Sidérer, considérer

Marielle Macé, Sidérer, considérer, Verdier, 2017

Par Jacques Dupont.

Un petit livre d’une auteure émergente, qu’il y a urgence à entendre.

Marielle Macé parle des « délaissés urbains », des espaces inhabitables et pourtant habités, bords en plein centre, ceux de la gare d’Austerlitz, qu’occupent les migrants.

S’agit-il de demeurer sidérés devant de tels lieux ? De saisir les migrants comme on saisit, comme on comprend tout à coup une idée : celle de la peine et la perte qui sont les leurs ? Ou s’agit-il, à l’inverse, de les considérer, de parler des vies qui tentent de se tenir à même le campement ­– vies auxquelles on se rapporte par les gestes, les rêves, les tentatives, l‘expérience des migrants ? Non pas : « Te voilà victime », mais : « Et toi, comment vis-tu, comment fais-tu, comment t’y prends-tu pour vivre là, vivre cela, cette violence et ton chagrin, cette espérance, tes gestes. Comment te débats-tu avec la vie ? – puisque bien sûr je m’y débats aussi. »

Devant la crise des migrants, il est plus facile de se laisser sidérer que de considérer. Or celui qui se laisse sidérer (le « sujet de sidération ») n’est pas le même que celui qui choisit de considérer (« le sujet de considération »).  Le sujet de la sidération voit l’extraordinaire des campements, le nourrit d’images où il reconnaît la relégation et la souffrance. Dans cette reconnaissance est sa compassion. Le sujet de la considération regarde les situations, travaille à se rapporter autrement à ceux à qui il fait attention, par les vies desquels il devrait aussi pouvoir être surpris.

Or, remarque Marielle Macé, on dirait que certaines vies ne seraient pas tout à fait vivantes, qu’on en considérerait certaines comme des non-vies, perdues d’avance, avant toute forme de destruction ou d’abandon. « Ce n’est pas une vie » ?  Si, c’en est toujours une. Traversée à la première personne. Toutes doivent trouver la possibilité et les ressources de reformer un quotidien : préserver, essayer, soulever, améliorer, tenter, pleurer, rêver jusqu’à (re)construire un quotidien.

Gare d’Austerlitz, là où un espace jouxte un autre espace, où un temps jouxte un tout autre temps, là où des humains s’abstiennent les uns des autres, c’est une introuvable expérience de côtoiement qui se produit. Or, le côtoiement est justement la tâche politique ordinaire (avant même la relation)…

Marielle Macé nous oblige à voir qu’il n’y a pas de non-lieux. Il n’y a que des lieux ou des vies maltraités, précarisés, disqualifiés par l’absence de considération.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Le corps de ma mère

Fawzia Zouari, Le corps de ma mère, Gallimard, 2016 (disponible en Folio)

Par Jacques Dupont.

Le récit de Fawzia Zouari commence de nos jours, dans un hôpital de Tunis. Yamna, sa mère, y vit ses derniers jours. Font irruption – intrusion – dans la chambre de folkloriques Bédouins, vêtus à l’ancienne, poussant des youyous, semblant venir du bled le plus reculé. Lesquels, femmes et hommes furent bien les commensaux de Yamna, une mère dont sa fille (et ses frères, et ses sœurs) ne savent… rien.

C’était voulu. Allah n’a-t-il pas recommandé de tendre un rideau sur tous les secrets, et le premier des secrets n’est-il pas la femme ?

Mais ce silence que Yamna a su garder vis-à-vis de ses enfants, elle ne l’a pas eu pour Naïma, sa servante. Celle-ci va raconter, à Fawzia, lui ouvrir les portes d’un monde extraordinaire (et les yeux). Et Fawzia, après elle, de nous dire l’histoire du village de sa mère, du clan, dans la Tunisie des campagnes lointaines, entre le début de la colonisation, l’indépendance et la Révolution du Jasmin. Assignées à la maison, les femmes y mènent depuis leur plus jeune âge une existence plus ancienne que le monde. Non que cette existence soit contemplative : sous couvert d’obéissance, ce sont bien elles qui commandent, de la façon la plus mutique dès lors qu’une intimité risquerait de se dévoiler, et la plus loquace lorsqu’il s’agit d’édicter les lois claniques.

La dernière partie du récit – excellement structuré – nous montre Yamna dans sa vieillesse, exilée à Tunis, esquivant la sollicitude de sa progéniture, rusant – jusqu’à feindre Alzheimer – pour éviter de parler. « Parlant à Dieu et à la nature, aux djinns et aux ancêtres, aux blés quand ils poussent et aux nuages quand ils se pavanent, elle n’avait pas besoin de sa fille, non plus que de se confier. »

Il est alors temps pour Fawzia de présenter des excuses à sa mère décédée, pour avoir enquêté sur  elle, « transporté sa mémoire jusque sous les toits de France et l’avoir couchée dans une langue étrangère. »

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Gallimard, en Folio, sur le site du Prix des Cinq Continents de la Francophonie reçu en 2016 par l’auteur pour ce livre.

La France des Belhoumi

Stéphane Beaud, La France des Belhoumi, La Découverte, 2018

Par Jacques Dupont.

Les Belhoumi – famille algérienne – s’installent en France en 1977. Ils ont deux filles, Samira, 5 ans, et Leïla, 2 ans. Six autres enfants : trois garçons, trois filles naîtront sur le sol français. Stéphane Beaud les a rencontrés, « enquêtés » entre 2012 et 2017. La France des Belhoumi est la monographie de cette famille particulière. Elle a commencé après la rencontre fortuite de Samira, l’aînée des enfants.

La lecture m’a enthousiasmé. Il y a dans ce livre une extraordinaire proximité – étonnamment sans confidence – avec les enfants Belhoumi. J’ai suivi avec joie les combats des deux aînées. Combats contre la tradition, qui leur réservait le sort de femmes tôt mariées, sans instruction, sans travail, confites en bigoterie.  Or, c’est tout le contraire qu’on voit se produire, sous nos yeux, en « temps réel ». C’est formidable, c’est réjouissant. Samira deviendra cadre de santé, Leïla gérera une agence de Pôle Emploi.

Après quoi, on se dira que si les aînées des Belhoumi ont pu se battre, c’est parce que c’était … possible. Banalité ? Pas tant que cela. C’était possible parce que le mixage social existait encore dans les cités, au début des années 80, parce que les services publics n’avaient pas déserté les quartiers, que les municipalités communistes offraient beaucoup de possibilités culturelles (qu’on dirait aujourd’hui d’insertion), et surtout parce qu’il y avait l’école – et les institutrices militantes (nées vers 1948, elles avaient 20 ans en 68).

De là l’affaire commence à s’entendre autrement : les succès, les échecs des enfants Belhoumi sont le fruit de leurs personnalités individuelles, de leur genre, certes, oui encore, mais aussi d’un environnement social, politique, culturel. Or celui-ci s’est dégradé au fil du temps. Possibilités publiques, désir de s’investir, ouvertures, fermetures ne sont pas les mêmes d’une génération à l’autre. Une double hélice du pire court de Pasqua à Chirac, à Hollande ; de l’importation de l’Islam politique aux attentats. Elle s’enroule à celle de la paupérisation, et de la domination d’un libéralisme nouveau : l’ultra-libéralisme. Lire la suite « La France des Belhoumi »

Les chemins de la haine

Eva Dolan, Les chemins de la haine, Liana Levi, 2018

Par Jacques Dupont.

« Pas de corps reconnaissable, pas d’empreintes, pas de témoin. L’homme brûlé vif dans l’abri du jardin des Barlow est difficilement identifiable. Pourtant la police parvient assez vite à une conclusion : il s’agit d’un travailleur immigré estonien. »  J’ai mis des guillemets, parce que c’est le début du quart de couverture, et je l’ai copié parce que je ne pourrais pas mieux faire que l’éditeur. Il s’agit d’un roman policier, le premier de l’Anglaise Eva Dolan. Une belle réussite, à lire sans s’interrompre : nombre de personnages apparaissent au fil de l’histoire, qui va se complexifiant – mais demeure très maîtrisée par l’auteur. Rien à dire sur le style – toute l’énergie est passée dans l’efficacité du récit.

J’attends à présent l’adaptation télé. L’histoire la mérite, et les Anglais ont ce chic de s’autoriser des acteurs « tronchus », des accents inouïs, et de sublimer les décors les plus banals (« Broadchurch » est ici une référence). Bientôt sur Netflix ?

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Lise Garond.

Liens : chez l’éditrice.

Idiotie

Pierre Guyotat, Idiotie, Grasset et Fasquelle, 2018

Par Jacques Dupont.

La quatrième de couverture annonce une tranche d’autobiographie de l’auteur – bien connu – du Tombeau pour 500.000 soldats, lequel date de 1963. Idiotie débute en 1958, l’auteur a 18 ans. Il a fui le domicile paternel, et erre dans Paris. En 1960, il sera appelé et partira pour l’Algérie. En 1962, il est arrêté par la sécurité militaire, pour atteinte au moral de l’armée et possession de livres et de journaux interdits, puis mis au secret, enfermé, perpétuant – au fond – la tradition d’insoumission de sa famille, qui compta de nombreux résistants.

Cette histoire – bien pleine – j’en ai pourtant abandonné la lecture. Pour cause de style : pas que Pierre Guyotat en manque, mais parce qu’il en a trop, et que le style est maniéré et répétitif. C’est-à-dire alambiqué, et il sublime le goût des déjections de l’auteur : merde, foutre, pisse. Nauséabond, certes, mais surtout convenu. Freud a écrit « Analyse sans fin ». C’est de cela qu’il s’agit, d’une analyse infinie, d’une névrose précieuse, enkystée, qui ne se traverse pas.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Frère d’âme

David Diop, Frère d’âme, Seuil, 2018

Par Jacques Dupont.

Frère d’âme se déroule durant la Première Guerre, sur le front et à l’arrière, et opère quelques retours au Sénégal, quelques années avant 14. Alfa Ndiaye et Mademba Dop sont tirailleurs sénégalais. Mademba tombe sous les balles de l’ennemi. Il demande à Alfa de l’achever. Mais Alfa n’écoute pas cet appel, ni sa propre voix. Au nom de Dieu, au nom de la tradition, il refuse le coup de grâce à Mademba. Réalisant son erreur trop tard, ivre de violence, fou de culpabilité, il va reproduire la scène sur les corps des ennemis, les éventrant pour pouvoir les achever, et poser ainsi le geste qu’il n’avait pu produire.

Peut-on tuer par humanité ? Je n’en dirai pas plus, sauf à déflorer le roman. Je l’ai lu d’une traite, saisi par la rythmique d’une langue à la fois écrite et parlée. J’ai été bouleversé.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Histoire de la littérature récente

Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, P.O.L. 2016 (Folio 2017)

Par Jacques Dupont.

La littérature. Elle aurait disparu (chanson connue). Où a-t-elle pu passer ? Qu’était-elle ? Une thérapie ? Que nenni : on ne supporte pas mieux ses maux en les recopiant. Un art supérieur ? Mais non : la littérature, c’est pareil à n’importe quoi. Le chasseur-cueilleur ne pense pas moins que l’écrivain. Il n’y a pas de hiérarchie. Faites dévorer vos grandes idées par les petites. Voilà qui désamorcera l’angoisse d’écrire, voire l’angoisse de penser.

Ce petit livre (suivi d’un second tome) forme un répons aux Lettres à un jeune poète de Rilke, un répons récent. C’est une œuvre poétique. La poésie y a été vidée de sa poésie pour lui redonner la parole.

Chaudement recommandé.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez P.O.L. ; en Folio.

L’implacable brutalité du réveil

Pascale Kramer, L’implacable brutalité du réveil, Mercure de France (2009) – Zoé Poche (2017)

Par Jacques Dupont.

Un bien bête samedi 2 décembre, à lire un livre, à me forcer à le terminer. Le titre « L’implacable brutalité du réveil » m’avait alléché, et les nombreux prix décernés en Suisse (le grand prix du roman de la Société des Gens de Lettres, le Schiller, le Rambert).

Alissa est maman d’une petite fille de 5 semaines. Pour faire court, elle souffre d’une dépression post-natale. Tout ennuie, fatigue et lasse cette petite princesse américaine, à commencer par Una, son bébé. Il se pourrait bien que cette enfant soit née d’un très grand malentendu.

Je n’avais jamais traversé la terrible mélancolie qui atteint nombre de jeunes mamans. Je savais que cela existait, sans plus. Avec Pascale Kramer, j’en ai fait l’expérience. Tout compte fait j’aurais préféré l’éviter.

Ce réveil m’aura assommé.

Catégorie : Littérature française (l’auteure, d’origine suisse, vit à Paris).

Liens : au Mercure de France, en Zoé Poche.

La Maladroite

Alexandre Seurat, La Maladroite, Ed. du Rouergue 2015 – Babel 2017

Par Jacques Dupont.

La Maladroite, c’est Diana – 8 ans. C’est ainsi qu’on lui a appris à se désigner dès lors qu’un adulte s’étonne d’un bleu au bras, d’un coquard à l’œil. Diana a 8 ans, et elle a disparu. Viennent prendre la parole, comme à la barre, sa grand-mère, sa tante, ses institutrices, des médecins, une assistante sociale, des gendarmes. Un chœur de voix singulières, qui eurent en commun leur impuissance à empêcher le pire.

L’écriture d’Alexandre Seurat, dénuée d’effets, donne au roman le ton d’une enquête, et un sentiment d’implacable véracité – implacable en ce qu’elle déroule la logique des faits dans une brutalité totale, monochrome, terrifiante.

Âmes sensibles s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Rouergue ; en Babel.

La fille du fermier

Jim Harrison, « La fille du fermier », nouvelle extraite du recueil Les jeux de la nuit publié chez Flammarion (2010), publiée séparément en Folio (2017)

Par Jacques Dupont.

Sublime portrait d’une jeune femme du Montana. Nous sommes à la fin des années 1980. Et pourtant dans un western de la grande époque. L’héroïne se prénomme Sarah. Elle est en quête de vengeance. « Elle était née bizarre, du moins le croyait-elle. Ses parents avaient mis de la glace dans son âme, ce qui n’avait rien d’exceptionnel. »

Catégories : Nouvelles (USA). Traduction : Brice Matthieussent.

Liens : le recueil chez Flammarion ; « La fille du fermier » en Folio (n° 6396, 2 euros).

Grossir le ciel

Franck Bouysse, Grossir le ciel, La Manufacture des Lettres, 2015

Par Jacques Dupont.

Dans un hameau perdu des Cévennes, une tragédie paysanne – deux paysans voisins, l’un d’âge mûr, l’autre presque vieillard, taiseux comme il se doit, vivant au gré des travaux et des jours. Soudain, au cœur de l’hiver, une tache de sang apparaît sur la neige.

Multiprimé, dont le prix SNCF du polar, le roman se lit d’une traite, et pourquoi pas dans un train, en traversant les déchirants paysages cévenols.

Catégorie : Policiers et thrillers (France).

Liens : Grossir le ciel en Livre de poche ; et pour ceux qui y sont inscrits, la Manufacture des Lettres sur Facebook. Voir aussi notre critique de Né d’aucune femme, du même auteur (par François Lechat).

Nocturnes — Cinq nouvelles de musique au crépuscule

Kazuo Ishiguro, Nocturnes — Cinq nouvelles de musique au crépuscule, Ed. J.-C. Lattès, coll. Les deux terres, 2010

Par Jacques Dupont.

Crooner, la première nouvelle, se passe à Venise. Un jazzman – une star au creux de la vague – va donner une sérénade à sa femme. Il se fait accompagner par un musicien de rue, rencontré le jour même, un jeune guitariste qui lui témoigne une ferveur inconditionnelle. La sérénade n’est pas jouée pour reconquérir sa femme, mais pour lui dire adieu. Car même s’il l’aime, il veut organiser son come-back. Or le marketing exige – ils le savent tous deux – qu’il se trouve une femme plus jeune. Et tous deux silencieusement l’acceptent.

Advienne que pourra : un musicien bohême est invité chez un couple d’amis de jeunesse, un couple qui a « réussi », mais vacille : le succès, comme l’argent, est un maître avide. A défaut d’une relance professionnelle, le mari a invité ce raté, afin de signifier par contraste sa propre réussite.

Les collines de Malvern : un jeune compositeur et un couple de musiciens de lounge, en vacances. Une jolie chanson pour une femme en colère.

Nocturne : un jeune musicien accepte une opération de chirurgie esthétique.

Violoncellistes : un violoncelliste rencontre une femme, violoncelliste comme lui. Elle se dit très connue en Europe de l’Ouest. Elle lui prodigue ses conseils.

Ce sont des nouvelles crépusculaires, où les liens de l’intime se distendent et disparaissent. On y voit le besoin de reconnaissance régner en maître cruel et muet. Les histoires parlent du talent et du succès : lorsqu’il tarde à venir ou que, l’ayant connu, on l’espère à nouveau ; le succès quand il nous quitte tout doucement, sans faire de bruit, ou qu’il est un potentiel qui ne se réalisera pas. Ainsi s’en vient l’érosion progressive de l’espoir, et les liens, noués dans la confusion, ne pèsent plus d’aucun poids.

J’ai été plutôt déçu par le thème, découvert en cours de lecture. Si l’on veut lire le prix Nobel de littérature 2017, mieux vaut ne pas choisir ce bouquin car c’est un pensum. Des amis me disent que les romans de Kazuo Ishiguro Les vestiges du jour et Un artiste du monde flottant valent absolument le détour…

Catégorie : Nouvelles (Royaume-Uni). Traduction : Anne Rabinovitch.

Liens : chez l’éditeur.

Les étoiles s’éteignent à l’aube

Richard Wagamese, Les étoiles s’éteignent à l’aube, Ed. Zoé, 2016

Par Jacques Dupont.

Dans Les étoiles s’éteignent à l’aube, le jeune Franklin Starlight accompagne son père mourant, Eldon, jusqu’à une montagne où il veut être enterré « comme un guerrier »… ce qui, aux yeux du fils, apparaît d’une honteuse présomption, mais c’est un devoir filial, auquel nul ne peut se soustraire.

Eldon, confit dans l’alcool, ne s’est jamais préoccupé de Franklin, il a mené une vie débauchée, c’est un déchet. Franklin a été élevé dans une ferme, par un vieil homme taciturne, qui lui a appris l’autonomie – qui s’avérera nécessaire pour traverser un pays de forêts profondes, vers la montagne où son père veut mourir.

En cheminant, les deux hommes font connaissance, et – sans que rien ne vienne excuser l’alcoolisme et l’abandon –, Franklin apprend le périple de son père, ses origines indiennes, sa traversée de la guerre, l’amour qu’il a porté à sa mère, l’identité du vieil homme qui l’a élevé.

J’ai pris un immense plaisir à lire ce livre qui parle avec un tact immense du tissage, à la dernière extrémité d’une vie, du lien entre un fils et son père. L’histoire est classique, mais on va de découverte en découverte, d’idées aprioriques à leur retournement, on se prend de respect pour l’épave alcoolique qu’est devenu Eldon.

J’ai été transporté par les paysages somptueux de la Colombie Britannique.

Le livre commence doucement, j’ai même trouvé son style incertain, mais à un moment le vent de l’épopée, du voyage initiatique se lève, et rien ne peut l’arrêter.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Canada). Traduction : Christine Raguet-Bouvard.

Liens : chez Zoé éditions, en 10/18.

Une partie rouge

Maggie Nelson, Une partie rouge, Ed. du sous-sol,  2017

Par Jacques Dupont.

Maggie Nelson, poétesse et essayiste américaine, a publié en 2004 un recueil de poésie « Jane : A Murder ». Jane est la sœur de sa mère, assassinée en 1969. Elle n’a pu la connaître : Maggie est née en 1973. En 2005, très peu de temps après cette publication, un officier de police annonce que l’enquête est presque conclue.

Je ne pourrais rien dire de plus ou de mieux que le résumé en dos de couverture d’Une partie rouge, parfaitement explicite (lien ci-dessous). J’ajouterai simplement que l’histoire plaira aux amateurs de James Ellroy. L’enjeu ici est évidemment moindre : Ellroy cherche à comprendre l’assassinat de sa mère, et il s’agit ici d’une parente éloignée, que l’auteur n’a  connue qu’à travers la trace que son meurtre a imprimée dans l’histoire familiale.

La nécessité est celle de dire, une nécessité qui parfois nous échappe, que nous pouvons considérer comme vaine. Le récit de Maggie Nelson nous ramène, avec énergie et  sans l’ombre d’un doute à cette évidence : notre affaire la plus insigne est de dire. « Ecrivez donc les choses que vous avez vues, et celles qui sont, et celles qui doivent arriver ensuite. Une partie rouge. » Il y a un beau travail sur la temporalité. Les tranches de récit imbriquent les trois temporalités, qui n’en font qu’une : la présence du passé, la présence du présent, la présence du futur.

Je ne me suis pas enthousiasmé pour le récit de Maggie Nelson … et cependant, cependant, je l’ai lu d’une seule traite.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Julia Deck.

Liens : chez l’éditeur.

La maison des épreuves

Jason Hrivnak, La maison des épreuves, Éd° de l’Ogre, 2017

Par Jacques Dupont.

De prime abord, La maison des épreuves est un récit. Jason Hrivnak apprend le décès de Fiona, son amie d’enfance. Un suicide. Le père de la jeune femme a trouvé dans sa poche un papier plié en quatre, couvert d’une écriture d’enfant. Il demande à Jason s’il peut le déchiffrer. C’est ainsi que naît le projet de « La maison des épreuves », qui s’ouvre sur le récit de sa propre conception : la mort de Fiona et le papier plié donnent à Jason l’idée d’écrire le texte que nous avons sous les yeux. Écriture qui débute par un récit : deux enfants inséparables, deux enfants blessés de ces blessures qu’ignorent les adultes, et qui consignent dans un cahier « Terrain d’essai » un lieu cauchemardesque, « un endroit où d’épouvantables expériences (sont) menées sur des sujets non consentants. » La feuille trouvée dans la poche de Fiona a été arrachée de ce cahier. L’horreur est grisante pour les enfants. Ceux-là la cultivaient – peut-on penser –  en continuation du discours du père de Fiona, un médecin militaire, qui ressassant ses souvenirs, inscrivait en eux « la vicieuse neutralité des concepts de défilade, frappe neutralisante, zone de rupture, tirs d’efficacité ». Ne se serait-il pas agi, pour Fiona et Jason, de restituer à ces mots leur couleur d’origine, le rouge du sang, le noir des chairs brûlées ? Le prétexte du « Terrain d’essai » est de se venger. Mais bientôt l’affaire se complexifie…

Je n’ai évoqué là, fragmentairement, que l’« introduction ». S’ensuivent 3 sections, numérotées I à III.  L’écriture en est tout à fait différente et étonnante : elle se présente tantôt comme un questionnaire à choix multiple, tantôt comme un jeu vidéo « dont vous êtes le héros ». Je ne puis que citer :

« Vous avez une migraine. L’aura s’enfonce comme du verre dans votre champ de vision et la douleur, une fois réfugiée là, dure plus d’une semaine. Une fois rétablie, vous découvrez que votre chambre est pleine d’étranges pèlerins. Vos soigneurs vous expliquent que ces pèlerins sont venus à votre chevet depuis des contrées lointaines après avoir entendu parler de vos pouvoirs spéciaux. Quel miracle avez-vous soi-disant accompli alors que vous étiez souffrante ?

  1. vous avez parlé dans une langue imaginaire
  2. vous avez lévité
  3. vous avez vomi un serpent rare et venimeux
  4. vous avez bâti une cathédrale »

Il me semble que Jason agit comme un ostéopathe dont le patient souffre d’un torticolis. Il ne va pas à contre-mouvement, bien au contraire, il accompagne la torsion jusqu’au point où elle cèdera sous son propre poids. « La maison des épreuves » est bien le remède au « Terrain d’essai », le manuscrit disparu.

Il s’agirait, pour le goûter pleinement, de se laisser aller, question par question, à la situation proposée.

Ce livre est une expérience. A l’excès, peut-être.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Canada). Traduction : Claro.

Liens : chez l’éditeur ; une autre critique (qui en dit un peu plus — trop ?).

Les deux bouts

Henri Calet, Les deux bouts, Héros-Limite (coll.Tuta Blu), 2016

Recueil de chroniques parues dans Le Parisien libéré en 1953. Première édition : Gallimard, 1954.

Par Jacques Dupont.

Ce moment dura – dit-on – trente ans. Trente années qui furent glorieuses. Pour tous ? Henri Calet rencontre ceux qui triment, multiplient les emplois ou, faute d’argent, ne se soignent plus. Commis voyageurs, éboueurs, receveurs d’autobus, modistes, vendeuses du Bon Marché. Nouer les deux bouts fut leur plus grande préoccupation. Henri Calet les croise à la sortie des bureaux, des usines, des grands magasins, dans les escaliers du métro et les gares de banlieue. La conversation s’engage, et de fil en aiguille, il se trouve chez eux, invité dans un deux pièces, une maison ouvrière, un pavillon avec potager.

Henri Calet a un don d’écoute hors du commun. On l’entend à peine questionner. L’homme ou la femme parlent, se confient :  les difficultés du quotidien, les petites joies, quelques espoirs. Lui se borne à écouter, à enregistrer, à transcrire. Or c’est justement ce qui donne à ce livre cette profondeur, cette épaisseur, cette lenteur, cette lourdeur, cette grandeur qui ressemble tant à la vie. Et, tout de même que la vie, c’est touffu et confus, incohérent, et parfois un peu monotone aussi.

Le livre ne verse pas dans le pathos. Il est à hauteur de ces hommes et de ces femmes, ces parents, les nôtres, dont l’idéal était de faire les choses dans l’ordre, de marcher entre les clous. L’écriture est – de la même manière – surveillée, retenue, et demeure naturelle et suggestive.

Les chroniques d’Henri Calet sont une mine d’informations, humaines, concrètes, incarnées, sur ce qu’était la vie quotidienne dans la décennie de l’après-guerre.

Incidemment, je recommande de prendre connaissance de la biographie d’Henri Calet : c’est un roman.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : la réédition 2016 ; biographie de Calet sur Wikipedia. (La thèse de Jean-Pierre Baril sur Henri Calet est disponible en bibliothèque. A-t-elle été publiée ?)

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑