J’ai lu tout Erik Larson

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Série « J’ai lu tout… »
Policiers et thrillers (U.S.A.) – Hommages

Par Pierre Chahnazarian

D’Erik Larson, on peut tout lire.

Ce sont toutes des histoires vraies, écrites d’une manière… palpitante ! Tout est passionant. Ce sont des thrillers – alors qu’on connaît l’histoire d’avance ! Que ce soit La Splendeur et l’Infâmie (2021), sur Churchill ; Dans le jardin de la bête (2012), sur la montée du nazisme ; Lusitania 1915, la dernière traversée (2016), sur ce célèbre naufrage… Qui va lire un bouquin sur le naufrage du Lusitania ? Eh bien, c’est palpitant !

Il y a souvent deux fils narratifs qui se rejoignent, comme dans Le Diable dans la ville blanche (2011), où l’on suit, d’une part, l’architecte de l’exposition universelle de Chicago (1893) et, d’autre part, H. H. Holmes, un serial-killer américain ; ou comme dans Les passagers de la foudre (2014), une histoire de poursuite en pleine mer dans laquelle on suit, d’une part, un médecin qui a tué sa femme et, d’autre part, Guglielmo Marconi, l’inventeur du télégraphe.

Larson fait des recherches très approfondies, ses romans sont pleins de détails précis, ce qui fait qu’il nous raconte toutes ces histoires « preuves à l’appui ». Et cette démarche ne rend pas les livres austères, au contraire : l’intrigue policière est toujours réussie.

Pour moi, ce sont tous des chefs-d’œuvre.

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Erik Larson est publié en français au Cherche Midi. Ses romans sont réédités au Livre de Poche.

Le dernier paru est Une histoire vraie (2022). Vous souhaitez le chroniquer ? Envoyez votre article à les-yeux-dans-les-livres@orange.fr.

Un Animal Sauvage

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Littérature francophone (Suisse)
Par Pierre Chahnazarian

Joël Dicker est décidément habile. Il écrit bien et on a envie de tourner les pages de son dernier roman comme c’était le cas pour les précédents. Mais les thèmes et contextes sont assez différents. Ici, il y aura des vols et une affaire d’espionnage intime. Les personnages principaux sont deux couples, de classe sociale différente mais amis. Les deux hommes tiennent ensemble la buvette du club de foot.

Comme à son habitude, Dicker joue avec la ligne du temps : il y a des flash-back, le temps se compte tantôt en minutes, tantôt en jours… C’est efficace. C’est un bon polar. Même si j’ai trouvé que certains personnages ne sont pas très réalistes (ils sont un peu exagérés), et qu’il y a une partie invraissemblable – je n’en dis rien car ce serait dévoiler ce qui ne doit pas l’être.

Très addictif même si ce n’est pas un chef-d’oeuvre.

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Joël Dicker
Un Animal Sauvage
Éditions Rosie & Wolfe
2024

Découvrez nos autres critiques de Joël Dicker dans le classement alphabétique par auteur.

De trop grosses ficelles

Lucia

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Policiers et thrillers (France)
Par Julien Raynaud

Bernard Minier est notamment connu pour avoir écrit le thriller Glacé en 2011, qui a fait l’objet d’une adaptation en série par Gaumont. Cette enquête pyrénéenne diabolique obéissait à tous les codes du genre, mais abordait une thématique peu agréable qu’on ne peut divulguer sans briser le suspense. Dans Lucia, sorti en 2022, l’auteur récidive avec la même thématique en toile de fond, toujours aussi dérangeante, ce qui devient sinon une obsession du moins une facilité. L’enquête menée par la policière Lucia en Espagne fournit quelques éléments intéressants, mais qui ne sont pas à la hauteur de la scène d’ouverture. Quant à l’explication finale, laborieuse, elle est expédiée par l’auteur, qui avait manifestement envie d’en découdre. Si l’on ajoute à cela un titre tout à fait raté et une couverture Pocket sans lien véritable avec l’histoire, c’est quand même la déception qui l’emporte.

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Un oeil dans la nuit

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Policiers et thrillers
Par François Lechat

C’est mon premier Bernard Minier, et ce sera sans doute le dernier. Pas parce que l’intrigue m’aurait déçu : elle en vaut une autre en nous plongeant, au fil de meurtres sadiques, dans le monde des films d’horreur, et surtout dans celui du maître du genre, un certain Morbus Delacroix. Comme il se doit, le coupable ne sera pas celui qu’on imaginait. Contrat rempli, donc, mais avec quelle maladresse… Pourquoi nous annoncer systématiquement que l’on va bientôt avoir peur ? Pourquoi suggérer d’avance le lien entre deux personnages importants, au lieu de nous réserver la surprise ? Pourquoi mettre en majuscules les phrases censées nous frapper ? Pourquoi ces longues descriptions de l’état psychologique des personnages, alors qu’il se comprend chaque fois de lui-même ? Pourquoi ces dialogues ou ces monologues servant de rappel, et qui sont parfaitement inutiles ? Il y a une belle scène de suicide, assez corsée, et des idées horrifiques, mais l’ensemble est écrit comme si les lecteurs avaient 14 ans.

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Bernard Minier
Lucia et Un oeil dans la nuit
publiés chez XO Éditions
2022 et 2023

Lucia est disponible en Pocket, Un oeil dans la nuit le sera bientôt.

J’ai lu tout Maxence Van der Meersch

1936

Série « J’ai lu tout… »
Littérature française – Hommages
Par Sylvaine Micheaux

Quand Catherine nous a proposé de parler d’un auteur dont on a tout lu ou presque, j’avais l’embarras du choix, tant à une période je pouvais être monomaniaque d’un écrivain aimé : Zola, Bazin, Troyat, Giono, Gide, etc. Mais l’actualité de ces dernières semaines m’a désigné un tout autre auteur, je vous expliquerai pourquoi.

Maxence Van der Meersch (1907-1951), auteur un peu retombé dans l’oubli, que certains ne connaissent peut-être même pas, bien qu’il ait été lauréat des prix Goncourt et de l’Académie française et que son nom soit encore sur le fronton de nombreux établissements scolaires du Nord, est né à Roubaix et a ciblé dans ses romans le Nord et ses gens simples, offrant une peinture humaniste de la région de l’entre-deux guerres, sans le côté misérabiliste d’un Germinal.

Je l’ai découvert avec La Maison dans la dune (1932), son premier roman. Nous sommes sur la côte de la mer du Nord où s’affrontent, parfois mortellement, contrebandiers de tabac et douaniers. Une belle histoire, violente, passionnée, dans l’atmosphère brumeuse de la côte dunkerquoise. L’auteur décrivait avec beauté ma région et j’ai tout de suite aimé car, adolescente, je découvrais ma région d’une manière positive à travers ses livres.

Puis suivent, dans mes lectures, Invasion 14 (1935) sur la Première Guerre mondiale, L’Empreinte du Dieu (1936) sur la fuite d’une jeune femme mariée à un homme violent, qui a reçu le prix Goncourt, Pêcheurs d’hommes (1940) sur la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) – il était un catholique convaincu –, etc.

Corps et âmes (1945), pavé de 700 pages, prix de l’Académie française, ne se passe pas dans le Nord mais en Anjou, dans le milieu médical. Livre fort qui décrit l’ambition, la dureté et le carriérisme  des chefs de service hospitaliers, mais aussi le quotidien des médecins de famille, souvent tiraillés à l’époque entre l’interdiction de parler de contraception et la détresse de patientes, enceintes tous les ans d’un nouvel enfant alors qu’elles n’avaient déjà pas les moyens de nourrir les premiers ; de l’horreur de ces femmes qui arrivaient aux urgences avec une septicémie ou qui mouraient dans d’atroces souffrances du tétanos, transmis par les aiguilles à tricoter rouillées des faiseuses d’anges. La toute jeune femme que j’étais a été émue et choquée par ces récits alors que pour ma génération, en 1967 on venait enfin de légaliser la contraception et, en 1974, d’autoriser l’IVG. Le scellement dans la Constitution française de l’IVG a été le point de départ de mon choix de cet auteur, Maxence Van der Meersch.

Mais le roman que j’ai préféré, si je devais n’en choisir qu’un, est Quand les sirènes se taisent (1933) qui se situe à Roubaix, en 1930, pendant la grève des ouvriers du textile : grève âpre, dure pour ces ouvriers tassés dans les courées, groupements d’habitations insalubres des travailleurs. Quand je l’ai lu, j’en ai discuté avec ma grand-mère qui avait été ouvrière du textile dans ces années-là (même si en 1930 elle n’y travaillait plus, élevant ses trois enfants, et bien qu’elle n’a jamais vécu en courée) : ce  furent des échanges merveilleux me plongeant dans la jeunesse et les souvenirs de ma Mémé. Des moments jamais oubliés.

Ce qui me fait souvent aimer un auteur et ses romans, c’est quand il mêle avec une belle écriture une histoire passionnante et l’Histoire. Et j’ai aimé Maxence Van der Meersch, décédé bien trop jeune de la tuberculose, aussi pour cela.

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C’est chez Albin Michel que vous pourrez retrouver les romans de Maxence Van der Meersch.

En l’absence de photo de l’auteur sur le site de l’éditeur, la photo de Maxence Ven der Meersch affichée ci-dessus est reprise de la page Wikipedia qui lui est consacrée.

J’ai lu tout Agatha Christie

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Série « J’ai lu tout… »
Policiers et thrillers (Grande-Bretagne)Hommages
Par Marie-Hélène Moreau et Catherine Chahnazarian

CATHERINE – Ça t’est arrivé, à toi, de lire tous les livres d’un même auteur ?

MARIE-HÉLÈNE – À quelques exceptions près (la romance par exemple), tout livre est susceptible de satisfaire mon goût de la lecture, mon grand plaisir étant de changer d’univers. Passer d’un roman flamboyant à un style épuré, d’un thriller à un livre intimiste pour ensuite naviguer vers la science-fiction. Aussi n’ai-je jamais ressenti le besoin de “lire tout un auteur” aussi brillant soit-il. Même la lecture d’un livre exceptionnel ne m’en donne pas l’envie car c’est ce livre-là qui est exceptionnel, pas forcément les autres.

CATHERINE – C’est amusant, je fonctionne tout à fait différemment. Quand un livre me plaît – je veux dire, me plaît vraiment -, j’ai envie d’en lire d’autres du même auteur. Et si l’auteur me plaît, je les lis tous (ou presque). Toi tu ne l’as jamais fait ?

MARIE-HÉLÈNE – Non, la seule exception, sans doute à mettre sur le compte de la jeunesse, je l’ai faite pour Agatha Christie. Je me souviens de cette bibliothèque lorsque j’étais collégienne. S’y trouvaient de gros volumes, chacun regroupant plusieurs de ses romans, et ils me fascinaient littéralement. Je les ai dévorés les uns après les autres jusqu’à épuisement et en ai gardé un respect profond pour cette grande dame de la littérature ainsi sans doute que cet amour immodéré des livres.

CATHERINE – Moi aussi j’ai eu ma période Agatha Christie. J’adorais les ambiances rétro qui m’évoquaient les récits de ma grand-mère, réfugiée à Londres pendant la Première Guerre mondiale, j’apprenais l’esprit anglais et je rêvais de voyages au Moyen Orient, surtout en train ! Je ne devinais jamais qui étaient les coupables et j’adorais me laisser embarquer dans ces intrigues qui me dépassaient, toujours à la fois exotiques et énigmatiques. Elle a écrit plus de quatre-vingt livres, dont près de soixante-dix romans policiers, c’est fou. Je voulais tous les lire, mais j’avoue avoir abandonné après quelques dizaines.

MARIE-HÉLÈNE – Lesquels as-tu préféré ?

CATHERINE – Le meurtre de Roger Ackroyd et Le crime de l’Orient-Express (j’ai envie d’ajouter « bien sûr »), Pension Vanilos (avec Hercule Poirot) et Un cadavre dans la bibliothèque (avec Miss Marple).

Je n’ai pas retrouvé, en feuilletant rapidement les premières pages de plusieurs de mes Agatha Christie, quel est celui dans lequel une jeune fille (ou une secrétaire ?) se fait sermonner par une dame plus âgée (ou sa patronne ?) parce qu’elle sert le thé, ce qui est bien, certes, sauf qu’il n’est pas très bon : « Je suis sûre que l’eau n’avait pas frémi ». Sooo british !

MARIE-HÉLÈNE – Il se trouve que mon Agatha Christie préféré est, de très loin, le meurtre de Roger Ackroyd 😊

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Agatha Christie est publiée en français chez JC Lattès (Éditions du Masque).

La révolution culturelle nazie

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Essais, Histoire
Par François Lechat

Le sujet de ce livre paraît assez sinistre, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais l’ouvrage est passionnant, à plusieurs titres.

D’abord parce qu’il restitue la cohérence de l’idéologie nazie, que nous avons tendance à considérer comme un fourre-tout délirant. Il s’agit au contraire d’une vision du monde très construite, fondée sur des principes clairs et puissants, une compréhension des lois de la nature que la race nordique-germanique aurait incarnée aux moments les plus glorieux de son histoire et qu’il faudrait restaurer pour rétablir l’ordre naturel. Cet « ordre naturel » est évidemment une horreur, un culte du sang, de la race et de la force. Mais il trouvait des arguments, à l’époque, chez de nombreux savants qui préparaient cette vision par leurs théories sur les vertus du naturisme, de la sexualité ou de la prophylaxie. Ce qui amène l’auteur à contester la thèse d’Hannah Arendt selon laquelle Eichmann, lors du procès de Nuremberg, aurait incarné « la banalité du mal », n’aurait été qu’un exécutant lâche et passif. Eichmann était au contraire un nazi parfaitement résolu et convaincu, qui a simplement trouvé le moyen de tromper ses juges, ainsi qu’une philosophe de haut niveau.

Un deuxième élément passionnant réside dans l’audace des torsions que les nazis ont imposée à l’Histoire. On découvre par exemple qu’à leurs yeux Platon était un philosophe germanique, car les grands auteurs grecs et romains de l’Antiquité étaient en fait des Germains installés au bord de la Méditerranée… Emmanuel Kant, figure majeure des Lumières allemandes, pacifiste, fondateur des droits de l’individu, est semblablement passé à la moulinette nazie parce qu’il fallait que, comme Goethe et d’autres, un grand penseur allemand soit forcément du bon côté de l’Histoire. D’autres ont fait l’objet des mêmes détournements, qui revisitent des pans entiers de la culture européenne.

Un dernier élément passionnant réside dans les chapitres qui restituent une certaine finesse critique des idéologues nazis. Sans partager aucune de leurs thèses, on doit bien admettre que leur dénonciation de la Révolution française ou du traité de Versailles ne manquent pas d’arguments et peuvent donner à penser (Clemenceau, au passage, en prend pour son grade). Rien de tout ceci ne mène à une quelconque sympathie, les derniers chapitres, sur la conquête territoriale et l’antisémitisme, étant glaçants. Mais le nazisme est bien un délire paranoïaque adossé à un semblant de rationalité, et il anticipe en cela ce que nous voyons à l’œuvre aujourd’hui dans différents pays.

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Johann Chapoutot
La révolution culturelle nazie

Éditions Gallimard
2017

Existe aussi en édition de poche  « Tel »

Le Neveu d’Anchise

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

C’est l’histoire d’un garçon qui se cherche. Né dans une famille dans laquelle il ne se reconnaît pas – ils sont tous gros sauf lui, et son prénom, Aubin, semble d’un autre milieu que le sien –, doté d’une sensibilité particulière qui le distingue des autres, il s’évade comme il le peut en galopant dans les collines sur les hauteurs de Nice.

Ses pas l’attirent souvent vers la maison d’Anchise, ce grand-oncle solitaire, veuf inconsolable d’une Blanche morte cinquante ans plus tôt, qui s’est suicidé il y a quelques années et dont il garde peu de souvenirs si ce n’est celui des abeilles qu’il élevait et qui un jour les avaient attaqués lui et sa mère.

Dans la maison abandonnée, Aubin déniche une vieille trompette à laquelle il va redonner vie et grâce à laquelle il va découvrir le jazz et particulièrement Chet Baker dont la vie cabossée le bouleverse. Il va également découvrir le désir…

À travers les portraits tout en finesse du père démissionnaire, ripeur de son état, de la mère un peu perdue et son nouveau compagnon Maxou, la tante Steph, maître-chien de son état, et son beauceron noir, les cousins jumeaux et l’oncle bricoleur, c’est l’histoire d’une famille et la manière subtile dont finalement Aubin se rend compte qu’elle est sienne.

Un très beau livre sur les racines et le temps qui passe, servi par un style puissant qui restitue à merveille les émois de l’adolescence et la quête d’identité.

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Maryline Desbiolles
Le Neveu d’Anchise
Éditions du Seuil
2021

Veiller sur elle

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Littérature française
Catherine Chahnazarian

Passée l’effervescence du prix Goncourt et ses polémiques, j’ai ouvert Veiller sur elle pour en lire le début et Jean-Baptiste Andrea a piqué ma curiosité.

Mimo (Michelangelo Vitaliani), né en France en 1904, se retrouve en Italie à douze ans, seul, pauvre, exploité, mais talentueux à l’excès : il est fait pour être sculpteur. Avec lui, l’auteur nous plonge dans une Italie campagnarde subissant de loin la Première Guerre mondiale, nous fait voyager à Florence, où nous assistons à la montée du fascisme, puis à Rome, où l’Italie fait le grand-écart entre le Pape et Mussolini. Ni l’histoire du XXe siècle ni l’art ne sont de vains décors dans ce récit que nous fait Mimo, car c’est lui qui raconte, à nous qui avons accès à ses pensées dans le moment où, près de rendre l’âme, il revoit toute sa vie. Récit d’un réalisme si convainquant que l’on pourrait croire que Michelangelo Vitaliani a réellement existé. Mais ce qui a réellement existé, c’est ce siècle, ce pays, son histoire, la terre, les rivalités, les rôles attribués par la naissance, les souffrances, les naïvetés et les calculs, la complexité et la force des amitiés, et l’importance de l’art. Le style d’Andrea, exceptionnel, dense, constant, poétique, savant sans nous perdre, confère à ce récit une dimension qui méritait bien un Goncourt. L’ensemble est beau sans se complaire dans la beauté, plein d’aventures et de rebondissements sans se perdre dans le narratif, et les personnages sont tous excellents, typés, cohérents, crédibles et si diversifiés que c’est tout un monde, plusieurs mondes, dans lesquels il nous est donné d’entrer.

Pour tout dire, il y a dans ce roman quelque chose qui le dévalorise. Ce sont ces annonces régulières, prolepses plus ou moins subtiles ayant pour vocation de stimuler la curiosité du lecteur à découvrir la suite. Procédé inutile, voire contre-productif dans un tel récit. Mais si cela m’a causé au début quelques déceptions, j’ai fini ce livre avec passion.

François Lechat

Je partage l’appréciation de Catherine, ainsi que sa réserve finale. Mais je serais plus enthousiaste encore. Si certaines anticipations sont inutiles et nous privent d’un effet de surprise, cela n’empêche pas le suspense de monter de chapitre en chapitre. Et j’ajouterais trois éléments pour expliquer le bonheur que m’a procuré Jean-Baptiste Andrea. D’abord le fait qu’une de œuvres de « Mimo » est entourée d’un épais mystère et fascine jusqu’au Vatican, et que l’on n’est pas déçu quand on découvre ce qu’elle a de surprenant. Ensuite, Andrea tisse une relation complexe, subtile et inhabituelle entre ses deux personnages principaux, qui apporte aussi sa part de suspense. Enfin, son héros n’est pas seulement sculpteur, ce qui est déjà original : il présente encore une autre spécificité, qui épaissit ce personnage tout en apportant des touches de drame et d’humour. L’ensemble est vraiment très riche et jamais prétentieux, fonctionnant par fines évocations toujours élégantes. Ne passez pas à côté, c’est un excellent Goncourt !

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Jean-Batiste Andrea
Veiller sur elle

Éditions L’Iconoclaste
2023

Nous avons consacré une mini-série aux romans de J.-B. ANDREA :
Ma reine, Cent millions d’années et un jour, Des diables et des saints

De façon générale, tous nos articles sont référencés dans le classement par auteur

Paris-Briançon

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Paris, Briançon, ce sont deux villes que relie encore un des rares trains de nuit qui subsistent sur le réseau ferroviaire français. Ce soir-là, un soir de vacances, ils sont nombreux à partir pour un voyage de 11 heures. Seul le hasard les réunit. Tous n’arriveront pas à bon port. Ils l’ignorent, mais l’auteur en prévient le lecteur dès le prologue.

Le long voyage en compagnie d’inconnus, la nuit, le contexte de rencontres improbables dans la vie habituelle, transforment ce voyage en un huis clos qui pousse aux échanges puis, progressivement, aux confidences, aux révélations… On n’a pas si souvent l’occasion de parler de soi sans conséquence ! Et 11 heures, c’est très court sur le temps d’une vie, mais c’est très long aussi. Une intimité se crée, qui n’est pas destinée à durer au-delà du temps d’un voyage. Ces rencontres fortuites, ces conversations instaurent une sorte de communauté éphémère entre des êtres qui n’ont ni le même âge, ni le même statut social, ni les mêmes préoccupations, ni les mêmes rêves, ni les mêmes raisons de se trouver dans ce train à Briançon cette nuit-là.

Mais le destin se moque bien de tout cela !

Ce livre court est un donc un huis clos qui devient de plus en plus pesant pour le lecteur qui, lui, sait que le destin rôde.

L’écriture, très fluide, incite à lire ce petit livre d’une seule traite jusqu’à la fin du voyage.

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Philippe Besson
Paris-Briançon

Éditions Julliard
2022

existe en Pocket

Monstresœur

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Nouvelles et textes courts (U.S.A.)
Par Marie-Hélène Moreau

L’œuvre de Joyce Carol Oates est particulièrement diverse et abondante. Grande romancière américaine – elle a remporté de nombreux prix littéraires, dont le prix Femina étranger en 2004 pour son roman Les chutes -, elle écrit également de la poésie, du théâtre, des essais et de nombreuses nouvelles, genre dans lequel elle excelle.

Monstresoeur, justement, est l’un des recueils de ses nouvelles dont plusieurs ont déjà été publiés aux éditions Philippe Rey. Il s’agit là d’une lecture qui apporte un plaisir renouvelé lorsque l’on connaît l’œuvre de Joyce Carol Oates, et une bonne entrée en matière si on la connaît moins ou pas du tout. Composé de douze textes de longueur très variable – l’un, “Le suicidé”, est presque un court roman – il aborde des thèmes chers à l’auteure : complexité des relations entre les êtres, poids de la société, famille et solitude.

Une étudiante cherche par tous les moyens à attirer l’attention de son professeur, un écrivain dépressif est tellement obnubilé par la mort qu’il souhaite se donner qu’il passe à côté de sa vie, une jeune fille développe une tumeur qui s’avérera être sa jumelle prenant progressivement sa place dans la famille, une mère entretient une relation obsessionnelle à son nouveau-né jusqu’à sombrer dans la folie… Ces textes ont cela de commun qu’ils fouillent l’âme humaine, souvent avec noirceur, et dressent ainsi un portrait acide de notre société et ses travers. Deux courts textes d’anticipation – sur les thèmes de la pandémie et de l’extinction de l’espèce humaine – clôturent le recueil et donnent un bon aperçu de la palette impressionnante de l’auteure.

Souvent troublante, l’écriture de Joyce Carol Oates peut dérouter le lecteur par un style de prime abord complexe, notamment du fait de nombreuses références et de l’utilisation récurrente des parenthèses. Il faut persister, se laisser porter et toucher par les histoires qu’elle raconte. Effet garanti !

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Joyce Carol Oates
Monstresoeur

Traduction de Christine Auché
Éditions Philippe Rey
2023

Numéro deux

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Être le candidat qui échoue à la dernière étape, être celui ou celle qui a frôlé le succès sans l’obtenir est une expérience fréquente et toujours douloureuse. Mais qu’en est-il quand le vainqueur acquiert une notoriété mondiale !

Tel est l’enjeu du roman au titre explicite : « Numéro deux » qui met en scène Martin, un adolescent  pressenti pour incarner Harry Potter au cinéma. Après avoir franchi avec brio et opiniâtreté toutes les épreuves très exigeantes de la sélection, il se voit finalement éclipsé par l’irruption tardive mais décisive de Daniel Radcliffe. Comment un adolescent peut-il se remettre d’une telle déception quand, de surcroît, la victoire de son rival est vouée à un succès planétaire et qu’elle envahit l’espace public ! Le succès de l’autre dure, s’étale et le nargue partout. Faut-il qu’il se terre et s’isole pour moins souffrir ? Peut-il mener une vie « normale » ? Croire encore en lui ? Faut-il affronter ou se préserver ? Il n’y a évidemment pas de potion magique pour guérir la blessure de l’adolescent.

L’itinéraire de Martin est minutieusement suivi par l’auteur, durant une vingtaine d’années ce qui fait donc évoluer le personnage de l’adolescence à l’âge adulte. Comment, au fil du temps, surmonter la déception, la jalousie ? Être moins vulnérable ? Prendre du recul ? Comment se faire confiance ? Vivre des relations vraies ?  Peut-on  vivre « normalement » en se protégeant de tout ce qui entretient ou ravive la blessure ? L’auteur explore de nombreuses pistes, fait passer son héros par des itinéraires et des rencontres qui renouvellent constamment l’intérêt du lecteur et entretiennent son empathie en évitant l’effet de lassitude.

On se laisse vraiment emporter par ce roman qui sonne juste. Et les amateurs de Foenkinos y retrouveront avec plaisir des univers chers à l’auteur et évoqués dans d’autres ouvrages, par exemple celui du Louvre, refuge des âmes blessées.

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David Foenkinos
Numéro deux

Éditions Gallimard
2022

Existe en Folio

Écoutez-moi jusqu’à la fin

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Littérature étrangère (U.S.A.)
Par François Lechat

Brillant, drôle, follement inventif, touchant, bourré d’intelligence… Les mots manquent pour décrire ce premier roman qui a obtenu le National Book Award en 2022, et dont les droits ont déjà été vendus pour le cinéma – ce qui débouchera sur un film forcément bien pauvre à côté du livre.

L’action se déroule dans une ville en déclin du Midwest, que des promoteurs immobiliers promettent de transformer en paradis, mais qui pour l’instant concentre toutes les misères de notre époque. J’en dresserais bien la liste, qui va des cataclysmes engendrés par le réchauffement climatique au torrent d’inepties qui envahit Internet, mais ce serait donner une couleur misérabiliste à ce roman qui nous égratigne de manière à la fois légère et mordante, avec brio. C’est que l’héroïne, une jeune fille de l’Assistance publique qui cohabite avec trois ados amoureux d’elle, est d’une culture exceptionnelle et soigne ses blessures en s’identifiant aux grandes mystiques de l’Histoire, de sainte Blandine (dont elle emprunte le nom) à Hildegarde de Bingen. Ce n’est pas le seul élément insolite de ce roman, très réaliste par ses thèmes (la domination masculine, le capitalisme séducteur, l’impératif de bienveillance, la morsure du désir, les addictions de toute sorte…), mais qui multiplie les registres d’écriture et les morceaux de bravoure, faisant passer le lecteur par toute la palette des émotions (une mention spéciale à cette belle nuit d’amour autour de deux pizzas sur fond d’inondations diluviennes). D’une intelligence hors du commun, l’autrice reste vive, concise et fluide tout du long, avec un talent typiquement américain pour les hyperboles (« On dirait que mon visage est en train de tomber de mon visage »). Avec ce condensé de la condition humaine dans les années 2020, Tess Gunty fait le pari que ses lecteurs, qu’on imagine friands de livres et d’actualités, saisiront tout ce qu’elle écrit comme elle l’écrit : en un clin d’œil.

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Tess Gunty
Ecoutez-moi jusqu’à la fin

Traduction : Jacques Mailhos
Éditions Gallmeister
2023

Les Aiguilles d’or

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Littérature anglophone (U.S.A.)
Par François Lechat

En 1882, dans le Triangle Noir, le quartier le plus mal famé de New York, la famille Schanks prospère grâce à des délits de toutes sortes : avortements clandestins, vols, recel… Au même moment, le juge Stallworth, un Républicain austère, décide d’éradiquer le vice dans le Triangle Noir pour satisfaire ses ambitions politiques. Là où les Schanks s’appuient sur des complices aux mœurs interlopes, le juge, lui, compte sur l’aide de son fils Edward, pasteur, et de son gendre Duncan, un avocat prometteur.

Heureusement pour le lecteur, comme dans toutes les bonnes familles les Stallworth ont leurs maillons faibles. Alors que les Schanks, eux, font preuve d’une discipline sans faille sous l’autorité de leur matriarche. S’engage ainsi une lutte de classes impitoyable, qui montera en tension au fil des pages de ce roman noir.

Un cran en dessous de la formidable saga Blackwater, on retrouve ici, après un prologue éblouissant, le style dépouillé, efficace et très visuel de Michael McDowell, ainsi que son goût pour les sensations fortes et les femmes puissantes. À quoi il faut ajouter, en l’occurrence, une vaste galerie de personnages secondaires fortement contrastés.

Les Aiguilles d’or constitue la deuxième traduction de Michael McDowell chez Monsieur Toussaint Louverture, qui a décidé de lui consacrer une Bibliothèque (quatre autres titres suivront en 2024 et 2025).

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Michael McDowell
Les Aiguilles d’or
Traduction : Jean Szlamowicz
Éditions Monsieur Toussaint Louverture
2023

Huit crimes parfaits

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Policiers et Thrillers (U.S.A.)
Une brève de Pierre Chahnazarian

Malcolm, libraire spécialisé en polars, est contacté par une agente du FBI, qui voit une corrélation entre une série de meurtres récents et un article qu’il avait publié sur son blog, une liste de 8 bouquins célèbres aux intrigues bien ficelées.

Bientôt, il sent que la menace le concerne, son passé resurgit, ça se complique pour lui…

Démarrage un peu lent, mais très vite quand même on accroche !

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Peter Swanson
Huit crimes parfaits

Traduction : Christophe Cuq
Éditions Gallmeister (Totem)
2022

Presque

Par Catherine Chahnazarian

Elle lit. On ne saura jamais quoi. La couverture est invisible. Pas question de la déranger pour lui demander. Elle est trop concentrée. Impassible et concentrée. Elle l’a presque fini. Presque. Il ne reste que deux ou trois pages. Mais elle arrive à sa station. Il faut descendre. Elle referme le livre avec une très légère inflexion des sourcils. Peut-être une joueuse de poker. Et elle remet son roman inachevé dans son sac. La pauvre.

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