L’abattoir de verre

J. M. Coetzee, L’abattoir de verre, Seuil, 2018 (disponible en Points)

Par Jacques Dupont.

Sept nouvelles, classées de façon chronologique, sept variations où s’éclaire Elizabeth Costello, double littéraire de J.M. Coetzee. Plus qu’une suite de nouvelles, c’est un récit.

Un chien, un molosse, enclos dans un jardin. Il hurle. Ses yeux luisent d’une haine aveugle et totale. Il la tuerait, il la déchiquèterait. Elizabeth Costello quotidiennement s’expose à sa rage meurtrière. Elle tente l’intercession de ses propriétaires. Accepteraient-ils d’accoutumer leur chien à son existence, de l’éduquer à la voir passer à vélo devant la grille ? Non. Ils n’acceptent pas. Elle est l’intruse, dans un monde qui est le leur, irrémédiablement clos. Il lui restera à fixer le chien droit dans les yeux et à le vouer au diable et au feu de l’enfer.

Le livre s’ouvre ainsi sur la brutalité, le rejet. Quelques fils, présents dès la première nouvelle s’entrelaceront : le rapport aux animaux, l’âge qui vient. On verra Elizabeth Costello faire face à des enfants aimants, les navrer par son intransigeance et les contrôler. Le pouvoir m’apparaît comme un thème majeur, le fil rouge du recueil.

On s’émouvra pourtant de la relation acharnée d’Elizabeth à la vérité, de sa délicatesse et de son attention. Le livre – c’est-à-dire la vie d’Elizabeth Costello – se ferme sur ce qu’il y aurait à transmettre, au soir de la vie : un témoignage, loin de toute empathie, d’existences fragiles et éphémères qui auront, à notre insu, eu toute notre attention. Des existences dont nous sommes les seuls à nous souvenir, et dont nous passons la charge à nos successeurs.

Catégorie : Littérature anglophone (Australie). Traduction : Georges Lory.

Liens : chez l’éditeur.

Cocaïne

Walter Rheiner, Cocaïne, Rivages Poche, 2020

Par Jacques Dupont.

Tobias se lève au milieu de l’après-midi et tandis que le soir s’en vient, il sort, déambule, tournicote dans Berlin, cherchant à tromper sa dépendance. Peine perdue, ses pas comme chaque nuit le ramènent au guichet de la pharmacie. Une fiole de cocaïne lui est remise avec grand mépris.

Trois prestes injections plus tard, on le retrouve « libre et léger, espiègle, pareil à un jeune dieu ». Mais le poison exige son dû, qui n’est autre que Tobias lui-même. Les prises se succèdent, les piqûres s’infectent, ses vêtements puants regorgent de sang, il suinte des bras, des jambes. Sa vision, son entente défigurent le monde, désormais hanté de voyeurs qui l’épient et le poursuivent de leur malveillance. Une jeune femme pourtant l’accueillera, au plus fort de sa « psychose cocaïnique ».

Elle ne sauvera pas Tobias de son destin, ni elle qui l’aime profondément, ni Dieu, « le front impitoyablement noir… [plaqué] contre les grandes fenêtres de l’atelier… roide, impavide, immobile ». Dieu ici est impuissant, et « le désert croît » (Nietzsche).

Cette nouvelle – une complainte – s’entend telle une chanson parlée, sur une musique de Kurtz Weill. Elle inaugure et condense les thèmes expressionnistes. Sous le joug du destin la voix y confine au cri, la gestuelle est mécanique, sanglée et désarticulée, Berlin tentaculaire et ténébreuse, la drogue est l’égérie de la perdition.

Tobias reflète Walter Rheiner, cocaïnomane avéré. Cocaïne est le récit lucide et prémonitoire de la mort de son auteur.

La préface de Cécile Guilbert éclaire le texte, l’époque, et comporte de très instructives remarques sur la littérature « cocaïnique » – de Jekyll à Sherlock Holmes, de Robert Desnos à Philippe Soupault.

« La mort des pauvres », poème de Charles Baudelaire complète avec justesse l’édition en 2020 de ce texte de… 1918.

Catégorie : Nouvelles (Allemagne). Traduction : Pierre Deshusses.

Liens : Chez l’éditeur.

Ci-contre : la mort de Walter Rheiner, par Conrad Felixmüller.

Lambeaux

Un petit extra pour fêter la fin prochaine du confinement (du moins on l’espère) : trois critiques de textes un peu plus anciens que d’habitude, et un coup de gueule.

Charles Juliet, Lambeaux, POL, 1995 (disponible en Folio)

Par Jacques Dupont.

« Lambeaux » … ou ce qui demeure, en forme de déchirures.

Les lambeaux de la mère biologique de Charles Juliet. Il ne l’a pas connue. Paysanne de l’Ain, elle a été internée peu après sa naissance, et n’en est pas revenue, de l’asile, où elle peignit sur les murs ces mots : « Je crève. Parlez-moi ! Parlez-moi ! ». Celle qu’il nomme l’étouffée, l’esseulée, la jetée dans la fosse et qui n’a cessé de l’entourer de son absence.

Et l’autre mère : la vaillante, la valeureuse, la toute-donnée. Paysanne, elle aussi, qui n’a cessé de l’entourer de sa présence.

Et lui, Charles. Il parvient à faire son lycée dans une institution militaire, comme « enfant de troupe », il entame des études de médecine, les abandonne pour tenter l’écriture. Après une longue dépression, il s’éveille à lui-même et devient un écrivain prolifique.

Il s’agit d’un roman d’espoir, d’une lecture aisée, souvent très émouvante.

Charles Juliet a usé tout du long d’un « tu », qu’il adresse à sa mère biologique, ou à lui-même dans la partie autobiographique. On appréciera – ou moins – le procédé.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez POL ; en Folio.

Canne

Jean Toomer, Canne, Ypsilon, 2016

Par Jacques Dupont.

Canne a été publié pour la première fois en 1923. Trois parties composent ce livre : une première dans le Sud, en Géorgie ; la seconde dans les métropoles du Nord ; ensuite un retour est opéré dans le Sud. L’auteur Jean Toomer (1894-1967) – aux sept sangs mêlés (français, gallois, noir, juif, indien…) – se voulait et se disait « naturellement et obligatoirement » américain. Durant l’automne 1922, il a séjourné à Augusta (Géorgie). C’est là qu’est né Canne, du côté Noir, dont Toomer s’est aperçu « qu’il l’aimait comme (il) ne pourrait jamais aimer l’autre », le Blanc.

Canne est un chef d’œuvre. En dire ces quelques mots est un exercice périlleux, je m’abstiendrai de le résumer. Ceux qui le liront comprendront qu’il ne peut se réduire, en quelque façon que ce soit, fût-ce au thème attendu de la ségrégation. Bien sûr, la question du racisme est présente, omniprésente même. J’en dirai que sa réalité est surexposée, et le fait confiner au destin, au fatum latin. « Dieu n’existe pas, mais il est laid quand même. Voilà pourquoi tout ce qui vient de lui est laid. Les lyncheurs, les hommes d’affaire. »

Ce qui m’a frappé est d’abord la puissance poétique, le phrasé, le rythme de l’écriture, les images, leur répétition et leur déformation comme sous l’effet de la chaleur, les évocations des parfums de la canne, des pins, du feu. Tout aussi novateur est le maillage des formes de récit : nouvelles, dialogues, poèmes enchevêtrés, portraits.

Les portraits de femme sont exceptionnels. J’évoquerai Karintha qui « passait tout près de vous comme une flèche, et c’était un peu de couleur vive, un oiseau noir resplendissant dans la lumière ». Il y a aussi Fern, dont les yeux étranges ne recherchaient rien, ne désiraient rien que vous pussiez lui donner. Quelques hommes la prirent et une fois qu’ils en avaient terminé, ils se sentaient obligés, ils avaient l’impression qu’il leur faudrait une vie entière pour s’acquitter d’une obligation à laquelle ils étaient incapables de trouver un nom.

Le livre, paru en 2016 chez Ypsilon, est la réédition d’une unique traduction française, établie en 1971 par Jean Wagner. Il avait alors été publié avec l’aide de l’Institut culturel américain, et distribué en Afrique francophone et à Haïti, à l’exclusion de tout autre territoire. Curieux destin pour cette œuvre essentielle de la littérature américaine, qui inspira le mouvement de la Renaissance de Harlem, et à qui Dos Passos et Faulkner ne doivent à l’évidence pas rien.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction Jean Wagner.

Liens : chez l’éditeur.

La panthère des neiges

Sylvain Tesson, La panthère des neiges, Gallimard, 2019

Par Jacques Dupont.

On connait Sylvain Tesson, infatigable marcheur et causeur. Or le voici, immobile et silencieux, à l’affût de la panthère des neiges, par -20° C, sur les versants du haut Tibet.

Mais la panthère des neiges est-elle encore de ce monde, n’a-t-elle pas disparu ? Non, répond plaisamment Munier : elle le fait croire.

Car Vincent Munier, le photographe animalier qui a initié l’expédition, « sait ». Un jour, regardant la photo qu’il avait prise d’un faucon posé sur une anfractuosité, il l’a vue, la panthère, sa tête saillant de derrière un rocher. Il l’a enfin vue, faut-il insister : de l’épreuve, regardée cent fois, il n’avait jusqu’alors vu que le centre, le faucon. Les bords de l’image, ses frontières intérieures et leurs confins lui avaient échappé.

Qu’est-ce donc que « voir » ?  Comment s’y prend-on pour voir une panthère des neiges ? L’histoire, on l’aura compris, n’est pas que d’y retourner, au Tibet, de s’y planquer dans un trou dans la neige, et d’attendre, à l’affût. À dire vrai, nous tenons moins la position de l’affût que celui-ci nous tient. Dans la nature, cent paires d’yeux nous épient, que nous ne voyons pas. Qui, sur la photo de Munier, regardait qui ?

La panthère, tout au long du récit, n’aura de cesse de regarder à leur insu les aventuriers. Son apparition, déchirure blanche dans la toile des paysages enneigés, permettra à Sylvain Tesson de sentir la conversion de son propre regard.

L’affût, c’est un peu régler sa dette envers la beauté du monde, tout simplement en tenant son âme en haleine, c’est une ligne de conduite, qui fait que la vie ne passe pas, comme ça, comme si de rien n’était, l’air de rien.

La panthère des neiges n’est pas un exercice de spiritualité tiré de la pharmacopée new-age. Il est bien plus modeste et pertinent que cela. Gage de bon sens : l’auteur y rit souvent de lui-même, de son goût pour l’emphase, de ses pétards parfois mouillés.

Il est écrit en chapitres très courts, j’ai pensé à des tableaux en vue d’une exposition. Je l’ai lu d’une traite.

Catégorie : Littérature française.

Liens : la page consacrée au livre et une interview de Sylvain Tesson chez Gallimard. Lire aussi la critique d’Un été avec Homère, du même auteur, par Anne-Marie Debarbieux.

Les Enfants verts

Olga Tokarczuk, Les Enfants verts, La Contre Allée, 2016

Par Jacques Dupont.

Le court conte fantastique d’Olga Tokarczuk, Nobel de littérature 2018, se termine – peut-être à notre insu s’était-il ouvert – par un appel du narrateur : « Lecteur, aide-moi à comprendre ce qui s’y est réellement passé. »  Le « y » désigne ici la Pologne du XVIIe siècle, en ses contrées les plus excentrées – or l’excentrement est en soi le thème de l’histoire.

Il était donc une fois William Davisson, botaniste écossais, au service du roi de Pologne, qui l’accompagna à travers un pays dévasté par les guerres, par les boues de l’hiver, par la saleté et les maladies. Le monarque lui-même était malade, et son corps reflétait tout le mal qui rongeait la Pologne. Un jour on leur amène deux enfants verts, capturés dans la profonde forêt – que la petite troupe emporte dans ses bagages. Verts de cheveux, la peau constellée de taches, les enfants auront quelque influence sur la santé du roi.

« Qu’est-ce donc que la nature ? » interroge le roi. Si elle est tout ce qui nous entoure, à l’exception des hommes et de leurs créations, s’agira-il d’en penser, à l’instar du souverain, qu’elle « est un grand rien » ?

Peut-être…

Catégorie : Littérature étrangère (Pologne). Traduction : Margot Carlier.

Liens : chez l’éditeur.

Le coeur de l’Angleterre

Jonathan Coe, Le cœur de l’Angleterre, Gallimard, 2019

Par Jacques Dupont.

David Cameron a gagné les élections de 2015 sur une promesse : tenir un référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union Européenne. Contre toute attente, il organisa ce référendum. Contre toute attente – dont la sienne propre – il le perdit. Si l’on sait à peu près où l’affaire en est aujourd’hui, il est difficile de dire quels en furent les dessous. Comment en est-on arrivés là ? On est tenté, à l’achat du livre de Coe, d’attendre une réponse à cette question. Le cœur de l’Angleterre la pose et la réitère, la maintient ouverte, et n’y répond pas. Sans doute est-ce moins une question, laquelle autoriserait une réponse, qu’un mystère – et le mystère n’est qu’à s’endurer. Il s’endure tout au long de la décennie que couvre le roman, période où les classes moyennes se sont dissoutes dans des populaires, paupérisées comme jamais, tandis que la détestation des immigrés et la méfiance à l’égard de Londres et des élites augmentait de façon exponentielle. Et la sourde colère publique trouve un écho dans la sphère privée.

Tout ceci, le talentueux Jonathan Coe l’incarne à travers des personnages so British. Ainsi Doug, vieil éditorialiste de gauche, rencontre-t-il régulièrement son informateur de droite, le jeune Nigel, sous-directeur adjoint à la communication dans le gouvernement de Dave Cameron… Coe déclarait : « Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment mes personnages romanesques peuvent être affectés par l’histoire et la politique ». Il y parvient tout en réalisant, à l’insu de la promesse politique affichée, ce qu’il prend grand soin de ne pas annoncer : Le cœur de l’Angleterre est peut-être d’abord un roman sur le temps qui passe, ces dix ans, qui sont passés, qui seront perdus, qui le seraient, sauf à les écrire, et plus encore : à écrire la force du lien entre Benjamin et Loïs Trotter, le frère et la sœur, personnages clés du roman.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Josée Kamoun.

Liens : chez l’éditeur.

Avant que j’oublie

Anne Pauly, Avant que j’oublie, Verdier, 2019

Par Jacques Dupont.

Avant que j’oublie est le récit qu’Anne Pauly fait de la mort de son père, alcoolique en rémission, unijambiste, affreusement seul, banalement médiocre, et qu’elle s’est trouvée aimer – non sans ambivalence. L’exercice est de nature rédemptoire. Anne est désolée de n’avoir pu faire mieux, faire plus, de n’avoir pas été de son vivant plus proche de son père. L’écrit vient compenser quelque chose de cette désolation, et lui permet de s’apaiser en conférant à son père, personnage falot, une épaisseur que le lecteur n’attendait pas. La question est de savoir que faire de sa vie, après la mort du père – quel qu’il ait pu être, de ne pas se perdre sur un chemin qui n’est pas le sien, par loyauté envers un passé qui finalement encombre. Trier, après inventaire.

L’écriture est simple, agréable – deux bonnes heures de lecture, ou plus précisément d’écoute.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Hommage à Philippe Carrese

Hommage à Philippe CARRESE

Par Catherine Chahnazarian, avec la collaboration de Jacques Dupont-Duquesne.

Un jour, Jacques m’a dit : « Il y a un réalisateur de France 3 qui écrit des polars, tu devrais essayer. Il prétend qu’il écrit des séries B, et il assume, mais il s’est fait une sacrée réputation à Marseille. »

Ma curiosité était piquée : je me suis procuré Une petite bière, pour la route, qui venait de sortir. Comme ça m’a amusée, j’ai poursuivi avec Le bal des cagoles, que j’ai juste adoré et qui avait reçu le prix SNCF du Polar. Et dans la foulée, j’ai lu Conduite accompagnée, qui ne peut que parler aux jeunes qui apprennent à conduire, aux parents de ces derniers, aux moniteurs d’auto-école et à tous ceux qui empruntent régulièrement les grands boulevards marseillais. Ces trois opus, publiés au Fleuve Noir en 2000 et 2002, sont restés mes préférés. Ce n’était pas difficile de trouver un Carrese : il y a en avait dans toutes les librairies de la région. Quand on débarquait à Marseille ça aidait à se familiariser avec les personnages typiques de cette ville haute en couleurs, de comprendre la philosophie de la « cagole » [1]  et du « cake », et d’apprendre les expressions qui vont avec, comme le célèbre « on craint dégun » [2].

Dans la même veine, Philippe Carrese avait écrit un Petit lexique de ma-belle-Provence-que-j’aime, avec son ami Jean-Pierre Cassely : « Le premier Guide-Lexique foncièrement stupide, inutilement cruel et d’une mauvaise foi absolue sur la Provence » (Jeanne Laffitte, 1996, disponible en réédition numérique FeniXX). Vous voyez le personnage…

Mais il n’a pas fait qu’en rire. En 2006, il a poussé un coup de gueule intitulé « J’ai plus envie », qui traduisait – faut-il en parler à l’imparfait ? – qui traduisait si bien le malaise ressenti par de nombreux Marseillais qu’il a fait le buzz.

Puis, désireux de passer à autre chose, Philippe a écrit Enclave (Plon, 2009), un roman sérieux sur le pouvoir et la tentation totalitaire.

En 1945, les Allemands abandonnent le camp de Medved, au nord des Carpates, en Slovaquie. Les prisonniers… prisonniers de cette enclave entre une rivière et des montagnes infranchissables, décident de s’organiser en république. Le récit se développe à travers le regard d’un jeune garçon qui tient une sorte de journal de cette société dans laquelle, bien sûr, le pouvoir va faire ses ravages. L’écriture simple de Philippe Carrese, tout à fait sans prétention, met à la portée de tous un récit humainement puissant qui s’appuie avec intelligence sur l’Histoire. Lire la suite « Hommage à Philippe Carrese »

Je reste ici

Marco Balzano, Je reste ici, Philippe Rey, 2018

Par Jacques Dupont.

Je reste ici, ou l’histoire intime d’une petite famille du Haut Adige, à Curon, village voué à être noyé sous un barrage inutile. La région est un éclat, presqu’une écharde de l’empire austro-hongrois. De langue allemande, elle fut annexée par l’Italie après la guerre de 14. Les fascistes tentèrent de l’italianiser, et les nazis enchaînèrent dans la germanisation, avec une violence égale. Le roman est rédigé à la première personne, par la mère, et est adressé à une enfant disparue, emportée dès avant-guerre par les remous de l’Histoire. Une bien belle histoire, qui se clôt à l’aube des années 50, racontée avec simplicité et émotion. Il y est question de frontières, de la force et de l’impuissance de la parole, de la violence du pouvoir. On sent l’ombre portée de la Mittel Europa, disparue à jamais, et à la fois tellement présente.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Nathalie Bauer.

Liens : chez l’éditeur.

Notes à usage personnel

Emilie Pine, Notes à usage personnel, Delcourt, 2019

Par Jacques Dupont.

À la fin du livre, j’avais le sentiment d’un long article d’un journal féminin, pas mal, un peu banal, facile peut-être. Et puis, un ami m’a dit que sa sœur avait fini par lâcher que, bourrée, elle avait eu un rapport non consenti avec un gars qu’il connaissait : ils étaient les meilleurs amis. Le lendemain, le garçon lui avait présenté ses excuses, et elle avait répondu : « Ce n’est rien ». Voilà ce que, dix ans après, elle ne se pardonnait pas. J’ai alors repensé à Emilie Pine que je venais de terminer. Notes à usage personnel n’est pas un journal, l’auteure considère plutôt qu’elle a écrit une série d’essais. L’un d’eux évoque un viol, dans une séquence de vie où, gamine en rébellion, elle vit de manière dangereuse et en paie le prix. Le prix n’étant pas le viol, mais « je ne vaux rien », qui prétend que « je vais bien » jusqu’à le croire vraiment, et presque parvenir à me le faire croire à moi, lecteur.

Le livre s’ouvre sur une séquence émouvante, lorsque son père manque de mourir d’alcoolisme ; il y a ensuite la séquence « Les années bébé » ; les parents divorcés, « Se parler ou pas » ; « Saigner et autres crimes » … Les Notes forment un livre éminemment féministe, écrit par une femme « fatiguée d’être féministe », fatiguée de « voir que c’est aux femmes d’identifier le sexisme ».

Emilie a peur « d’être cette femme qui dérange. Et peur de ne pas déranger assez. » Elle a peur, mais elle le fait quand même. Elle nous décille les yeux, à nous hommes, et aux femmes tout autant.

Son livre a été primé dans son pays d’origine, l’Irlande. Je le recommande chaleureusement.

Catégorie : Essais, Histoire… Traduction : Marguerite Capelle.

Liens : Au moment de mettre cet article en ligne, la page du livre chez l’éditeur est presque vide — c’est étrange —, alors compensons en signalant la page que le Cercle culturel irlandais lui consacre.

Désorientale

Négar Djavadi, Désorientale, Liana Lévi, 2016

Par Jacques Dupont.

Dans le métro parisien, M. Sadr – le père de la narratrice – n’emprunte jamais l’escalator. « L’escalator, c’est pour vous » – dit-elle, s’adressant directement au lecteur.

Dans Désorientale, il sera question de ce père, et de la famille Sadr sur plusieurs générations – depuis un Orient séculaire et quelque peu rêvé jusqu’à la chute du Shah et l’avènement de Khomeiny. On y verra une famille migrer pour la France, et une jeune femme – Kima – se désorientaliser.  Le livre est à la fois un retour-sur et un adieu, une trahison et une naissance à soi. Je ne puis en dire plus sans spoiler une lecture que je recommande chaudement.

Le livre – j’y pense soudain – m’a été conseillé par ma collègue iranienne, livre qu’elle n’a pourtant pas lu. Il en va ainsi de ces bouquins qui nous concernent de façon trop intime, une perturbation que nous pressentons dès les premières lignes, et que nous ne voulons pas endurer.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditrice.

La Mer à l’envers

Marie Darrieussecq, La Mer à l’envers, P.O.L.,  2019

Par Jacques Dupont.

Ça commence par une croisière, style Costa. Offerte à Rose et à ses enfants, par sa mère – l’occasion, pense-t-elle, de faire le point sur un mariage qui vacille, et qu’un déménagement de Paris vers les Pyrénées pourrait peut-être sauver. En pleine nuit, le paquebot – temple de la consommation – croise la route d’une embarcation de migrants et les recueille. Rose, comme fascinée, va à leur rencontre et tombe en arrêt sur un jeune garçon : Younes. Il lui demande un téléphone portable. Elle vole celui de son fils, ainsi que sa parka, et lui donne le tout.

L’histoire devient ensuite très ennuyeuse. Rose quitte effectivement Paris, avec mari et enfants… De temps à autre, le téléphone sonne – c’est Younes. Rose ne s’en émeut guère, ne décroche pas, toute absorbée par ses soucis domestiques, affligeante de banalité. Puis un événement va tout à coup la rendre héroïque…

Qu’est-ce qu’une vie voulue, qu’est-ce qu’une vie accomplie ? C’est sans doute la question que pose le livre. Quant à l’écriture, certains y verront des réminiscences durassiennes. Je n’y vois que trucs et procédés. Désolé pour les amateurs de Marie Darrieussecq.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Sidérer, considérer

Marielle Macé, Sidérer, considérer, Verdier, 2017

Par Jacques Dupont.

Un petit livre d’une auteure émergente, qu’il y a urgence à entendre.

Marielle Macé parle des « délaissés urbains », des espaces inhabitables et pourtant habités, bords en plein centre, ceux de la gare d’Austerlitz, qu’occupent les migrants.

S’agit-il de demeurer sidérés devant de tels lieux ? De saisir les migrants comme on saisit, comme on comprend tout à coup une idée : celle de la peine et la perte qui sont les leurs ? Ou s’agit-il, à l’inverse, de les considérer, de parler des vies qui tentent de se tenir à même le campement ­– vies auxquelles on se rapporte par les gestes, les rêves, les tentatives, l‘expérience des migrants ? Non pas : « Te voilà victime », mais : « Et toi, comment vis-tu, comment fais-tu, comment t’y prends-tu pour vivre là, vivre cela, cette violence et ton chagrin, cette espérance, tes gestes. Comment te débats-tu avec la vie ? – puisque bien sûr je m’y débats aussi. »

Devant la crise des migrants, il est plus facile de se laisser sidérer que de considérer. Or celui qui se laisse sidérer (le « sujet de sidération ») n’est pas le même que celui qui choisit de considérer (« le sujet de considération »).  Le sujet de la sidération voit l’extraordinaire des campements, le nourrit d’images où il reconnaît la relégation et la souffrance. Dans cette reconnaissance est sa compassion. Le sujet de la considération regarde les situations, travaille à se rapporter autrement à ceux à qui il fait attention, par les vies desquels il devrait aussi pouvoir être surpris.

Or, remarque Marielle Macé, on dirait que certaines vies ne seraient pas tout à fait vivantes, qu’on en considérerait certaines comme des non-vies, perdues d’avance, avant toute forme de destruction ou d’abandon. « Ce n’est pas une vie » ?  Si, c’en est toujours une. Traversée à la première personne. Toutes doivent trouver la possibilité et les ressources de reformer un quotidien : préserver, essayer, soulever, améliorer, tenter, pleurer, rêver jusqu’à (re)construire un quotidien.

Gare d’Austerlitz, là où un espace jouxte un autre espace, où un temps jouxte un tout autre temps, là où des humains s’abstiennent les uns des autres, c’est une introuvable expérience de côtoiement qui se produit. Or, le côtoiement est justement la tâche politique ordinaire (avant même la relation)…

Marielle Macé nous oblige à voir qu’il n’y a pas de non-lieux. Il n’y a que des lieux ou des vies maltraités, précarisés, disqualifiés par l’absence de considération.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Le corps de ma mère

Fawzia Zouari, Le corps de ma mère, Gallimard, 2016 (disponible en Folio)

Par Jacques Dupont.

Le récit de Fawzia Zouari commence de nos jours, dans un hôpital de Tunis. Yamna, sa mère, y vit ses derniers jours. Font irruption – intrusion – dans la chambre de folkloriques Bédouins, vêtus à l’ancienne, poussant des youyous, semblant venir du bled le plus reculé. Lesquels, femmes et hommes furent bien les commensaux de Yamna, une mère dont sa fille (et ses frères, et ses sœurs) ne savent… rien.

C’était voulu. Allah n’a-t-il pas recommandé de tendre un rideau sur tous les secrets, et le premier des secrets n’est-il pas la femme ?

Mais ce silence que Yamna a su garder vis-à-vis de ses enfants, elle ne l’a pas eu pour Naïma, sa servante. Celle-ci va raconter, à Fawzia, lui ouvrir les portes d’un monde extraordinaire (et les yeux). Et Fawzia, après elle, de nous dire l’histoire du village de sa mère, du clan, dans la Tunisie des campagnes lointaines, entre le début de la colonisation, l’indépendance et la Révolution du Jasmin. Assignées à la maison, les femmes y mènent depuis leur plus jeune âge une existence plus ancienne que le monde. Non que cette existence soit contemplative : sous couvert d’obéissance, ce sont bien elles qui commandent, de la façon la plus mutique dès lors qu’une intimité risquerait de se dévoiler, et la plus loquace lorsqu’il s’agit d’édicter les lois claniques.

La dernière partie du récit – excellement structuré – nous montre Yamna dans sa vieillesse, exilée à Tunis, esquivant la sollicitude de sa progéniture, rusant – jusqu’à feindre Alzheimer – pour éviter de parler. « Parlant à Dieu et à la nature, aux djinns et aux ancêtres, aux blés quand ils poussent et aux nuages quand ils se pavanent, elle n’avait pas besoin de sa fille, non plus que de se confier. »

Il est alors temps pour Fawzia de présenter des excuses à sa mère décédée, pour avoir enquêté sur  elle, « transporté sa mémoire jusque sous les toits de France et l’avoir couchée dans une langue étrangère. »

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Gallimard, en Folio, sur le site du Prix des Cinq Continents de la Francophonie reçu en 2016 par l’auteur pour ce livre.

La France des Belhoumi

Stéphane Beaud, La France des Belhoumi, La Découverte, 2018

Par Jacques Dupont.

Les Belhoumi – famille algérienne – s’installent en France en 1977. Ils ont deux filles, Samira, 5 ans, et Leïla, 2 ans. Six autres enfants : trois garçons, trois filles naîtront sur le sol français. Stéphane Beaud les a rencontrés, « enquêtés » entre 2012 et 2017. La France des Belhoumi est la monographie de cette famille particulière. Elle a commencé après la rencontre fortuite de Samira, l’aînée des enfants.

La lecture m’a enthousiasmé. Il y a dans ce livre une extraordinaire proximité – étonnamment sans confidence – avec les enfants Belhoumi. J’ai suivi avec joie les combats des deux aînées. Combats contre la tradition, qui leur réservait le sort de femmes tôt mariées, sans instruction, sans travail, confites en bigoterie.  Or, c’est tout le contraire qu’on voit se produire, sous nos yeux, en « temps réel ». C’est formidable, c’est réjouissant. Samira deviendra cadre de santé, Leïla gérera une agence de Pôle Emploi.

Après quoi, on se dira que si les aînées des Belhoumi ont pu se battre, c’est parce que c’était … possible. Banalité ? Pas tant que cela. C’était possible parce que le mixage social existait encore dans les cités, au début des années 80, parce que les services publics n’avaient pas déserté les quartiers, que les municipalités communistes offraient beaucoup de possibilités culturelles (qu’on dirait aujourd’hui d’insertion), et surtout parce qu’il y avait l’école – et les institutrices militantes (nées vers 1948, elles avaient 20 ans en 68).

De là l’affaire commence à s’entendre autrement : les succès, les échecs des enfants Belhoumi sont le fruit de leurs personnalités individuelles, de leur genre, certes, oui encore, mais aussi d’un environnement social, politique, culturel. Or celui-ci s’est dégradé au fil du temps. Possibilités publiques, désir de s’investir, ouvertures, fermetures ne sont pas les mêmes d’une génération à l’autre. Une double hélice du pire court de Pasqua à Chirac, à Hollande ; de l’importation de l’Islam politique aux attentats. Elle s’enroule à celle de la paupérisation, et de la domination d’un libéralisme nouveau : l’ultra-libéralisme. Lire la suite « La France des Belhoumi »

Les chemins de la haine

Eva Dolan, Les chemins de la haine, Liana Levi, 2018

Par Jacques Dupont.

« Pas de corps reconnaissable, pas d’empreintes, pas de témoin. L’homme brûlé vif dans l’abri du jardin des Barlow est difficilement identifiable. Pourtant la police parvient assez vite à une conclusion : il s’agit d’un travailleur immigré estonien. »  J’ai mis des guillemets, parce que c’est le début du quart de couverture, et je l’ai copié parce que je ne pourrais pas mieux faire que l’éditeur. Il s’agit d’un roman policier, le premier de l’Anglaise Eva Dolan. Une belle réussite, à lire sans s’interrompre : nombre de personnages apparaissent au fil de l’histoire, qui va se complexifiant – mais demeure très maîtrisée par l’auteur. Rien à dire sur le style – toute l’énergie est passée dans l’efficacité du récit.

J’attends à présent l’adaptation télé. L’histoire la mérite, et les Anglais ont ce chic de s’autoriser des acteurs « tronchus », des accents inouïs, et de sublimer les décors les plus banals (« Broadchurch » est ici une référence). Bientôt sur Netflix ?

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Lise Garond.

Liens : chez l’éditrice.

Idiotie

Pierre Guyotat, Idiotie, Grasset et Fasquelle, 2018

Par Jacques Dupont.

La quatrième de couverture annonce une tranche d’autobiographie de l’auteur – bien connu – du Tombeau pour 500.000 soldats, lequel date de 1963. Idiotie débute en 1958, l’auteur a 18 ans. Il a fui le domicile paternel, et erre dans Paris. En 1960, il sera appelé et partira pour l’Algérie. En 1962, il est arrêté par la sécurité militaire, pour atteinte au moral de l’armée et possession de livres et de journaux interdits, puis mis au secret, enfermé, perpétuant – au fond – la tradition d’insoumission de sa famille, qui compta de nombreux résistants.

Cette histoire – bien pleine – j’en ai pourtant abandonné la lecture. Pour cause de style : pas que Pierre Guyotat en manque, mais parce qu’il en a trop, et que le style est maniéré et répétitif. C’est-à-dire alambiqué, et il sublime le goût des déjections de l’auteur : merde, foutre, pisse. Nauséabond, certes, mais surtout convenu. Freud a écrit « Analyse sans fin ». C’est de cela qu’il s’agit, d’une analyse infinie, d’une névrose précieuse, enkystée, qui ne se traverse pas.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Frère d’âme

David Diop, Frère d’âme, Seuil, 2018

Par Jacques Dupont.

Frère d’âme se déroule durant la Première Guerre, sur le front et à l’arrière, et opère quelques retours au Sénégal, quelques années avant 14. Alfa Ndiaye et Mademba Dop sont tirailleurs sénégalais. Mademba tombe sous les balles de l’ennemi. Il demande à Alfa de l’achever. Mais Alfa n’écoute pas cet appel, ni sa propre voix. Au nom de Dieu, au nom de la tradition, il refuse le coup de grâce à Mademba. Réalisant son erreur trop tard, ivre de violence, fou de culpabilité, il va reproduire la scène sur les corps des ennemis, les éventrant pour pouvoir les achever, et poser ainsi le geste qu’il n’avait pu produire.

Peut-on tuer par humanité ? Je n’en dirai pas plus, sauf à déflorer le roman. Je l’ai lu d’une traite, saisi par la rythmique d’une langue à la fois écrite et parlée. J’ai été bouleversé.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Histoire de la littérature récente

Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, P.O.L. 2016 (Folio 2017)

Par Jacques Dupont.

La littérature. Elle aurait disparu (chanson connue). Où a-t-elle pu passer ? Qu’était-elle ? Une thérapie ? Que nenni : on ne supporte pas mieux ses maux en les recopiant. Un art supérieur ? Mais non : la littérature, c’est pareil à n’importe quoi. Le chasseur-cueilleur ne pense pas moins que l’écrivain. Il n’y a pas de hiérarchie. Faites dévorer vos grandes idées par les petites. Voilà qui désamorcera l’angoisse d’écrire, voire l’angoisse de penser.

Ce petit livre (suivi d’un second tome) forme un répons aux Lettres à un jeune poète de Rilke, un répons récent. C’est une œuvre poétique. La poésie y a été vidée de sa poésie pour lui redonner la parole.

Chaudement recommandé.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez P.O.L. ; en Folio.

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑