Taqawan

Eric Plamondon, Taqawan, Quidam, 2018 (existe en Livre de Poche)

Par Sylvaine Micheaux.

En commençant ce roman, je me suis rendu compte que je ne connaissais quasi rien du Québec et de son histoire : quelques reportages sur Montréal, les forêts, les cabanes à sucre et la baie du Saint-Laurent, de vagues souvenirs d’Histoire sur Jacques Cartier, la phrase de De Gaulle : « Vive le Québec libre », et la découverte qu’il y avait au Canada des tribus indiennes en recevant un cadeau d’artisanat local (et non il n’y a pas que les Sioux, les Apaches et autres Comanches). Alors imaginer qu’il y a eu une « Guerre du Saumon » !!!

Nous sommes le 11 juin 1981, dans la réserve indienne de Restigouche où vivent de la pêche au saumon les indiens Mi’gmag. Plusieurs centaines de policiers de la sureté du Québec investissent la zone et prennent les filets de pêche des autochtones, accusés de pêcher illégalement. Ce qui entraine bien sûr révoltes et émeutes. C’est quelque part un coup de poker du gouvernement du Québec, car si la chasse et la pêche sont gérées par les autorités québécoises, les réserves d’autochtones, comme ils sont appelés, sont sous l’autorité fédérale d’Ottawa.

Océane, 15 ans, en sortant du lycée, découvre l’arrivée des policiers et leur violence face aux Indiens, et voit son père maltraité et emmené de force par les agents. Effrayée, elle s’enfuit et sera retrouvée par un agent québécois de la faune qui vient de démissionner, choqué de la manière dont sont traités les Indiens des réserves. Océane a subi des violences. Il va essayer de la soigner et de la protéger avec l’aide d’un vieil indien et d’une jeune institutrice française.

Ce roman est construit d’une manière étonnante : entre les phases d’un récit vivant, violent, qui tient du roman historique autant que policier, d’aventures, voire de Western (même si on est dans le grand Nord), sont insérés de petits chapitres, comme des apartés, qui nous narrent l’histoire du Québec, les enjeux politiques et économiques depuis l’arrivée des Blancs, la vie ancestrale de ces Indiens Mi’gmags, leur respect de la nature et comment ils survivaient lors des longs hivers glaciaux, leur technique de chasse et de pêche – Taqawan est le nom indien du saumon qui remonte pour la première fois la rivière où il est né.

Un roman passionnant qu’on ne peut lâcher et, qui plus est, instructif car historique et politique ; et dont les quatre personnages principaux, totalement fictifs, apportent l’humanité nécessaire au récit.

Ce roman a obtenu le Prix des lecteurs 2019 et le prix France Québec 2018.

Catégorie : Littérature étrangère francophone (Québec).

Liens : chez Quidam ; au Livre de Poche.

Je reste ici

Marco Balzano, Je reste ici, Philippe Rey, 2018

Par Jacques Dupont.

Je reste ici, ou l’histoire intime d’une petite famille du Haut Adige, à Curon, village voué à être noyé sous un barrage inutile. La région est un éclat, presqu’une écharde de l’empire austro-hongrois. De langue allemande, elle fut annexée par l’Italie après la guerre de 14. Les fascistes tentèrent de l’italianiser, et les nazis enchaînèrent dans la germanisation, avec une violence égale. Le roman est rédigé à la première personne, par la mère, et est adressé à une enfant disparue, emportée dès avant-guerre par les remous de l’Histoire. Une bien belle histoire, qui se clôt à l’aube des années 50, racontée avec simplicité et émotion. Il y est question de frontières, de la force et de l’impuissance de la parole, de la violence du pouvoir. On sent l’ombre portée de la Mittel Europa, disparue à jamais, et à la fois tellement présente.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Nathalie Bauer.

Liens : chez l’éditeur.

Ombres sur la Tamise

Michael Ondaatje, Ombres sur la Tamise, Editions de l’Olivier, 2019

Par François Lechat.

Par l’auteur du Patient anglais, voici un roman qui porte bien son titre, tant la vie entière du narrateur est faite d’ombres, de clair-obscur, de mystères, de bribes d’adolescence vécues dans le doute et l’incompréhension. Nathaniel et sa sœur, en effet, ont vu leurs parents les quitter en 1945 en les confiant à des inconnus dont la profession, les activités et les motivations leur sont restées cachées. Mais qui n’ont pas manqué de les fasciner, leur ouvrant la porte d’univers interdits, peut-être illégaux, sans doute dangereux, mais qui avaient le goût de l’aventure. Ils l’ont payé cher, cependant, et Nathaniel n’aura de cesse, une fois adulte, d’essayer de retrouver la trace de sa mère, ce qui le conduira à un enchaînement de découvertes surprenantes…

Cela aurait pu prendre la forme d’une sorte de thriller, mais Michael Ondaatje a plutôt opté pour le roman de formation et de méditation. La voix du narrateur est délicate, son ouverture d’esprit est permanente, ses souvenirs passent d’une époque à l’autre, de même que ses découvertes le font voyager dans l’espace et dans le temps, dans la réalité et dans la légende, celle de héros de l’ombre impliqués dans la guerre et l’après-guerre. L’ensemble est subtil, feutré, très anglais même si l’auteur vit au Canada. On lit rarement un roman aussi allusif, tricoté avec autant de soin, porteur d’un tel respect pour ses personnages. On pourrait préférer un traitement plus sec, plus nerveux ou plus prenant, mais ce sont les glissements progressifs du souvenir qui font le prix de ce livre, quelque part entre Patrick Modiano et Julian Barnes.

Catégorie : Littérature anglophone (Canada). Traduction : Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Liens : chez l’éditeur.

My Absolute Darling

Gabriel Tallent, My Absolute Darling, Gallmeister, 2018

Par François Lechat.

L’éditeur tient à le faire savoir : Stephen King a qualifié ce premier roman de « chef-d’œuvre ». On comprend pourquoi, car l’histoire est prenante, la tension monte, certaines scènes sont inoubliables, et les personnages principaux encore plus. Il y a le père, Martin, un Américain tendance survivaliste, charismatique et vénéneux. Il y a sa fille, surnommée Turtle (la tortue), adolescente maigre et efflanquée, gênée par son corps disgracieux, encline à douter sans cesse d’elle-même (il faut dire que son père y contribue fameusement), incapable d’exprimer ce qu’elle ressent, mais qui possède des ressources inouïes. Et il y a un duo de lycéens improbables, David et Brett, qui multiplient les joutes verbales acrobatiques, à mille lieues de Turtle, fascinée par tant d’aisance. L’essentiel tourne cependant autour du père et de la fille, autour de la question de savoir si Turtle va oser se libérer d’une emprise de plus en plus toxique, qui la révolte mais à laquelle elle consent. Comme nous sommes aux Etats-Unis, c’est de manière très physique que tout cela va se jouer : dans une nature luxuriante, échevelée, souvent hostile, toujours présente ; et à coups d’armes en tout genre, présentes en grand nombre chez Turtle et son père, et qu’elle ne cesse de démonter, de nettoyer, d’essayer. Vous aurez compris qu’il faut avoir le cœur bien accroché, par moment, et ne pas craindre d’être un peu largué devant tant de plantes inconnues et de modèles de fusil qui ne nous disent pas grand-chose. Mais le cœur du roman est ailleurs, dans le monologue intérieur de Turtle, ses déchirements, ses hésitations, ses émotions violentes et réprimées, sa difficile émancipation. Un roman âpre et d’une grande maîtrise, juste un peu long, un peu lent. Et dont la quatrième de couverture est parfaitement mensongère, sauf en ce qui concerne le coup de chapeau de Stephen King : c’est bien un chef-d’œuvre, à destination de ceux qui aiment l’Amérique profonde.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Laura Derajinski.

Liens : chez l’éditeur.

La Capitale

Robert Menasse, La Capitale, Verdier, 2019

Par François Lechat.

Lorsque j’ai acheté La Capitale, je croyais avoir affaire à un livre du même genre que Les compromis : dans les deux cas, l’action se déroule à Bruxelles, dans les milieux européens, et commence par un meurtre. Et dans les deux cas, le roman est, entre autres, un prétexte pour décortiquer les mœurs et les mécanismes de la décision dans la sphère européenne. Mais en fait, les deux livres sont très différents. Les compromis est un polar sans prétention qui vise à initier au fonctionnement de l’Europe tout en divertissant le lecteur. La capitale a bien plus d’ambition.

A vrai dire, il est un peu difficile de savoir ce qu’a voulu faire l’auteur, car il traite au moins trois thèmes en un seul livre. Une double intrigue policière, centrée sur un meurtre mystérieux, mais aussi sur un cochon qui traverse subitement une des places les plus fréquentées de Bruxelles, et dont on se saura jamais d’où il sort : il permet surtout de douces évocations du surréalisme belge, à travers la manière assez loufoque dont la presse rend compte du sujet. Le meurtre, lui, n’est pas davantage élucidé, mais nous fait voyager vers l’Est, dans le passé et les relations du meurtrier présumé, dont les commanditaires restent mystérieux. Quant au commissaire chargé de l’enquête, qui possède une belle épaisseur, au physique comme au moral, nous le lâchons au milieu du gué, inquiets pour sa santé.

Deuxième thème : l’évocation des mœurs grinçantes des milieux européens, entre petites intrigues pour grappiller du pouvoir et étouffement des enjeux de fond. C’est la meilleure partie du livre, qui donne lieu à des scènes très construites, belles et graves vers la fin, plus légères en cours de route, et qui donnent à réfléchir.

Le troisième thème, étroitement mêlé au deuxième, nous conduit à Auschwitz, que l’on peut considérer comme le berceau de l’idée européenne, comme cela même que l’Europe doit rendre impossible. Mais qui peut garantir le « plus jamais ça » dans cette période de retour des nationalismes ?

Tout cela fait beaucoup, et peut paraître un peu cérébral. Et de fait, ce roman très soigneusement écrit, évocateur et subtil, s’adresse à un public pointu, capable d’apprécier une parodie de séminaire entre économistes. Un certain suspense est au rendez-vous, mais l’auteur nous fait sans cesse patienter, à force de flash-backs et de développements historico-existentiels qu’on peut juger trop longs. Quant au dénouement, il prend la forme d’un « A suivre » qui semble bien annoncer un deuxième tome dont l’éditeur ne nous dit rien. C’est dans ce deuxième tome, sans doute, que l’on saura d’où vient le cochon et qui aurait dû être tué dans les rues de Bruxelles, le meurtrier s’étant trompé de cible. En attendant, La capitale nous offre un roman pour lecteur patients et curieux, amoureux de l’idée européenne. De très haute qualité, mais qu’on aurait aimé plus court et plus simple.

Catégorie : Littérature étrangère (Autriche). Traduction : Olivier Mannoni.

Liens : chez l’éditeur.

Toute une vie et un soir

Anne Griffin, Toute une vie et un soir, Delcourt, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Sacré caractère, ce Maurice Hannigan. Accoudé au bar d’un hôtel, dans un coin de province irlandaise, il trinque, seul, à la santé de ceux qui ont compté dans sa vie, et il la raconte, sa vie, car à plus de quatre-vingts ans il est temps qu’il parle, qu’il dise ses chagrins, ses culpabilités, ses secrets. Il s’adresse à son fils Kevin, parti vivre aux États-Unis et qui n’est pas là pour entendre le récit de «toute une vie et [d’] un soir», ce soir déterminant où c’est nous qui recueillons le témoignage de Maurice. Il nous dit les rapports de force entre riches et pauvres dans l’Irlande d’avant-guerre, la grandeur et la décadence de la famille Dollard en particulier, et la revanche du petit paysan. Il nous dit ses amours, aussi, avec leurs bonheurs sans nom et leurs difficultés – toutes les formes d’amour : fraternel, amoureux, paternel… Et la mort, les fantômes, les blessures inguérissables.

Ce très beau roman est touchant au possible et de petits rebondissements relancent sans cesse l’intérêt psychologique. Il a en outre le mérite de se donner à lire sans prétention : il n’expose pas avec fierté une construction pourtant remarquable ; il déroule simplement son rythme parfait. C’est un bonheur – même si l’ensemble est dramatique, d’autant qu’une touche d’humour, qui fait partie intégrante du caractère du personnage, donne de la rondeur aux situations ou à ce qu’il en fait.

Une belle découverte.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Claire Desserrey.

Liens : chez l’éditeur.

Le sport des rois

C. E. Morgan, Le sport des rois, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

Il n’est pas facile de parler de ce livre, remarquable à de nombreux égards, mais que j’ai mis deux mois à terminer, ce qui n’est pas forcément bon signe.

Ce qui m’a freiné, outre des circonstances extérieures, est d’abord sa longueur, 650 pages bien tassées, mais aussi son niveau d’exigence. Sur une trame classique, centrée autour d’une famille sur trois générations, l’auteure brasse de nombreux thèmes typiquement américains : l’ambition, le rôle des pionniers, la soif de réussite, la rigidité caractérielle des parents élevés dans la tradition, le racisme à l’égard des Noirs, la religion comme vecteur de résistance ou de passivité… Mais elle y mêle aussi des thèmes plus universels, en tirant parti du métier pratiqué par ses héros, l’élevage de chevaux de course. Ce qui conduit à des réflexions sur l’évolution, la génétique, la dégradation de la nature, la naissance et la mort… Il faut donc admettre, dans ce qui constitue bel et bien un roman, et un roman prenant, des passages parfois obscurs, ou encore poétiques ou fabuleux, dont on admire la virtuosité mais en se sentant parfois dépassé.

Pour autant, ce n’est pas un roman cérébral, qui manquerait de vie ou de chair : autour des chevaux, d’une ferme, de rapports familiaux tendus et complexes, de l’emprise du désir, de la détresse d’un jeune Noir dont le destin semble tracé d’avance mais qui tient tête, l’auteure crée des scènes d’une grande intensité. On n’oublie pas, le livre refermé, sa manière saisissante de traiter de la guerre des sexes et de l’inépuisable colère des Noirs, exprimée dans la deuxième partie au travers d’un personnage de Révérend inoubliable. Rien que pour le sermon qu’il adresse à sa communauté, entre sainte colère et infinie tendresse, ce livre vaut le détour. Mais disons qu’il se mérite.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Mathilde Bach.

Liens : chez l’éditeur.

Le journal de ma disparition

Camilla Grebe, Le journal de ma disparition, Calmann Lévy, 2019

Stylo-trottoir : Marie, la soixantaine, en vacances.

« Ça se passe en Suède, dans un petit village de montagne où il y a peu d’habitants. Les industries ont fermé, les gens sont désoeuvrés.

Il y a trois personnages principaux. Une jeune femme, dans la police, qui a découvert un cadavre avec des amis quand elle avait dix-sept ans. Le cadavre d’une petite fille de cinq ans. L’affaire est non résolue et la policière se retrouve, huit ans plus tard, à faire partie de l’enquête lorsqu’elle est réouverte. Elle se retrouve donc dans le village dont elle avait voulu partir.

Les deux autres personnages principaux sont une profileuse, qui fait partie de l’équipe dans laquelle travaille la policière, et son mari, policier également. Le couple disparaît (au début du livre, hein, ceci ne dévoile rien d’essentiel). La profileuse va réapparaître, mais elle a perdu son journal intime… et c’est important.

On est assez vite dans l’intrigue et c’est très prenant. Aussi, l’auteure adopte une démarche narrative originale que j’ai beaucoup aimée : il y a une narratrice ordinaire, mais elle laisse de temps en temps un personnage s’exprimer directement, au « je ». C’est surprenant et très réussi. Ajoutons à cela qu’il y a de l’action, de nombreux rebondissements, et une fin étonnante…

J’ai vraiment beaucoup aimé. »

Catégorie : Policiers et thrillers (Suède). Traduction : Anna Postel.

Liens : chez l’éditeur. Du même auteur, voir aussi notre critique d’Un cri sous la glace, par François Lechat.

Stoneburner

William Gay, Stoneburner, Gallimard (La Noire), 2019

Par François Lechat.

Un roman noir à l’américaine, avec ce que cela apporte de couleur locale : des voitures démentes, une blonde incendiaire, un shérif corrompu, des dollars à foison, une traque impitoyable, un road trip à travers plusieurs États… Tout tourne autour d’un coup de chance qui profite à un rescapé du Vietnam abîmé du ciboulot et à la blonde, qui se lancent dans une cavale burlesque dont le véritable héros est une Cadillac au destin inoubliable. La deuxième partie, elle, rembobine le film et reprend le récit sous un autre angle, plus posé, plus sombre, plus violent. J’ai préféré la première partie, peut-être parce qu’elle est moins réaliste, peut-être parce que la seconde est plus lente. Mais peu importe : c’est écrit au couteau, sans commentaire inutile, avec des phrases simples et efficaces qui font sentir l’essentiel entre les lignes. Si vous aimez le côté mal peigné des Etats-Unis, n’hésitez pas.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Jean-Paul Gratias.

Liens : chez l’éditeur.

Une femme simple et honnête

Robert Goolrick, Une femme simple et honnête, Anne Carrière, 2009 (disponible en 10-18)

Par François Lechat.

Sexe, mensonge, argent, luxure, amour, vengeance, et en toile de fond la misère qui guette les pauvres et la folie qui peut nous prendre tous… Dès son premier livre, l’auteur d’Après l’incendie recentre la condition humaine sur ses dimensions les plus romanesques, et assume jusqu’au bout. Il n’effleure pas ces thèmes au fil de son récit : il les place au cœur de son écriture, il les nomme, les explicite, les illustre et les développe, leur donne chair et âme, au risque parfois d’un certain surplace, mais avec pour bénéfice de les amplifier, de les magnifier. On peut trouver cela irritant, surligné, ou aimer au contraire cette plongée dans des émotions, des sentiments, des décors si intenses. L’histoire en tout cas est prenante, les personnages difficilement oubliables, et le contexte inhabituel – l’hiver glacé du Wisconsin, au début du 20e siècle. Sous une couverture élégante et classique, une histoire sulfureuse qu’on lâchera en cours de route si l’on n’est pas convaincu que la pulsion sexuelle est la plus puissante de toutes.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Marie de Prémonville.

Liens : chez Anne Carrière ; en 10-18.

Une Odyssée

Daniel Mendelsohn, Une Odyssée. Un père, un fils, une épopée, Flammarion, 2017

Par Anne-Marie Debarbieux.

Quand Daniel Mendelsohn, professeur de langues anciennes à la petite université de Bard College, accède à la demande de son père, alors âgé de plus de 80 ans, d’assister à son séminaire de Licence 1 sur l’Odyssée d’Homère, il ne mesure pas encore quelle épopée personnelle il s’apprête à effectuer lui-même.

Bien loin d’un exposé académique sur les aventures édifiantes d’Ulysse, guerrier rusé, super héros et victime des dieux, le cours de Daniel, très interactif, invite constamment les étudiants à réagir au texte, à s’interroger sur la vraie nature d’Ulysse et ses multiples facettes, mais aussi sur celle de son fils Télémaque, longtemps privé de père. De son côté, bien loin d’être un étudiant discret, Jay Mendelsohn se prend au jeu, participe aux débats, apporte aux jeunes étudiants le regard d’un homme qui a beaucoup vécu et n’hésite pas à introduire la contradiction. Daniel est ainsi amené à découvrir et à explorer des visages de son père qu’il ne soupçonnait pas. Les relations entre Jay et Daniel se superposent alors à celles d’Ulysse et de Télémaque. Sans jamais se détacher de l’Odyssée d’Homère, l’auteur parvient ainsi à effectuer une double lecture des faits et des personnages.

Cette aventure familiale et culturelle prend encore une autre dimension quand Jay et Daniel effectuent ensemble une croisière qui les mène « sur les traces d’Ulysse ».

Ce roman biographique est vraiment passionnant. Érudit sans jamais être ennuyeux, il propose une nouvelle approche de l’Odyssée et une découverte d’un père et d’un fils qui prouvent, si besoin en était, que les grandes œuvres ont encore bien des choses à nous dire !

Précision importante : bien sûr ce roman ravira particulièrement les lecteurs familiers du grec ancien mais point n’est indispensable de pratiquer Homère dans le texte pour être sensible à cette odyssée.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Clotilde Meyer et Isabelle D. Taudière.

Liens : chez l’éditeur. Ce livre a reçu le Prix Transfuge du meilleur livre américain en 2017, le Prix Méditerranée 2018.

Une étincelle de vie

Jodi Picoult, Une étincelle de vie, Actes Sud, 2019

Par Brigitte Niquet.

Jodi Picoult adore faire des sujets d’actualité la matière de ses romans (pour mémoire, le dernier, Mille petits riens, avait pour toile de fond le racisme « ordinaire »). Elle continue dans cette voie, s’attaquant cette fois au douloureux problème de l’IVG et situant l’intrigue dans le Mississippi, dernier État américain qui en pratique encore, plus pour longtemps sans doute : nul n’ignore le rétropédalage de la législation dans ce domaine, quel que soit le pays concerné.

Jusque-là, rien à redire, au contraire. Plus un sujet est sensible, plus il faut en parler sous peine de s’apercevoir un jour qu’on en est revenu subrepticement à des pratiques et des comportements moyenâgeux ou presque. Jodi Picoult fait ça très bien, incarnant le drame de l’avortement dans des personnages crédibles – quoique très américains, le lecteur français a parfois du mal à se sentir concerné – et construisant une intrigue à base de prise d’otages digne d’un thriller, pimentée par le fait que les deux ados qui sont au centre du drame sont l’une la fille du preneur d’otages et l’autre celle du négociateur qui essaie d’éviter que tout cela finisse dans un bain de sang.

Alors, aucune restriction dans cette chronique ? Si, une, et de taille, et elle ne concerne pas le contenu ni le fait que Jodi Picoult ne prenne jamais parti pour ou contre l’avortement. À mon sens, c’est plutôt une qualité. Ma réticence vient de l’extrême confusion de la narration. On entre dans l’histoire sans préambule, sans rien savoir des onze personnes qui se trouvent dans le centre médical au moment de l’irruption du tueur, lequel commence par liquider la directrice et une infirmière. Ô surprise, ces deux personnages réapparaissent plus tard et le lecteur peine à comprendre qu’il ne s’agit pas d’une résurrection mais d’un flash-back sur leur vie antérieure, que rien n’annonce et dont on se contrefiche un peu d’ailleurs. Et il en sera de même pour chacun, y compris le tueur et le négociateur, les « tranches de vie » passées alternant sans préavis ni ordre chronologique avec les événements présents, les unes expliquant les autres, sans doute, mais pas toujours. C’est très perturbant pour le lecteur moyen, qui ne tient pas forcément un registre de qui est qui et de qui a fait quoi. Si vous décidez de lire ce livre, un conseil, prenez des notes dès le début !

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Marie Chabin.

Liens : chez l’éditeur.

Délivrances

Toni Morrison, Délivrances, Babelio, 2015 (disponible en 10-18)

Par Catherine Chahnazarian.

Quand nait Lulu-Ann, c’est la surprise : elle est d’un noir… noir ! Et comme ses parents le sont beaucoup moins, ça pose problème. Mais Toni Morrison ne racontera pas les accusations de trahison et la séparation des parents, ce n’est pas cela qui l’intéresse. Par chapitres adoptant tour à tour les points de vue de l’héroïne, de sa mère, de sa meilleure amie, etc., l’auteure explore différentes facettes de la vie et de l’esprit de Lulu-Ann, renommée Bride parce que c’est plus chic ; et son récit déconstruit progressivement le personnage qu’elle avait dessiné rapidement, avec habileté, au tout début du livre. Chaque chapitre, ou presque, explorant les multiples définitions que peut prendre ce mot, fait le récit d’une délivrance. Dans un style parfaitement maîtrisé, sur un ton brut magnifique, sans lyrisme et sans sous-entendus inutiles, un de ces styles où chaque mot compte, Morrison aborde de manière très directe les thèmes du racisme, de la pauvreté, des violences faites aux enfants et de l’amour, celui qui nécessite d’être vrai. Et quand on est presque à la fin et qu’on se dit que voilà un happy end à l’américaine, un certain réalisme tragique revient au triple galop.

On sent de l’urgence dans ce livre qui va vite, de la vérité dans sa brutalité. On sent aussi la volonté de nous encourager à ne pas laisser gagner nos peurs et nos traumatismes – à travers le personnage de Bride et un beau personnage d’homme. Seul bémol : l’insistance mise à dénoncer les violences sexuelles faites aux enfants, comme si elles étaient monnaie courante. Lorsqu’un quatrième cas est révélé, c’en est trop pour un récit si intimiste. Mais c’est mon seul reproche.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Christine Laferrière.

Liens : Chez l’éditeur ; une interview de l’Express à l’occasion du Nobel (1993).

Les romans préférés de Geneviève (mai 2019)

Stylo-trottoir : Geneviève est mamy mais encore jeune, elle lit énormément mais ne veut pas faire de critiques. Dans un restaurant, entre le plat et le dessert, elle consulte sa liseuse pour nous dire quels ont été ses livres et auteurs préférés ces derniers temps.

Alice Ferney, Les Bourgeois et Cherchez la femme (Actes Sud, 2017 et 2014, disponibles en Babel)

« Je suis cette auteure depuis le début. J’aime énormément ce qu’elle écrit. Les Bourgeois est à mon avis le plus abouti. » Il retrace la vie de dix frères et soeurs entre les deux Guerres. « Cherchez la femme est aussi très bien. » C’est une histoire de couple, le portrait détaillé d’une famille dans tous ses états.

Ruth Rendell, Deux doigts de mensonge (Ed. des Deux Terres, disponible au Livre de Poche, 2009)

« Celui-ci, c’est le genre Jane Austin. Une jeune femme arrive dans un manoir anglais pour s’occuper d’un schizophrène… C’est très bien écrit. Genre polar (suspense). »

Peter May, La trilogie écossaise : L’île des chasseurs d’oiseaux, L’homme de Lewis, Le braconnier du lac perdu (Le Rouergue, 2014)

« C’est très bien aussi, Peter May, j’ai beaucoup aimé. Surtout L’homme de Lewis. » (Roman policier noir prenant place dans un paysage tourmenté et dont le personnage principal est atteint de la maladie d’Alzeimer.)

Ceux-ci sont plus anciens, mais Geneviève mentionne encore :

George Eliot, Middlemarch (Folio, 2005)

« Très bon roman qui se passe au XVIIIe siècle. C’est la vie d’un village… »

Edith Wharton, Chez les heureux du monde et Les beaux mariages (Ed. La Découverte, disponibles au Livre de Poche)

« J’aime également beaucoup Edith Wharton. C’est très narratif. Ça se passe au début du siècle (le XXe). Le premier à lire est Chez les heureux du monde. Il y a aussi une réédition récente des Beaux mariages. C’est l’histoire d’une femme, aux États-Unis, qui naît pauvre et cherche toujours, par vanité, à viser plus haut, à être au-dessus de sa condition. »

Catégories :  Littérature française et anglophone.

Liens : Cliquez sur les titres pour accéder aux informations mises en ligne par les éditeurs.

Loup et les hommes

Emmanuelle Pirotte, Loup et les hommes, Cherche midi, 2018

Par François Lechat.

Ce remarquable roman a une foule de qualités, et sans doute un défaut : il est lent, très lent. Il aurait pourtant pu être mené à une allure trépidante, car le récit ne manque pas de panache. Au 17e siècle, un noble de province part à la recherche de son frère qu’il a trahi de manière éhontée 20 ans plus tôt, et qui semble avoir survécu à ses malheurs. Il faut dire que ce frère, Loup, avait tout pour attiser la jalousie : enfant bâtard recueilli dans des circonstances mystérieuses, il a un regard magnétique, un courage sans bornes, la beauté du diable et juste assez de vice pour fasciner tous ceux qu’il rencontre. C’est au Québec que son traître de frère tentera de le retrouver, mis sur la piste par une belle Amérindienne qui porte un bijou que seul Loup peut lui avoir donné…

L’aventure commence donc, dans le décor grandiose de la Nouvelle-France, avec son lot de prêtres manipulateurs, d’Indiens aux mœurs étranges, de coloniaux sans scrupule, de guerres sans merci entre tribus indiennes et avec les Européens, de bravoure, de captures, de torture, d’amour, de vengeance… Emmanuelle Pirotte sonde les cœurs, les âmes et la nature, et restitue avec une force peu commune l’animisme, les coutumes et la manière de penser des Indiens, du sage qui décode l’avenir au guerrier qui préfère les hommes. Et elle fait graviter autour de son duo de frères deux femmes au caractère bien trempé, auxquelles on s’attache instantanément. Tout est donc réuni pour que la tension monte, sauf que notre auteure soigne chaque scène, chaque souvenir, chaque méditation de ses personnages, qui sont confrontés à une foule d’interrogations et de dilemmes. C’est subtil, écrit dans une langue très soignée, avec une remarquable empathie, y compris à l’égard des Indiens (inoubliable personnage de Croisée des Chemins, le chaman qui devine tout sauf lorsque les esprits se dérobent). Et les scènes fortes ne manquent pas, poignantes ou angoissantes. Mais il faut aimer se poser, et déguster les instants, les intermittences du cœur, pour ne pas s’impatienter devant ce suspense qui court sur 600 pages. Si vous êtes capable de patience, si vous aimez le beau style et l’intelligence, n’hésitez pas.

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

Liens : chez l’éditeur.

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