Qui a tué mon père

Édouard Louis, Qui a tué mon père, Seuil, 2018

Par Brigitte Niquet.

Eddy Bellegueule a encore frappé, ou du moins son avatar, Édouard Louis, puisque c’est le nom de plume qu’il s’est choisi. Auréolé du succès planétaire de son premier livre (traduit dans une trentaine de langues), invité partout, jusque dans les universités américaines où il fait une tournée de conférences triomphale, il avait récidivé avec Histoire de la violence, pour lequel se dessine déjà une adaptation pour la scène, et voici maintenant Qui a tué mon père, récemment paru.

On ne peut s’empêcher de penser que ce dernier opus ressemble beaucoup à une commande de l’éditeur, pressé de rentabiliser la poule aux œufs d’or, car tout de même 70 pages écrites en très gros caractères, ça fait difficilement un livre et, il faut bien le dire, ça laisse un peu le lecteur sur sa faim.

Certes, il est toujours question de violence, on n’a jamais fini de creuser ce sillon et Édouard Louis le creuse très bien. Il s’agit cette fois de son père, broyé dans tous les sens du terme par la machine qu’on appelle l’économie libérale, comme tant de laissés-pour-compte de notre société. N’ayant même pas les mots pour le dire (contrairement au héros du beau film de Stéphane Brizé En guerre, à qui ça ne portera pas bonheur, d’ailleurs), il s’est tu et n’a jamais parlé à son fils ni à personne. Ils se sont quittés sur ce malentendu, persuadés de se haïr, et se retrouvent brièvement quelques années plus tard. La scène, presque muette encore une fois, est très émouvante et l’on se félicite qu’Édouard ait, lui, les mots pour l’écrire et pour nous raconter son père.

D’où vient alors le sentiment d’insatisfaction et même de rejet qu’éprouvent plusieurs lecteurs et non des moindres ? Sans doute de la brièveté du livre, frustrante, aggravée encore par le fait que dans les 20 dernières pages, abandonnant l’histoire familiale qu’il narre pourtant si bien, l’auteur se livre à une diatribe contre les hommes politiques qui se sont succédé au pouvoir depuis 2006 (Macron inclus) et qu’il estime responsables du malheur de son père et de bien d’autres. On bascule sans transition du Zola de Germinal à celui de J’accuse, le talent de tribun en moins, et on s’en serait bien passé. Ce manichéisme brutal, simpliste, assorti d’attaques ad hominem, n’apporte rien et décrédibilise le propos.

Un bilan mitigé, donc, pour un… disons un fascicule, qui ne mérite ni les panégyriques dont certains l’ont gratifié ni les critiques virulentes dont d’autres l’ont accablé ou, pour parler comme la Junie de Britannicus, « ni cet excès d’honneur ni cette indignité ». Enfin si, il mérite un peu des deux, suivant la partie du livre dans laquelle on se trouve. Dommage.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Une famille

Pascale Kramer, Une famille, Flammarion, 2018

Par Brigitte Niquet.

Difficile de faire original à propos de la famille. Nancy Huston, quand on lui demandait pourquoi tous ses livres ou presque traitaient de ce thème, renvoyait la question à son interlocuteur : « Pourquoi ? Il y en a d’autres ? » Le site Babelio, quant à lui, recense quelque 5000 ouvrages dont les auteurs se sont abreuvés à cette source inépuisable et la liste n’est sûrement pas exhaustive. Titrer un livre simplement Une famille semble donc relever soit d’une absence totale d’inspiration soit de la provocation. En tout cas, on peut rêver mieux pour appâter le lecteur et c’est dommage car le roman de Pascale Kramer mérite l’intérêt, ô combien.

Dans la famille en question, tout le monde déborde de bonne volonté et d’amour mais voilà, cela ne suffit pas à éviter le drame. Le père, Olivier, en épousant Danielle, a hérité du rejeton d’une première union, Romain, et s’est empressé de faire trois autres enfants à sa femme : Édouard, Lou et Mathilde. Est-ce là que le bât blesse, dans la difficulté de gérer une famille dite recomposée ? Pas du tout ! Les trois derniers adorent leur aîné, lequel se laisse aimer avec la grâce nonchalante qui le caractérise. Tout devrait donc aller pour le mieux, mais bien sûr le ver est dans le fruit et ce ver ronge de l’intérieur le doux Romain, qui a hérité de son père biologique des tendances maniaco-dépressives, noie ses angoisses dans l’alcool et sombre peu à peu dans la déchéance totale, malgré l’aide de ses proches qui tentent, chacun à sa manière, de lui sortir la tête de l’océan de boisson dans lequel il s’abîme.

Quand le livre commence, après avoir disparu pendant huit ans sans donner la moindre nouvelle, Romain a refait surface, retrouvé par hasard et récupéré in extremis sur un trottoir par son frère Édouard. À l’issue d’une énième cure de désintoxication, il se tient coi depuis deux ans et a même trouvé du travail dans une jardinerie. Hélas… Pendant que Lou accouche de son deuxième enfant et que la vie semble l’emporter, il se volatilise à nouveau. C’est l’occasion pour chacun des membres de la famille de se retourner sur le passé, de faire un pathétique examen de conscience, de se culpabiliser et de comprendre que la surprotection n’est sans doute pas le meilleur moyen d’aider ceux qui sont au fond du gouffre. Il faut aussi accepter que certains ne remontent pas de ce gouffre malgré les mains tendues et que Romain en fait probablement partie. Le constat est désespérant mais l’analyse qui en est faite est d’une grande subtilité et d’une grande justesse. À ne pas lire cependant un soir de cafard.

Catégorie : Littérature française.

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À l’aube

Philippe Djian, À l’aube, Gallimard, 2018

Par Brigitte Niquet.

Curieux titre pour un roman où rien ne se passe à l’aube sauf le dénouement, et l’on ne peut pas dire que l’heure matinale y joue un rôle important. Mais depuis 37°2 le matin, Djian s’est fait une spécialité des titres mystérieux ou elliptiques (voir Oh … ou Bleu comme l’enfer), alors va pour À l’aube.

Il n’y a d’ailleurs pas que le titre qui soit elliptique, c’est l’ensemble de la narration qui l’est. Peu ou pas de ponctuation – particulièrement dans les dialogues, ce qui rend leur compréhension parfois difficile ; de nombreux allers-retours passé-présent que rien ne permet de situer dans le temps, c’est la méthode chère à Djian : « Lecteur, débrouille-toi » et si tu t’y perds, ce n’est pas grave, dis-toi qu’on ne te raconte pas une histoire mais qu’on te donne à observer des tranches de vie bien saignantes dans lesquelles mordent en bavant des personnages un peu déglingués, quand encore ils ne se dévorent pas les uns les autres.

Ici donc (nous sommes aux États-Unis, bien sûr), il s’agit de Joan, call-girl et vendeuse de fringues vintage selon les heures, qui rentre au bercail après la mort accidentelle de ses parents pour s’occuper de son frère Marlon, autiste. Une relation très forte se tisse entre eux, que vient menacer l’intrusion d’Ann-Margaret, une voisine sexagénaire mais encore affriolante qui se propose d’assouvir les besoins sexuels de Marlon et ne va pas tarder à devenir très envahissante, au grand dam de Joan. Voilà, on en sait assez, c’est entre eux trois que le drame va se nouer. Les personnages secondaires font en quelque sorte partie du décor, bien que deux au moins jouent un rôle important : John, le shérif, qui flirte sans état d’âme avec la loi pour protéger ses amis, et Howard, ex-amant de Joan puis de sa mère, à la recherche d’un magot que cette dernière aurait caché dans la maison. Mal lui en prendra : Marlon, autoproclamé « gardien du temple », veille au grain.

Rien de bien neuf, donc, dans l’univers ni dans l’écriture de Djian, mais peut-être une acmé qui a permis à Jérôme Garcin de qualifier ce roman de « djianissime ». Joli néologisme…

Catégorie : Littérature française.

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Fugitive parce que reine

Violaine Huisman, Fugitive parce que reine, Gallimard, 2018

Par Brigitte Niquet.

Une mise en garde pour commencer : ne vous fiez pas au titre qui peut laisser craindre (ou espérer) un énième roman historique, les souveraines ayant été quelques-unes à fuir ou à tenter de fuir leur royaume pour survivre. Or il n’est question ici ni de fugitive ni de reine mais d’une femme tout de même hors du commun, Catherine, flamboyante, insupportable voire odieuse, maniaco-dépressive (on ne disait pas encore « bipolaire »), qui ne règne par rien d’autre que sa beauté, son intelligence et son talent et ne fuit rien d’autre que ses propres démons. Il paraît que ce titre est « proustien ». Ceux qui ont suffisamment lu À la recherche du temps perdu  apprécieront sans doute mais il est permis de penser que, sur un sujet voisin, le duo Delphine de Vigan/Bashung avait fait beaucoup mieux avec Rien ne s’oppose à la nuit.

Cela dit, pour un premier roman, c’est une véritable réussite, à condition d’aimer la violence des sentiments quand elle est portée par un langage ordurier, d’une crudité et d’une vulgarité peu communes, du moins dans les cent premières pages où la narratrice (Violaine, la fille aînée de Catherine) narre les délires de sa foldingue de mère « à chaud », bruts de décoffrage. Un petit échantillon au hasard ? Catherine réagit en ces termes aux cadeaux somptueux que lui fait son mari, éperdument amoureux mais incapable de lui être fidèle : « Tu sais ce que j’en fais de tes fleurs, de tes fringues, de tous ces cadeaux ? Je me torche avec, voilà ce que j’en fais. Y’a peut-être écrit conne sur mon front mais y’a pas écrit pute sur mon cul », ou qui qualifie sa vie de « bordel de merde de chierie de bordel à cul ». Et ainsi de suite pendant les 100 pages de la 1e partie.

On commence à se dire que 140 de plus dans ce style, ça va quand même être difficile quand le ton change. Dans la 2e partie, Catherine est morte, usée par ses excès en tout genre, et son aînée, bien loin de lui en vouloir de les avoir malmenées, voire maltraitées (bien qu’adorées) sa sœur et elle pendant toutes ces années, décide qu’il est temps de rendre à sa mère l’hommage que méritent son courage, son énergie et sa force de résilience, et de raconter l’histoire autrement. Après tout, « la vérité d’une vie n’est jamais que la fiction au gré de laquelle on la construit ». On rembobine donc le film et on recommence, depuis la naissance de Catherine en 1947, « un premier avril, tu parles d’une plaisanterie », jusqu’à sa mort qu’elle a failli provoquer elle-même en 1989 mais qui n’arrive que 20 ans plus tard car « on n’a pas le droit de baisser les bras, ces bras qui entourent pour donner de l’amour à nos enfants quand ils appellent au secours ». Admirable déclaration qui justifie l’amour inconditionnel que lui ont porté ses filles en dépit de tout et qui a motivé l’écriture de ce livre. On l’aura compris, il n’est pas à mettre entre toutes les mains mais il laisse un écho durable dans la mémoire des lecteurs qui s’y sont essayés.

Catégorie : Littérature française.

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Chronique d’hiver

Paul Auster, Chronique d’hiver, Actes Sud, 2013

Par Brigitte Niquet.

Un conseil d’abord : ne lisez pas la 4e de couverture, Actes Sud se faisant apparemment une spécialité de phrases aussi absconses que « le savant puzzle où se déconstruit toute représentation univoque du moi afin que se produise, sous le signe d’une humanité partagée, la plus loyale des rencontres. » Si malgré tout vous achetez le livre, c’est que vous avez une vocation de kamikaze ou un vieux fond de masochisme, à moins que vous snobiez les 4e de couverture, que le seul nom de Paul Auster vous inocule la fièvre acheteuse, que la photo du beau jeune homme ténébreux en couverture vous ait instantanément séduit(e) ou que cet article vous y ait incité(e)… Et comme vous avez eu raison ! Un bémol cependant : le beau jeune homme ténébreux, lorsqu’il écrit ces lignes, est déjà largement sexagénaire et l’objet de ce livre, c’est justement le regard rétrospectif qu’il porte sur sa vie au moment où il entre dans son « hiver ».

Des autobiographies de gens célèbres, il y en a eu beaucoup, plus ou moins talentueuses. Pourtant, celle-ci ne ressemble à aucune autre, ne serait-ce que parce que l’auteur se déconnecte en quelque sorte de celui qu’il fut, l’éloigne de lui comme s’il s’agissait d’un autre en employant constamment pour le désigner ou pour s’adresser à lui le pronom « tu ».  Cet artifice d’écriture, auquel on s’habitue très vite et qui ne semble jamais factice, contribue grandement à la réussite de Chronique d’hiver, sans parler de ce magnifique sens de la phrase, ample, soutenue, limpide pourtant, qui roule comme une vague emportant dans ses flots le lecteur submergé. Nos romanciers amateurs de style haché et de phrases de trois mots devraient en prendre de la graine.

Quant au contenu, on partage d’emblée le sentiment d’urgence qui a poussé Auster à écrire ce livre : « Parle tout de suite avant qu’il ne soit trop tard, et puis espère pouvoir continuer à parler jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à dire. Il ne reste plus beaucoup de temps finalement ».  Non, il ne reste plus beaucoup de temps, tous ceux qui vieillissent le savent sans souvent oser se le dire et apprécieront sans doute que d’autres osent, et avec quelle lucidité, et avec quel talent.

Pour le reste, bien que la vie de Paul Auster n’ait rien eu d’extraordinaire stricto sensu (c’est peut-être pour cela qu’il nous semble si proche et qu’en parlant de lui, on a le sentiment qu’il parle aussi de nous), c’est un régal de le suivre et de faire avec lui l’inventaire de ses « cicatrices », physiques et morales, les unes recouvrant parfois les autres.

Les dernières phrases, déchirantes, vous cueillent de plein fouet :

Une porte s’est refermée. Une autre porte s’est ouverte.

Tu es entré dans l’hiver de ta vie.

Catégorie : Littérature étrangère (U.S.A.). Traduction : Pierre Furlan.

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Chanson de la ville silencieuse

Olivier Adam, Chanson de la ville silencieuse, Flammarion, 2018

Par Brigitte Niquet.

Je suis la fille du chanteur […]
La fille dont le père est parti dans la nuit.
La fille dont le père a été déclaré mort.
Qui guette un musicien errant,
une étoile dépouillée d’elle-même,
un ermite qui aurait tout laissé derrière lui.

 

Voilà, le ton est donné par la 4e de couverture, on pourrait presque s’en tenir là. On saurait, en tout cas, à quoi s’attendre : à du sur-Olivier Adam  (passé maître dans l’art d’entraîner ses lecteurs sur les chemins tortueux de la déglingue et de la désespérance) mâtiné de Modiano (pour l’errance sans fin dans les rues des villes qui, de Paris à Lisbonne, semblent ne faire qu’une) avec une petite incursion dans la vraie vie puisque l’histoire est, paraît-il, plus ou moins inspirée de celle de Nino Ferrer.

L’originalité est cependant assurée par l’univers dans lequel se déroule ce nouveau roman : celui des musiciens, des chanteurs, des « idoles » qui ne tiennent debout que par les applaudissements, l’alcool et la drogue, et traversent la vie comme des météores, des étoiles filantes qu’il ne fait pas bon chercher à retenir, encore moins aimer. On le sait par les magazines people où s’étale leur vie privée, on le découvre ici de l’intérieur et on a envie de les chérir, de les protéger, ces stars qui nourrissent tous les fantasmes mais sont souvent si fragiles qu’elles s’autodétruisent presque systématiquement, dégâts collatéraux inclus.

Autre centre d’intérêt et non des moindres : la personnalité de la narratrice. Ce n’est pas une « groupie du pianiste », une minette sitôt oubliée que séduite : c’est la propre fille du chanteur, abandonnée par sa génitrice et trimballée par son père de concert en concert jusqu’à ce qu’un jour ce père disparaisse, mettant en scène son « suicide » de telle façon que, même sans cadavre, il soit déclaré mort. Bien entendu, l’enfant n’en croit rien et, dès qu’elle sera en âge de choisir sa vie,  passera le reste de cette vie à le chercher. C’est une autre version de « La Quête » de Brel, d’ailleurs cité avec maints de ses confrères vivants ou morts (Daho, Cohen, Bowie, Cobain, Morrison, Marley et les autres), une version tout aussi émouvante et tout aussi désespérée. À la poursuite de la star disparue ou de l’inaccessible étoile, même combat.

Reste à parler du style : on pourra regretter que l’auteur n’ait rien perdu de son amour pour les phrases de trois mots, sans verbe, sans sujet, commençant par « qui » (6 fois de suite), etc. Il en use et en abuse, plus encore que dans ses livres précédents, et cela peut agacer, comme tous les tics d’écriture. Mais malgré tout, ce roman exsude un charme particulier et, si sa narratrice n’a pas de prénom (ses parents ont dû oublier de lui en donner un), elle est très attachante.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Pactum salis

Pactum salis, Olivier Bourdeaut, Finitude, 2018

Par Brigitte Niquet.

J’avais tant aimé En attendant Bojangles, j’aurais tant aimé adorer Pactum salis, le deuxième roman d’Olivier Bourdeaut. Hélas… je cherche en vain dans ce livre une once du charme du premier et, à vrai dire, je m’y suis un peu ennuyée. Certes, Bourdeaut s’est attaché à ne pas faire un Bojangles bis et on ne peut que l’en féliciter. Il a choisi des héros diamétralement opposés, bravo. Encore faudrait-il que ces héros nous touchent quelque part, nous intéressent quelque peu et force est de reconnaître que ce n’est pas le cas. Pourtant le pari de départ ne manquait ni d’originalité ni de sel, si je peux me permettre ce jeu de mots. C’est l’histoire d’une amitié naissante entre deux hommes qu’a priori tout oppose : Jean, ex-Parisien devenu modeste paludier à Guérande, trouve un jour, effondré sur son tas de sel, un type ivre-mort qui, sacrilège suprême, a uriné sur le tas en question. Il s’agit de Michel, agent immobilier richissime, qui n’aime rien tant que se bourrer la gueule ainsi qu’étaler ses signes extérieurs de richesse. Leur rencontre explosive va donner lieu à quelques épisodes hauts en couleur dont la truculence ravira sûrement certains lecteurs – masculins sans doute, car les femmes sont peut-être moins attirées par les récits de beuveries et de castagne qui se terminent immanquablement dans le caniveau, aucun détail sordide ne nous étant épargné. Bon. Une fois, deux fois, trois fois, à la quatrième je sature, même si ces orgies semblent souder peu à peu l’improbable couple Jean/Michel, ce qui, franchement, ne me fait ni chaud ni froid, l’empathie avec ces personnages m’étant totalement impossible.

Reste la description des marais salants qui se veut somptueuse et qui l’est (à l’exception de quelques « ratages » dont j’oserai dire que la surcharge frise le ridicule). Mais hélas, cela sent trop l’exercice de style, l’écrivain qui s’écoute écrire, tout ce que j’avais reproché par exemple à Maylis de Kerangal dans Réparer les vivants, et qui lui a permis d’avoir le succès que l’on sait. C’est tout le mal que je souhaite à Olivier Bourdeaut. Pour ma part, j’attendrai son troisième livre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Pactum salis chez l’éditeur ; notre critique d’En attendant Bojangles ; celle de Réparer les vivants.

Réparer les vivants

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Gallimard (Verticales), 2014

Par Brigitte Niquet.

Voilà un succès de librairie incontestable mais ce n’est pas pour me mêler aux laudateurs que je prends la plume.

« Remarquablement écrit », disent beaucoup de critiques. Ce n’est pas mon avis, sauf si on admet, effectivement, que la « beauté » de l’écriture est une fin en soi. Pour ma part, cela produit l’effet contraire, ce livre m’est tombé des mains, j’en ai sauté des pages entières. Trop de style tue le style, c’est bien connu, trop de métaphores tue les métaphores, et le tout tue le plaisir de la lecture et, évidemment, l’émotion. Chaque verbe, adjectif, nom, adverbe, etc. est accompagné d’au moins 3 synonymes, voire plus. Pour moi, c’est vraiment l’auteur qui « s’écoute écrire ». Sur un tel sujet, c’est même choquant.

Il y a, par ailleurs, des chapitres entiers (dont le premier, ça commence mal) dont on se demande vraiment l’intérêt par rapport au sujet. Que Simon se soit tué après une nuit de surf ou après une virée en boîte, quelle importance puisque c’est l’accident de voiture qui s’en est suivi qui l’a tué et qui rend son coeur disponible pour la transplantation ? Pourquoi donc consacrer tout le premier chapitre à la description (luxuriante) du surf et de la beauté du jour naissant sur la plage où vient mourir la « grande vague » ? De même, pourquoi consacrer des chapitres entiers à la vie privée, présente et même antérieure, des différents acteurs de la transplantation (médecins, chirurgiens, infirmières) ? Le comble est atteint dans le chapitre qui commence page 160 « Le jour où Thomas (un des médecins) fit l’acquisition du Chardonneret… », dont, après 3 lectures, je ne comprends toujours pas l’intérêt par rapport au sujet.

Cela n’empêche pas, bien sûr, que les chapitres consacrés à la détresse des parents du donneur potentiel, confrontés à la douleur conjuguée de la mort de leur fils et de la mutilation post mortem que les médecins leur proposent de cautionner, soient bouleversants, mais c’est le sujet qui l’est et ce sont bien les seuls chapitres que j’aie lus en entier avec les larmes aux yeux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Réparer les vivants chez l’éditeur ; la critique de Corniche Kennedy, de la même auteure, par D. Bernard ; la critique du Chardonneret, de Dona Tartt, de Fr. Lechat.

Continuer

Laurent Mauvignier, Continuer, Éd. de Minuit, 2016

Par Brigitte Niquet.

Sybille, récemment divorcée de Benoît, tente de se reconstruire loin de lui et loin de Paris, en emmenant son fils Samuel, ado en pleine crise, qui au mieux l’ignore, au pire l’insulte si elle l’oblige à enlever ses écouteurs. Elle pense d’ailleurs qu’il n’a pas tort car elle n’a aucune estime d’elle-même : l’image qu’elle lui donne (elle traîne des journées entières en peignoir avachi et en savates, boit trop, fume trop, etc.) ne mérite que le mépris. Trop de facteurs se sont conjugués jusque-là, trop de malheurs auxquels elle n’a pas su faire face, sa vie se délite ; elle est au bord du gouffre et Samuel, déscolarisé, désaxé, aux frontières de la délinquance. Et un jour, il franchit la ligne rouge.

Cet événement, qui aurait pu les faire sombrer définitivement tous les deux, va être le détonateur dont Sibylle avait besoin pour reprendre son existence en main en même temps que celle de son fils. Une idée folle germe en elle : elle va emmener Samuel, bon gré mal gré, dans un périple équestre de trois mois dans les montagnes du Kirghizistan. C’est quitte ou double. Ou l’incommunicabilité perdurera et la fracture entre eux deviendra définitive ou ce voyage apparemment insensé les sauvera l’un et l’autre, l’un avec l’autre. Pari ambitieux, loin d’être gagné d’avance, dont on ignorera l’issue pratiquement jusqu’à la fin. Entre temps, par le jeu d’une construction en chapitres alternés passé/présent, l’auteur aura remonté le cours de la vie de Sibylle depuis sa jeunesse heureuse et étincelante jusqu’à la déchéance dans laquelle on a fait sa connaissance au début du roman. Et le lecteur se sera attaché à cette femme meurtrie avec qui la vie n’a pas été tendre et qui joue là sa dernière carte. Scotché, il n’en finit pas d’espérer : pourvu qu’elle réussisse !

On ne sait ce qu’il faut admirer le plus dans ce roman : c’est à la fois une ode à l’amour maternel inconditionnel, au-delà des mots pour le dire, dont mère et fils sont incapables ; un grand roman d’aventures dans une nature sauvage et sans pitié ; une découverte de la civilisation kirghize qui se résume en peu de mots – sens de l’hospitalité et respect de l’autre – mais se décline en chapitres d’une grande richesse descriptive ; un suspense toujours renouvelé en fonction des péripéties du parcours et de l’évolution psychologique des deux personnages, et bien d’autres choses encore (amoureux des chevaux, ce livre est aussi pour vous). Sans parler du style : il est d’une incroyable richesse, tantôt brutal, tantôt enveloppant, tantôt fulgurant… bref, immensément talentueux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Pour que demain vienne

Corine Pourtau, Pour que demain vienne, Editions Lunatique, 2017

Par Brigitte Niquet.

Ce recueil de nouvelles est le premier de l’auteure (si l’on excepte une très discrète publication en 2009), plutôt spécialisée jusqu’ici dans la littérature-jeunesse. Osons les grands mots : il s’agit à la fois d’un coup d’essai et d’un coup de maître. Saluons l’exploit, il est rare, surtout dans un genre aussi difficile que la nouvelle. Saluons aussi la toute jeune et toute petite maison d’éditions Lunatique, qui recèle déjà plusieurs pépites.

Curieusement titré Pour que demain vienne,  le livre aurait plutôt dû s’intituler « Dansez, les petites filles », début d’un poème de Victor Hugo mis en exergue et repris par extraits avant chaque nouvelle. Celles-ci ont d’ailleurs pour titres « Valse lente », « Pas de deux », « Pavane », « Bacchanale » et « Séguedille », c’est dire si le thème de la danse est omniprésent, même s’il n’est utilisé que comme métaphore.

En fait, il s’agirait plutôt de « danses macabres » car les malheureuses héroïnes de Corine Pourtau se précipitent toutes vers un destin fatal, malgré de remarquables efforts pour y échapper. Elles auraient bien voulu grandir, ces petites filles condamnées à l’anonymat (seule Louna est désignée autrement que par « elle », ce qui n’arrange pas son sort pour autant), elles auraient bien voulu atteindre l’âge adulte, s’épanouir peut-être, mais voilà, la résilience n’est pas donnée à tout le monde et d’ailleurs, elles n’ont même pas le temps d’y songer car, comme le chante Goldman, « d’autres gens en ont décidé autrement ». Portées par le style fluide et élégant de l’auteur, Louna et les autres font trois petits tours, quelques entrechats et puis s’en vont. On a souvent envie de dire : « Déjà ? ».

Évidemment, c’est noir de chez noir. Si vous n’aimez pas ça, abstenez-vous, d’autant que fonctionne à plein « l’effet recueil » : chaque texte est en soi un petit chef-d’œuvre, mais rassemblés, ils peuvent sembler pesants. Quand l’univers d’un auteur est aussi sombre, quand nulle fenêtre ne s’ouvre sans être violemment refermée, il peut arriver que le lecteur « sature ». Mais il y a d’illustres précédents et, heureusement, beaucoup de lecteurs (dont nous faisons partie) « aiment ça » et en redemandent. À quand le prochain opus ?

Catégorie : Nouvelles (France).

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Les loyautés

Delphine de Vigan, Les loyautés, J.-C. Lattès, janvier 2018

Par Brigitte Niquet.

C’est le dernier opus de Delphine de Vigan et, comme elle nous y a habitués, il ne ressemble pas aux précédents. Nul ne pourra accuser cet auteur de s’autoplagier et, si chaque livre explore les tréfonds de l’âme humaine et ses infinies possibilités de souffrance, c’est chaque fois sous un angle différent. Après le calvaire d’une femme bipolaire – la mère de Delphine – qui finit par se suicider (Rien ne s’oppose à la nuit), celui d’un auteur peu à peu vampirisé par une pseudo admiratrice peut-être imaginaire (D’après une histoire vraie), voici celui de deux enfants, Théo et Mathis.

Théo est en garde alternée après le divorce de ses parents, situation devenue d’une grande banalité, sauf que… Sauf que le père de Théo n’a pas supporté la séparation, a perdu son emploi, sombre dans l’alcool et la déchéance, et que Théo, malgré son jeune âge (12 ans), va tout faire pour que personne, absolument personne et surtout pas sa mère, ne soit au courant de ce qui se passe la semaine où il est chez son père. Il ne peut pas être loyal avec les deux, il a choisi son camp, celui du plus faible et du plus menacé. Lourd fardeau qui va le tirer vers le bas et le faire choir dans des abîmes d’où il ne pourra remonter et où il va plus ou moins entraîner Mathis.

Des adultes pourraient les sauver mais, quand ils ne sont pas englués dans leurs propres problèmes, comme Cécile, la mère de Mathis, ils sont impuissants faute de moyens, comme Hélène, la prof principale de la 5eB.

L’histoire nous est livrée tour à tour par les voix de ces deux femmes, qui se racontent à la 1e personne, et par le biais de Théo et de Mathis, dont le narrateur parle à la 3e personne, peut-être parce que les enfants, trop jeunes, n’ont pas encore « les mots pour le dire ». Cette alternance soutient l’intérêt du lecteur qui, d’ailleurs, n’en a pas besoin, tant ce petit livre est dense. Il est aussi glaçant, plus encore que les précédents de Delphine de Vigan, sans doute parce que, cette fois, les victimes sont des enfants et qu’on a l’impression que cela se passe (ou peut se passer) près de nous, si près que nous en sommes aveuglés et ne pourrons dire « après » que le sempiternel « On n’a rien vu », « On n’a rien fait parce qu’on ne savait pas »… Triste constat.


L’avis de Sylvaine Micheaux :

Roman à 4 voix. Théo, 12 ans, parents divorcés, vit en garde alternée. Mathis, son meilleur ami, suit tout ce que fait Paul, parfois malgré lui. Cécile, la maman de Mathis, se demande si elle connaît aussi bien son mari qu’elle le pense. Hélène, la prof de SVT des garçons, s’inquiète. Elle pense ressentir un mal profond chez son élève Paul. Elle -même est une enfant maltraitée, et elle reste hypersensible sur le sujet.  En fait-elle trop ?  » Parfois je me dis que devenir adulte ne sert à rien d’autre que ça : réparer les pertes et les dommages du commencement. Et tenir les promesses de l’enfant que nous avons été  » (page 157).

Ce roman explore les loyautés, entre amis, entre adultes (parents divorcés ne se parlant plus ou parents mariés), entre adulte et enfant…

Cette histoire dure, douloureuse, nous prend dès le départ et on ne lâche plus. On y retrouve la Delphine de Vigan de No et Moi, des Heures Souterraines.

Bouleversant. À lire.

Catégorie : Littérature française.

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Summer

Monica Sabolo, Summer, J.-C. Lattès, 2017

Par Brigitte Niquet.

Les livres fondés sur une disparition inexpliquée (dont généralement le dénouement finit par livrer la clé) ne manquent pas. En 2017, nous avions déjà eu L’enfant du lac de Kate Morton et seule la date de parution, antérieure de seulement quelques mois à celle de Summer, permet peut-être de départager, en matière d’intrigue du moins, le plagiaire et le plagié. Dans les deux cas, tout se joue, en effet, autour d’une « évaporation » incompréhensible et non élucidée, jusqu’à ce que l’enquête soit relancée et finisse par aboutir quelque 25 ans plus tard. Même s’il s’agit dans L’enfant du lac d’un bébé de onze mois et dans Summer d’une jeune fille de dix-neuf ans, les similitudes sont troublantes, d’autant que nous sommes dans les deux livres au cœur d’un drame familial, étouffé sous une chape de silence, et que les deux histoires se déroulent au bord d’un lac, dont l’importance est si grande qu’il devient l’un des éléments constitutifs du récit.

Malgré cela, Summer réussit à être original et prenant, et il le doit autant à son style qu’à la manière dont est traité ce sujet quelque peu rebattu. Une citation de l’Ophélie de Rimbaud, mise en exergue, donne le ton : ce livre est un long poème autour de la figure idéalisée de Summer, un poème écrit par son jeune frère, Benjamin, qui avait 7 ans au moment du drame et qui va tenir en grandissant une sorte de journal mêlant passé et présent, réalité et fiction :

« La nuit, Summer me parle sous l’eau. Sa bouche est ouverte, palpitante comme celle des poissons. Viens me chercher Benjamin s’il te plaît Je suis là, juste là Viens me chercher S’il te plaît s’il te plaît. »

Happé par le chant de cette sirène d’un nouveau genre, l’enfant puis l’adolescent se réfugie peu à peu dans un monde onirique où il s’évade à la poursuite de l’absente, jusqu’à se retrouver pratiquement déconnecté de la réalité. Il faudra l’aide d’un psychiatre, ainsi que celle du commissaire qui a mené l’enquête 25 ans plus tôt, pour qu’il donne le coup de pied salvateur qui le fera remonter des profondeurs du lac jusqu’à la surface où il pourra enfin, libéré de ses démons, comprendre ce qui s’est passé et renaître à la vie.

Un bon suspense donc, qui vaut plus par la manière dont il est traité et par son écriture singulière que par sa nature même, mais qui mérite le détour.

Catégorie : Littérature française.

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