Française

Alexandre Jardin, Française, Albin Michel, 2020

Par François Lechat.

Or donc, à en croire les extraits de presse mis en avant par son éditeur, Alexandre Jardin a « réinventé le roman populaire », écrit « un puissant roman social » « dans la veine des Zola, des Hugo », filiation qu’il revendique lui-même dans l’Avertissement qui ouvre son livre. Car Française n’est pas un roman comme les autres, pour son auteur : c’est « le premier d’une époque nouvelle », écrit « pour contribuer à la lisibilité du monde ».

J’aime beaucoup Alexandre Jardin, aussi bien la personne que l’écrivain, et c’est pour cela que j’ai acheté Française sur la seule foi de la publicité. Ce qui me permet de mesurer l’écart qui existe, aujourd’hui, entre ce pauvre Victor Hugo, qui n’en peut mais, et ceux qui se revendiquent de lui.

Incontestablement, il y a de bonnes pages et d’excellents passages, dans Française, et on ne s’ennuie pas à la lecture : c’est vivant, enlevé, audacieux, sincère, et cela donne à réfléchir. Mais la colère sociale incarnée par les Gilets jaunes, dont Jardin se fait ici le défenseur, doit-elle prendre, en littérature, les traits de cette Kelly, improbable narratrice qui est à la fois une enseignante de Lettres et, en vrac, une femme folle de sexe, distribuant les baffes comme elle respire, victime d’un viol dont elle constate, sans autre émotion, qu’il lui a « crevé l’oignon », maniant l’injure et l’hyperbole comme moi le clavier, et qui voit le nouvel homme de sa vie mourir d’un cancer quelques secondes après avoir sabré une bouteille de champagne ? Fallait-il, pour nous faire partager sa colère, que cette héroïne écrive à la fois comme son auteur, avec le brio qu’on lui connaît, et comme San Antonio, tordant la langue, inventant des mots improbables, se vautrant dans un océan d’approximations et de formules à l’emporte-pièce ? (Au hasard : « les sorciers de la presse, des agences de pub et de la politique politicaillerie » ; « j’étais moite à voir, crasseuse à toucher » ; « ça me donnait tout de la sale gueule d’une âme extrémisée »…) Et, sur le fond, pourquoi, à côté de passages courageux contre le salafisme et de quelques évocations de la brutalité économique, tant de pages pour dénoncer, à la lisière de la paranoïa, le complot des élites parisiennes, branchées, énarques, écologistes et médiatiques contre une France provinciale que ces élites se plaisent, à en croire Alexandre Jardin, à humilier et à matraquer par plaisir, par sadisme ? Je n’ai pas le souvenir que, dans Les Misérables, Hugo soit tombé si bas au nom d’une juste colère.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Un commentaire sur “Française

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  1. Ce n’est pas si facile d’écrire dans la peau d’une femme, je crois que c’est cette plasticité qui rend les grands auteurs si talentueux. Impossible de savoir le genre de celui qui écrit, et c’est très bien comme cela.

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