Girl

Edna O’Brien, Girl, Sabine Wespieser éditeur, 2019

Par Brigitte Niquet.

Edna O’Brien, riche d’une carrière littéraire couronnée par plusieurs prix, aurait pu s’en tenir là à l’aube de ses 90 ans.  Que nenni ! Elle repart en campagne, cette fois pour nous narrer sous forme semi-romancée le calvaire des lycéennes nigérianes enlevées, battues, violées, engrossées par les djihadistes de Boko Haram. La « voix » adoptée est celle de Maryam, une des victimes qui raconte son chemin de croix sur le mode du monologue, à la 1e personne. Curieux paradoxe quand on sait que Maryam est une pauvre gamine noire de onze ans et l’auteure – du moins avant que l’âge ne passe par là – une flamboyante Irlandaise rousse, nonagénaire ou presque à la sortie de ce livre. A priori, rien ne relie l’une à l’autre.

Et pourtant, ça marche. On y croit et c’est bien Maryam qu’on entend d’un bout à l’autre du récit. Passons sur les longues séquences de viols, parfois accompagnés de mutilations et de meurtres : elles sont horribles, décrites à la fois avec une précision chirurgicale et un incroyable détachement de la narratrice ; mais elles sont nécessaires pour nous remettre en mémoire ce que peut être la barbarie quand l’être humain, sûr de l’impunité, perd le contrôle de ses pulsions.

Cependant, ce n’est pas l’essentiel du propos, comme le titre pouvait déjà nous le laisser entendre. L’essentiel commence quand Maryam parvient à échapper à ses bourreaux et s’enfuit dans la forêt en emmenant le bébé que lui a fait un de ses tortionnaires. On assiste alors à la lutte acharnée que mène la jeune fille pour sauver sa vie et celle de l’enfant et retrouver les siens. Elle déchantera vite, d’ailleurs. Mais qu’à cela ne tienne : elle continue, féministe sans le savoir, décidée à prouver que, même et surtout dans des circonstances extrêmes, les femmes ont des ressources insoupçonnées et que, quel que soit le contexte, la liberté est toujours à conquérir.

Girl est un livre violent mais un beau livre, dont l’auteure mérite le respect et l’héroïne l’admiration, à moins que ce ne soit le contraire. Et sa dureté n’exclut pas définitivement l’espoir ni même le bonheur, comme en témoignent les dernières pages.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat.

Liens : chez l’éditeur.

Noël 2020 – Quels livres offrir ? Et si on faisait dans le rétro ?

Par Brigitte Niquet.

Noël 1950… Sophie a dix ans. Et quel cadeau l’attend sous le sapin ? Un livre, bien sûr ! L’habitude, prise très tôt, perdure, c’est tellement commode de savoir quoi lui offrir, tellement agréable de la voir battre des mains puis se lover dans un fauteuil et ne plus lever le nez que pour la bûche au chocolat… bref, c’est si facile de lui faire plaisir sans se casser la tête !

Quand elle y pense aujourd’hui, elle ne retrouve pas de souvenir précis de ses lectures de l’époque, mais c’est sans doute la série des Trilby qui a marqué son enfance. Elle ne se souvient plus des histoires qu’ils racontaient, mais elle croit toucher encore, là, du bout des doigts, la texture particulière de leurs couvertures. Après, les choses se gâtent.  Sophie est envoyée en pension et avec l’extinction des feux à vingt heures, pas question de lire au lit comme elle en a déjà pris l’habitude. Pas question ? Mais si, voyons, il suffit d’une pile électrique et d’un drap pour étouffer la lumière et c’est parti jusqu’à minuit et plus. Un peu en avance sur son âge (elle a commencé tôt), elle dévore les auteurs populaires de l’époque, Bazin et son fameux Vipère au poing, bien sûr, mais aussi une quantité d’autres. Barjavel fait un Ravage et Cesbron s’occupe des Chiens perdus sans collier. Quant à Troyat, Sophie apprécie particulièrement La neige en deuil, plus accessible à son âge que les grandes sagas russes. Mais le champion est assurément Kessel : Sophie a relu dix fois la mort du Lion et pleuré dix fois. Elle demande pardon à ceux qu’elle oublie, ils étaient si nombreux.

Et la voilà qui passe le bac et entre en khâgne, où elle va faire bien d’autres découvertes et passer la vitesse supérieure en matière de qualité de lecture. Elle papillonne de-ci de-là, classiques, modernes, et un jour, elle tombe sur un livre dont les premières lignes la sidèrent d’admiration : Il faisait un temps magnifique, un de ces ciels où c’est un bonheur qu’il y ait des flocons de nuages pour que quelque chose y puisse être de ce rose léger qui les rend plus bleus.  Quand on a écrit une phrase pareille, on peut mourir, pense-t-elle. Qui est cet auteur merveilleux ?

Aragon, dit son prof.

– Mais c’est un poète !

– Pas seulement. C’est aussi un romancier de génie.

Et le lendemain, il lui apporte quatre livres : Les beaux quartiers, Les cloches de Bâle, Aurélien et Les voyageurs de l’impériale. Sophie les serre contre son cœur, les dévore en quelques nuits d’insomnie, ne les rendra jamais au prof, les oubliera sur un banc, les rachètera, les lira et les relira toute sa vie. Ce qui n’empêchera pas d’autres émerveillements, d’autres engouements,  Cavanna et Les Ritals, Cohen et Belle du Seigneur, par exemple, mais jamais comme celui-là.

Aujourd’hui, Sophie a 70 ans. Elle éteint la lumière et se laisse glisser doucement dans les bras d’Aurélien, ou de Solal, peut-être… Elle espère avoir encore un peu de temps devant elle. Encore un peu de temps, Monsieur le bourreau…

Les livres dont il est question dans cet article (même les Trilby !) peuvent être commandés chez un libraire.

Aurélien

Louis Aragon, Aurélien, Gallimard, 1944 (disponible en Folio)

Par Brigitte Niquet.

Pour compléter mon évocation des « écrivains dans le rétro », je voulais parler plus longuement d’Aragon romancier, mais quel livre retenir ? Le choix a fini par s’imposer : ce serait Aurélien, peut-être parce que c’est le roman-phare de l’auteur, « l’un des plus admirables parus depuis Proust », dixit Yourcenar qui n’était pourtant pas tendre. Ou parce qu’il a été écrit en même temps et dans la même veine qu« Il n’y a pas d’amour heureux », mon poème préféré d’Aragon. Et enfin parce que, dixit l’écrivain lui-même, Aurélien a tellement à dire aux jeunes gens de toutes les époques et peut leur apprendre à mieux aimer. D’où sans doute sa pérennité, dont Gallimard se frotte les mains.

S’il leur apprend à mieux aimer, en tout cas, ce ne peut être qu’a contrario car dans le genre ratage, la relation qui unit Aurélien et Bérénice atteint des sommets. Déjà, ça commence mal. Nous sommes dans les années 20. Aurélien, de retour du front où il a passé 6 ans, est un dandy, célibataire et oisif qui traîne dans Paris (omniprésent et admirablement décrit) son ennui et sa mélancolie, en répétant ce vers de Racine devenu son leitmotiv : « Je demeurai longtemps errant dans Césarée » ; quant à Bérénice, c’est une jeune provinciale mal mariée, de passage à Paris, et pour tout arranger, la première fois qu’il la vit, Aurélien « la trouva franchement laide ». C’est la 1e phrase du roman, et ça augure mal de la suite.

Pourtant les amours d’Aurélien et de Bérénice vont presque aboutir. Lui est revenu sur ses préjugés esthétiques et elle, malgré ses angoisses, est prête à se rendre.  S’ensuit une sorte de très long flirt, une valse-hésitation dont les danseurs ne se décident pas à passer à  l’acte. Les tourtereaux vivent des moments à la fois idylliques et tourmentés dans la superbe garçonnière d’Aurélien qui domine l’Île Saint-Louis. Au mur, un masque de plâtre, celui de « L’inconnue de la Seine », que Bérénice brise par maladresse, une maladresse peut-être mâtinée de jalousie. Nous sommes à peu près à la moitié du roman et les amoureux, sans le savoir, viennent de franchir un sommet après lequel ils ne pourront plus que redescendre. La faute à Aurélien et à sa nature un peu pusillanime, la faute à Bérénice surtout, incapable au contraire de se satisfaire d’à-peu-près. « Il y a une passion si dévorante qu’elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. […] On ne peut l’essayer et se reprendre. On frémit de la nommer : c’est le goût de l’absolu. » On entend en écho le vers de Lamartine : « L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux ». Tout est dit. Cette page est sublime, et c’est sans doute cela le vrai sujet d’Aurélien. Tout le reste n’est qu’habillage romanesque, magnifique, foisonnant mais secondaire.

Alors, bien sûr, si l’on prend les choses par le petit bout de la lorgnette, sept cents pages pour savoir si finalement Aurélien va baiser Bérénice, cela peut paraître ridicule, et insupportable à certains lecteurs. Aragon leur a répondu d’avance dans son Poème à crier dans les ruines :

« L’amour salauds l’amour pour vous/C’est d’arriver à coucher ensemble/Et après/Ah ah Tout l’amour est dans ce/Et après ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : Aurélien en Folio. « Il n’y a pas d’amour heureux », la chanson, par Georges Brassens.

Un jour viendra couleur d’orange

Grégoire Delacourt, Un jour viendra couleur d’orange, Grasset, 2020

Par Brigitte Niquet.

Grégoire Delacourt a deux particularités : il se trouve toujours là où on ne l’attend pas, et il fait preuve d’une connaissance très pointue des milieux et/ou des événements qui servent de cadre à ses romans. Si l’on ajoute à cela une écriture haut de gamme, voilà au moins trois bonnes raisons de le lire, à condition d’admettre qu’un écrivain puisse parler des damnés de ce monde tantôt avec un regard externe et un vocabulaire de prof de littérature, tantôt en style direct en leur prêtant un langage de charretier. C’est la « patte » de Delacourt, on aime ou on n’aime pas, mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ici, elle colle au sujet.

En tout cas, c’est avec beaucoup d’empathie qu’il accompagne ses personnages sur les chemins tortueux où ils se perdent. Leurs voix sonnent juste  et « parleront » sans doute à beaucoup de lecteurs, nostalgiques de La liste de mes envies et quelques autres titres.  Cette fois, l’auteur prend en double toile de fond d’une part la crise  dite des gilets jaunes et d’autre part le calvaire des enfants autistes et de leurs parents. Quel rapport ? direz-vous. C’est que le leader des révoltés, Pierre, se trouve aussi être père d’un enfant différent, Geoffroy, et s’il sait motiver ses troupes (dans l’euphorie des premiers temps, du moins), il ne comprend rien à son fiston dont l’apathie entrecoupée de crises violentes l’exaspère. Quant à sa vie conjugale, elle est réduite à néant, sa femme l’ayant gentiment mis dehors pour se consacrer à Geoffroy ainsi qu’au soutien de tous les malheureux qui en ont besoin, ce que Pierre, frustré, trouve très injuste.  Au royaume de l’incommunicabilité (c’est un des grands thèmes du livre), chacun suit sa route solitaire. Va-t-on vers un dénouement tragique que tout semble préparer ? Il sera… « delacourtien », nous n’en dirons pas plus.

À lire, à moins d’être allergique au jaune et à quelques autres couleurs, et à relire si on l’a lu trop vite pour connaître la fin. Le lent déroulement du « film » mérite qu’on prenne son temps.

Catégorie : Littérature française.

Liens : le roman chez l’éditeur ; la chanson de Jean Ferrat sur le très beau poème d’Aragon dont est issu le titre de ce livre et dont voici le texte ; nos autres critiques de Grégoire Delacourt sont accessibles depuis le classement alphabétique par auteur.

Chavirer

Lola Lafon, Chavirer, Actes Sud, 2020

Par Brigitte Niquet.

Loin de moi l’idée de m’en faire une spécialité, mais il est difficile au critique de bonne volonté d’ignorer l’actuel débordement de livres plus ou moins clairement labellisés #MeToo. C’est ainsi qu’après Le consentement, je me suis retrouvée à lire Chavirer qu’on m’avait vivement conseillé et qui m’a « scotchée » dès les premières pages.

Contrairement à l’héroïne de Vanessa Springora, celle de Lola Lafon, Cléo, n’est pas la victime d’un seul prédateur, mais d’une sorte de mafia en bande organisée. Nous sommes dans les années 80, elle a à peine 12 ans quand elle est « repérée » par la très charmante Cathy, une apparition de rêve dans sa vie, qui lui fait miroiter l’obtention d’une bourse offerte par la fondation Galatée pour poursuivre les leçons de danse que ses parents ne peuvent plus lui payer et réaliser son rêve : devenir danseuse professionnelle.  Comblée de cadeaux et de compliments, la naïve Cléo n’en revient pas de sa chance jusqu’au jour où… Le danger avait l’haleine tiède d’un animal assoupi : celui-ci se réveille et sort ses griffes. Nous sommes à peu près au tiers du livre. Cléo, à qui on fait savoir sans ménagement qu’elle est trop coincée, voire frigide, disparaît des écrans radars et une nommée Betty prend sa place. L’ogre a besoin de chair fraîche.

Le reste du livre sera consacré à « l’après », celui de Cléo comme celui de Betty. Malheureusement, alors qu’on attend de savoir comment les deux ados vont remonter de leur descente aux enfers, tout à coup le roman s’enlise et entrent en scène de nouveaux personnages dont on ne voit pas bien l’utilité et à qui des chapitres entiers sont consacrés. Le lecteur décontenancé se surprend à tourner les pages deux par deux et à aller voir plus loin si par hasard… Heureusement, cette longue digression nous offre au moins une  immersion presque documentaire dans un autre monde sans pitié, celui de la danse. Et l’auteure finira par en revenir au vif du sujet en racontant comment, bien des années après, le déferlement de la vague #MeToo obligera Cléo, Betty et les autres à affronter leur passé, qu’elles croyaient avoir enterré avec leurs rêves et leurs illusions. Mais elle y revient un peu tard et c’est bien dommage.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Nos espérances

Anna Hope, Nos espérances, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

La montée en puissance d’Anna Hope en un temps très court donne le vertige. Révélée en 2016 avec Le chagrin des vivants, confirmée en 2018 avec le très réussi La salle de bal (grand prix des lectrices Elle), la voici qui nous propose déjà son troisième roman, Nos espérances. C’est dire si on l’attendait au tournant : quand tant d’auteurs suent sang et eau pendant des années pour boucler un livre, comment fait cette jeune femme pour enfiler les best-sellers pratiquement sans respirer et la qualité de ce qu’elle écrit ne risque-t-elle pas d’en souffrir ?

Disons tout de suite que si ce troisième opus, en effet, nous a semblé un peu inférieur au précédent, c’est sans doute parce qu’on en attendait trop ou, plus simplement encore, parce que le thème choisi relève davantage que les deux autres de la sphère intimiste et que sa portée est donc moins universelle.

Anna Hope nous raconte ici une sorte d’éducation sentimentale, et d’éducation tout court. Hannah, Cate et Lissa sont trois amies inséparables, elles ont 20 ans à Londres dans les années 90, pratiquent la colocation et vivent ensemble cette période si importante de leur vie où tout se décide. Leur amitié qui semble indéfectible les soutient et le monde est à elles. Dix ans plus tard, on les retrouve toutes trois insatisfaites, frustrées, envieuses de la réussite qu’elles supposent être celle des deux autres. Bref, rien ne va plus et c’est l’objet du livre de raconter pourquoi ces dix années ont débouché sur des ratages et des rancœurs et comment les trois héroïnes vont vivre les suivantes et sauver ce qui peut l’être, dût leur amitié, déjà bien écornée, en souffrir davantage.

C’est un beau sujet, et Anna Hope le traite avec beaucoup de finesse et de délicatesse. Une femme parle des femmes et elle en parle bien. Pour ma part, je regrette seulement son parti-pris du récit non linéaire (qui, reconnaissons-le, ravit certains) : chaque chapitre porte une date, un lieu et/ou le prénom d’une des trois jeunes femmes, sans souci apparent de chronologie et sans qu’on puisse comprendre la raison de ce puzzle spatio-temporel qui, à mon sens, « casse » la lecture, oblige le lecteur à de constants retours en arrière et le gêne dans le processus d’attachement aux personnages. Heureusement, ici, la force d’attraction desdits personnages est suffisante pour compenser ce handicap.

Catégorie : Littérature anglophone (Angleterre). Traduction : Élodie Leplat.

Liens : chez l’éditeur.

Les Fleurs de l’ombre

Tatiana de Rosnay, Les Fleurs de l’ombre, Robert Laffont/Héloïse d’Ormesson, 2020

Par Brigitte Niquet et Sylvaine Micheaux.

Tatiana de Rosnay a toujours été obsédée par les maisons anciennes, la mémoire des lieux et des âmes qui y ont vécu. Ici, sur ses thèmes favoris, elle nous propulse en 2035 dans un Paris ultra moderne, en partie détruit par des attentats perpétrés lors des JO de 2024, un Paris sans fleurs ni arbres sauf artificiels, sans abeilles ni oiseaux, un Paris ayant perdu la bataille du dérèglement climatique. Clarissa, septuagénaire, géomètre devenue romancière à succès sur le tard, fascinée par Virginia Woolf et Romain Gary et adorant les bâtisses anciennes, quitte son mari après une énième tromperie, cette fois-ci impardonnable. Désemparée, ne sachant où se réfugier ni que faire d’elle-même, elle se laisse séduire par la proposition de la société CASA d’intégrer une « résidence d’artistes » dans un immeuble très moderne, hyperconnecté et sans mémoire. Cet immeuble est entièrement domotisé, et Clarissa bénéficie d’une assistante virtuelle – qu’elle baptise Mrs Dalloway en hommage à Virginia Woolf – et de robots gardiens, chargés officiellement de la protéger de toute intrusion et de répondre à ses moindres désirs. D’abord enchantée, Clarissa ne va pas tarder à se sentir, en fait, de plus en plus surveillée, elle commence à se méfier de tout et de tous et se laisse gagner par l’angoisse, à moins que ce ne soit tout simplement l’effet de la solitude et de la paranoïa qu’elle engendre… La résidence idyllique va-t-elle être le théâtre d’un drame ou n’est-ce que le fantasme d’une femme seule, vieillissante et isolée ?

Le roman est construit tel un thriller, et l’écriture fluide de l’auteur nous incite à en tourner les pages, Clarissa étant une sorte d’alter ego de Tatiana de Rosnay dont on a envie de connaître le destin. Malheureusement, le récit part un peu dans tous les sens, l’histoire de l’adultère du mari est assez ridicule et la fin est bâclée mais, comme le dit Clarissa, elle écrit « pour inciter à réfléchir, et non pour donner des réponses ». Par ailleurs, le livre donne envie de se replonger dans les écrits de Virginia Woolf et de Romain Gary, abondamment cités.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Fille

Camille Laurens, Fille, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

On ne peut qu’éprouver un grand malaise à la lecture de ce livre : en raison de la charge émotionnelle qu’il véhicule, bien sûr, mais aussi par l’étonnement de constater que l’auteure (âgée d’une soixantaine d’années) nous propose un récit autobiographique qui semble relever du début du XXe siècle, voire de la fin du siècle précédent, quelque part entre Maupassant et Van der Meersch. Son livre traite exclusivement du malheur de naître fille dans un monde régi par les hommes, où la tentation est grande pour le père qui espérait un garçon de jeter à la poubelle le malheureux bébé non conforme à ses souhaits. Et nous ne sommes pas chez les bouseux, ledit père est médecin…

Le problème, c’est que, née pourtant quinze ans plus tôt que Camille, je n’ai jamais senti pour ma part ce rejet ni entendu parler autour de moi de cette prédilection exclusive du père pour ses rejetons masculins. Certes, le féminisme avait encore bien des bastions à faire tomber, mais cela n’a vraiment rien à voir avec ce que raconte l’auteure, qui n’aura sans doute pas assez de toute sa vie pour digérer les avanies qu’elle a subies. En lisant son livre, on ne peut que penser que tous les hommes sont d’affreux machos, méprisant tout autant leurs épouses que leurs filles, imposant le silence sur un inceste familial particulièrement sordide et confiant Camille pour son accouchement à un véritable boucher qui provoquera la mort du bébé (un garçon, pourtant, c’est bien fait, tiens…). Le lecteur doit donc toujours garder à l’esprit qu’il s’agit d’un cas particulier, certes pas unique mais non généralisable.

À cette réserve près (mais elle est de taille), Fille est un livre solide, atypique et remarquablement écrit : Camille y parle d’elle alternativement sous le couvert du « je » autobiographique, du « tu » qui semble être une autre malheureuse à qui elle s’adresse, du « elle » qui fait d’elle un narrateur externe, non impliqué dans les événements. Ces différences de point de vue et de ton sont une des richesses de l’ouvrage et empêchent le ronronnement qui aurait pu s’installer entre les scènes de violence pure qui sont, elles, très prenantes et pourraient choquer les âmes sensibles, surtout quand il est question de maternité, sujet délicat s’il en est. Il vaut mieux pour elles s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le Consentement

Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, 2020

Par Brigitte Niquet.

Bien que je me méfie a priori des livres dont tout le monde dit du bien, j’ai voulu savoir pourquoi et comment Le Consentement, encensé par la critique comme par les lecteurs, s’était hissé au niveau d’un best-seller, et bien m’en a pris. Naviguer entre l’indignation vertueuse, le voyeurisme obscène et tous les autres écueils qu’on imagine, éviter ces écueils et s’en sortir la tête haute, laissant sur le carreau le prédateur enfin ramené à ce qu’il est, un minable qui a profité de la bénédiction coupable de ces mêmes médias et de l’aura que celle-ci lui donnait pour attirer des enfants soi-disant consentants “dans le jardin de l’ogre”, voilà qui mérite considération.

Le Consentement n’est pas un réquisitoire, mais avant tout un livre réussi, avec un magnifique “effet boomerang” (technique bien connue de “l’arroseur arrosé”). Matzneff s’est servi pendant trente ans de son talent et de sa gloire littéraires pour donner ses victimes, et particulièrement Vanessa Springora, en pâture ? Celle-ci a fini par trouver la parade : « Depuis tant d’années, je tourne en rond dans ma cage […]. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre. » Et elle est bien placée pour y arriver puisque, devenue elle-même éditrice, elle connaît tout des rouages complexes de ce milieu. Et, en plus, elle a du talent, une belle écriture classique, elle sait mettre de la distance entre elle et ce qu’elle écrit (elle répète n’avoir pas été violée, mais abusée), sait construire un livre dans un déroulement linéaire mais organisé en séquences parfaitement maîtrisées… Il ne reste qu’à espérer qu’enfin délivrée de ce fardeau qui l’a écrasée pendant tant d’années, elle pourra avoir maintenant la vie et aussi la carrière littéraire qu’elle mérite.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Ma grande

Claire Castillon, Ma grande, Gallimard, 2018 (existe en Folio)

Par Brigitte Niquet.

Je dois être un brin masochiste car, à peine remise de la lecture de Marche blanche, voilà que je me suis attaquée à Ma grande, de la même auteure. Pire encore, si Marche blanche distillait un venin progressif dont on se doutait bien qu’il finirait par nous empoisonner mais sans en être jamais sûr, ici pas de quartier, on entre tout de suite dans le vif du sujet et on sait d’avance que « Noir, c’est noir – Il n’y a plus d’espoir ».

Ni espoir, ni suspense : le personnage narrateur (il n’a pas de nom) a tué sa femme (anonyme aussi, seulement appelée « Ma grande »), ne reste qu’à savoir pourquoi. Claire Castillon imagine donc qu’il écrit à son épouse une lettre posthume, lui rappelant les étapes du long calvaire qu’il a vécu, qui a duré quinze ans, et dont le lent cheminement est le sujet unique du livre. C’est que « Ma grande » était une super emmerdeuse doublée d’une sorte de perverse narcissique (oui, oui, les femmes aussi…), sous la coupe de qui l’homme est tombé on se demande comment tant la donzelle était, dès le début, odieuse et presque caricaturale, cherchant systématiquement à anéantir l’autre sous les reproches, les vexations, les humiliations… Même la venue d’un enfant, aussitôt instrumentalisé par sa mère, n’y avait rien changé, au contraire.  Au fur et à mesure de la lecture, on comprend mieux le geste meurtrier de l’homme et on finit même par se demander pourquoi il ne l’a pas fait plus tôt.

Relative minceur du sujet ? Certes, mais elle est largement compensée par la densité du récit et la progression implacable, strate par strate, de l’entreprise de démolition initiée par la femme. Transcendée aussi par l’écriture de Claire Castillon, qui de livre en livre confirme sa virtuosité en adaptant son style à chaque fois au narrateur, au point qu’il en est méconnaissable. Ici, ce sont des phrases courtes, un langage familier (voire incorrect, diront certains !), celui-là même d’un brave homme coincé bien malgré lui dans une situation qui le dépasse. Pour ma part, j’ai particulièrement aimé : « Tu me faisais des brûlures et je débrûlais jamais ». Mais ce n’est qu’un exemple.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; en Folio.

L’été des oranges amères

Claire Fuller, L’été des oranges amères, Stock, 2020

Par Brigitte Niquet.

Claire Fuller avait fait un tabac avec Un mariage anglais, elle récidive en nous donnant à déguster pour l’été ces oranges amères dans lesquelles elle a dû injecter un peu de poivre, histoire d’en pimenter la dégustation.

L’histoire commence de manière assez anodine et, à vrai dire, a quelque peine à “décoller”. C’est mon seul bémol, mais il est réel : le démarrage est trop lent. Il faut dire que le personnage central est, à ce moment-là du récit, Frances et que celle-ci n’a rien d’affriolant : la quarantaine, jeune fille attardée bourrée de complexes, esclave jusque-là de sa mère (qui vient de mourir), enfin libre mais ne sachant trop quoi faire de cette liberté. On sourit mais on aimerait bien qu’il se passe vraiment quelque chose. Ҫa arrive, doucement, mais ça arrive : Frances a été missionnée pour faire l’état des lieux du domaine de Lyntons, autrefois somptueuse propriété, aujourd’hui en ruine, au cœur de la campagne anglaise, et c’est quand elle s’aperçoit qu’elle n’est pas seule au château que tout commence.

En effet, on lui a attribué une chambre dans les combles, mais juste au-dessous d’elle vit un couple mystérieux qu’elle commence par épier par une fente providentielle dans le plancher et avec qui elle ne va pas tarder à faire connaissance et se lier d’une amitié amoureuse plus ou moins perverse : Peter et Cara. En principe, ils sont très épris l’un de l’autre, mais Cara présente bien des points communs avec la jeune femme que beaucoup de lecteurs ont tant aimée dans En attendant Bojangles, elle est aussi belle, séduisante, fantasque, adorable, insupportable, insaisissable… que l’héroïne d’Olivier Bourdeaut, et Peter semble se contenter de “limiter la casse”, à grand renfort de soirées alcoolisées. Le trio infernal est en place, bientôt complété par Victor, le Vicaire du village, qui, bien sûr, va s’éprendre de Frances mais Frances n’a d’yeux que pour Peter, à moins que Cara…  Voilà qui renouvelle les éternels trios amoureux, non ?

Un bon gros roman pour l’été – ou ce qu’il en reste –, un roman noir, quand même. Avis à ceux qui n’aiment pas ça, le happy end n’est pas de saison chez Claire Fuller.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Toutes nos critiques de Claire Fuller sont bien sûr référencées à la lettre F du classement par auteur.

Est-ce que tu danses la nuit…

Christine Orban, Est-ce que tu danses la nuit…, Albin Michel, 2020

Par Brigitte Niquet.

Avec le corps qu’elle a (sorti en 2018) ne m’avait pas spécialement emballée. Je n’avais pas remarqué en entamant Est-ce que tu danses la nuit  qu’il s’agissait de la même auteure et c’est tant mieux, car j’aurais pu avoir un préjugé défavorable et c’eût été dommage.

Les deux livres ont en commun une relative minceur de l’argument. Le premier faisait état de la goujaterie d’un homme qui sous-entend qu’une femme bien roulée n’a pas besoin de se piquer d’écrire pour se faire une place au soleil. Bon, pas de quoi nourrir vraiment 200 pages. Le deuxième est plus riche, à la fois par son thème et par une plus grande originalité de l’écriture.

Le thème d’abord. « Je voulais raconter l’histoire d’une attirance irrésistible. Raconter l’échec de la morale confrontée au désir. Raconter un amour déplacé », dit l’auteur en 4e de couverture. Ce n’est pas très nouveau depuis qu’une certaine Phèdre est passée par là, mais il y a trente-six manières d’aborder le sujet. Ici, une très jeune fille (Tina, 17 ans) est plus ou moins amoureuse d’un de ses congénères, Marco, même âge. Rien de très original, donc. Mais les choses vont changer quand Marco présente sa petite amie à son père, Simon, veuf de fraîche date qui traîne un peu partout ses guêtres et sa morosité mais retrouve instantanément goût à la vie en découvrant Tina, dont il tombe follement amoureux – on pourrait dire « et réciproquement », même si Tina met plus de temps à accepter ces sentiments nouveaux pour elle et ce qu’ils impliquent. Nous apprendrons peu à peu toute l’histoire et son dénouement par le biais de Tina qui, 20 ans plus tard, retrouve dans une cachette secrète à la fois son journal et les lettres qu’elle envoyait à Simon. Les chapitres alternent donc entre extraits du journal, extraits des lettres, mais aussi interventions « en direct » de Tina et de Simon par le biais des souvenirs, ce qui donne à l’écriture un caractère très particulier et nous attache aux deux personnages principaux (Marco n’est guère qu’un figurant) au point que nous n’aurons de cesse de connaître l’issue de leur passion « interdite », issue que l’auteur, bien sûr, ne dévoile qu’à la toute fin. Mais en dehors du suspense, c’est l’évolution de cette passion et la finesse avec laquelle elle est analysée qui méritent toute notre attention.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La fille de l’Espagnole

Karina Sainz Borgo, La fille de l’Espagnole, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

En commençant ce roman, on pense déjà qu’on va se régaler – à condition toutefois d’avoir le cœur bien accroché. Dès le début, en effet, on ne peut qu’être fasciné à la fois par la remarquable qualité de l’écriture et par la violence qui sourd de partout, impitoyablement décrite sans la moindre concession.

Nous sommes à Caracas, ville martyre écartelée entre des bandes rivales qui s’étripent pour des raisons pseudo-politiques servant de prétexte à la barbarie pure et simple. Au milieu de ce chaos tente de survivre l’héroïne, Adelaida, qui au début du livre enterre sa mère très aimée et retrouve en rentrant son logement occupé et mis à sac par une bande de foldingues enragées qui jouent de la machette comme d’autres des aiguilles à tricoter. Le sort en est jeté : Adelaida va devoir apprendre à survivre seule et, faute de mieux, tenter d’organiser son départ vers d’autres horizons, en empruntant l’identité d’une morte dont elle aura d’abord trimballé la dépouille sur cinq étages avant de la balancer dans une benne à ordures. Y parviendra-t-elle ? Elle n’aura, en tout cas, pas cessé de patauger dans le sang, les excréments, les cadavres brûlés ou putréfiés : aucun détail horrible ne nous est épargné et c’est peut-être la limite du genre. Bis repetita placent, sans doute. Toutefois, lorsque les « repetita » de cette sorte s’étalent sur deux cents pages, elles peuvent lasser, quel que soit le talent de l’auteur. Mais c’est aussi ce qui fait le succès des films d’horreur, plébiscités par un large public… De même, on peut regretter que le principal et souvent unique centre d’intérêt en dehors de la description de ce charnier soit la torture morale subie par la jeune fille, d’où risquent de s’ensuivre pour le lecteur une certaine monotonie, voire un certain ennui. Mais tout le monde n’est pas non plus d’accord là-dessus : certains disent avoir dévoré le livre en une ou deux soirées.

Reste le message qui fait froid dans le dos et mettra sans doute tout le monde d’accord : le Venezuela, c’est loin, mais si cela arrivait chez nous, demain ? C’est comme le COVID, on n’y croyait pas, mais…

Catégorie : Littérature étrangère (Venezuela). Traduction : Stéphanie Decante.

Liens : chez l’éditeur.

Marche blanche

Claire Castillon, Marche blanche, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

Je me souviens de la première apparition de Claire Castillon dans une émission littéraire, en 2006 je crois, sous l’oeil ébaubi de Patrick Poivre d’Arvor, sidéré devant le phénomène : une jeune et très jolie fille venant présenter un brûlot intitulé Insecte (lisez Inceste), un recueil de nouvelles qui mettait le feu sans vergogne aux relations mère-fille et versait de l’huile sur ledit feu comme s’il ne prenait pas assez vite à son goût, le tout en écarquillant de grands yeux presque candides. Époustouflant.

J’appris alors que l’auteure n’en était pas à son coup d’essai, et venait de réussir son coup de maître médiatique. J’avais l’intention de suivre sa carrière, mais je l’ai un peu oubliée car elle fut étonnamment discrète, et c’est seulement en 2020 que la belle refait vraiment surface avec cette Marche blanche où l’on retrouve toute la virulence d’Insecte, mais comme inversée puisqu’il s’agit ici d’une mère dont on a enlevé la petite fille de 4 ans, jamais retrouvée, une mère qui ne s’en remet pas et en veut à la terre entière, et d’abord à son mari, qu’elle accuse d’avoir baissé les bras trop facilement. Dix ans plus tard, lorsqu’un couple avec deux enfants vient s’installer dans la maison d’en face, elle se persuade que la fille (qui a l’âge qu’aurait la petite disparue) est sa propre fille et elle perd peu à peu contact avec la réalité.

Voilà un beau sujet pour faire pleurer Margot, mais Margot ne pleure pas car l’histoire nous est racontée exclusivement du point de vue de la mère (qui parle de bout en bout à la 1e personne), bien trop ancrée dans ses révoltes et ses délires pour nous tirer des larmes. Cette femme est glacée et rien ne la réchauffe, cette femme est glaçante et, si elle ne nous émeut pas vraiment, elle nous inquiète profondément et l’on pressent que cela va finir mal, très mal. Il y a trente-six façons qu’une histoire finisse mal et l’on ne saura qu’à la toute fin laquelle Claire Castillon a choisie. Disons simplement qu’elle est dans la logique du personnage – et de l’auteure. À quand le prochain Castillon ? Nous l’attendons avec impatience.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le pays des autres

Leïla Slimani, Le pays des autres, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

Leïla Slimani ne chôme pas. Si l’on ne considère que son activité de romancière, trois romans en six ans dont un prix Goncourt, voilà qui vous pose une écrivaine, surtout aussi jeune. Quel étonnant parcours que celui de cette franco-marocaine, dont le premier manuscrit fut refusé par tous les éditeurs et le troisième (Chanson douce) couronné par un prix Goncourt mérité ! Et voici que sort maintenant le premier tome de ce qui va devenir une saga en trois volumes. Excusez du peu !

Nous sommes au tout début des années 1950. Mathilde, une jeune Alsacienne, s’est éprise d’Amine, un colonel de spahis marocain venu se battre aux côtés des soldats français. Quand la paix revient, elle quitte tout pour lui, l’accompagne dans son pays et l’épouse. Hélas… Elle croyait vivre dans une belle maison, au soleil, roucoulant avec son époux chéri, et elle se retrouve dans une chambre insalubre dans la maison de ses beaux-parents, ne jouit d’aucune liberté, n’a aucun droit, et son mari, bien que lié à elle par une vraie passion charnelle, puis par la venue d’un enfant, n’hésite pas à l’« esclavagiser », voire à la frapper si elle se montre trop rétive : c’est ainsi qu’on traite les femmes dans la culture marocaine et nul ne s’en indigne. Mais Mathilde n’est pas prête à se laisser faire et Le pays des autres est avant tout l’histoire de son combat pour exister autrement que dans l’ombre d’Amine. Même si elle trébuche, même si elle tombe, elle se relève et va de l’avant. Sa fille Aïcha lui emboîte le pas ainsi que sa belle-sœur Selma, et l’on devine que l’émancipation des femmes, si elle n’est pas pour demain, sera pour certaines après-demain, tandis que le Maroc, sous tutelle française, s’ébroue lui aussi et refuse l’infantilisation dans laquelle la « mère-patrie » prétend le maintenir.

J’ai aimé ce livre, sa belle écriture, le souffle épique qui le porte et les échos de batailles que nous avions presque oubliées, mais j’avoue que j’ai peiné un peu à le terminer et je ne suis pas sûre que je lirai les deux tomes suivants annoncés. Comme pour L’amie prodigieuse, j’ai le sentiment d’en savoir assez pour imaginer la suite. Ou ne pas l’imaginer et passer à autre chose, par crainte de saturation, d’overdose… Mais c’est un point de vue très personnel et personne n’est obligé de le partager. Aucun risque, d’ailleurs, vu le formidable succès de librairie d’Elena Ferrante. Nous en souhaitons autant à Leïla Slimani.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La femme révélée

Gaëlle Nohant, La femme révélée, Grasset, 2020

Par Brigitte Niquet.

Ce roman pourrait donner le vertige, car tout y est double : les deux identités du personnage principal, les deux vies qu’elle mène alternativement sur deux continents différents, son double exil (géographique et affectif), le mariage étroit de la petite et de la grande histoire qui interfèrent sans cesse… Belle pâte à pétrir pour un auteur doué, et Gaëlle Nohant l’est incontestablement.

Le récit commence dans le Paris des années 50, celui de Saint-Germain-des Prés, où l’on croise Boris Vian et Juliette Greco aussi bien que le mystérieux Sam (serait-ce un espion ?) et le jazzman noir Horatio, qui tous deux joueront un rôle important auprès de l’héroïne. Celle-ci, une jeune Américaine du nom d’Eliza Donnelley, auto-rebaptisée Violet Lee, a fui Chicago et un mari apparemment bien sous tous rapports (ce sont parfois les pires), laissant là-bas le fils de quatre ans né de cette union, qu’elle adore pourtant et espère aller bientôt rechercher. Las, dix-huit ans s’écouleront avant qu’elle puisse concrétiser ce projet, dix-huit ans dont le récit épique nourrit la première partie de l’ouvrage, dix-huit ans de galère qu’elle immortalise par ses clichés car, devenue photographe, c’est le Rolleiflex en bandoulière qu’elle témoigne de son époque.

Elle quittera donc la France du pré-mai 68 pour retrouver une Amérique grandement perturbée elle aussi, puisque c’est l’époque, entre autres, de la guerre du Vietnam mais aussi des luttes des Noirs pour leurs droits, alors même que Martin Luther King vient d’être assassiné, bientôt suivi de Bob Kennedy… Un Leïca remplaçant le Rolleiflex, Violet/Eliza s’en-ira-t-en guerre de nouveau, mais il faudra encore beaucoup de temps, d’espoirs et de désespoirs, de sang et de larmes pour qu’elle cesse enfin d’être une femme « coupée en deux » et que le titre La femme révélée prenne tout son sens.

Si l’on ajoute que Gaëlle Nohant est par ailleurs dotée d’une belle écriture et d’une impressionnante culture historique et politique, et qu’elle maîtrise l’art de donner vie à une foule de personnages secondaires aussi attachants que l’héroïne elle-même, le lecteur aura compris qu’il y a « du best-seller dans l’air ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Se taire

Mazarine Pingeot, Se taire, Julliard, 2019

Par Brigitte Niquet.

J’ai lu Se taire sans penser du tout à un parallèle possible avec « l’affaire Hulot » qui m’était sortie de la tête, bien qu’ayant fait en son temps les choux gras des feuilles à scandale.  Peu importe d’ailleurs, ce livre est un roman qui s’inspire de plusieurs cas différents même si ressemblants, habilement amalgamés par l’auteure dont le talent d’écriture n’est plus à démontrer. Fin de la chasse aux sorcières et du « qui est qui ? ». On n’en finirait pas, d’ailleurs, vu les développements multiples qu’ont connus les procès pour viol ces dernières années, orchestrés par #Metoo.

Au-delà du drame du viol en lui-même, Mazarine Pingeot traite plus globalement d’un de ses thèmes de prédilection : le silence. Le silence forcé, l’omerta, dont sont pétris les « secrets de famille » et dont elle-même n’est sortie que tardivement avec Bouche cousue. Ici, c’est Mathilde, son héroïne, qui le choisit. Mais choisit-elle vraiment ? Issue d’une famille hyper médiatisée (son père est un chanteur célèbre), elle connaît trop bien les dégâts collatéraux d’un scandale possible (« Il n’atteint pas seulement celui qui en est l’origine, tous en sont éclaboussés, […] au premier chef la victime »), et a déjà inconsciemment décidé de se taire avant même que ses parents, tardivement mis au courant, ne l’y incitent habilement. Elle tourne alors le dos à la vie et s’engage dans une impasse dont on doute qu’elle puisse sortir un jour.

La jeune femme n’a plus goût à rien et flotte comme une épave à la surface de sa vie, jusqu’à ce qu’elle rencontre Fouad et que l’horizon semble s’éclaircir. Est-il celui qui va prendre Mathilde par la main et lui réapprendre à vivre et à aimer ? Rien n’est moins sûr et il faudra encore bien des péripéties avant qu’arrive le dénouement. Entretemps, on aura parfois perdu de vue le sujet de « l’après-viol », un peu noyé parmi d’autres considérations, concernant en particulier la personnalité très complexe de Fouad qui vole souvent la vedette à sa compagne. Mais l’un comme l’autre sont très attachants et la conclusion réussit l’exploit d’être très inattendue.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; un article de l’Obs.

Une machine comme moi

Ian McEwan, Une machine comme moi, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

Le confinement étant favorable à la lecture, lisons donc et, pourquoi pas, des livres que nous n’aurions sans doute jamais ouverts autrement.

Celui-ci combine l’uchronie et la dystopie (pardon pour ce vocabulaire un peu tordu). Uchronie puisque nous sommes censés être en 1982 mais que tout y est contraire à la réalité historique (Kennedy a survécu à l’attentat de Dallas et Georges Marchais est président de la République, c’est dire !) et dystopie puisque l’intrigue nous raconte l’histoire d’une tentative ratée pour créer des humanoïdes ressemblant à s’y méprendre à des êtres humains, mais des êtres humains dotés d’un cerveau aux possibilités infinies. Dix-huit exemplaires de ces créatures sont en circulation, et Charlie et sa compagne Miranda se sont portés acquéreurs d’un « Adam » (les versions féminines sont des « Ѐve », comme il se doit). C’est ici, bien sûr, que les ennuis commencent. Adam tombe amoureux de Miranda qui n’est pas insensible à son charme, et ils passent une nuit d’enfer. « On se croirait dans Jules et Jim, a écrit un critique, si Jim était un robot ». Le problème, c’est qu’Adam est, certes, un robot mais par bien des côtés, c’est aussi un homme et il ne parvient pas à vaincre ses contradictions. D’ailleurs, une épidémie de suicides inexpliqués ne tarde pas à frapper les hommes-machines, et l’amour non payé de retour est loin d’être seul en cause.

Le scénario est complexe, les personnages attachants et le roman prenant, même si l’on n’est pas très amateur de SF. On peut cependant regretter un certain manque de rythme : nombre de chapitres regorgent de détails inutiles pendant que l’action se traîne. Mais le tout vaut le détour, même sans coronavirus.

Catégorie : Littérature française (Science-Fiction).

Liens : chez l’éditeur ; la critique de Dans une coque de noix, du même auteur, par François Lechat.

Les guerres intérieures

Valérie Tong Cuong, Les guerres intérieures, J.-C. Lattès, 2019

Par Brigitte Niquet.

Tous les romans de Valérie Tong Cuong sont intéressants, voire passionnants pour ceux qui apprécient la littérature intimiste (j’avais beaucoup aimé Pardonnable impardonnable), et celui-ci ne déroge pas à la règle. Il est bâti autour du thème du remords, de la culpabilité, et m’a fait penser pour cela à Trois jours et une vie de Pierre Lemaître. Bien que l’histoire soit située dans un contexte très différent, la trame est la même : comment vivre avec le souvenir d’un acte méprisable (voire d’un meurtre chez Lemaître), commis par hasard ou par négligence, et resté ignoré de tous sauf de son auteur dont il pourrit la vie.

La situation s’aggrave ici du fait que Pax, le « héros », rencontre par hasard la mère de la victime et en tombe éperdument amoureux. Il faut dire qu’Emi a tout pour plaire et pour bouleverser un homme, sauf qu’elle ne se remet pas de ce qui est arrivé à son fils et cherche dans la morphine un dérivatif à son mal-être.

Les personnages sont en place dès les premiers chapitres, ne reste qu’à dérouler ensuite le fil de leur histoire croisée, qui s’enrichit bien sûr de quelques figures secondaires dont l’importance est loin d’être négligeable, mais c’est bien dans la tête et le cœur de Pax que tout se joue : révélera-t-il à Emi ce qu’il sait et qui pourrait l’aider à guérir de sa torturante douleur, sachant que le prix à payer sera sans doute une rupture définitive avec cette femme qu’il adore ?

C’est un livre qui ne se lâche plus quand on l’a commencé, mais auquel cependant, comme souvent chez cet auteur, il manque quelque chose qui suscite l’empathie avec ses personnages. Curieusement, on ne compatit pas à leurs malheurs. Un critique a parlé d’écriture « clinique » et le mot est juste : le récit est d’une grande précision mais il n’est pas chaleureux. C’est bien le seul reproche qu’on puisse lui faire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Celle qui ne pleurait jamais

Christophe Vasse, Celle qui ne pleurait jamais, Les nouveaux auteurs, 2017 (disponible en Pocket)

Par Brigitte Niquet.

Sacré polar que celui-ci, qui a reçu le Grand prix du Polar Femme Actuelle et c’est bien mérité. Est-ce dire que ce roman plaira surtout aux femmes ? En tout cas, il leur fait la part belle, et Séverin, flic dépressif et bipolaire, écrivain à ses heures perdues, navigue à vue entre Sarah, son ex-femme, Nathalie sa maîtresse, Alex son adjointe, sans parler de Gabrielle, sa fille, en pleine crise d’adolescence « gothique ». Il faut compter aussi avec Celle qui ne pleurait jamais, dont on ignore presque jusqu’au bout l’identité aussi bien que les rapports qu’elle peut entretenir avec les autres protagonistes, mais dont les malheurs et les forfaits nous sont narrés dans de courts chapitres en italiques mêlant passé et présent, intercalés entre les chapitres « normaux ». Pour achever de brouiller les pistes, un double meurtre est commis au début du roman, c’est Séverin qui est chargé de l’enquête… et il ne tarde pas à découvrir que Sarah, qui a brusquement disparu, est la coupable que tout désigne, jusqu’à son ADN.

Cet imbroglio pourrait donner lieu à un de ces polars tordus qu’on lit vite parce qu’on veut connaître la fin et qu’on est obligé de relire parce que finalement, on ne sait plus qui est qui et qui a fait quoi. Rien de tel ici. La progression de l’intrigue, habilement maîtrisée, distille juste assez d’informations pour tenir le lecteur en haleine sans lui faire perdre le fil de l’histoire. Quant au dénouement, il est parfaitement inattendu, même si on a « tout suivi ». Ajoutons, pour ceux qui ne dédaignent pas qu’un peu de psychologie et d’étude de mœurs vienne pimenter le roman policier, qu’ils seront servis, car Celle qui ne pleurait jamais traite aussi en filigrane, avec justesse et sensibilité, de bien des problèmes du monde actuel, en particulier les rapports parents-enfants dans une société décomposée, même si les familles sont, elles, … recomposées. Le thème de l’impossible reconstruction des enfants-martyrs est lui aussi abordé, avec délicatesse et parce qu’il est nécessaire à l’intrigue, et quelques autres encore, comme la difficulté pour les pères divorcés de garder le contact avec leur progéniture. Bien des qualités donc, surtout pour un premier roman.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : sur Lisez.com.

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑