abusant des phrases inachevées, censées sans doute reproduire le caractère haletant et chaotique de la pensée vivante (celle d’Eily en l’occurrence), elle innove, certes, mais peut aussi rebuter. Comme en plus, le sujet presque unique tient en trois mots : sexe, drogue, alcool, et que les trois états qu’ils induisent, déjà abondamment décrits dans la littérature, sont ici ressassés avec un maximum de complaisance, le lecteur finit par être transformé en voyeur un peu écoeuré et n’aime pas forcément ça.

Et pourtant, il persévère, ce lecteur. Masochiste ? Pas seulement. Vers la moitié du livre, Stephen, le ténébreux Stephen, « cet obscur objet du désir » dont on ne sait pas grand-chose vole la vedette à Eily et tout change. L’écriture (qui redevient classique) et le sujet : il ne s’agit plus des premiers émois d’une vierge surdouée pour le sexe mais de l’omniprésence chez un homme mûr d’un passé presque inavouable qui perturbe le présent jusqu’à le rendre invivable. Dès lors, la véritable question se fait jour : l’amour, si total soit-il, peut-il sauver ceux qui ont touché le fond et en restent si profondément meurtris que le seul mot de résilience est presque une insulte à leur malheur ? Et la personne qui leur tend la main ne risque-t-elle pas de sombrer avec  eux ? Nous ne livrerons pas la réponse de l’auteur et nous contenterons de déconseiller ce livre à un public « non averti ». Les autres apprécieront, et se délecteront en prime de la visite guidée de Londres qui sert de toile de fond.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Laetitia Devaux.

Liens : chez l’éditeur.

Tous les hommes désirent naturellement savoir

Nina Bouraoui, Tous les hommes désirent naturellement savoir, J.-C. Lattès, 2018

Par Brigitte Niquet.

« J’ai vécu en France plus longtemps que je n’ai vécu en Algérie. […] Je me tiens entre mes terres, m’agrippant aux fleurs et aux ronces de mes souvenirs. Seule la mer relie les deux continents. »

L’Art de perdre nous ayant remis en mémoire, si besoin était, le déchirement des déracinés, on entre de plain-pied dans le récit de Nina Bouraoui, dont la situation est d’autant plus cruelle que la jeune femme se trouve divisée en deux moitiés rivales, celle qui regrette la patrie perdue, celle qui essaie de trouver sa place dans la patrie nouvelle, dichotomie qu’elle résume ainsi : « La France, c’est le vêtement que je porte, l’Algérie c’est ma peau livrée au soleil et aux tempêtes ». Une nouvelle version de la tunique de Nessus : qui voudrait enlever l’un arracherait l’autre. À cette dualité s’en ajoute une seconde, celle du corps (déjà évoquée dans un livre précédent : Garçon manqué), écartelé entre une homosexualité difficilement acceptée et le désir fou mais irréalisable d’être « comme tout le monde ».

Ce livre est de toute évidence une autofiction, qui présente la particularité d’être non chronologique et de s’articuler non autour des dates mais autour de trois thèmes : « devenir », « savoir » et « se souvenir » qui sont tour à tour les titres des courts chapitres qui le composent, thèmes étroitement entremêlés et si répétitifs que ça en devient lancinant, comme une sorte de mélopée destinée à exorciser la difficulté d’être. Autofiction, donc, ce qui définit à la fois son intérêt et ses limites. Certains lecteurs pourront trouver le nombrilisme que suppose ce genre un peu fatigant et un peu vain, d’autant que le récit ne s’éloigne jamais de l’autobiographie pure et dure et ne vise en aucun cas l’universel, contrairement à ce qu’avait si bien fait Alice Zeniter. L’ensemble manque donc un peu de recul et d’envergure : c’est le bémol que nous mettrons à cette chronique, mais qui ne doit pas décourager tous les amateurs de littérature intimiste, et ils sont nombreux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La vraie vie

Adeline Dieudonné, La vraie vie, L’Iconoclaste, 2018

Par Brigitte Niquet.

Il faut avoir le cœur et les autres organes bien accrochés pour lire jusqu’au bout La vraie vie et surtout pour admettre comme prémices que « le vert paradis des amours enfantines » cher à Baudelaire puisse être « ça », une descente aux enfers dont  les deux jeunes protagonistes, malmenés par le destin autant que par les adultes qui les entourent, ne réussissent que par miracle à sortir presque indemnes physiquement. Il leur restera à rebâtir leur vie, autant que faire se peut, sur un champ de ruines.

Il faut avoir le cœur bien accroché donc, et pourtant l’écriture, presque constamment métaphorique, est si talentueuse et les personnages si attachants qu’on n’imagine même pas d’abandonner le livre en cours de lecture. Au contraire, c’est un page turner, aussi addictif que le meilleur des thrillers, susceptible de vous faire passer une nuit blanche pour savoir comment l’héroïne, après avoir naïvement misé sur une machine à remonter le temps capable d’effacer le passé et permettant ainsi de le réécrire autrement, va parvenir à arracher son petit frère Gilles à la hyène qui ricane, qui lui dévore le cerveau et le transforme en tortionnaire d’animaux dont les cadavres jonchent son chemin. Si Nietzsche a raison et si « ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts », ces deux enfants-là deviendront des surhommes. Dans le cas de la soeur aînée (qui n’a pas de prénom), il s’agira plutôt, évidemment, d’une « sur-femme », si l’on peut se permettre ce néologisme, mais sa personnalité hors du commun transcende les genres.

Un livre très dense, très beau, très brutal, un livre qui dérange, un chef-d’œuvre dans son genre. Âmes sensibles s’abstenir.

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

Liens : chez l’éditeur.

Un mariage anglais

Claire Fuller, Un mariage anglais, Stock 2018

Par Brigitte Niquet.

Pourquoi diable ce mariage est-il affublé dans le titre de l’adjectif « anglais » ? La nationalité de ses protagonistes a-t-elle quelque importance pour l’histoire ? Aucune… Alors, à quoi bon emmener le lecteur sur de fausses pistes ? C’est d’autant plus dommage que le livre vaut surtout par son universalité. Entrent en résonance tous les écrits qui ont eu pour thème les tourments de la passion amoureuse, par exemple les tragédies classiques. Car même si le langage d’Ingrid et la nature de ses problèmes sont résolument modernes (le féminisme est passé par là), même si l’humour et l’autodérision pimentent ses lamentations, on entend dans sa voix les échos des plaintes de Bérénice, d’Hermione, de Phèdre et de tant d’autres mal aimées.

Ingrid, donc, une brillante étudiante de 20 ans, tombe raide amoureuse de son prof de littérature, Gil, quadragénaire, écrivain raté et séducteur impénitent, sincèrement épris de son élève mais dont tout le monde sauf elle devine qu’il ne pourra rester longtemps monogame. Comme le dit si bien Aragon (Les Voyageurs de l’impériale) : « Il y a des hommes qui sont incapables d’être fidèles. L’amour ne leur est pourtant pas interdit. » Gil et Ingrid se marient.

À partir de là, il est difficile de raconter ce livre sans le déflorer mais il est difficile aussi de ne pas le raconter, tant le récit du naufrage de cet amour en est le cœur et même l’unique sujet. Faisons bref : Ingrid, rapidement enceinte, doit dire adieu à ses rêves de voyages et de liberté pour se retrouver femme au foyer, vestale de son mari dans une maison isolée en bord de plage, le « pavillon de nage ». Gil, au contraire, passe de manière inopinée du statut d’écrivain raté à celui d’auteur à succès et quitte le domicile conjugal pour mener une vie de fêtes alcoolisées et de relations sexuelles débridées. Du fond de sa détresse, Ingrid écrit à Gil des lettres qu’elle ne lui envoie pas, mais cache entre les pages des innombrables livres dont les piles branlantes servent de mobilier au pavillon. Puis un jour, elle part se baigner et « s’évapore »…

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