Le mage du Kremlin

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Essais, Histoire
Par Catherine Chahnazarian

Maintenant qu’il n’est plus dans toutes les conversations (en raison de son phénoménal succès de librairie et de la polémique sur le Goncourt), il est temps – si ce n’est déjà fait – de lire cet incroyable roman, qui a tout d’un essai et tout d’un récit, et qu’il faut aborder sans préjugés.

Écrit bien avant l’attaque russe de février 2022, sa publication est tombée dans un monde bouleversé qui s’est alors concentré sur le funeste présage de l’invasion de l’Ukraine, sur la peinture d’une Russie qui a permis l’avènement de Poutine, sur la façon de fonctionner de cet homme qui se comporte comme un dieu. Mais le roman n’est ni une description ni un oracle. Il explique, avec une précision méticuleuse de fin connaisseur et de fin stratège politique, l’esprit impérial russe que nous connaissons, que nous comprenons si mal.

Le point de vue ? Tout cela (la politique, la grandeur, les rivalités, le pouvoir…) n’est qu’une gigantesque comédie qu’un artiste met en scène dans l’indifférence de la réalité, juste pour le sport : être celui dont l’intelligence permet de faire fonctionner un système, de concrétiser une idéologie, de faire advenir un monde, de manipuler les cerveaux. Les personnages ? Ils ont récemment vécu ou sont encore vivants, leurs noms sont donnés comme acteurs de la sinistre comédie dont da Empoli nous livre des secrets. On sent qu’il maîtrise son sujet et que, sous le romanesque, il ne nous ment pas : il nous donne des clés. Raison pour laquelle plus votre lecture sera désintéressée plus vous profiterez de son expertise.

Bien sûr, le sujet de l’Ukraine accapare notre attention, mais il n’est qu’un sujet dans un vaste aperçu de la Russie du pouvoir, vue de l’intérieur afin de mieux emmener le lecteur dans des logiques qu’il perçoit peut-être, s’il est très informé, mais de l’extérieur. Le grand talent de da Empoli est de nous projeter dans l’esprit que nous cherchons à saisir – mais souvent en le regardant comme un ennemi ou un fou, ce qui nous empêche d’en appréhender la substance profonde, de l’accepter et alors, peut-être, de pouvoir y répondre.

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Giuliano da Empoli
Le mage du Kremlin

Éditions Gallimard
2022

Intrigue à Brégançon

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Policiers et thrillers
Par Florence Montségur

Voilà un roman qui plaira aux amateurs de polars et d’histoire de France. L’écriture est moderne, vive, amusante. Elle reproduit l’enchaînement plus ou moins fluide des pensées. Elle est cultivée aussi. Le roman est cultivé : le fort de Brégançon dans l’Histoire, du roi Louis à nos jours en passant par Napoléon, la Résistance, Charles de Gaulle ou Claude Pompidou.

J’ai beaucoup aimé le personnage de Wandrille, plus caractérisé que Pénélope, qui est pourtant l’héroïne d’une série de Goetz depuis… Tiens ! Grasset n’indique pas les dates, c’est ballot ! Il y a aussi une, non, deux historiennes, un paparazzi sur le déclin, une éditrice et son photographe, et quelques autres personnages, tous suspects, du moins ceux qui étaient au Fort au moment du meurtre.

Il faut passer sans vergogne par-dessus certaines descriptions du mobilier du fort, qui sont pour le moins documentées mais trop longues et sans incidence sur la suite. Vous ne regretterez pas d’avoir continué. Car la construction du roman est assez géniale, même si on se demande par moments si l’auteur ne s’est pas simplement fait plaisir en racontant des pans de l’histoire du Fort et de la Provence sans doute tout à fait inutiles à l’intrigue.

Je ne crierai pas au grand roman, mais j’ai pris du plaisir à passer quelques jours à Brégançon, j’ai adoré le coup de force du Capitaine de Leusse, et j’ai eu vraiment envie de savoir où l’auteur m’emmenait. À la révélation d’un secret d’État… Peut-être.

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Adrien Goetz
Intrigue à Brégançon

Éditions Grasset
2023

Des Hommes en noir

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Littérature étrangère (Colombie)
Par Anne-Marie Debarbieux

Un polar passionnant et très dépaysant dont l’action se situe en Colombie, un pays encore marqué et fragilisé par les guerres civiles, un pays où meurtres et attentats sont encore monnaie courante. Au cœur de l’action, trois personnages : un procureur intègre et social, qui sollicite pour l’aider dans ses recherches une journaliste d’investigation qu’il connaît bien, qui est elle-même assistée par une ancienne militante des FARC, rompue à tous les combats. Trois personnages pittoresques face à une énigme dont la complexité suscite bien des rebondissements.

Tout commence par une fusillade nocturne, un règlement de comptes sur une route déserte dont toute trace est méticuleusement effacée. Un adolescent a été témoin de la scène, cependant sa parole n’est pas vraiment entendue ; mais quand peu après il disparaît, l’inquiétude ouvre la voie à une enquête qui mène très rapidement à l’église évangélique du secteur. Le lecteur découvre alors un monde qu’il connaît peu, celui de ces églises peu contrôlées et dont les pasteurs très charismatiques sont très influents. Ce qui ne signifie évidemment pas coupables et criminels.

Certes, nous connaissons un peu le phénomène des sectes mais il s’agit ici de réalités et de rivalités très complexes où les autorités judiciaires ont bien du mal à pénétrer. Patience, minutie, finesse, sang-froid sont nécessaires devant la complexité des faits et l’omerta de rigueur de la part des autorités.

En dépit de quelques longueurs, j’ai beaucoup apprécié ce roman : l’action est alerte, les rebondissements nombreux et le trio des enquêteurs pittoresque et attachant.

Au fil des pages on apprend beaucoup de choses sur ce pays si lointain et si différent du nôtre.

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Santiago Gamboa
Des Hommes en noir

Traduction : François Gaudry
Editions Métailier
2019

Toutes nos lectures de Gamboa sont reprises dans le classement par auteur.

« La rapine » et « Garonne »

Nouvelles et textes courts
Par Florence Montségur

D’un noir dense, dans un style tendu et sur un sujet glaçant, « La rapine » de Medhi Ikaddaren, m’a scotchée. Le déclencheur du drame ? Un chien et sa situation difficile auprès d’un maître peu sentimental. Ce texte exige du lecteur un engagement immédiat ; il crée dès les premières lignes une impression forte, aussi bien sur le plan émotionnel que sur le plan esthétique. Et la question finale est une ouverture qui prolonge habilement le récit.

« Garonne ou Le jeu du poulet », de Liv Charbonnier est d’un noir plus doux, car l’amour gicle un peu partout dans ce beau texte au style parfait. Il est fluide sans être monotone, il est juste dans chaque moment où il doit servir l’implication du lecteur dans l’image, qu’elle soit légère comme l’amour naissant, dramatique, ou adorable comme un enfant qui sort de l’eau.

Deux excellentes nouvelles lues sur nouvelle-donne.net.

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Mehdi Ikaddaren
« La rapine »
2023

Liv Charbonnier
« Garonne ou Le jeu du poulet »
2022

Des goûts communs

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Littératures française et écossaise
Stylo-trottoir de Catherine Chahnazarian

Elles ne se connaissent pas. Elles sont assises côte à côte dans la salle d’attente, avec chacune son livre. Je les déconcentre mais, parce que je les interroge sur ce qu’elles lisent, elles se mettent à discuter et découvrent qu’elles ont des goûts communs. Toutes deux aiment beaucoup Virginie Grimaldi, Jean-Christophe Grangé (dont François Lechat avait lu La terre des morts), les polars suédois…

Mais aujourd’hui, l’une commence un nouveau Inga Vesper, dont elle vient de terminer Un long, si long après-midi (2023), sur la liberté de la femme. Elle a adoré. « Ce sont des policiers, hein, précise-t-elle, genre thrillers. »

L’autre était plongée dans Le bonheur n’a pas de rides (2019), d’Anne-Gaëlle Huon. Toutes deux connaissent bien cette autrice : elles échangent très positivement sur Les Demoiselles (2021), qui « se lit facilement » tout en étant « bien documenté, ce qui fait que c’est intéressant ».

Même remarque pour Changer l’eau des fleurs (2018), de Valérie Perrin, qu’elles ont lu et particulièrement bien aimé toutes les deux (visages émerveillés, sourires complices), et que Brigitte Niquet avait commenté sur Les yeux dans les livres.

La première a également apprécié le plus récent Valérie Perrin, Trois (2022), où plusieurs narrateurs racontent la vie de trois amis de collège sur lesquels le temps a passé.

La seconde explique qu’elle a aussi un livre du soir, qu’elle écoute en audio. Ça m’interpelle. « C’est un peu comme pour un enfant à qui on lit une histoire, dit-elle simplement. Ça m’aide à bien dormir. » Pour le moment, c’est Demain, de Guillaume Musso (2017).

Quelqu’un sort du cabinet, le médecin appelle le patient suivant, cela nous distrait, déçoit celle qui espérait que ce serait son tour, et chacune retourne à sa lecture.

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Les liens compris dans cet article renvoient vers les éditions de poche.

Et c’est ainsi que nous vivrons

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Littérature étrangère (U.S.A.)
Par François Lechat

Dans une précédente critique (sur La symphonie du hasard), j’ai expliqué pourquoi la réputation de Douglas Kennedy me semblait surfaite. Je n’ai pourtant pas hésité à lire son dernier roman, tant son thème est essentiel.

Kennedy se projette en 2045, à un moment où les U.S.A. se sont scindés en une Confédération unie, qui rassemble les États ultra-conservateurs et religieux du centre et du sud, et une République unie, qui rassemble les États de sensibilité démocrate, essentiellement situés à l’est et à l’ouest. Autrement dit, Kennedy prend au sérieux la menace d’une nouvelle guerre de sécession alimentée par les délires trumpistes qui frappent une partie des États-Unis : difficile de faire plus actuel.

À cette première bonne idée s’en ajoute une autre : Kennedy n’oppose pas le Bien et le Mal, une démocratie libérale et progressiste à une république théocratique et autoritaire. Sa Confédération unie carbure à la gloire de Dieu et au rigorisme religieux (interdiction de l’avortement, de l’homosexualité…), mais elle préserve une certaine liberté au nom des valeurs originelles de l’Amérique. Et, symétriquement, la République unie imaginée par l’auteur est tolérante en matière de mœurs mais a organisé un étouffant système de surveillance électronique au nom de l’intérêt général. Le tabac et l’alcool, par exemple, sont sévèrement réprouvés, et personne n’échappe au contrôle des opinions.

Pour introduire de l’intime, du suspense et des rebondissements dans ce tableau glaçant, Kennedy imagine qu’une agente des services secrets de la République unie est chargée d’abattre, sur le territoire de l’État rival, un alter ego qui n’est autre que sa demi-sœur, dont elle ignorait l’existence jusque-là. Surveillée autant par ses chefs que par l’ennemi, et contrainte de se couler dans un personnage fictif pour ne pas être identifiée, Samantha Stengel sera ainsi entraînée dans une aventure dangereuse, déstabilisante et pleine de chausse-trappes, qui révèle au lecteur tous les dispositifs de surveillance mis en place par les deux États, à une époque – 2045 – où la technologie a encore fait des progrès. Kennedy mêle ainsi le thriller voire la SF à une réflexion politique interpellante, mais il retombe aussi dans ses travers : un peu trop de descriptions, de détails, d’analyses psychologiques. Il propose néanmoins un livre surprenant, qui ferait une formidable série télé.

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Douglas Kennedy,
Et c’est ainsi que nous vivrons

Traduction : Chloé Royer
Éditions Belfond
2023

Attaquer la terre et le soleil

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Littérature française
Par Jacques Dupont

Ce livre est l’histoire de petites gens, des campagnards à qui l’État Français a octroyé sept hectares de terrain agricole, quelque part dans l’Algérie intérieure, vers 1848. Et « sainte mère de Dieu », ils s’en viennent, sous escorte militaire, prendre possession de leur bien. Les voilà dans un même élan exposés, qu’il pleuve, qu’il vente ou fasse soleil, à des climats d’enfer. Bientôt la maladie les décimera.

La France avait fait main basse sur l’Algérie dès 1830. Il restait, en 1848, à pousser encore l’avantage, et à mettre sous coupe réglée d’immenses territoires demeurés « barbares » et dangereux. Le récit expose tantôt le point de vue paysan tantôt le militaire – tout en razzia, vol, viol, et meurtres, jusqu’à la nausée, au nom d’une conquête assise par un suprémacisme civilisateur.  Les Algériens – villageois ou nomades – se défendent, cependant, ils se liguent, de plus en plus nombreux, jusqu’à faire masse armée. La colonie y survivra-t-elle ? Le récit s’arrête sur la prise de conscience d’une femme, qui comprend le contrat de dupes auquel on l’a conviée.

On n’ignore plus que l’Algérie ne fut française qu’au prix le plus fort. Ce livre a le mérite de le rappeler. Malgré l’horreur du propos, l’écriture est fluide et déliée, il se lit facilement. J’ai trouvé ce propos plutôt convenu, je n’ai pas appris grand-chose, et je me suis demandé à qui ce bout d’histoire de France était finalement adressé. Mais si, pour un non Français comme moi, l’Algérie est une ancienne colonie française, pour pas mal de Français, l’Algérie « était » la France ; et l’indépendance du pays, à la suite des « évènements », marque le début d’un deuil impossible.  Sans doute la relation entre les deux pays demeure-t-elle aujourd’hui pour une large part inexpliquée. Alors oui, ce livre et les prix décernés par le Monde et France Inter ont du sens.

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Mathieu Belezi
Attaquer la terre et le soleil

Éditions Le Tripode
2022

Reine d’un jour

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Littérature étrangère (Écosse)
Par François Lechat

Salué par la critique, ce livre est éminemment actuel. Il est centré sur une femme en lutte, Clio Campbell, chanteuse sociale et féministe qui a cassé la baraque au début des années 1990 avec un tube dirigé contre la poll tax instaurée par Margaret Thatcher, un impôt injuste pour les pauvres. Clio, chanteuse folk attachée à son Écosse natale, sombre ensuite dans l’oubli, mais participe à tous les combats de son époque, auprès des minorités, des femmes, des sans le sou, des indépendantistes écossais… Et se casse les dents sur le système établi, sur le primat du fric et du machisme dans l’industrie musicale, les médias, la politique…, puis sur le goût du scandale et du lynchage sur les réseaux sociaux. Sans compter sa famille, en lambeaux, incarnée par une mère haineuse et un parrain officieux, impuissant à arracher Clio à ses démons, à sa tendance à l’excès et à l’alcool. Dans une époque qui célèbre l’individualisme et la communication, Clio apprend à ses dépens qu’une femme ne peut pas hurler comme un homme car elle se fait aussitôt accuser d’hystérie.

Le point fort du livre est la personnalité hors norme de son héroïne, rousse incandescente, audacieuse et parfois fragile qu’on n’oubliera pas de sitôt. Il tient aussi au dispositif narratif, composé de chapitres axés sur les personnes qui ont gravité autour de Clio à différents moments et qui en racontent les multiples facettes à partir de leur propre expérience, ce qui la rend à la fois saisissante et insaisissable, kaléidoscopique, objet d’opinions et de souvenirs contradictoires, livrés dans un désordre chronologique assumé.

Vivant, concret, très dialogué et brassant de nombreux enjeux, Reine d’un jour est un roman puissant, très humain et très politique. Mais il appelle aussi deux bémols, qui découlent des choix de l’autrice. Commençant par le suicide de son héroïne à 50 ans, en 2018, il ne ménage pas vraiment de suspense et aurait pu être un peu plus bref, même s’il contient de véritables surprises. Et à force de vouloir résonner avec notre époque, il projette dans les années 1990 des expressions et des attitudes légèrement anachroniques. Mais ce sont des défauts mineurs, qui ne doivent pas vous détourner de ce livre implacable.

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Kirstin Innes
Reine d’un jour

Traduction : Anatole Pons-Reumaux et Marguerite Capelle
Éditions Métailié
2023

La série des « Poulets grillés »

Policiers et thrillers
Par Catherine Chahnazarian

Juillet 2020

J’ai dévoré les trois premiers romans de cette série de Sophie Hénaff à la suite l’un de l’autre et, le troisième à peine terminé, les personnages me manquent déjà ! Car l’humain tient, chez Sophie Hénaff, une place de choix. Ces « poulets » sont ceux d’une équipe de la police judiciaire parisienne qu’on voit grossir, se souder, et à laquelle on ne peut que s’attacher, chacun des personnages ayant ses fêlures et ses différences, et tenant un rôle spécifique dans les intrigues et les rebondissements. Rebondissements qui savent nous prendre par surprise : les actions sont comme des trébuchements, elles avancent, titubent comiquement, sont tout sauf linéaires, et c’est très bien comme ça.

Dans Poulets grillés, la brigade des Innocents se constitue, ramassis de policiers dont les autres services ne veulent pas, dirigée par la commissaire Anne Capestan, intelligente et orgueilleuse, têtue et diplomate, une excellente flic et une chef sans besoin d’autorité – c’est un exemple de lucidité et de tolérance ! On y rencontre notamment Louis-Baptiste Lebreton, grand et bel homme, droit et triste – une occasion pour l’auteure d’aborder l’homophobie sous un angle inattendu, avec une finesse remarquable.

Poulets grillés est le plus étonnant des trois romans. Peut-être du fait que quelque chose s’y construit contre toute attente ; certainement en raison de ses multiples qualités : originalité, sensibilité, justesse du ton, intelligence de la construction et j’en passe. Il mérite amplement les prix qui lui ont été attribués ! La brigade y résout sa première affaire puis…

… dans Rester groupés, alors qu’elle se croyait placardisée et juste bonne à enchaîner les parties de billards dans la « salle de jeu » du commissariat, l’équipe est plongée dans une nouvelle enquête, construite sur un modèle à tiroirs qui fonctionne parfaitement bien, avec notamment des courses-poursuite dans Paris, dont une qui m’a beaucoup fait rire, et une scène de rue (une manifestation de hooligans) exceptionnelle. Cet opus est le plus épique des trois, et la palme de l’originalité et de la drôlerie y revient sans conteste à Saint-Lô, le mousquetaire de la brigade.

D’une dynamique assez différente, Art et décès, comme son titre l’indique, se situe dans le milieu du cinéma – à peine caricaturé –, autour du personnage d’Eva Rosière, capitaine excentrique s’étant enrichie sur le dos de la police (je vous laisse découvrir comment). Elle est cultivée et vulgaire juste ce qu’il faut pour constituer un excellent personnage de polar ! Dans cette histoire, un bébé vient constamment interférer et participera d’ailleurs à la résolution finale – un fameux clin d’œil aux femmes seules qui jonglent au quotidien entre enfant(s) et travail. C’est l’épisode le plus burlesque, et peut-être celui par lequel Sophie Hénaff démontre définitivement qu’elle n’est pas une autrice d’occasion, que les premiers opus n’étaient pas accidentels : elle a décidément à la fois une grande capacité à caractériser ses personnages, un fameux talent de narratrice, d’excellents dialogues et un style affirmé, homogène, drôle et efficace.

Une mention particulière pour ces tout petits chapitres, un pour chaque personnage dans chaque opus, distribués ici et là au fil des occasions et qui tombent toujours juste. Impressionnistes, hors champ, inattendus, délicieux, ils atteignent leur cible à chaque fois : le cœur du lecteur.

Juillet 2023

Le temps passant, je craignais que la série s’arrête là mais – heureuse surprise ! – voici Drame de pique, dans lequel on retrouve la commissaire Anne Capestan et sa bien nommée Brigade des Innocents, un nouvel opus qui ne dément pas la réputation que s’est faite Sophie Hénaff.

Quel plaisir de revoir l’extravagante Rosière et son chien Pilou, le digne Lebreton, le malheureux Torrez, le gourmand Lewitz ou cet assoiffé de Merlot… Leurs singularités les personnalisent, leur tolérance à l’égard les uns des autres les unit, dans un commissariat qui n’a rien d’un commissariat et où, quand ils sont par miracle mis sur une affaire, ils travaillent sans moyens, souvent sans autorisation et non sans maladresse.

Cette fois, ils poursuivent un serial killer qui tue en rue en se jouant de la police, dans le contexte non fictionnel de cette vague de mystérieuses piqûres subies par des femmes dans des boîtes de nuit. Il y est question d’orgueil, de trahison, de vengeance, d’amour aussi, et des valeurs qui animent ces policiers sous leurs comportements fantaisistes et malgré les injustices dont leur brigade est l’objet : humanité, justice, engagement, gratuité.

Une excellente lecture de détente, amusante, facile, fluide, intelligente avec ses rebondissements et sa construction savante. J’adore décidément les personnages de cette série aussi bien que le style de l’autrice, sa capacité à nous faire pouffer de rire, à créer des tensions, à croquer Paris et le monde d’aujourd’hui.

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Sophie Hénaff
Poulets grillés, Rester groupés, Art et décès, Drame de Pique

Chez Albin Michel : Poulets grillés, Rester groupés, Art et décès, Drame de Pique
La page consacrée à l’autrice

Au Livre de Poche : Poulets grillés, Rester groupés, Art et décès, Drame de pique

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Lire aussi, sur un autre sujet, Voix d’extinction, de la même autrice.

L’usurpateur

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Policiers et thrillers (Norvège)
Par François Lechat

Après Les chiens de chasse, le romancier norvégien remet ses deux héros en piste, l’inspecteur Wisting et sa fille journaliste, Line. Et, une fois de plus, leurs enquêtes parallèles vont s’enchevêtrer. La plus intéressante étant cette fois celle menée par Line, qui veut écrire un papier de fond sur la mort d’un homme découvert quatre mois après son décès, illustration macabre de notre ultra-moderne solitude. Son père, lui, doit traquer un assassin invisible, et dans les deux cas des questions d’identité se posent…

Ancien policier, Horst sait créer du suspense et nous gratifier de détails réalistes qui rendent le récit attachant. Mais l’alternance systématique entre les deux enquêtes est un peu facile, et si le final entremêle fort bien les pistes que l’on espérait voir converger, elle fait pratiquement l’impasse sur les circonstances exactes de cette mort solitaire qui ouvre le roman et qui s’est pourtant avérée moins anodine qu’en apparence. Curieux relâchement de la part de l’auteur, comme s’il répugnait à faire le job jusqu’au bout. Ou alors j’ai mal lu ?

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Jøhn Lier Horst
L’usurpateur

Traduction de Céline Romand-Monnier
Éditions Gallimard
2020

Existe aussi en Folio

Toute la violence des hommes

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Littérature francophone (Belgique)
Par Anne-Marie Debarbieux

Difficile de défendre un homme que tout accuse du meurtre particulièrement violent d’une jeune femme qu’il connaissait, et qui n’oppose aux enquêteurs qu’un lapidaire et dérisoire : « C’est pas moi », avant de s’enfermer dans un silence que rien ni personne ne parvient à entamer !

Graffeur et peintre de génie Nikolas Stankovic exécute, de nuit, sur les murs de la capitale belge, et au prix d’acrobaties incroyables, des fresques aussi exceptionnelles que violentes. Fuyant la notoriété, il reste inconnu du grand public.

Face à lui, une psychiatre intransigeante, réputée pour sa rigidité, son attachement aux seuls faits, redoutée de tous, et un avocat de bonne volonté mais démuni devant le mutisme obstiné de son client. L’enquête ne progresse pas. Il ne semble pas y avoir d’autre issue pour Stankovic, enfermé dans son silence, que l’incarcération à perpétuité ou l’enfermement à vie dans une unité psychiatrique sous haute surveillance.

Tout l’enjeu du roman est dans le chemin que va parcourir chacun des protagonistes y compris l’accusé, pour que les conditions du dévoilement de la vérité soient possibles.

Cette vérité est évidemment insoutenable.

Mais de ce roman noir n’émergent pas que les ténèbres puisqu’un avocat n’a pas renoncé à défendre une cause qui semblait perdue d’avance et qu’une experte en psychiatrie a, contre toute attente, laissé parler son intime conviction au détriment des faits objectifs.

Vraiment passionnant tant sur le plan psychologique que politique ! Et très actuel !

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Paul Colize
Toute la violence des hommes

Éditions Hervé Chopin
2020

Disponible en Folio policier (2022)

Tous les membres de ma famille ont déjà tué quelqu’un

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Littérature étrangère (Australie)
Par Catherine Chahnazarian

Le libraire avait laissé un petit carton sur le livre. Quelque chose comme : Vraiment drôle, Pour lecteurs de romans policiers, Bien ficelé. Et quand il a vu que je lisais la première page, il m’a dit que l’auteur, australien, faisait du stand-up et que ça se ressentait positivement dans l’écriture, que c’était spirituel et « Vous savez, son expérience du stand-up fait qu’il sait où et quand placer la blague ». Ça m’a alléchée et j’y suis allée, dans cet hôtel le plus haut d’Australie, en pleine tempête, avec la famille Cunningham. Sans regrets. Voilà un roman savoureux qui fait appel à votre intelligence de lecteur. Particularité : le narrateur, qui vous raconte ce qui s’est passé et comment il a résolu l’affaire, met un point d’honneur à respecter les règles de l’Âge d’Or du roman policier, à commencer par ne pas mentir au lecteur et lui avoir distillé toutes les informations nécessaires. Il vous plonge dans l’histoire puis vous en ressort pour faire du méta, puis vous remet dedans jusqu’au cou et ainsi de suite. Vous vous prenez au jeu d’essayer de comprendre ce qu’il se passe comme si vous étiez confronté aux situations qu’il décrit, dans une sorte de duel avec ce narrateur qui vous fait, en outre, passer par diverses émotions. Autant le dire : l’intrigue est très élaborée et le héros (mais est-il le personnage principal ? Il se le demande) apparaîtra quand même comme un surdoué, à moins que vous, vous soyez vraiment fort en romans policiers.

Voilà. C’est un défi mais aussi une détente, bien qu’en avançant dans le livre la proportion entre amusement et suspense s’inverse progressivement : beaucoup d’humour au début, beaucoup de suspense à la fin, et assez de rebondissements, de secrets et d’états d’âme pour qu’on ait l’appétit de continuer, de continuer encore, de finir le livre sans tarder.

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Benjamin Stevenson
Tous les membres de ma famille ont déjà tué quelqu’un
Traduction : Cindy Colin-Kapen
Éditions Sonatine
2023

Une nuit particulière

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Certains pourront ne voir dans ce court roman qu’une mièvrerie habillée par une écriture indiscutablement élégante, d’autres y verront la densité d’une tragédie grecque. Entre ces extrêmes, j’ai été séduite par l’intensité qui émane de ce livre très particulier, que j’ai lu d’une traite tant il m’a, d’emblée, emportée aux côtés de ce couple improbable dont on suit l’histoire le temps d’une nuit.

Après une courte introduction prémonitoire mais que l’on oublie aussitôt, l’auteur nous plonge dans un double récit, celui d’Aurore puis celui de Simeone. Aurore est une femme de 54 ans, bouleversée, déchirée, parce que son mari va la quitter ce soir et qu’elle « se sent comme un champ de ruines ». C’est pourquoi elle est dehors, errant dans Paris, en quête d’une rencontre qui adoucira le déchirement qu’elle vit. Elle croise le chemin de Simeone, un homme inconnu, en sursis, que ronge une grave maladie.

Bien qu’ils déambulent dans divers lieux à Paris puis au Touquet où se terminent leur périple et le roman, ces heures passées ensemble sont un huis clos, un temps hors du temps, une relation aussi intense qu’éphémère, le temps pour Aurore de se prouver qu’elle existe encore et pour Simeone qu’il peut adoucir la douleur d’un abandon. Le récit est tendre et cru à la fois, car ces deux êtres ne se connaissent pas et peuvent donc tout dire, tout confier, tout oser, le temps d’une nuit. Très brève, leur relation est libre, pudique et impudique, légère et intime, et elle interroge l’amour qui réclame la jouissance des corps mais ne se réduit pas à combler un manque.

Et peut-être Aurore aura-t-elle sauvé Simeone autant qu’il a lui-même accompagné sa détresse.

Les enjeux du roman se devinent et se précisent au fil de la lecture, mais peu importe car on est avant tout sensible à une belle écriture qui a le sens des formules qui sonnent juste. Témoin indiscret malgré lui mais pas voyeur, le lecteur est charmé et bousculé tout à la fois.

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Grégoire Delacourt
Une nuit particulière
Éditions Grasset
2023

Le chemin de sel

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Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par Sylvaine Micheaux

Raynor et Moth, cinquantenaires gallois, se retrouvent du jour au lendemain, suite à de mauvais investissements, à la porte de chez eux et au chômage, car leur ferme était leur outil de travail en tant que chambres d’hôtes. Les mauvaises nouvelles n’arrivant jamais seules, Moth apprend qu’il souffre d’une maladie neurodégénérative qui va lui faire perdre progressivement l’usage de ses jambes. Les voilà SDF. Heureusement leurs deux enfants sont adultes et vivent leur vie.

Que faire avec la toute petite somme d’aide qu’ils touchent tous les mois et qui ne leur permet même pas de se loger ? Ils décident de réaliser un de leurs rêves, faire dans son intégralité le sentier de grande randonnée, le South West Coast Path, appelé aussi Chemin de Sel, qui couvre toute la côte des Cornouailles, 1000 km sur un parcours pentu, accidenté, très difficile mais magnifique. Pas facile comme projet, surtout quand, faute de moyens, le couple part mal équipé et mal préparé.

Une superbe randonnée, un défi humain, des rencontres plus ou moins belles sur ce GR, une histoire vraie. Une carte en début de livre permet de se repérer et de cheminer avec l’auteure et son conjoint : un beau chemin de vie et d’amour qui sent bon les embruns.

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Raynor Winn
Le chemin de sel

Éditions Stock
2023

La condition pavillonnaire

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

On aime ou on déteste le livre de Sophie Divry, mais peu de chance qu’il laisse totalement indifférent.

L’histoire, tout d’abord. L’héroïne – encore que le terme convienne peu… -, désignée sous les initiales M.A., est la fille unique d’un couple modeste vivant dans un petit village d’Isère. Elle grandit, s’ennuie, rêve plus grand, plus loin, jusqu’au jour où, enfin, elle part faire ses études à Lyon, une délivrance. Apprentissage de la solitude, premières amitiés, premières amours, vacances et soirées entre amis, elle rencontre François, sage garçon qui admire cette belle jeune fille et cela, sans doute, lui suffit. Ils se marient. Apprentissage alors de la vie de couple, premier emploi, premier enfant et puis, le pavillon. La vie se déroule. Enfants à aller chercher à l’école, repas du soir à préparer, les parents qui vieillissent, le quartier qui doucement évolue… Elle s’ennuie, M.A. Elle aurait voulu autre chose, sans trop savoir quoi. Elle pense le trouver en prenant un amant. Il s’en va. Elle tente le yoga puis l’humanitaire, voit un psy, devient irascible, ensuite ménopausée. Elle se regarde vieillir, inexorablement. C’est ça, la vie ?   

Description quasi clinique de la vie de M.A., le style peut également désarçonner, notamment cette façon répétitive d’employer le “tu” :  “tu” fais ceci, “tu” fais cela. L’auteur décrit M.A. dans ses moindres gestes du quotidien et, partant, en décrit l’abyssale banalité, mais sans jamais juger. Certes, cela peut ressembler à certains moments à un pur effet de style, mais le procédé renforce au final le sentiment d’insupportable régularité de sa vie.

Le résultat est clivant, sans doute. Soit le lecteur plonge dans cette description implacable – quasi hypnotique – de la vie de M.A. et se confronte à cette vérité dérangeante : ne sommes-nous pas tous des M.A. en puissance ? Soit le lecteur s’ennuie ferme et aura l’impression d’avoir perdu son temps. Comme M.A.

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Sophie Divry
La condition pavillonnaire

Éditions Noir sur Blanc
2014

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