Fille

Camille Laurens, Fille, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

On ne peut qu’éprouver un grand malaise à la lecture de ce livre : en raison de la charge émotionnelle qu’il véhicule, bien sûr, mais aussi par l’étonnement de constater que l’auteure (âgée d’une soixantaine d’années) nous propose un récit autobiographique qui semble relever du début du XXe siècle, voire de la fin du siècle précédent, quelque part entre Maupassant et Van der Meersch. Son livre traite exclusivement du malheur de naître fille dans un monde régi par les hommes, où la tentation est grande pour le père qui espérait un garçon de jeter à la poubelle le malheureux bébé non conforme à ses souhaits. Et nous ne sommes pas chez les bouseux, ledit père est médecin…

Le problème, c’est que, née pourtant quinze ans plus tôt que Camille, je n’ai jamais senti pour ma part ce rejet ni entendu parler autour de moi de cette prédilection exclusive du père pour ses rejetons masculins. Certes, le féminisme avait encore bien des bastions à faire tomber, mais cela n’a vraiment rien à voir avec ce que raconte l’auteure, qui n’aura sans doute pas assez de toute sa vie pour digérer les avanies qu’elle a subies. En lisant son livre, on ne peut que penser que tous les hommes sont d’affreux machos, méprisant tout autant leurs épouses que leurs filles, imposant le silence sur un inceste familial particulièrement sordide et confiant Camille pour son accouchement à un véritable boucher qui provoquera la mort du bébé (un garçon, pourtant, c’est bien fait, tiens…). Le lecteur doit donc toujours garder à l’esprit qu’il s’agit d’un cas particulier, certes pas unique mais non généralisable.

À cette réserve près (mais elle est de taille), Fille est un livre solide, atypique et remarquablement écrit : Camille y parle d’elle alternativement sous le couvert du « je » autobiographique, du « tu » qui semble être une autre malheureuse à qui elle s’adresse, du « elle » qui fait d’elle un narrateur externe, non impliqué dans les événements. Ces différences de point de vue et de ton sont une des richesses de l’ouvrage et empêchent le ronronnement qui aurait pu s’installer entre les scènes de violence pure qui sont, elles, très prenantes et pourraient choquer les âmes sensibles, surtout quand il est question de maternité, sujet délicat s’il en est. Il vaut mieux pour elles s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Un commentaire sur “Fille

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  1. Je n’ai pas encore lu « Fille » mais la critique de Brigitte m’interpelle. Je suis dans la même tranche d’âge que Camille Laurens et j’ai connu des discriminations garçons/filles parfois assez violentes symboliquement, verbalement et physiquement, une autorité paternelle démesurée, des femmes écrasées. Je pense que c’était une époque où tout était possible : des comportements rétrogrades (rétrogradant jusqu’au XIXe siècle) comme des comportements libérateurs et toute la palette intermédiaire. Le pire me paraît avoir été possible et je n’oserais pas mettre en doute le moindre témoignage. Le pire est d’ailleurs toujours possible.

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