Tenir jusqu’à l’aube

Carole Fives, Tenir jusqu’à l’aube, Gallimard, 2018

Par Brigitte Niquet.

Je fulmine assez contre les « mauvais » titres pour applaudir à celui-ci, dans la droite ligne de Que nos vies soient un film parfait, précédent opus du même auteur. Deux titres juste assez allusifs pour éveiller des échos dans nos mémoires et nous obliger à retrouver le sentiment qui… l’émotion que… Ah oui, le film parfait, c’était dans une chanson de Lio, et l’autre, c’est dans La chèvre de Monsieur Seguin, la brave petite chèvre qui se battit toute la nuit contre le loup et s’efforça, dans un baroud d’honneur, de « tenir jusqu’à l’aube »… En commençant le livre, on a déjà la larme à l’œil et on caresse le fol espoir qu’elle s’en tire, cette fois, la Blanquette. Sait-on jamais…

La Blanquette ici s’appelle « Elle », on ne connaîtra pas son prénom, sans doute pour que son anonymat la rende plus représentative de toutes les « mamans solo » et du drame permanent que beaucoup vivent en essayant de satisfaire un petit loup de deux ans et demi qui n’en a jamais assez de câlins, de caresses, d’histoires racontées et se conduit avec sa mère en tyran démoniaque. Mais la nuit, au moins, il dort, diront les bonnes âmes. Non, il ne dort pas, le monstre, jamais plus de deux ou trois heures à la fois et si Maman n’accourt pas au premier appel, il se met à hurler, les voisins se fâchent, il hurle de plus belle, c’est un cycle infernal. Alors elle se précipite, berce, lit des histoires, chante des chansons… et attend l’aube. Jusqu’à quand tiendra-t-elle sans y laisser sa santé, minée par le manque de sommeil, son équilibre psychique, compromis par un obsédant sentiment de culpabilité, son travail, qui est sa seule et maigre source de revenus, ou sans se mettre à frapper aveuglément ce gamin qu’elle adore ?

Peut-on faire tout un livre avec « ça » et rien que « ça » (à quoi s’ajoutent en filigrane l’absence du père et ses promesses de visites non tenues) ? C’est une question qu’on pourrait se poser au départ mais qui n’a plus d’objet au bout de quelques pages. Oui, on peut quand on s’appelle Carole Fives et qu’on a autant de cœur que de talent. Et on peut « scotcher » le lecteur comme avec un thriller. D’ailleurs, c’en est un, mais feutré, intimiste, ce sont les pires. Et qu’advient-il de la Blanquette ? Ah ! Il faut lire pour le savoir. On ne révèle pas la fin des thrillers.

Catégorie : Littérature française.

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Les saltimbanques ordinaires

Eimear McBride, Les saltimbanques ordinaires, Buchet-Chastel, 2018

Par Brigitte Niquet.

Encore un livre dont le titre est aussi déconnecté du contenu que possible. « Saltimbanques », d’accord, les deux héros le sont incontestablement puisqu’ils appartiennent corps et âme au milieu du spectacle, mais Eily et Stephen sont tout sauf « ordinaires », ils sont même exactement le contraire et c’est ce qui fait leur intérêt. Curieuse manière d’appâter le lecteur !

Bref, en dehors de cette considération générale, de quoi s’agit-il ? De la rencontre explosive entre Eily, Irlandaise en rupture de famille qui rêve d’intégrer une école de théâtre à Londres, et Stephen, de 20 ans son aîné, acteur et scénariste, dont elle tombe illico éperdument amoureuse. Le scénario est d’un classicisme sans faille, l’écriture l’est moins. Complètement déstructurée, ignorant la ponctuation (en particulier celle des dialogues), usant et abusant des phrases inachevées, censées sans doute reproduire le caractère haletant et chaotique de la pensée vivante (celle d’Eily en l’occurrence), elle innove, certes, mais peut aussi rebuter. Comme en plus, le sujet presque unique tient en trois mots : sexe, drogue, alcool, et que les trois états qu’ils induisent, déjà abondamment décrits dans la littérature, sont ici ressassés avec un maximum de complaisance, le lecteur finit par être transformé en voyeur un peu écoeuré et n’aime pas forcément ça.

Et pourtant, il persévère, ce lecteur. Masochiste ? Pas seulement. Vers la moitié du livre, Stephen, le ténébreux Stephen, « cet obscur objet du désir » dont on ne sait pas grand-chose vole la vedette à Eily et tout change. L’écriture (qui redevient classique) et le sujet : il ne s’agit plus des premiers émois d’une vierge surdouée pour le sexe mais de l’omniprésence chez un homme mûr d’un passé presque inavouable qui perturbe le présent jusqu’à le rendre invivable. Dès lors, la véritable question se fait jour : l’amour, si total soit-il, peut-il sauver ceux qui ont touché le fond et en restent si profondément meurtris que le seul mot de résilience est presque une insulte à leur malheur ? Et la personne qui leur tend la main ne risque-t-elle pas de sombrer avec  eux ? Nous ne livrerons pas la réponse de l’auteur et nous contenterons de déconseiller ce livre à un public « non averti ». Les autres apprécieront, et se délecteront en prime de la visite guidée de Londres qui sert de toile de fond.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Laetitia Devaux.

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Tous les hommes désirent naturellement savoir

Nina Bouraoui, Tous les hommes désirent naturellement savoir, J.-C. Lattès, 2018

Par Brigitte Niquet.

« J’ai vécu en France plus longtemps que je n’ai vécu en Algérie. […] Je me tiens entre mes terres, m’agrippant aux fleurs et aux ronces de mes souvenirs. Seule la mer relie les deux continents. »

L’Art de perdre nous ayant remis en mémoire, si besoin était, le déchirement des déracinés, on entre de plain-pied dans le récit de Nina Bouraoui, dont la situation est d’autant plus cruelle que la jeune femme se trouve divisée en deux moitiés rivales, celle qui regrette la patrie perdue, celle qui essaie de trouver sa place dans la patrie nouvelle, dichotomie qu’elle résume ainsi : « La France, c’est le vêtement que je porte, l’Algérie c’est ma peau livrée au soleil et aux tempêtes ». Une nouvelle version de la tunique de Nessus : qui voudrait enlever l’un arracherait l’autre. À cette dualité s’en ajoute une seconde, celle du corps (déjà évoquée dans un livre précédent : Garçon manqué), écartelé entre une homosexualité difficilement acceptée et le désir fou mais irréalisable d’être « comme tout le monde ».

Ce livre est de toute évidence une autofiction, qui présente la particularité d’être non chronologique et de s’articuler non autour des dates mais autour de trois thèmes : « devenir », « savoir » et « se souvenir » qui sont tour à tour les titres des courts chapitres qui le composent, thèmes étroitement entremêlés et si répétitifs que ça en devient lancinant, comme une sorte de mélopée destinée à exorciser la difficulté d’être. Autofiction, donc, ce qui définit à la fois son intérêt et ses limites. Certains lecteurs pourront trouver le nombrilisme que suppose ce genre un peu fatigant et un peu vain, d’autant que le récit ne s’éloigne jamais de l’autobiographie pure et dure et ne vise en aucun cas l’universel, contrairement à ce qu’avait si bien fait Alice Zeniter. L’ensemble manque donc un peu de recul et d’envergure : c’est le bémol que nous mettrons à cette chronique, mais qui ne doit pas décourager tous les amateurs de littérature intimiste, et ils sont nombreux.

Catégorie : Littérature française.

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La vraie vie

Adeline Dieudonné, La vraie vie, L’Iconoclaste, 2018

Par Brigitte Niquet.

Il faut avoir le cœur et les autres organes bien accrochés pour lire jusqu’au bout La vraie vie et surtout pour admettre comme prémices que « le vert paradis des amours enfantines » cher à Baudelaire puisse être « ça », une descente aux enfers dont  les deux jeunes protagonistes, malmenés par le destin autant que par les adultes qui les entourent, ne réussissent que par miracle à sortir presque indemnes physiquement. Il leur restera à rebâtir leur vie, autant que faire se peut, sur un champ de ruines.

Il faut avoir le cœur bien accroché donc, et pourtant l’écriture, presque constamment métaphorique, est si talentueuse et les personnages si attachants qu’on n’imagine même pas d’abandonner le livre en cours de lecture. Au contraire, c’est un page turner, aussi addictif que le meilleur des thrillers, susceptible de vous faire passer une nuit blanche pour savoir comment l’héroïne, après avoir naïvement misé sur une machine à remonter le temps capable d’effacer le passé et permettant ainsi de le réécrire autrement, va parvenir à arracher son petit frère Gilles à la hyène qui ricane, qui lui dévore le cerveau et le transforme en tortionnaire d’animaux dont les cadavres jonchent son chemin. Si Nietzsche a raison et si « ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts », ces deux enfants-là deviendront des surhommes. Dans le cas de la soeur aînée (qui n’a pas de prénom), il s’agira plutôt, évidemment, d’une « sur-femme », si l’on peut se permettre ce néologisme, mais sa personnalité hors du commun transcende les genres.

Un livre très dense, très beau, très brutal, un livre qui dérange, un chef-d’œuvre dans son genre. Âmes sensibles s’abstenir.

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

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Un mariage anglais

Claire Fuller, Un mariage anglais, Stock 2018

Par Brigitte Niquet.

Pourquoi diable ce mariage est-il affublé dans le titre de l’adjectif « anglais » ? La nationalité de ses protagonistes a-t-elle quelque importance pour l’histoire ? Aucune… Alors, à quoi bon emmener le lecteur sur de fausses pistes ? C’est d’autant plus dommage que le livre vaut surtout par son universalité. Entrent en résonance tous les écrits qui ont eu pour thème les tourments de la passion amoureuse, par exemple les tragédies classiques. Car même si le langage d’Ingrid et la nature de ses problèmes sont résolument modernes (le féminisme est passé par là), même si l’humour et l’autodérision pimentent ses lamentations, on entend dans sa voix les échos des plaintes de Bérénice, d’Hermione, de Phèdre et de tant d’autres mal aimées.

Ingrid, donc, une brillante étudiante de 20 ans, tombe raide amoureuse de son prof de littérature, Gil, quadragénaire, écrivain raté et séducteur impénitent, sincèrement épris de son élève mais dont tout le monde sauf elle devine qu’il ne pourra rester longtemps monogame. Comme le dit si bien Aragon (Les Voyageurs de l’impériale) : « Il y a des hommes qui sont incapables d’être fidèles. L’amour ne leur est pourtant pas interdit. » Gil et Ingrid se marient.

À partir de là, il est difficile de raconter ce livre sans le déflorer mais il est difficile aussi de ne pas le raconter, tant le récit du naufrage de cet amour en est le cœur et même l’unique sujet. Faisons bref : Ingrid, rapidement enceinte, doit dire adieu à ses rêves de voyages et de liberté pour se retrouver femme au foyer, vestale de son mari dans une maison isolée en bord de plage, le « pavillon de nage ». Gil, au contraire, passe de manière inopinée du statut d’écrivain raté à celui d’auteur à succès et quitte le domicile conjugal pour mener une vie de fêtes alcoolisées et de relations sexuelles débridées. Du fond de sa détresse, Ingrid écrit à Gil des lettres qu’elle ne lui envoie pas, mais cache entre les pages des innombrables livres dont les piles branlantes servent de mobilier au pavillon. Puis un jour, elle part se baigner et « s’évapore »…

Lire la suite « Un mariage anglais »

Dolce agonia

Pour la rentrée, et parce qu’il n’y a pas que les nouveautés qui comptent, quatre petits extras : des critiques enthousiastes de livres plus vieux que d’habitude (d’habitude ceux dont nous parlons ont dix ans d’âge maximum) → Dolce agonia, Fatherland, De chair et de sang, La chambre des officiers.

Nancy Huston, Dolce agonia, Actes Sud, 2001

Par Brigitte Niquet.

Alors, on peut parler de « vieux » livres, d’avant 2008 ? Quelle chance ! Encore faut-il qu’ils aient tenu la route et que les relire ne soit pas l’occasion d’une affreuse déception, comme il arrive trop souvent.

Aucun risque avec Nancy Huston et surtout avec Dolce agonia. Adoré à sa sortie, lu, relu, adopté comme livre de chevet, ce roman n’a pas quitté ma table quand j’écrivais moi-même et que j’en feuilletais quelques pages chaque jour, m’émerveillant de sa perfection, essayant de m’en imprégner et désespérant d’arriver jamais à la cheville de ce modèle. Je l’adore toujours, 17 ans après sa parution.

Le sujet, d’abord : douze personnes partagent un repas de Thanksgiving dans l’Amérique profonde. Situation banale, qui va se transformer en huis clos infernal car une tempête de neige bloque les convives sur place et les oblige à cohabiter jusqu’au lendemain chez leur hôte, Sean Farrell, porteur lui-même d’un lourd secret. Or tous (sauf les « pièces rapportées » qui ne sont là que parce que leurs conjoints y ont été invités mais qui compliquent un jeu déjà tendu) ont un passé commun chargé, tissé d’amours et d’amitiés autant que de rancœurs. La prolongation imprévue de la soirée rend l’atmosphère encore plus étouffante.

Si Dolce agonia n’était « que » cela, ce ne serait déjà pas mal, quelques coudées au-dessus de tout ce qui a pu s’écrire sur le sujet. Mais ce qui constitue sa radicale originalité, c’est le principe de faire raconter l’histoire par un « narrateur omniscient », qui ici n’a aucun mal à l’être puisqu’il s’agit de… Dieu lui-même. Entre chaque chapitre, Dieu nous informe donc sur un des personnages, sur les méandres de la vie qui l’ont conduit là, sur ce qui va lui arriver après, et même sur les circonstances de sa mort. Cette façon de couper les ailes au suspense est audacieuse, mais qu’importe le suspense. Ce qui importe, c’est de nous amener à nous interroger sur cette conception d’un Dieu qui nous gouverne, petites marionnettes qui se croient libres mais dont une main subtile tire les fils et peut-être les emmêle à plaisir.

On peut ajouter que si ce récit est empreint de tristesse (chacun des personnages pourrait faire sienne cette phrase d’Henri Calet « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes »), il surfe aussi sur les vagues de la tendresse et de l’humour, ce dernier surtout présent d’ailleurs dans les interventions de Dieu. Quand on le quitte, on reste partagé entre des sentiments très contradictoires mais qui ne confinent jamais au désespoir. Nancy Huston écrit « noir », c’est certain (ses livres suivants le confirmeront), elle trempe souvent sa plume dans le vitriol, mais elle sait aussi la rendre douce et caressante, à l’image du magnifique oxymore qui sert de titre à cet ouvrage.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

L’Autre

Sylvie Le Bihan, L’Autre, Seuil 2014 (aussi en Points)

Par Brigitte Niquet.

Voilà un livre bien étrange.

À la date de sa première parution, on parlait peu, il est vrai, des « pervers narcissiques », du moins n’avait-on pas encore, pour le grand public, accolé ce nom à ce trouble du comportement. Et pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit, c’est bien le sujet de ce livre, mais il n’est guère aisé pour le lecteur de le comprendre. Et cela pour plusieurs raisons.

D’abord, l’histoire interfère avec celle des attentats du 11 septembre 2001, c’est un angle d’attaque intéressant (on comprendra pourquoi en cours de lecture) mais déroutant. Quand le roman commence, nous sommes le 11 septembre 2011, jour de la commémoration des événements en présence d’Obama et de son épouse. À cette cérémonie ont été invités tous ceux qui ont perdu un proche dans l’effondrement des tours jumelles. La narratrice, Emma, en fait partie, ainsi qu’une autre femme, Maria, dont on ne sait trop pourquoi elle devient, elle aussi, un personnage central du roman. Son destin est, certes, parallèle à celui d’Emma mais il ne s’agit pas vraiment du même problème et cela brouille un peu les pistes. Par ailleurs, le récit de leurs vies à toutes deux est entièrement construit en flash-back, ce qui ne facilite pas toujours non plus la compréhension. Lire la suite « L’Autre »

Qui a tué mon père

Édouard Louis, Qui a tué mon père, Seuil, 2018

Par Brigitte Niquet.

Eddy Bellegueule a encore frappé, ou du moins son avatar, Édouard Louis, puisque c’est le nom de plume qu’il s’est choisi. Auréolé du succès planétaire de son premier livre (traduit dans une trentaine de langues), invité partout, jusque dans les universités américaines où il fait une tournée de conférences triomphale, il avait récidivé avec Histoire de la violence, pour lequel se dessine déjà une adaptation pour la scène, et voici maintenant Qui a tué mon père, récemment paru.

On ne peut s’empêcher de penser que ce dernier opus ressemble beaucoup à une commande de l’éditeur, pressé de rentabiliser la poule aux œufs d’or, car tout de même 70 pages écrites en très gros caractères, ça fait difficilement un livre et, il faut bien le dire, ça laisse un peu le lecteur sur sa faim.

Certes, il est toujours question de violence, on n’a jamais fini de creuser ce sillon et Édouard Louis le creuse très bien. Il s’agit cette fois de son père, broyé dans tous les sens du terme par la machine qu’on appelle l’économie libérale, comme tant de laissés-pour-compte de notre société. N’ayant même pas les mots pour le dire (contrairement au héros du beau film de Stéphane Brizé En guerre, à qui ça ne portera pas bonheur, d’ailleurs), il s’est tu et n’a jamais parlé à son fils ni à personne. Ils se sont quittés sur ce malentendu, persuadés de se haïr, et se retrouvent brièvement quelques années plus tard. La scène, presque muette encore une fois, est très émouvante et l’on se félicite qu’Édouard ait, lui, les mots pour l’écrire et pour nous raconter son père.

D’où vient alors le sentiment d’insatisfaction et même de rejet qu’éprouvent plusieurs lecteurs et non des moindres ? Sans doute de la brièveté du livre, frustrante, aggravée encore par le fait que dans les 20 dernières pages, abandonnant l’histoire familiale qu’il narre pourtant si bien, l’auteur se livre à une diatribe contre les hommes politiques qui se sont succédé au pouvoir depuis 2006 (Macron inclus) et qu’il estime responsables du malheur de son père et de bien d’autres. On bascule sans transition du Zola de Germinal à celui de J’accuse, le talent de tribun en moins, et on s’en serait bien passé. Ce manichéisme brutal, simpliste, assorti d’attaques ad hominem, n’apporte rien et décrédibilise le propos.

Un bilan mitigé, donc, pour un… disons un fascicule, qui ne mérite ni les panégyriques dont certains l’ont gratifié ni les critiques virulentes dont d’autres l’ont accablé ou, pour parler comme la Junie de Britannicus, « ni cet excès d’honneur ni cette indignité ». Enfin si, il mérite un peu des deux, suivant la partie du livre dans laquelle on se trouve. Dommage.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Une famille

Pascale Kramer, Une famille, Flammarion, 2018

Par Brigitte Niquet.

Difficile de faire original à propos de la famille. Nancy Huston, quand on lui demandait pourquoi tous ses livres ou presque traitaient de ce thème, renvoyait la question à son interlocuteur : « Pourquoi ? Il y en a d’autres ? » Le site Babelio, quant à lui, recense quelque 5000 ouvrages dont les auteurs se sont abreuvés à cette source inépuisable et la liste n’est sûrement pas exhaustive. Titrer un livre simplement Une famille semble donc relever soit d’une absence totale d’inspiration soit de la provocation. En tout cas, on peut rêver mieux pour appâter le lecteur et c’est dommage car le roman de Pascale Kramer mérite l’intérêt, ô combien.

Dans la famille en question, tout le monde déborde de bonne volonté et d’amour mais voilà, cela ne suffit pas à éviter le drame. Le père, Olivier, en épousant Danielle, a hérité du rejeton d’une première union, Romain, et s’est empressé de faire trois autres enfants à sa femme : Édouard, Lou et Mathilde. Est-ce là que le bât blesse, dans la difficulté de gérer une famille dite recomposée ? Pas du tout ! Les trois derniers adorent leur aîné, lequel se laisse aimer avec la grâce nonchalante qui le caractérise. Tout devrait donc aller pour le mieux, mais bien sûr le ver est dans le fruit et ce ver ronge de l’intérieur le doux Romain, qui a hérité de son père biologique des tendances maniaco-dépressives, noie ses angoisses dans l’alcool et sombre peu à peu dans la déchéance totale, malgré l’aide de ses proches qui tentent, chacun à sa manière, de lui sortir la tête de l’océan de boisson dans lequel il s’abîme.

Quand le livre commence, après avoir disparu pendant huit ans sans donner la moindre nouvelle, Romain a refait surface, retrouvé par hasard et récupéré in extremis sur un trottoir par son frère Édouard. À l’issue d’une énième cure de désintoxication, il se tient coi depuis deux ans et a même trouvé du travail dans une jardinerie. Hélas… Pendant que Lou accouche de son deuxième enfant et que la vie semble l’emporter, il se volatilise à nouveau. C’est l’occasion pour chacun des membres de la famille de se retourner sur le passé, de faire un pathétique examen de conscience, de se culpabiliser et de comprendre que la surprotection n’est sans doute pas le meilleur moyen d’aider ceux qui sont au fond du gouffre. Il faut aussi accepter que certains ne remontent pas de ce gouffre malgré les mains tendues et que Romain en fait probablement partie. Le constat est désespérant mais l’analyse qui en est faite est d’une grande subtilité et d’une grande justesse. À ne pas lire cependant un soir de cafard.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

À l’aube

Philippe Djian, À l’aube, Gallimard, 2018

Par Brigitte Niquet.

Curieux titre pour un roman où rien ne se passe à l’aube sauf le dénouement, et l’on ne peut pas dire que l’heure matinale y joue un rôle important. Mais depuis 37°2 le matin, Djian s’est fait une spécialité des titres mystérieux ou elliptiques (voir Oh … ou Bleu comme l’enfer), alors va pour À l’aube.

Il n’y a d’ailleurs pas que le titre qui soit elliptique, c’est l’ensemble de la narration qui l’est. Peu ou pas de ponctuation – particulièrement dans les dialogues, ce qui rend leur compréhension parfois difficile ; de nombreux allers-retours passé-présent que rien ne permet de situer dans le temps, c’est la méthode chère à Djian : « Lecteur, débrouille-toi » et si tu t’y perds, ce n’est pas grave, dis-toi qu’on ne te raconte pas une histoire mais qu’on te donne à observer des tranches de vie bien saignantes dans lesquelles mordent en bavant des personnages un peu déglingués, quand encore ils ne se dévorent pas les uns les autres.

Ici donc (nous sommes aux États-Unis, bien sûr), il s’agit de Joan, call-girl et vendeuse de fringues vintage selon les heures, qui rentre au bercail après la mort accidentelle de ses parents pour s’occuper de son frère Marlon, autiste. Une relation très forte se tisse entre eux, que vient menacer l’intrusion d’Ann-Margaret, une voisine sexagénaire mais encore affriolante qui se propose d’assouvir les besoins sexuels de Marlon et ne va pas tarder à devenir très envahissante, au grand dam de Joan. Voilà, on en sait assez, c’est entre eux trois que le drame va se nouer. Les personnages secondaires font en quelque sorte partie du décor, bien que deux au moins jouent un rôle important : John, le shérif, qui flirte sans état d’âme avec la loi pour protéger ses amis, et Howard, ex-amant de Joan puis de sa mère, à la recherche d’un magot que cette dernière aurait caché dans la maison. Mal lui en prendra : Marlon, autoproclamé « gardien du temple », veille au grain.

Rien de bien neuf, donc, dans l’univers ni dans l’écriture de Djian, mais peut-être une acmé qui a permis à Jérôme Garcin de qualifier ce roman de « djianissime ». Joli néologisme…

Catégorie : Littérature française.

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Fugitive parce que reine

Violaine Huisman, Fugitive parce que reine, Gallimard, 2018

Par Brigitte Niquet.

Une mise en garde pour commencer : ne vous fiez pas au titre qui peut laisser craindre (ou espérer) un énième roman historique, les souveraines ayant été quelques-unes à fuir ou à tenter de fuir leur royaume pour survivre. Or il n’est question ici ni de fugitive ni de reine mais d’une femme tout de même hors du commun, Catherine, flamboyante, insupportable voire odieuse, maniaco-dépressive (on ne disait pas encore « bipolaire »), qui ne règne par rien d’autre que sa beauté, son intelligence et son talent et ne fuit rien d’autre que ses propres démons. Il paraît que ce titre est « proustien ». Ceux qui ont suffisamment lu À la recherche du temps perdu  apprécieront sans doute mais il est permis de penser que, sur un sujet voisin, le duo Delphine de Vigan/Bashung avait fait beaucoup mieux avec Rien ne s’oppose à la nuit.

Cela dit, pour un premier roman, c’est une véritable réussite, à condition d’aimer la violence des sentiments quand elle est portée par un langage ordurier, d’une crudité et d’une vulgarité peu communes, du moins dans les cent premières pages où la narratrice (Violaine, la fille aînée de Catherine) narre les délires de sa foldingue de mère « à chaud », bruts de décoffrage. Un petit échantillon au hasard ? Catherine réagit en ces termes aux cadeaux somptueux que lui fait son mari, éperdument amoureux mais incapable de lui être fidèle : « Tu sais ce que j’en fais de tes fleurs, de tes fringues, de tous ces cadeaux ? Je me torche avec, voilà ce que j’en fais. Y’a peut-être écrit conne sur mon front mais y’a pas écrit pute sur mon cul », ou qui qualifie sa vie de « bordel de merde de chierie de bordel à cul ». Et ainsi de suite pendant les 100 pages de la 1e partie.

On commence à se dire que 140 de plus dans ce style, ça va quand même être difficile quand le ton change. Dans la 2e partie, Catherine est morte, usée par ses excès en tout genre, et son aînée, bien loin de lui en vouloir de les avoir malmenées, voire maltraitées (bien qu’adorées) sa sœur et elle pendant toutes ces années, décide qu’il est temps de rendre à sa mère l’hommage que méritent son courage, son énergie et sa force de résilience, et de raconter l’histoire autrement. Après tout, « la vérité d’une vie n’est jamais que la fiction au gré de laquelle on la construit ». On rembobine donc le film et on recommence, depuis la naissance de Catherine en 1947, « un premier avril, tu parles d’une plaisanterie », jusqu’à sa mort qu’elle a failli provoquer elle-même en 1989 mais qui n’arrive que 20 ans plus tard car « on n’a pas le droit de baisser les bras, ces bras qui entourent pour donner de l’amour à nos enfants quand ils appellent au secours ». Admirable déclaration qui justifie l’amour inconditionnel que lui ont porté ses filles en dépit de tout et qui a motivé l’écriture de ce livre. On l’aura compris, il n’est pas à mettre entre toutes les mains mais il laisse un écho durable dans la mémoire des lecteurs qui s’y sont essayés.

Catégorie : Littérature française.

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Chronique d’hiver

Paul Auster, Chronique d’hiver, Actes Sud, 2013

Par Brigitte Niquet.

Un conseil d’abord : ne lisez pas la 4e de couverture, Actes Sud se faisant apparemment une spécialité de phrases aussi absconses que « le savant puzzle où se déconstruit toute représentation univoque du moi afin que se produise, sous le signe d’une humanité partagée, la plus loyale des rencontres. » Si malgré tout vous achetez le livre, c’est que vous avez une vocation de kamikaze ou un vieux fond de masochisme, à moins que vous snobiez les 4e de couverture, que le seul nom de Paul Auster vous inocule la fièvre acheteuse, que la photo du beau jeune homme ténébreux en couverture vous ait instantanément séduit(e) ou que cet article vous y ait incité(e)… Et comme vous avez eu raison ! Un bémol cependant : le beau jeune homme ténébreux, lorsqu’il écrit ces lignes, est déjà largement sexagénaire et l’objet de ce livre, c’est justement le regard rétrospectif qu’il porte sur sa vie au moment où il entre dans son « hiver ».

Des autobiographies de gens célèbres, il y en a eu beaucoup, plus ou moins talentueuses. Pourtant, celle-ci ne ressemble à aucune autre, ne serait-ce que parce que l’auteur se déconnecte en quelque sorte de celui qu’il fut, l’éloigne de lui comme s’il s’agissait d’un autre en employant constamment pour le désigner ou pour s’adresser à lui le pronom « tu ».  Cet artifice d’écriture, auquel on s’habitue très vite et qui ne semble jamais factice, contribue grandement à la réussite de Chronique d’hiver, sans parler de ce magnifique sens de la phrase, ample, soutenue, limpide pourtant, qui roule comme une vague emportant dans ses flots le lecteur submergé. Nos romanciers amateurs de style haché et de phrases de trois mots devraient en prendre de la graine.

Quant au contenu, on partage d’emblée le sentiment d’urgence qui a poussé Auster à écrire ce livre : « Parle tout de suite avant qu’il ne soit trop tard, et puis espère pouvoir continuer à parler jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à dire. Il ne reste plus beaucoup de temps finalement ».  Non, il ne reste plus beaucoup de temps, tous ceux qui vieillissent le savent sans souvent oser se le dire et apprécieront sans doute que d’autres osent, et avec quelle lucidité, et avec quel talent.

Pour le reste, bien que la vie de Paul Auster n’ait rien eu d’extraordinaire stricto sensu (c’est peut-être pour cela qu’il nous semble si proche et qu’en parlant de lui, on a le sentiment qu’il parle aussi de nous), c’est un régal de le suivre et de faire avec lui l’inventaire de ses « cicatrices », physiques et morales, les unes recouvrant parfois les autres.

Les dernières phrases, déchirantes, vous cueillent de plein fouet :

Une porte s’est refermée. Une autre porte s’est ouverte.

Tu es entré dans l’hiver de ta vie.

Catégorie : Littérature étrangère (U.S.A.). Traduction : Pierre Furlan.

Liens : chez l’éditeur.

Chanson de la ville silencieuse

Olivier Adam, Chanson de la ville silencieuse, Flammarion, 2018

Par Brigitte Niquet.

Je suis la fille du chanteur […]
La fille dont le père est parti dans la nuit.
La fille dont le père a été déclaré mort.
Qui guette un musicien errant,
une étoile dépouillée d’elle-même,
un ermite qui aurait tout laissé derrière lui.

 

Voilà, le ton est donné par la 4e de couverture, on pourrait presque s’en tenir là. On saurait, en tout cas, à quoi s’attendre : à du sur-Olivier Adam  (passé maître dans l’art d’entraîner ses lecteurs sur les chemins tortueux de la déglingue et de la désespérance) mâtiné de Modiano (pour l’errance sans fin dans les rues des villes qui, de Paris à Lisbonne, semblent ne faire qu’une) avec une petite incursion dans la vraie vie puisque l’histoire est, paraît-il, plus ou moins inspirée de celle de Nino Ferrer.

L’originalité est cependant assurée par l’univers dans lequel se déroule ce nouveau roman : celui des musiciens, des chanteurs, des « idoles » qui ne tiennent debout que par les applaudissements, l’alcool et la drogue, et traversent la vie comme des météores, des étoiles filantes qu’il ne fait pas bon chercher à retenir, encore moins aimer. On le sait par les magazines people où s’étale leur vie privée, on le découvre ici de l’intérieur et on a envie de les chérir, de les protéger, ces stars qui nourrissent tous les fantasmes mais sont souvent si fragiles qu’elles s’autodétruisent presque systématiquement, dégâts collatéraux inclus.

Autre centre d’intérêt et non des moindres : la personnalité de la narratrice. Ce n’est pas une « groupie du pianiste », une minette sitôt oubliée que séduite : c’est la propre fille du chanteur, abandonnée par sa génitrice et trimballée par son père de concert en concert jusqu’à ce qu’un jour ce père disparaisse, mettant en scène son « suicide » de telle façon que, même sans cadavre, il soit déclaré mort. Bien entendu, l’enfant n’en croit rien et, dès qu’elle sera en âge de choisir sa vie,  passera le reste de cette vie à le chercher. C’est une autre version de « La Quête » de Brel, d’ailleurs cité avec maints de ses confrères vivants ou morts (Daho, Cohen, Bowie, Cobain, Morrison, Marley et les autres), une version tout aussi émouvante et tout aussi désespérée. À la poursuite de la star disparue ou de l’inaccessible étoile, même combat.

Reste à parler du style : on pourra regretter que l’auteur n’ait rien perdu de son amour pour les phrases de trois mots, sans verbe, sans sujet, commençant par « qui » (6 fois de suite), etc. Il en use et en abuse, plus encore que dans ses livres précédents, et cela peut agacer, comme tous les tics d’écriture. Mais malgré tout, ce roman exsude un charme particulier et, si sa narratrice n’a pas de prénom (ses parents ont dû oublier de lui en donner un), elle est très attachante.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Pactum salis

Pactum salis, Olivier Bourdeaut, Finitude, 2018

Par Brigitte Niquet.

J’avais tant aimé En attendant Bojangles, j’aurais tant aimé adorer Pactum salis, le deuxième roman d’Olivier Bourdeaut. Hélas… je cherche en vain dans ce livre une once du charme du premier et, à vrai dire, je m’y suis un peu ennuyée. Certes, Bourdeaut s’est attaché à ne pas faire un Bojangles bis et on ne peut que l’en féliciter. Il a choisi des héros diamétralement opposés, bravo. Encore faudrait-il que ces héros nous touchent quelque part, nous intéressent quelque peu et force est de reconnaître que ce n’est pas le cas. Pourtant le pari de départ ne manquait ni d’originalité ni de sel, si je peux me permettre ce jeu de mots. C’est l’histoire d’une amitié naissante entre deux hommes qu’a priori tout oppose : Jean, ex-Parisien devenu modeste paludier à Guérande, trouve un jour, effondré sur son tas de sel, un type ivre-mort qui, sacrilège suprême, a uriné sur le tas en question. Il s’agit de Michel, agent immobilier richissime, qui n’aime rien tant que se bourrer la gueule ainsi qu’étaler ses signes extérieurs de richesse. Leur rencontre explosive va donner lieu à quelques épisodes hauts en couleur dont la truculence ravira sûrement certains lecteurs – masculins sans doute, car les femmes sont peut-être moins attirées par les récits de beuveries et de castagne qui se terminent immanquablement dans le caniveau, aucun détail sordide ne nous étant épargné. Bon. Une fois, deux fois, trois fois, à la quatrième je sature, même si ces orgies semblent souder peu à peu l’improbable couple Jean/Michel, ce qui, franchement, ne me fait ni chaud ni froid, l’empathie avec ces personnages m’étant totalement impossible.

Reste la description des marais salants qui se veut somptueuse et qui l’est (à l’exception de quelques « ratages » dont j’oserai dire que la surcharge frise le ridicule). Mais hélas, cela sent trop l’exercice de style, l’écrivain qui s’écoute écrire, tout ce que j’avais reproché par exemple à Maylis de Kerangal dans Réparer les vivants, et qui lui a permis d’avoir le succès que l’on sait. C’est tout le mal que je souhaite à Olivier Bourdeaut. Pour ma part, j’attendrai son troisième livre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Pactum salis chez l’éditeur ; notre critique d’En attendant Bojangles ; celle de Réparer les vivants.

Réparer les vivants

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Gallimard (Verticales), 2014

Par Brigitte Niquet.

Voilà un succès de librairie incontestable mais ce n’est pas pour me mêler aux laudateurs que je prends la plume.

« Remarquablement écrit », disent beaucoup de critiques. Ce n’est pas mon avis, sauf si on admet, effectivement, que la « beauté » de l’écriture est une fin en soi. Pour ma part, cela produit l’effet contraire, ce livre m’est tombé des mains, j’en ai sauté des pages entières. Trop de style tue le style, c’est bien connu, trop de métaphores tue les métaphores, et le tout tue le plaisir de la lecture et, évidemment, l’émotion. Chaque verbe, adjectif, nom, adverbe, etc. est accompagné d’au moins 3 synonymes, voire plus. Pour moi, c’est vraiment l’auteur qui « s’écoute écrire ». Sur un tel sujet, c’est même choquant.

Il y a, par ailleurs, des chapitres entiers (dont le premier, ça commence mal) dont on se demande vraiment l’intérêt par rapport au sujet. Que Simon se soit tué après une nuit de surf ou après une virée en boîte, quelle importance puisque c’est l’accident de voiture qui s’en est suivi qui l’a tué et qui rend son coeur disponible pour la transplantation ? Pourquoi donc consacrer tout le premier chapitre à la description (luxuriante) du surf et de la beauté du jour naissant sur la plage où vient mourir la « grande vague » ? De même, pourquoi consacrer des chapitres entiers à la vie privée, présente et même antérieure, des différents acteurs de la transplantation (médecins, chirurgiens, infirmières) ? Le comble est atteint dans le chapitre qui commence page 160 « Le jour où Thomas (un des médecins) fit l’acquisition du Chardonneret… », dont, après 3 lectures, je ne comprends toujours pas l’intérêt par rapport au sujet.

Cela n’empêche pas, bien sûr, que les chapitres consacrés à la détresse des parents du donneur potentiel, confrontés à la douleur conjuguée de la mort de leur fils et de la mutilation post mortem que les médecins leur proposent de cautionner, soient bouleversants, mais c’est le sujet qui l’est et ce sont bien les seuls chapitres que j’aie lus en entier avec les larmes aux yeux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Réparer les vivants chez l’éditeur ; la critique de Corniche Kennedy, de la même auteure, par D. Bernard ; la critique du Chardonneret, de Dona Tartt, de Fr. Lechat.

Continuer

Laurent Mauvignier, Continuer, Éd. de Minuit, 2016

Par Brigitte Niquet.

Sybille, récemment divorcée de Benoît, tente de se reconstruire loin de lui et loin de Paris, en emmenant son fils Samuel, ado en pleine crise, qui au mieux l’ignore, au pire l’insulte si elle l’oblige à enlever ses écouteurs. Elle pense d’ailleurs qu’il n’a pas tort car elle n’a aucune estime d’elle-même : l’image qu’elle lui donne (elle traîne des journées entières en peignoir avachi et en savates, boit trop, fume trop, etc.) ne mérite que le mépris. Trop de facteurs se sont conjugués jusque-là, trop de malheurs auxquels elle n’a pas su faire face, sa vie se délite ; elle est au bord du gouffre et Samuel, déscolarisé, désaxé, aux frontières de la délinquance. Et un jour, il franchit la ligne rouge.

Cet événement, qui aurait pu les faire sombrer définitivement tous les deux, va être le détonateur dont Sibylle avait besoin pour reprendre son existence en main en même temps que celle de son fils. Une idée folle germe en elle : elle va emmener Samuel, bon gré mal gré, dans un périple équestre de trois mois dans les montagnes du Kirghizistan. C’est quitte ou double. Ou l’incommunicabilité perdurera et la fracture entre eux deviendra définitive ou ce voyage apparemment insensé les sauvera l’un et l’autre, l’un avec l’autre. Pari ambitieux, loin d’être gagné d’avance, dont on ignorera l’issue pratiquement jusqu’à la fin. Entre temps, par le jeu d’une construction en chapitres alternés passé/présent, l’auteur aura remonté le cours de la vie de Sibylle depuis sa jeunesse heureuse et étincelante jusqu’à la déchéance dans laquelle on a fait sa connaissance au début du roman. Et le lecteur se sera attaché à cette femme meurtrie avec qui la vie n’a pas été tendre et qui joue là sa dernière carte. Scotché, il n’en finit pas d’espérer : pourvu qu’elle réussisse !

On ne sait ce qu’il faut admirer le plus dans ce roman : c’est à la fois une ode à l’amour maternel inconditionnel, au-delà des mots pour le dire, dont mère et fils sont incapables ; un grand roman d’aventures dans une nature sauvage et sans pitié ; une découverte de la civilisation kirghize qui se résume en peu de mots – sens de l’hospitalité et respect de l’autre – mais se décline en chapitres d’une grande richesse descriptive ; un suspense toujours renouvelé en fonction des péripéties du parcours et de l’évolution psychologique des deux personnages, et bien d’autres choses encore (amoureux des chevaux, ce livre est aussi pour vous). Sans parler du style : il est d’une incroyable richesse, tantôt brutal, tantôt enveloppant, tantôt fulgurant… bref, immensément talentueux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Pour que demain vienne

Corine Pourtau, Pour que demain vienne, Editions Lunatique, 2017

Par Brigitte Niquet.

Ce recueil de nouvelles est le premier de l’auteure (si l’on excepte une très discrète publication en 2009), plutôt spécialisée jusqu’ici dans la littérature-jeunesse. Osons les grands mots : il s’agit à la fois d’un coup d’essai et d’un coup de maître. Saluons l’exploit, il est rare, surtout dans un genre aussi difficile que la nouvelle. Saluons aussi la toute jeune et toute petite maison d’éditions Lunatique, qui recèle déjà plusieurs pépites.

Curieusement titré Pour que demain vienne,  le livre aurait plutôt dû s’intituler « Dansez, les petites filles », début d’un poème de Victor Hugo mis en exergue et repris par extraits avant chaque nouvelle. Celles-ci ont d’ailleurs pour titres « Valse lente », « Pas de deux », « Pavane », « Bacchanale » et « Séguedille », c’est dire si le thème de la danse est omniprésent, même s’il n’est utilisé que comme métaphore.

En fait, il s’agirait plutôt de « danses macabres » car les malheureuses héroïnes de Corine Pourtau se précipitent toutes vers un destin fatal, malgré de remarquables efforts pour y échapper. Elles auraient bien voulu grandir, ces petites filles condamnées à l’anonymat (seule Louna est désignée autrement que par « elle », ce qui n’arrange pas son sort pour autant), elles auraient bien voulu atteindre l’âge adulte, s’épanouir peut-être, mais voilà, la résilience n’est pas donnée à tout le monde et d’ailleurs, elles n’ont même pas le temps d’y songer car, comme le chante Goldman, « d’autres gens en ont décidé autrement ». Portées par le style fluide et élégant de l’auteur, Louna et les autres font trois petits tours, quelques entrechats et puis s’en vont. On a souvent envie de dire : « Déjà ? ».

Évidemment, c’est noir de chez noir. Si vous n’aimez pas ça, abstenez-vous, d’autant que fonctionne à plein « l’effet recueil » : chaque texte est en soi un petit chef-d’œuvre, mais rassemblés, ils peuvent sembler pesants. Quand l’univers d’un auteur est aussi sombre, quand nulle fenêtre ne s’ouvre sans être violemment refermée, il peut arriver que le lecteur « sature ». Mais il y a d’illustres précédents et, heureusement, beaucoup de lecteurs (dont nous faisons partie) « aiment ça » et en redemandent. À quand le prochain opus ?

Catégorie : Nouvelles (France).

Liens : chez l’éditeur.

Les loyautés

Delphine de Vigan, Les loyautés, J.-C. Lattès, janvier 2018

Par Brigitte Niquet.

C’est le dernier opus de Delphine de Vigan et, comme elle nous y a habitués, il ne ressemble pas aux précédents. Nul ne pourra accuser cet auteur de s’autoplagier et, si chaque livre explore les tréfonds de l’âme humaine et ses infinies possibilités de souffrance, c’est chaque fois sous un angle différent. Après le calvaire d’une femme bipolaire – la mère de Delphine – qui finit par se suicider (Rien ne s’oppose à la nuit), celui d’un auteur peu à peu vampirisé par une pseudo admiratrice peut-être imaginaire (D’après une histoire vraie), voici celui de deux enfants, Théo et Mathis.

Théo est en garde alternée après le divorce de ses parents, situation devenue d’une grande banalité, sauf que… Sauf que le père de Théo n’a pas supporté la séparation, a perdu son emploi, sombre dans l’alcool et la déchéance, et que Théo, malgré son jeune âge (12 ans), va tout faire pour que personne, absolument personne et surtout pas sa mère, ne soit au courant de ce qui se passe la semaine où il est chez son père. Il ne peut pas être loyal avec les deux, il a choisi son camp, celui du plus faible et du plus menacé. Lourd fardeau qui va le tirer vers le bas et le faire choir dans des abîmes d’où il ne pourra remonter et où il va plus ou moins entraîner Mathis.

Des adultes pourraient les sauver mais, quand ils ne sont pas englués dans leurs propres problèmes, comme Cécile, la mère de Mathis, ils sont impuissants faute de moyens, comme Hélène, la prof principale de la 5eB.

L’histoire nous est livrée tour à tour par les voix de ces deux femmes, qui se racontent à la 1e personne, et par le biais de Théo et de Mathis, dont le narrateur parle à la 3e personne, peut-être parce que les enfants, trop jeunes, n’ont pas encore « les mots pour le dire ». Cette alternance soutient l’intérêt du lecteur qui, d’ailleurs, n’en a pas besoin, tant ce petit livre est dense. Il est aussi glaçant, plus encore que les précédents de Delphine de Vigan, sans doute parce que, cette fois, les victimes sont des enfants et qu’on a l’impression que cela se passe (ou peut se passer) près de nous, si près que nous en sommes aveuglés et ne pourrons dire « après » que le sempiternel « On n’a rien vu », « On n’a rien fait parce qu’on ne savait pas »… Triste constat.


L’avis de Sylvaine Micheaux :

Roman à 4 voix. Théo, 12 ans, parents divorcés, vit en garde alternée. Mathis, son meilleur ami, suit tout ce que fait Paul, parfois malgré lui. Cécile, la maman de Mathis, se demande si elle connaît aussi bien son mari qu’elle le pense. Hélène, la prof de SVT des garçons, s’inquiète. Elle pense ressentir un mal profond chez son élève Paul. Elle -même est une enfant maltraitée, et elle reste hypersensible sur le sujet.  En fait-elle trop ?  » Parfois je me dis que devenir adulte ne sert à rien d’autre que ça : réparer les pertes et les dommages du commencement. Et tenir les promesses de l’enfant que nous avons été  » (page 157).

Ce roman explore les loyautés, entre amis, entre adultes (parents divorcés ne se parlant plus ou parents mariés), entre adulte et enfant…

Cette histoire dure, douloureuse, nous prend dès le départ et on ne lâche plus. On y retrouve la Delphine de Vigan de No et Moi, des Heures Souterraines.

Bouleversant. À lire.

Catégorie : Littérature française.

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Summer

Monica Sabolo, Summer, J.-C. Lattès, 2017

Par Brigitte Niquet.

Les livres fondés sur une disparition inexpliquée (dont généralement le dénouement finit par livrer la clé) ne manquent pas. En 2017, nous avions déjà eu L’enfant du lac de Kate Morton et seule la date de parution, antérieure de seulement quelques mois à celle de Summer, permet peut-être de départager, en matière d’intrigue du moins, le plagiaire et le plagié. Dans les deux cas, tout se joue, en effet, autour d’une « évaporation » incompréhensible et non élucidée, jusqu’à ce que l’enquête soit relancée et finisse par aboutir quelque 25 ans plus tard. Même s’il s’agit dans L’enfant du lac d’un bébé de onze mois et dans Summer d’une jeune fille de dix-neuf ans, les similitudes sont troublantes, d’autant que nous sommes dans les deux livres au cœur d’un drame familial, étouffé sous une chape de silence, et que les deux histoires se déroulent au bord d’un lac, dont l’importance est si grande qu’il devient l’un des éléments constitutifs du récit.

Malgré cela, Summer réussit à être original et prenant, et il le doit autant à son style qu’à la manière dont est traité ce sujet quelque peu rebattu. Une citation de l’Ophélie de Rimbaud, mise en exergue, donne le ton : ce livre est un long poème autour de la figure idéalisée de Summer, un poème écrit par son jeune frère, Benjamin, qui avait 7 ans au moment du drame et qui va tenir en grandissant une sorte de journal mêlant passé et présent, réalité et fiction :

« La nuit, Summer me parle sous l’eau. Sa bouche est ouverte, palpitante comme celle des poissons. Viens me chercher Benjamin s’il te plaît Je suis là, juste là Viens me chercher S’il te plaît s’il te plaît. »

Happé par le chant de cette sirène d’un nouveau genre, l’enfant puis l’adolescent se réfugie peu à peu dans un monde onirique où il s’évade à la poursuite de l’absente, jusqu’à se retrouver pratiquement déconnecté de la réalité. Il faudra l’aide d’un psychiatre, ainsi que celle du commissaire qui a mené l’enquête 25 ans plus tôt, pour qu’il donne le coup de pied salvateur qui le fera remonter des profondeurs du lac jusqu’à la surface où il pourra enfin, libéré de ses démons, comprendre ce qui s’est passé et renaître à la vie.

Un bon suspense donc, qui vaut plus par la manière dont il est traité et par son écriture singulière que par sa nature même, mais qui mérite le détour.

Catégorie : Littérature française.

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Heather, par dessus tout

Matthew Weiner, Heather, par-dessus tout, Gallimard (Du monde entier), 2017

Par Brigitte Niquet.

Je n’aurais jamais eu l’idée de m’intéresser à ce livre, encore moins de l’acheter, sans les critiques dithyrambiques parues dans un magazine dont je respecte et partage assez souvent les avis.  Un journaliste américain établissait même une comparaison flatteuse avec Flaubert, d’autres parlaient de « roman étourdissant », d’« oeuvre démente qui se lit en apnée », d’« implacabilité glaçante ». Bien alléchant, tout ça. À condition qu’on le retrouve dans la lecture, ce qui, à mon sens, n’est pas le cas. Est-ce à dire que Heather, par-dessus tout soit un mauvais livre ? Ce serait faire offense au concepteur et réalisateur de la série Mad men que de le prétendre, mais un opus aussi court (certains le qualifient plutôt de longue nouvelle) se doit d’être du concentré de concentré et ce n’est pas le cas.

Les quatre premiers chapitres nous racontent l’histoire de Karen et Mark qui se sont rencontrés tardivement et se sont mis ensemble… faute de mieux. Ils engendrent une fille, Heather, qu’ils considèrent évidemment comme la huitième merveille du monde. Karen arrête de travailler pour se consacrer aux joies de la maternité, Mark trouve un nouveau boulot mieux payé qui l’accapare mais ne l’empêche pas d’idolâtrer sa fille. Le couple va ainsi cahin-caha jusqu’à l’adolescence d’Heather. Parallèlement, on suit en filigrane le parcours d’un pauvre gamin, Bobby, né d’une mère alcoolique et droguée et de père inconnu, qui sort de prison pour avoir violenté une jeune fille et croise la route d’Heather par hasard. On s’attend à un choc d’anthologie. Celui-ci se produira dans le 5e et dernier chapitre. Il sera, certes, violent mais beaucoup moins spectaculaire qu’on aurait pu le penser, presque furtif.

Globalement, le lecteur reste sur sa faim. Essentiellement parce que le style de Matthew Weiner est celui d’un entomologiste, qui dissèque les comportements de ses héros sans que jamais la moindre touche d’empathie soit sensible. Pour certains, cela fait partie de ses qualités. On est loin, en tout cas, de Madame Bovary et de la si touchante Emma, que Flaubert nous fait aimer jusque dans ses errements et dans ses crimes. Comment peut-on qualifier ce roman d’ « étourdissant » ? Il est tout sauf cela. « Glaçant », peut-être… Et encore. Un peu ennuyeux me paraîtrait finalement le meilleur qualificatif. Même le titre est raté : il est question de pas mal de choses dans ce court récit, mais Heather et l’adoration que lui vouent ses parents n’en sont même pas le centre.

Il ne vous est cependant pas interdit de vous faire votre propre opinion…

Catégorie : Littérature étrangère (USA). Traduction : Céline Leroy.

Liens : chez l’éditeur.

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