Sens dessus dessous

Milena Agus, Sens dessus dessous, Liana Levi, 2016.

Par François Lechat.

Les inconditionnels de Milena Agus, dont je suis, retrouveront sa patte dans ce nouveau roman : même longueur, même éditeur, même sens du farfelu, du poétique et de l’inattendu, avec toujours des personnages décalés, obstinés, décidés à trouver l’amour et le bonheur que la vie semble devoir leur refuser. Avec, une fois encore, quelques percées érotiques surprenantes de la part d’héroïnes vivant en Sardaigne, où la femme semble devoir être plus réservée. Pour autant, ce n’est pas le roman le plus accompli de l’auteure : il faut un peu de temps pour que l’intrigue se noue, que les surprises arrivent, que la poésie se mette à rôder, et la dimension érotique est moins réussie. On sentait plus de folie et un plus grand travail du style dans ses livres précédents – même si celui-ci reste bien supérieur au tout-venant actuel, et constitue une jolie lecture d’été.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Marianne Faurobert.

Liens : chez l’éditeur.

La zone d’intérêt

Martin Amis, La Zone d’Intérêt, Calmann-Lévy, 2015

Par François Lechat.

Le dernier roman de Martin Amis a connu un étrange destin, puisque ses deux éditeurs historiques en dehors de l’Angleterre, Gallimard en France et Hanser Verlag en Allemagne, ont refusé de le publier. C’est d’autant plus étrange, de la part de Gallimard, que le parti-pris de La Zone d’Intérêt ressemble à celui des Bienveillantes de Jonathan Littell, à savoir raconter la Shoah du point de vue des Allemands qui l’ont mise en œuvre (auxquels Amis ajoute, ici, le personnage d’un juif forcé de participer aux opérations d’extermination dans le camp dont il est prisonnier). La critique, très divisée, y a vu tantôt une audace salutaire et tantôt un pari raté – un pari devenant, du coup, moralement choquant. Car Amis ne se contente pas de refléter surtout des points de vue allemands. A la différence de Littel, il les incarne dans des personnages de bas étage : un officier SS arriviste et séducteur de femmes, Angelus Thomsen, ainsi que le Commandant du camp, Paul Doll, un bouffon médiocre, lâche et masochiste, dont la femme, Hannah, obsède le précédent. Et voici, manifestement, une des causes du malaise : brisant avec la fascination de Littell pour les chevaliers du Mal, Amis nous les présente à hauteur de ventre et de bas-ventre, pris, comme tout un chacun, par des préoccupations vulgaires (le sexe, la boisson, le pouvoir, l’ambition, la carrière…) qui choquent lorsqu’on les situe à Auschwitz. Mais imagine-t-on un seul instant que les exécutants de la Shoah étaient mus par des motifs sombrement grandioses et menaient une vie hors normes ? Sur ce point, le pari de Martin Amis me semble gagné, et salutaire : Lire la suite « La zone d’intérêt »

Candide et lubrique

Adam Thirlwell, Candide et lubrique,L’Olivier, 2016

Par François Lechat.

Je viens de chroniquer Femme au foyer, et voici que ce nouveau livre pourrait s’appeler Homme au foyer puisqu’il raconte lui aussi, toujours sous une plume anglo-saxonne, une histoire d’adultère qui finit mal. Mais le livre de Thirlwell, lui, salué par la critique intello et doté d’une jolie jaquette, s’adresse à un public très pointu. Un public capable d’aimer l’intrigue, ce qui n’est pas difficile (la lente dérive d’un paresseux ordinaire vers des pratiques sexuelles et non sexuelles de plus en plus étranges), mais aussi d’aimer tout ce qui l’entoure, ce qui va moins de soi. Car l’auteur, qui possède un humour à froid, une culture et une intelligence hors du commun, ne raconte presque rien. Les événements tiennent en quelques pages, tout l’art réside dans la perpétuelle plongée du héros dans une réflexion existentielle, morale, sociologique et narcissique à la limite du délire, mais impeccablement maîtrisée. L’auteur a manifestement lu une foule de linguistes, philosophes, sociologues et autres sémioticiens convaincus que la réalité n’est qu’affaire de langage et de construction romanesque, et il en fait son miel, récupérant ce genre de thèses au profit d’un récit burlesque et léger. Reste à savoir combien, parmi les critiques qui lui ont attribué trois étoiles, l’ont réellement compris. Personnellement, je m’en tiendrais à deux.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Nicolas Richard.

Liens : chez l’éditeur.

Femme au foyer

Jill Alexander Essbaum, Femme au foyer, Albin Michel, 2016

Par François Lechat.

D’après le Time Magazine, Femme au foyer, best-seller aux Etats-Unis, « c’est Anna Karénine qui vire Cinquante nuances de Grey, avec quelque chose de Madame Bovary ». Evidemment, au niveau de l’intrigue, c’est imparable : notre femme au foyer commence et finit comme Anna et Emma (elle s’appelle d’ailleurs Anna Benz), et nous fait partager dans l’intervalle quelques scènes très chaudes qui rappellent peut-être Cinquante nuances de Grey (que je n’ai pas lu). Heureusement, tout de même, que Time Magazine n’ait pas convoqué aussi Dostoïevski pour les tourments de la culpabilité et Freud pour les échanges entre notre héroïne et sa psychanalyste. Car s’il est loin d’être raté, ce roman est tout sauf un grand livre. Le meilleur réside dans l’évocation du destin d’expatrié (en l’occurrence, une série d’anglo-saxons établis à Zürich) et dans les dialogues avec l’analyste, qui ne manquent pas de punch. L’intrigue, elle, est assez prévisible, et le style curieusement inégal : simple et direct le plus souvent, mais plus élaboré dans certaines scènes « à faire », auxquelles l’auteure, dont c’est le premier roman après s’être consacrée à la poésie, a accordé une attention particulière. Il en résulte un livre ambitieux, sur le fond comme sur la forme, mais qui n’a pas les moyens de ses ambitions : ce récit et cette réflexion sur les tourments d’une femme trop faible s’enlise dans des clichés (les hommes sont mutiques et les femmes parlent trop) et s’achève sur une leçon de morale atrocement américaine (ne trompez pas votre mari car vous le paierez cher). A lire si on peut profiter des bonnes pages et des moments de finesse en oubliant ce qui rend l’ensemble assez convenu.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Françoise du Sorbier.

Liens : chez l’éditeur.

Un arrière-goût de rouille

Philipp Meyer, Un arrière-goût de rouille, Denoël, 2015

Par François Lechat.

J’avais attribué un coup de cœur, il y a quelques mois, au second roman de Philipp Meyer, Le fils, une œuvre forte et impressionnante mais d’accès un peu difficile. Je viens de lire son premier roman, Un arrière-goût de rouille. Un cran en-dessous du Fils, inévitablement, mais sans la réserve que j’avais pu émettre : ce premier roman demande de l’attention mais se lit sans peine, et nous plonge dans un cadre fascinant, le désert industriel qui a frappé la Pennsylvanie depuis la crise de l’acier. Autour de quelques personnages qui s’accrochent à leur lieu de naissance mais dont l’existence décroche comme la région entière, Philipp Meyer tisse un récit fort, de plus en plus prenant à mesure qu’on avance. Le décor est évoqué par petites touches, tel que ses personnages le voient, tel qu’il les frappe par sa désolation et par ses vestiges d’humanité ; Meyer nous met à la place de ses personnages, au plus près de leurs gestes, de leurs sensations et de leurs pensées, en évitant toute théorie, en n’évoquant que du concret, du tangible, des détails qui font sens et qui respirent l’Amérique à plein nez. Formidablement dépaysant, et formidablement humain : de l’intello au bagarreur, de la grande sœur qui a réussi à la mère qui s’inquiète pour son fils, du flic trop généreux avec les voyous au père cloué dans son fauteuil, on s’identifie à tous les personnages et on a peur pour eux, sans que jamais ce récit plein de drames ne sombre dans le pathos. Du grand art.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Sarah Gurcel.

Liens : chez J.-C. Lattès, en Folio.


L’avis de Catherine Chahnazarian

François Lechat m’avait donné envie de lire Un arrière-goût de rouille, de Philipp Meyer. Je viens de le finir. Toute tremblante encore, je ne suis pas déçue !

Pour moi, c’est un roman sur le courage et la lâcheté, sur la sincérité à soi aussi. Lire la suite « Un arrière-goût de rouille »

La couleur de l’eau

Kerry Hudson, La couleur de l’eau, Philippe Rey, 2015

Par François Lechat.

Ce beau roman mérite sans conteste son prix Femina étranger. On met un peu de temps à s’habituer au style, parfois elliptique, allusif ou trop axé sur l’attitude physique des personnages, ce qui déstabilise un peu. Mais cela renforce l’âpreté de l’histoire et contribue à la réussite du livre, qui retrace le destin peu enviable de deux jeunes gens mal embarqués dans l’existence, entre Londres et la Russie. Leur histoire est d’autant plus forte, et touchante, qu’elle est racontée sans pathos. Ils sont en butte à des drames ou à des difficultés, mais leur volonté de vivre et leur amour, même contrarié, compliqué, les portent. Alors que le récit pourrait être sinistre, ou édifiant, ou glauque, ou rédempteur, Kerry Hudson déjoue tous ces pièges pour nous plonger dans un bain d’humanité nue, en nous rendant sensibles à une foule de détails sans jamais appuyer, sans jamais céder à la facilité. Une belle leçon de littérature pour un roman social qui laisse son arrière-plan économique dans l’ombre au profit de l’émotion et de la dignité.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Florence Lévy-Paolini.

Liens : chez l’éditeur.

Babayaga

Toby Barlow, Babayaga, Grasset, 2015

Par François Lechat.

Voici enfin un roman pas comme les autres. Ne consultez surtout pas la quatrième de couverture : il suffit de savoir que l’action se passe à Paris en 1959, et noue trois fils narratifs qu’il serait dommage d’éventer complètement. Le premier nous fait suivre les aventures d’une sorcière et de ses compagnes : à lire avec une âme d’enfant dans un corps d’adulte. Le deuxième met en scène un publicitaire américain emberlificoté dans des affaires d’espionnage : c’est le fil le moins intéressant à mes yeux, car tout est toujours un peu confus dans ce registre, on ne sait jamais qui manipule qui – mais, en l’occurrence, on s’en fiche. Le troisième nous fait suivre les tribulations inouïes d’un policier qui… – vous verrez bien, c’est la plus belle idée du livre. Le tout compose un récit sophistiqué, dans lequel le temps et l’espace se dilatent et où tout peut arriver, où une poule, un rat et une puce sont des personnages aussi importants qu’un commissaire de police. D’un lecteur à l’autre, d’un imaginaire à l’autre, ce ne sont sans doute pas les mêmes chapitres qui fascinent ou qui accrochent un peu moins, mais là n’est pas l’essentiel. Si l’on accepte de se laisser manipuler tout en lisant attentivement, on plonge avec bonheur dans ce récit baroque, subtil, rempli de brèves annotations pleines d’acuité, de sagesse, de mélancolie. De féminisme brutal et d’amour, aussi, un amour d’autant plus touchant qu’il lie les deux personnages les plus dissemblables du roman. Mais bien d’autres restent en mémoire une fois le livre refermé, tant l’imagination est reine, ici. Toby Barlow ne provoque pas la jubilation constante qui accompagne la lecture de La fiancée américaine d’Eric Dupont, mais son livre est une jolie surprise, emballée dans une formidable jaquette.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Emmanuelle et Philippe Aronson.

Liens : chez l’éditeur.

Enfant terrible

John Niven, Enfant terrible, Sonatine, 2015

Par François Lechat.

Voici l’histoire, pas vraiment à mettre entre toutes les mains, d’un antihéros : obsédé sexuel, ivrogne et paresseux. Mais aussi follement lucide et intelligent, ce qui nous le rend plus sympathique et intéressant que ceux qui composent son univers professionnel, le monde du cinéma décérébré à Hollywood. Et il se montrera plus vivant, aussi, que les collègues d’une université anglaise qu’il sera amené à fréquenter. Au contact de la réalité, notre homme grandira un peu, commencera à comprendre les dégâts qu’il a commis, sans se départir de son regard aigu sur ses contemporains. L’accompagner dans toutes ses péripéties, et elles sont nombreuses et fort bien racontées, ne manque donc ni de sel ni d’intérêt, même si, à deux scènes près, ce roman ne prétend pas à la profondeur. A lire quand on est d’humeur à s’encanailler en gardant mauvaise conscience. Un conseil : ne vous laissez pas arrêter par le premier chapitre, un des plus trash que j’aie jamais lus. Si certaines scènes restent crues, il n’y a plus rien de semblable par la suite.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Nathalie Peronny.

Liens : chez l’éditeur.

Bestiaire

Eric Dupont, Bestiaire, éditions du Toucan, 2015

Par François Lechat.

Ceux qui ont lu, et forcément aimé, La fiancée américaine d’Eric Dupont retrouveront dans Bestiaire toutes ses qualités, sauf une. Quoique en dise l’éditeur en couverture, Bestiaire n’est pas vraiment un roman mais plutôt un ensemble de souvenirs romancés, fictionnés, travaillés avec amour, mais présentés pratiquement sans trame narrative, sans suspense.

Cela n’enlève pas grand’ chose au plaisir de la lecture, mais cela impose un autre rythme : on peut musarder, laisser passer du temps entre deux chapitres. Mais pas trop quand même, pour ne pas perdre l’ambiance, et l’époque, et cette manière si étonnante que possède l’auteur de poétiser tout ce qu’il touche. Mieux vaut sans doute avoir au moins 50 ans pour bien apprécier ce livre fin et sensible qui évoque Nadia Comaneci, le souverainisme québécois, l’aventure du Spoutnik, René Lévesque et tout ce qui pouvait frapper un préadolescent dans le Québec des années 70-80. Eric Dupont a conservé sa voix inimitable de conteur à la veillée qui introduit une touche d’humour, de distance et de tendresse dans tout ce qu’il rapporte, sans qu’on puisse jamais décider si c’est l’enfant qu’il était ou l’adulte qu’il est devenu qui parle. A la différence de La fiancée américaine, Bestiaire est trop modeste pour faire un grand livre, mais celui-ci apporte un plaisir rare : vous ne verrez pas de sitôt un enfant appeler son père et sa belle-mère, après le divorce de ses parents, « Henri VIII » et « Anne Boleyn »…

Catégorie : Littérature étrangère francophone (Québec).

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi La fiancée américaine d’Eric Dupont.

Les jours infinis

Claire Fuller, Les jours infinis, Stock, 2015

Par François Lechat.

Un premier roman impressionnant, qu’on aimerait peut-être un rien plus attachant. L’idée est originale : une fille de huit ans est emmenée dans une forêt reculée par son père, un survivaliste qui croit pouvoir vivre en autarcie dans une simple cabane. Bien entendu, la réalité sera plus sévère, même s’ils connaîtront aussi des instants de grâce et auront des inventions étonnantes pour remplir leur quotidien. La forêt, les saisons et les animaux sont des personnages à eux seuls, la folie du père et l’angoisse de l’enfant sont remarquablement rendus, et deux scènes délicates ajoutent une aura de mystère à cette histoire sans concession. Tout n’est pas parfait, un moment qui aurait pu être majestueux est un peu sous-exploité, mais on gardera longtemps en mémoire les pages les plus fortes de ce roman audacieux.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Mathilde Bach.

Liens : chez l’éditeur.

Sucré, salé, poivré

Mary Wesley, Sucré, salé, poivré, Héloïse d’Ormesson, 2015

Par François Lechat.

Trente ans après sa parution en anglais, on réédite ce livre encensé par L’Obs et qui aurait pu être une réussite. Car on s’attache à son héroïne, une jeune femme de très bonne famille contrainte de vivre de ses charmes et qui parvient à dissimuler son activité tout en y mêlant de véritables sentiments. Plusieurs personnages secondaires sont également attachants, dont un chapelier timide et un jeune Noir qui aime porter des culottes de femme en soie. L’intrigue est prenante, car on aime toujours savoir qui a couché, qui couche ou qui couchera avec qui. Mais à l’exception de certaines pages d’une agréable légèreté, l’ensemble est écrit sans invention, sans arrière-plan, sans rien qui donne de la profondeur ou de la densité à des scènes rapportées trop brièvement, trop factuellement. Le livre est sucré, mais il lui manque le sens de la littérature pour être aussi salé et poivré.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Michèle Albaret.

Liens : chez l’éditeur.

Frog Music

Emma Donoghue, Frog Music, Stock, 2015

Par François Lechat.

Lorsque l’enfant paraît, tout change. Jusque là, ce roman à la cuisse parfois légère valait surtout pour son récit haut en couleur : les tribulations de quatre Français, deux femmes et deux hommes, installés à San Francisco en 1876 et qui gagnent leur vie de manière douteuse. Cette dimension du roman, qui ne s’efface jamais, nous vaut deux formidables personnages féminins, des dialogues au cordeau et des scènes pleines de couleur locale, qu’on savoure comme un vieux Calamity Jane malgré de toutes petites maladresses. Mais le même récit se charge de gravité et d’émotion lorsqu’un bébé apparaît, tout rachitique et pleurnichard soit-il. Derrière l’apparence de légèreté, ce sont des thèmes éternels qui s’imposent : la survie, l’amour, le désir, la vengeance, la fatalité, le cœur des femmes et le cynisme des hommes. A ne pas rater si l’on aime passer d’un sentiment à l’autre et que l’on n’a pas peur des gros mots.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone. Traduction : Christine Barbaste.

Liens : chez l’éditeur + 2 articles : ici et ici.

La position

Meg Wolitzer, La position, 10/18, 2015

Par François Lechat.

Voici un livre qui vaut mieux que son titre, ou que les commentaires de presse dont se targue l’éditeur. C’est vrai : c’est un roman croustillant, amusant et plaisant, dont le point de départ ne manque pas de sel – quatre frères et sœurs découvrent par hasard que leurs parents ont écrit un livre sur la recherche du bonheur sexuel et ont, en plus, posé pour les illustrations de l’ouvrage… Mais l’auteur n’en tire pas un récit érotique, pas plus que burlesque. Si l’on pense parfois à David Lodge pour l’attention aux détails et aux personnages, pour le soin mis à traiter les scènes les plus ordinaires afin d’en dégager toute la pâte humaine, le livre de Meg Wolitzer vaut surtout pour sa sensibilité, sa manière de nous faire coller à chaque protagoniste et nous faire partager les aléas de leur existence, bons et mauvais. Ce qui nous vaut, par exemple, une remarquable scène d’hôpital, poignante et poétique, ou quelques longues phrases subtiles qui rendent, en fin de chapitre, la complexité des sentiments et des trajectoires, avec un sens aigu du passage du temps et des décalages entre désir et réalité. Cela ne donne pas un chef-d’œuvre, mais un livre bien supérieur à ce qu’un romancier français aurait tiré du même sujet.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone(USA). Traduction : Madeleine Nasalik.

Liens : en 10-18.

Les sangs

Audrée Wilhelmy, Les Sangs, Grasset, 2015

Par François Lechat.

Présenté par Grasset comme un roman, ce livre n’en est pourtant pas un, ou presque pas. Mais ce n’est pas non plus un recueil de nouvelles, qui pourrait se lire dans le désordre. Si les sept chapitres qui le composent ne sont reliés que par un fil ténu, il faut les lire comme ils se présentent pour apprécier les rares renvois, les quelques recoupements qui composent, sinon un récit, du moins une intrigue, au sens strict du terme : une interrogation qui ne cesse de croître, et qui rebondit tout à la fin, quand il n’est pas exclu que ces courtes histoires qu’on lit comme autant de documents ne soient qu’une œuvre d’imagination, celle que le « héros » compose dans la scène finale.

Mais de quoi s’agit-il, au juste ? Tout simplement d’une version baroque, intemporelle et perverse de la légende de Barbe Bleue. Dans un manoir situé on ne sait où, on ne sait quand (le contexte semble médiéval, mais l’Ogre écrit à la machine), se succèdent sept femmes qui vont toutes mourir pour un châtelain nommé Féléor Barthélémy Rü, dont on n’apprendra presque rien. C’est que l’homme, ici, importe moins que les femmes. Ce sont elles qui font l’objet, au début de chaque chapitre, d’un court portrait plein d’étrangeté ; ce sont elles, encore, qui mènent le récit de leur amour avec le châtelain ; ce sont elles, enfin, que Féléor raconte après leur mort, en donnant une image redressée de ce que l’on avait cru comprendre. De sorte que ne subsistent, au terme de cette construction d’une rare habileté, qu’un jeu de miroirs et de fantasmes, dont on serait bien peine de dégager des certitudes. Sauf une : ces femmes qui ont trouvé la mort pour un homme l’ont voulue et cherchée, comme s’il était entendu que le désir et la perversion sont aujourd’hui la chose du monde la mieux partagée. Et c’est une jeune romancière québécoise qui le suggère, dans un style formidablement travaillé, majestueux et tendu, comme si décidément les femmes avaient tout pris aux hommes.

Catégorie : Littérature francophone (Québec).

Liens : chez l’éditeur.

Puissions-nous être pardonnés

A. M. Homes, Puissions-nous être pardonnés, Actes Sud, 2015

Par François Lechat.

De manière flagrante, c’est l’histoire d’une métamorphose ; plus subtilement, c’est la transformation d’un homme en femme – au plan psychologique, pas physique. Le héros, Harold Silver, professeur d’université spécialiste de Nixon, déstabilisé par des événements tragiques, affronte un monde hostile et dénué de sens pour finir dans la peau d’un chef de tribu apaisé, faisant vivre trois enfants, deux vieillards, un chien et un chat dans les environs de New York.

Au début, on se demande comment une femme peut si bien dépeindre un homme : c’est plein de testostérone, d’épisodes grinçants, d’humour noir, avec des personnages qui vivent tous dans leur bulle, dans une solitude à plusieurs. Saisissant tableau d’une Amérique rongée par la technologie, le droit, la bureaucratie, la formalisation de tous les rapports sociaux… Puis le héros, plutôt que de résister à sa chute, l’accompagne, se laisse couler dans les événements, est obligé de s’oublier pour prendre d’autres personnes en charge : il endosse tous les rôles féminins, jusqu’aux plus inattendus. Au terme du roman – qui couvre une période d’un an –, cet homme est devenu une femme comme les autres. Trop facilement peut-être (pourquoi ne se révolte-t-il pas contre tant de tâches à assumer ?), mais au fil d’une trajectoire pleine d’imprévu, qui substitue des rapports humains à la comédie sociale sans sombrer dans les bons sentiments. Avec, en prime, de remarquables dialogues et un sens aigu de la concision : ces 587 pages sont bourrées jusqu’à la gueule.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Yoann Gentric.

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