Le pays des autres

Leïla Slimani, Le pays des autres, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

Leïla Slimani ne chôme pas. Si l’on ne considère que son activité de romancière, trois romans en six ans dont un prix Goncourt, voilà qui vous pose une écrivaine, surtout aussi jeune. Quel étonnant parcours que celui de cette franco-marocaine, dont le premier manuscrit fut refusé par tous les éditeurs et le troisième (Chanson douce) couronné par un prix Goncourt mérité ! Et voici que sort maintenant le premier tome de ce qui va devenir une saga en trois volumes. Excusez du peu !

Nous sommes au tout début des années 1950. Mathilde, une jeune Alsacienne, s’est éprise d’Amine, un colonel de spahis marocain venu se battre aux côtés des soldats français. Quand la paix revient, elle quitte tout pour lui, l’accompagne dans son pays et l’épouse. Hélas… Elle croyait vivre dans une belle maison, au soleil, roucoulant avec son époux chéri, et elle se retrouve dans une chambre insalubre dans la maison de ses beaux-parents, ne jouit d’aucune liberté, n’a aucun droit, et son mari, bien que lié à elle par une vraie passion charnelle, puis par la venue d’un enfant, n’hésite pas à l’« esclavagiser », voire à la frapper si elle se montre trop rétive : c’est ainsi qu’on traite les femmes dans la culture marocaine et nul ne s’en indigne. Mais Mathilde n’est pas prête à se laisser faire et Le pays des autres est avant tout l’histoire de son combat pour exister autrement que dans l’ombre d’Amine. Même si elle trébuche, même si elle tombe, elle se relève et va de l’avant. Sa fille Aïcha lui emboîte le pas ainsi que sa belle-sœur Selma, et l’on devine que l’émancipation des femmes, si elle n’est pas pour demain, sera pour certaines après-demain, tandis que le Maroc, sous tutelle française, s’ébroue lui aussi et refuse l’infantilisation dans laquelle la « mère-patrie » prétend le maintenir.

J’ai aimé ce livre, sa belle écriture, le souffle épique qui le porte et les échos de batailles que nous avions presque oubliées, mais j’avoue que j’ai peiné un peu à le terminer et je ne suis pas sûre que je lirai les deux tomes suivants annoncés. Comme pour L’amie prodigieuse, j’ai le sentiment d’en savoir assez pour imaginer la suite. Ou ne pas l’imaginer et passer à autre chose, par crainte de saturation, d’overdose… Mais c’est un point de vue très personnel et personne n’est obligé de le partager. Aucun risque, d’ailleurs, vu le formidable succès de librairie d’Elena Ferrante. Nous en souhaitons autant à Leïla Slimani.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Un commentaire sur “Le pays des autres

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  1. Je partage tout à fait l’avais de Brigitte ; premier tome d’une trilogie ,ce livre est passionnant, et pour moi, bien plus attrayant que ceux d’Elena Ferrante auxquels je ne parviens pas à m’accrocher. C’est donc avec impatience que j’attends les tomes suivants de cette saga dont le rythme et les personnages vous saisissent dès les premières pages. Mathilde, l’héroïne de cette épopée , jeune femme française à la personnalité très affirmée, ne se doute pas de ce qui l’attend en suivant au Maroc un combattant marocain de l’armée coloniale dont elle est follement éprise et qu’elle vient d’épouser. Dès son arrivée, elle change de planète ! Et le lecteur prend conscience de que cela représente de vivre « au pays des autres » quand on n’est absolument pas préparé à un tel décalage de mode de vie, de culture, de statut accordé aux femmes. D’autant plus que grondent et menacent les revendications d’indépendance d’un peuple qui veut s’affranchir du joug de la colonisation française. Mathilde, qui appartient à la communauté marocaine par son mariage et à la communauté française par sa naissance est condamnée à s’adapter, ce qui ne signifie pas se soumettre et se résigner devant la pesanteur des différences et des préjugés.
    Au cours du récit, tous les personnages prennent de l’ampleur et chacun défend une vérité.
    Car la qualité de ce roman est de nous entraîner dans une réalité complexe où chacun défend ce qu’il pense être juste, quitte à en payer le prix !

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