Oublier Clémence

Michèle Audin, Oublier Clémence, Gallimard, coll. L’arbalète, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Ce tout petit livre original de 63 pages (plus une photo) est titré à l’envers car il s’agit plutôt de ne pas oublier Clémence. C’est une enquête, toute simple, systématique, menée par l’auteure sur son arrière-grand-mère. De mémoire familiale, elle ne sait d’elle qu’une chose ; tout le reste lui vient des actes de naissance ou de mariage qu’elle a pu consulter et des livres d’histoire. Non pas que Clémence y figure, dans les livres d’histoire, au contraire. Elle est une anonyme dont la vie ne peut plus être retracée qu’à travers les connaissances socio-historiques que nous avons de l’époque, des lieux, des métiers.

Il faut dire que le procédé, certes original, ressemble fort à un exercice de style comme Gallimard peut en publier, et que le contenu, loin d’un récit romanesque, ne conduit même pas vraiment à esquisser un portrait. Alors, cela vaut-il la dépense de dix euros ? Ce n’est pas sûr. Pourtant, la motivation et la rigueur – qui interdit d’inventer l’histoire de cette femme sur des bases aussi faibles – sont sincères ; la documentation sociologique n’est pas inconsistante même si le résultat reste léger ; et la démarche est sympathique. Mais si l’on attend de l’épaisseur, on aura le sentiment de se faire avoir.

Sur le fond, pourquoi oublier/ne pas oublier Clémence, Julia, Edmond ou …………….. (insérez ici le prénom de l’un de vos aïeux) ? À chacun de répondre à sa façon.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Gain de folie

André Soleau, Gain de folie, Ed° Les Lumières de Lille, 2017

Par Anne-Marie Debarbieux.

À l’extrémité du département du Nord, dans un Avesnois qui est passé au fil des années de la prospérité glorieuse au déclin économique inexorable, un Avesnois où les fractures sociales sont de plus en plus marquées entre deux mondes qui ne se rencontrent pas, Jean Baudson conjure au bistrot du coin une vie médiocre et sans horizon et joue au loto pour entretenir le souvenir de temps plus heureux avec ses amis. Un jour, l’improbable se produit…

La seconde partie du livre s’ouvre cinq ans plus tard, cette fois dans l’univers de la presse. Un jeune journaliste ambitieux, désireux de faire sa place au milieu des « anciens » et de se hisser dans la hiérarchie, rouvre le dossier et enquête : qu’est-il réellement arrivé à Jean Baudson ?

L’auteur connaît bien l’Avesnois et il en parle avec la passion de ceux qui aiment leur région. Il connaît aussi très bien le monde du journalisme qui a été le sien durant sa carrière professionnelle.

L’intérêt de son roman qui a obtenu le prix 2017 de l’association des auteurs du Nord (ADAN), réside à la fois dans l’intrigue alerte et bien menée, dans la construction intéressante du récit en deux temps et deux tonalités différentes, ce qui relance l’intérêt, mais surtout dans la peinture sociale et l’exploration psychologique de ses  personnages. André Soleau décrit sans concession mais avec beaucoup de tendresse un monde, certes dur, où les pauvres ne sont pas meilleurs que les riches, où règne l’attrait de l’argent et de la réussite, mais un monde où cependant tout espoir n’est pas perdu.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; sur le site de l’ADAN.

Salina

Laurent Gaudé, Salina, les 3 exils, Actes Sud, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Un cavalier s’approche d’une tribu du désert ; avec lui un bébé qui hurle sans jamais s’arrêter. Il le dépose au milieu du village et l’abandonne au soleil et à la poussière. Mamambala va recueillir cette petite fille, qu’elle nomme Salina pour toutes les larmes dont elle a abreuvé le sol.

A l’autre bout de sa vie, pour qu’elle puisse reposer à jamais en paix, Malaka, son dernier fils, va raconter la vie de Salina, ses rares joies, ses colères, ses fureurs. Dire cette femme forte, sauvage, qui va vivre pour se venger de ne pas avoir eu l’amour espéré.

Nous sommes dans un conte magnifique, cruel, violent, sauvage et dur comme le désert, les pierres, la violence et le sang. C’est un court roman envoûtant, qu’on lit d’une traite mais qu’on relit ensuite tant les mots sont beaux, précis : un vrai bonheur de lecture.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le Soleil des rebelles

Luca di Fulvio, Le Soleil des rebelles, Slatkine & Cie, 2018

Par François Lechat.

Curieusement, c’est L’Obs qui m’a donné envie d’acheter ce livre. Je dis « curieusement », car au cours de sa critique très élogieuse le journal n’a pas précisé un point essentiel : ce très bon roman dans son genre est un roman de genre, que je rangerais dans la littérature jeunesse. Je sais que c’est un peu fort pour un pavé de 630 pages, mais je ne vois pas comment le qualifier autrement. Car cette histoire, prenante dès la première page, menée tambour battant, avec tout ce qu’il faut de suspense, d’action, d’émotion (une jolie scène d’amour, entre autres) et de rebondissements, reste en même temps terriblement conventionnelle, pour ne pas dire prévisible. Il y a de belles inventions, dont Hubertus, un rat qui prend une certaine importance au début du récit, et Emöke, une femme victime qui devine l’avenir et connaîtra un deuxième amour. Mais les nobles sont soit cruels soit faits pour régner, les femmes sont aimantes et dévouées, le curé est généreux mais couard, le chef des rebelles a un grand cœur, le héros apprend à surmonter ses faiblesses, l’amour frappe même la brute la plus sanguinaire… Tout cela n’est pas grave si l’on prend ce roman pour ce qu’il est, un récit d’aventures haut en couleur, à lire par pur divertissement, comme le synopsis d’une série télévisée. A recommander aux ados, qui prendront plaisir à voyager dans le temps (le 15e siècle) et l’espace (dans le saint empire romain germanique).

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Françoise Brun.

Liens : chez l’éditeur ; la critique de L’Obs.

Sans un adieu

Harlan Coben, Sans un adieu, Belfond, 2010 (existe en Pocket)

Par Florence Montségur.

Je rebondis sur les derniers articles de Sylvaine et de Catherine. J’ai lu récemment un H. Coben publié en 2010 mais qui est en fait un roman de jeunesse ressorti des cartons comme Sang famille de M. Bussi.

On ressent déjà très fort, dans Sans un adieu, ce plaisir d’inventer des histoires et d’y empiler quelques couches de complexité, de disséminer les indices et de peser les mots de façon à jouer avec les nerfs du lecteur, avec son coeur. Si vous voulez connaître le fin mot et, dans cette histoire-ci, savoir si l’épilogue sera dramatique ou heureux, il vous faudra supporter les tensions et lire le livre jusqu’au bout. Et tant pis si ce roman comporte des défauts parce que Coben « répugne » à l’idée de tout réécrire. Tant pis pour le romantisme naïf de certains passages, les répétitions ou les explicitations inutiles. Il arrive un grand malheur à Laura : en pleine lune de miel, son adorable mari disparaît. Difficile à accepter. Comme toute la suite. Pour elle comme pour nous.

Il y a, dans Sans un adieu, tout le talent qui se développera plus tard. Certaines des facilités et des recettes aussi : les personnages tellement riches que l’argent n’est jamais un obstacle pour aucune action, le culot et la force de caractère hors pair des héros, les amis indéfectibles à un incroyable degré. Mais, au-delà de cela, Coben vous scotche le livre aux mains et vous laisse sur votre canapé, essouflé, le coeur battant.

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Roxane Azimi.

Liens : lisez.com ; la page sur l’auteur aux éd° Pocket. Retrouvez toutes nos critiques d’Harlan Coben dans le classement par auteur. Voir aussi la critique de Sang famille de Michel Bussi.

Sang famille

Michel Bussi, Sang famille, Presses de la Cité, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Ce dernier roman de Michel Bussi, sorti aux Presses de la cité, est en fait son tout premier, légèrement remanié par l’auteur. Tous les premiers romans de cet écrivain ressortent petit à petit, maintenant qu’il est connu : bon filon pour l’éditeur…

Colin, bientôt 16 ans, orphelin à l’âge de 6 ans, est élevé par son oncle et sa tante. Au fond de lui, il espère, il sent qu’il ne sait pas tout de son enfance. Et quand l’occasion de partir en camp d’été de voiles à Mornesey, son île normande natale, se présente, il en profite pour essayer de retrouver sa petite enfance et répondre aux questions qu’il se pose.

Plus qu’un thriller, un bon suspense, cette histoire est un roman d’aventures, un « Club des Cinq  » pour adultes et ados. Colin se fait aider par Armand et Madiha, deux jeunes inscrits au camp comme lui. Il y a une évasion de deux détenus dangereux, un homme censé être mort qui réapparait, un jeune garde-champêtre intérimaire, Simon, plein de fougue, qui mène de son côté l’enquête.

Sang famille n’est certes pas le meilleur Bussi, mais un bon roman de détente, plein d’action.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : lisez.com.

Le Livre des Baltimore

Joël Dicker, Le Livre des Baltimore, Ed. de Fallois, 2015 (et de Fallois Poche)

Par Anne-Marie Debarbieux.

D’un côté les Goldman-de-Baltimore, incarnation de la réussite, de la beauté, de l’élégance, de la générosité, qui à chaque période de vacances, ouvrent grand leur cœur et leur maison de rêve à leur neveu Marcus, lui-même membre de la même famille Goldman, mais un Goldman-de-Montclair, issu de classe moyenne et habitant avec ses parents une modeste maison dans une ville du New Jersey.

Les paradis de l’enfance, leur insouciance, les frasques de gamins qui scellent les souvenirs inaltérables, sont souvent voués à se lézarder. C’est bien ce qui se produit pour Marcus, fasciné par l’univers des Goldman-de-Baltimore et qui croyait en la pérennité du bonheur vécu par le trio inséparable qu’il formait avec ses deux cousins, tous trois sous le charme de la jolie Alexandra. Les illusions de l’enfance se brisent, chacun suit son propre chemin dès la fin des années lycée, et Marcus découvre au fil du temps que ni la richesse, ni l’amitié ni l’amour ne sont exempts de faiblesses et que l’image des Goldman-de-Baltimore, qu’il ne reniera jamais, comporte plusieurs facettes.

Devenu écrivain à succès, il conjure sa nostalgie, ses illusions perdues mais entretient aussi sa fidélité aux Goldman en écrivant leur histoire, ponctuée de flashes back et d’allusions récurrentes au mystérieux « Drame » qui a ébranlé la famille et dont la teneur n’est révélée que dans les derniers chapitres.

Il s’agit donc d’une sorte de saga familiale rédigée par l’un de ses principaux protagonistes et qui constitue en fait le récit qu’on est en train de lire.

Marcus n’est pas un inconnu pour les lecteurs de Joël Dicker puisqu’il est l’écrivain mis en scène dans « La vérité sur l’affaire Harry Quebert ».

Ce roman, dédaigné par certains critiques qui y ont vu une œuvre un peu facile, ne mérite pas à mon sens un jugement aussi sévère. Le thème n’est pas nouveau, sans doute, on peut aussi sourire un peu des personnages féminins qui ont tendance à pleurer facilement. Il n’empêche qu’on se laisse emporter par le récit vivant, bien rythmé, qui ne tombe jamais dans le mélo et, tout en introduisant une réflexion sur les faiblesses humaines et la fascination que suscite le statut social, parvient à ménager jusque bout notre curiosité.

Catégorie : Littérature francophone (Suisse).

Liens : Le livre des Baltimore aux Éditions de Fallois ; nos autres critiques de Joël Dicker dans le classement alphabétique par auteur.

Tenir jusqu’à l’aube

Carole Fives, Tenir jusqu’à l’aube, Gallimard, 2018

Par Brigitte Niquet.

Je fulmine assez contre les « mauvais » titres pour applaudir à celui-ci, dans la droite ligne de Que nos vies soient un film parfait, précédent opus du même auteur. Deux titres juste assez allusifs pour éveiller des échos dans nos mémoires et nous obliger à retrouver le sentiment qui… l’émotion que… Ah oui, le film parfait, c’était dans une chanson de Lio, et l’autre, c’est dans La chèvre de Monsieur Seguin, la brave petite chèvre qui se battit toute la nuit contre le loup et s’efforça, dans un baroud d’honneur, de « tenir jusqu’à l’aube »… En commençant le livre, on a déjà la larme à l’œil et on caresse le fol espoir qu’elle s’en tire, cette fois, la Blanquette. Sait-on jamais…

La Blanquette ici s’appelle « Elle », on ne connaîtra pas son prénom, sans doute pour que son anonymat la rende plus représentative de toutes les « mamans solo » et du drame permanent que beaucoup vivent en essayant de satisfaire un petit loup de deux ans et demi qui n’en a jamais assez de câlins, de caresses, d’histoires racontées et se conduit avec sa mère en tyran démoniaque. Mais la nuit, au moins, il dort, diront les bonnes âmes. Non, il ne dort pas, le monstre, jamais plus de deux ou trois heures à la fois et si Maman n’accourt pas au premier appel, il se met à hurler, les voisins se fâchent, il hurle de plus belle, c’est un cycle infernal. Alors elle se précipite, berce, lit des histoires, chante des chansons… et attend l’aube. Jusqu’à quand tiendra-t-elle sans y laisser sa santé, minée par le manque de sommeil, son équilibre psychique, compromis par un obsédant sentiment de culpabilité, son travail, qui est sa seule et maigre source de revenus, ou sans se mettre à frapper aveuglément ce gamin qu’elle adore ?

Peut-on faire tout un livre avec « ça » et rien que « ça » (à quoi s’ajoutent en filigrane l’absence du père et ses promesses de visites non tenues) ? C’est une question qu’on pourrait se poser au départ mais qui n’a plus d’objet au bout de quelques pages. Oui, on peut quand on s’appelle Carole Fives et qu’on a autant de cœur que de talent. Et on peut « scotcher » le lecteur comme avec un thriller. D’ailleurs, c’en est un, mais feutré, intimiste, ce sont les pires. Et qu’advient-il de la Blanquette ? Ah ! Il faut lire pour le savoir. On ne révèle pas la fin des thrillers.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Peur noire

Harlan Coben, Peur noire, Fleuve Noir, 2009 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Nous voilà replongés dans l’ambiance de l’opus précédent comme si on avait allumé TF1 à 21 heures pour retrouver une série qu’on n’adore pas comme des midinettes mais qu’on regarde quand même toutes les semaines. J’imagine que ça marche encore mieux si on prend à son début la série des enquêtes de Myron Bolitar (qui commence avec Rupture de contrat) ; mais ça marche aussi si on lit du Coben pour la première fois car il sait re-présenter les personnages et résumer ce qui est nécessaire.

Dans Peur noire, un enfant a besoin d’une greffe de moelle osseuse. Le registre des donneurs a fait apparaître une compatibilité… mais l’homme reste injoignable. Cette affaire commence banalement mais va monter en puissance et en violence. On n’est cependant pas dans un thriller et des passages parfois carrément drôles (comme le chapitre 15 dans lequel une montée d’escalier m’a donné le fou-rire) alternent avec ceux qui font – oh ! pas une peur noire, mais brr quand même. Le lecteur attentif aura peut-être compris quelque chose d’important, car il n’y a pas énormément de personnages suspects et de fils qui se déroulent, mais l’auteur le fera douter, revenir sur son doute, changer encore d’avis… Rien à faire, il faut lire jusqu’au bout pour avoir les derniers rebondissements.

Myron Bolitar a une fameuse personnalité (il n’est pas le seul), et la réputation d’Harlan Coben est bien méritée.

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Paul Benita.

Liens : sur lisez.com ; nos autres critiques de romans d’Harlan Coben sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

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