La nuit des pères

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Littérature française
Par Sylvaine Micheaux

Mon dernier petit coup de cœur.

Isabelle, réalisatrice de documentaires remarquables sur la mer et les fonds marins, a fui depuis longtemps ses Alpes natales et surtout son père, guide de montagne émérite, apprécié de tous, mais dur, froid, intransigeant avec ses deux enfants, ne donnant aucun amour, ni aucune attention à sa fille. La rupture a été totale, après le décès de leur mère qui apportait de la douceur au foyer.

Mais Olivier, le frère, resté fidèle et attentionné auprès du père, l’appelle pour qu’elle revienne car leur père commence à souffrir de la Maladie de l’Oubli. Ce retour permettra-t-il de comprendre enfin ce patriarche tant aimé et tant haï, avant que l’oubli n’emporte tout ?

Cette histoire, somme toute classique, est un petit bijou grâce à la plume fine, précise, ciselée, pudique et poétique de Gaëlle Josse. Elle pénètre au fond du cœur et des pensées d’Isabelle, puis de son frère Olivier. Lors d’une présentation de son livre chez notre libraire, Gaëlle Josse expliquait qu’elle avait choisi comme titre La nuit des pères, et non « du père », car chaque enfant porte en lui un père différent. 

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Gaëlle Josse
La nuit des pères
Éditions Noir sur Blanc
2022

Disponible en J’ai lu.

Colombian psycho

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Littérature colombienne
Par Anne-Marie Debarbieux

L’auteur donne le ton dès les premières pages en décrivant, lors d’une soirée festive, la découverte par un couple en quête d’intimité, de membres humains, sommairement enterrés, qui se révéleront appartenir à un homme toujours vivant et croupissant au fond d’une prison ! L’enquête s’annonce complexe et le contexte particulièrement sordide.

On retrouve dans ce nouveau roman qui a encore pour cadre une Colombie marquée par son histoire récente, le pittoresque trio que forment le procureur Jutsinamui du service des investigations, assisté de ses fidèles collaboratrices… Leur intégrité, leur pugnacité, leurs caractères bien trempés et même leurs faiblesses, leurs doutes, et leur humour aussi, face à une enquête difficile et dangereuse, restent la lueur d’espoir dans un contexte que l’auteur décrit comme particulièrement noir : corruption, violence, drogue, alcool, règlements de compte, pulsions sexuelles sordides, appât du gain, rivalités, trafics divers sur lesquels personne ne semble avoir de prise, tout ( jusqu’ à cette pluie omniprésente et métaphorique qui semble ne jamais cesser de s’abattre sur la ville) concourt à décrire Bogota comme une ville d’enfer marquée par les stigmates d’une guerre civile impitoyable. Pourtant l’opiniâtreté de quelques « justes » permet d’endiguer les méfaits de sordides individus.

L’auteur capte son lecteur durant près de 600 pages. Parce qu’il sait à la fois créer une intrigue aux multiples rebondissements et donner corps à des personnages singuliers, aux profils variés, n’hésitant pas à s’introduire lui-même en tant que personnage dans son propre roman !

Si ce roman nous captive, comme Des hommes en noir, c’est aussi parce qu’il ne s’arrête pas à la description ni même au témoignage. L’art de l’écrivain va bien au-delà, au cœur de la folie des hommes et de la lutte de quelques-uns pour s’attaquer aux plus bas instincts. L’écriture qui reste fluide et non dénuée d’un humour qui tempère le sordide et la violence de certaines scènes, est assez remarquable.

Petite réserve éventuelle : la longueur du roman, la complexité de l’intrigue, le nombre des personnages et leurs noms pas toujours faciles à mémoriser, obligent à une lecture vraiment attentive.

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Santiago Gamboa
Colombian psycho
Traduction : François Gaudry
Éditions Métailié
2023

Un flic bien trop honnête

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Policiers et thrillers
Par Marie-Hélène Moreau

Les livres de Franz Bartelt sont toujours une bien agréable récréation littéraire et celui-ci, comme toujours un brin décalé, ne fait pas exception. Auteur français prolifique récompensé plusieurs fois par la critique, il y déploie encore une fois un univers burlesque non dépourvu de poésie.

Comme l’indique fort explicitement le titre, il est question ici des aventures d’un inspecteur, le dénommé Wilfried Gamelle, un flic bien trop honnête. Depuis plusieurs années, il court derrière un mystérieux tueur en série, adepte des arrêts de bus et des passages piétons, épaulé dans cette mission par un adjoint cul-de-jatte assez peu efficace. Malheureux en amour – sa compagne vient de le quitter pour un milliardaire -, peu soutenu par un patron plus porté sur les astres que sur les méthodes d’enquêtes conventionnelles, il ne renoncera cependant jamais à sa mission, écumant les lignes de bus et procédant à mille recoupements, allant jusqu’à mesurer la taille de centaines de suspects. Sa quête l’amènera à croiser la route d’un riche aveugle amateur de faits divers et d’une jolie employée dont il tombe amoureux, mais n’en disons pas plus pour ne pas dévoiler une intrigue pleine de rebondissements.

Quelle imagination ! C’est enlevé, drôle et, pour tout dire assez délirant. À condition de ne pas aimer que le noir le plus sombre, l’amateur de thriller y trouvera son compte puisque l’enquête avance à bon pas, parsemée de nouvelles victimes et de personnages plus truculents les uns que les autres. Un excellent moment de lecture, servi par un style fluide et léger.

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Franz Bartelt
Un flic bien trop honnête

Editions du Seuil
2021

Soumission

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Littérature française
Par Julien Raynaud

Soumission est un roman dans la plus pure tradition houellebecquienne. Les adeptes de l’auteur se sentiront en terrain familier, retrouveront le style et les marottes de l’essayiste. Ils poufferont toutes les deux ou trois pages, salueront ce cru 2015. Ils se réjouiront du passage où le narrateur voit sa soirée télé consacrée aux résultats de l’élection présidentielle gâchée par les dysfonctionnements de son micro-ondes.

Les récalcitrants, au contraire, verront leur aversion se confirmer. Ils ne percevront pas l’humour de l’auteur, souriront à peine lors des passages sur Bayrou ou Pujadas, se braqueront face aux propos de certains personnages. Ils lèveront les yeux au ciel quand il sera question des femmes musulmanes, décrites tantôt en burqa tantôt en train de lire Picsou Magazine. Ils lâcheront carrément le livre quand surgiront à l’improviste, en pleine description poétique, des passages sexuels dignes de San-Antonio.

À chacun de se faire son opinion.

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Michel Houellebecq
Soumission
Éditions Flammarion
2015

Chaleur humaine

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Littérature française
Par Sylvaine Micheaux

Dans le Lot, Alexandre, le bon fils, cinquantenaire, a repris la ferme familiale d’élevage bovin, dans les hauteurs du village, les parents retraités s’étant installés dans la ferme du bas.

Ses trois jeunes sœurs, avec qui il n’a plus aucun contact, ont fui la campagne et n’y remettent jamais les pieds. L’une, mariée et mère de deux gamins dont un commence à mal tourner, tient avec son époux, gilet jaune de la première heure, un bar restaurant à Rodez. La seconde est professeur à Toulouse, et la dernière, photographe parisienne, voyage dans le monde entier.

Mais… Le roman commence en janvier 2020 et le coronavirus étend sa pandémie, les nouvelles sont de plus en plus mauvaises et, en mars, les restaurants ferment du jour au lendemain, les professeurs font cours devant leur écran d’ordinateur et les avions sont cloués au sol. Bref, une seule façon de supporter le confinement : se rapatrier dans la ferme familiale. Mais quel sera l’accueil ?

La plume de Serge Joncour est comme toujours agréable à lire mais, pour ma part, je trouve qu’il surfe un peu trop sur les sujets dans l’air du temps : les gilets jaunes, la covid 19, le retour à la nature des citadins perdus, les gentils agriculteurs bio respectueux de la nature qui vont sauver l’humanité – même si le roman est parfaitement documenté sur l’évolution des cultures et de l’élevage avec le changement climatique, et même si on replonge dans les premiers mois de cette pandémie dont on a un peu oublié le déroulement.

Ce roman reprend les personnages de Nature humaine, sorti en 2020, mais peut être lu indépendamment.

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Serge Joncour
Chaleur humaine

Éditions Albin Michel
2023

Reflex

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Policiers et thrillers
Par Julien Raynaud

Oubliez tous vos a priori sur les polars et thrillers : écriture fade et stéréotypée, mécanique un peu toujours identique, dénouement que l’on voit venir gros comme un char d’assaut… Dans Reflex, de Maud Mayeras, si l’atmosphère est sombre, la plume est de haute voltige. Il est clair que l’auteure pourrait écrire de la littérature blanche qui serait saluée. Tout est travaillé, ciselé. Exemple dans cet extrait qui ne relève pas de l’intrigue, et qui aurait donc pu être écrit à la hâte, mais qui justement ne l’est pas.

« Inventaire de la victime. (…) Les tatouages sur ses doigts. (…) Un LOVE et HATE mal encrés sur ses mains pataudes, sauf qu’à ce type-là, il manquait l’auriculaire de la main droite. Love hat. Le gars se retrouvait bêtement à aimer les chapeaux. »

Et l’intrigue dans tout ça ? Oh, vous verrez bien ! Bon, allez : un couvent lugubre, une photographe de scènes de crimes, un enfant disparu, une mère internée… Vous découvrirez le reste, et le coup de théâtre des pages 300 et 301. Et vous vous demanderez pourquoi le film n’existe pas.

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Maud Mayeras
Reflex

Éditions Anne Carrière
2013

Trois jours chez ma tante

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Voilà un livre qui plaira certainement beaucoup à certains et pas du tout à d’autres tant il est original et donc littérairement clivant.

L’histoire, tout d’abord. Marcello Martini rentre du Liberia pour un séjour de trois jours en France à la demande de sa tante, une dame riche et âgée qui subvient depuis de nombreuses années à ses besoins. Ce sont ces trois petits jours que nous conte le livre, narrés par Marcello lui-même qui, outre sa tante, croisera également son ex-femme et la fille de celle-ci, ainsi que plusieurs membres du personnel de la maison de retraite dans laquelle est herbergée la vieille dame. Au fil de ces trois jours, les raisons pour lesquelles elle l’a appelé auprès d’elle, mais également celles pour lesquelles il a été contraint de quitter précipitamment la France pour le Liberia vingt ans plus tôt et les conditions de ce départ, se révéleront. La personnalité plus complexe qu’il n’y paraît du narrateur se dévoilera alors progressivement.

Le style, ensuite. D’un format court, le roman est construit en une succession de chapitres également courts à l’écriture simple et directe. Par petites touches successives, l’auteur, tel le peintre à son tableau, fait apparaître la personnalité trouble de son personnage et crée une ambiance tout à fait intrigante qui conduit le lecteur (celui à qui le livre plaît beaucoup, en tout cas) à ne pas lâcher l’histoire. On peut certes regretter de-ci de-là quelques facilités scénaristiques, mais le réalisme le plus absolu n’est pas le propos de l’auteur qui prend visiblement plaisir à nous faire découvrir la face cachée de son héros. Plaisir partagé.

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Yves Ravey
Trois jours chez ma tante

Éditions de Minuit
2017

Mon nom ne vous dira rien

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Littérature francophone (Belgique)
Une brève de Catherine Chahnazarian

Si je renseigne ce roman, c’est pour la jolie idée d’une escapade improvisée à Rome dont je ne vous dirai rien mais que j’ai trouvée touchante. Cet élément aurait pu être plus central à l’intrigue et un peu complexifié, mais c’est une belle idée. Sinon, lecture légère sans beaucoup de substance ni de sens narratif. Juste un moment de détente plongeant le lecteur dans l’esprit bruxellois et l’emmenant à deux reprises en Italie.

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Jean-Luc Outers
Mon nom ne vous dira rien
Editions Les impressions nouvelles
2023

Le soldat désaccordé

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Plus que les récompenses dont il a été gratifié, c’est le titre de ce roman qui m’a intriguée en dépit de mon intérêt modéré pour les récits de guerre. Et je n’ai pas été déçue.

Le récit, rédigé à la première personne, met en scène un rescapé de la Grande Guerre amputé d’une main lors de la bataille de la Marne, rapatrié à l’arrière mais qui a continué sans hésiter à assumer des services compatibles avec son handicap. Son patriotisme intact était pour lui une évidence.

La guerre une fois achevée, incapable de s’en distancier, il œuvre, en tant qu’enquêteur, auprès de familles en quête de nouvelles de soldats disparus. C’est ainsi qu’il part sur les traces du soldat Émile Joplain.

Si évidemment cette enquête, longue, complexe à souhait, qui constitue l’essentiel du récit, emporte très vite le lecteur qui se passionne pour Joplain, elle éclaire aussi le titre, « Le soldat désaccordé ». Et c’est peut-être le principal intérêt du livre, car entrer dans la vie d’un autre n’est jamais neutre. Et l’enquêteur entre dans un itinéraire, des réalités de vie et des expériences très différents des siens. Par ailleurs, les rumeurs qui déjà grondent dans les années 20 sur les risques d’une autre guerre ne contribuent pas à apporter de la sérénité.

Seule réserve à ce roman bien écrit et bien documenté : la fin qui m’a semblé assez artificielle. Un peu dommage !

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Gilles Marchand
Le soldat désaccordé

Éditions Aux forges de Vulcain
2023

Sale menteuse

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Littérature étrangère (U.S.A.)
Par François Lechat

Fait inhabituel, ce roman porte un sous-titre : « Une romance feel-bad ». C’est pourtant un livre qui fait du bien, du moins si on ne l’envoie pas au bout de la pièce pour cause de mauvais goût.

Il faut dire que John Waters, qui est surtout connu comme cinéaste, est un pape de la provocation, même s’il semblait s’être assagi. Ici, pour son premier roman, il se donne comme héroïne une menteuse et voleuse compulsive qui souffre de deux phobies, la pénétration et, pourrait-on dire délicatement, son inverse, une fonction vitale qui lui répugne au point de ne manger qu’en quantités minuscules. Marsha a pour homme de main un certain Daryl, sexuellement obsédé par sa patronne, qui va découvrir, au fil du temps, non seulement que son organe viril prend son indépendance, mais surtout qu’il n’a pas les mêmes goûts que lui. Je signale encore, parmi une interminable galerie de personnages tous plus déjantés les uns que les autres, une bande de « sauteurs », dirigés par la fille de Marsha, amoureux du trampoline et qui ne se déplacent qu’à l’aide de bonds de différente nature, un des membres de la bande s’évertuant à figurer une lettre de l’alphabet avec son corps à chacun de ses sauts. Et le reste est à l’avenant, qui culmine, à mes yeux, dans un chapitre hilarant au cours duquel des chiens liftés, reliftés et re-reliftés par la mère de Marsha s’affrontent et cassent tout, l’un d’eux ayant été pris d’un accès de folie en découvrant son physique dans le miroir…

Tout ceci (et ce n’est qu’un petit aperçu) peut paraître gratuit, et effectivement, John Waters s’amuse avant tout. Mais il a au moins deux cibles. D’abord l’Amérique de Trump, pourrait-on dire, tous les petits-bourgeois conventionnels et crispés qui verront des hordes de cinglés mettre le bazar dans leur quotidien, leurs manies et leurs convictions. Mais aussi, et de manière plus subtile, l’Amérique anti-Trump, celle qui glorifie la différence et les minorités sous toutes leurs formes, et dont John Waters se moque à l’aide de personnages qui se sentent obligés de rendre des comptes à l’esprit « woke » ou qui cèdent à leurs perversions en croyant être à la pointe de l’émancipation. L’auteur invente ainsi un festival annuel qui, de la manière la plus décontractée, réunit des centaines d’adeptes d’une pratique sexuelle très osée au joli nom floral : c’est cela aussi, l’Amérique d’aujourd’hui vue en mode bouffon, et on en rit franchement si on n’est pas bégueule. Surtout qu’in fine, de belles valeurs féministes vont triompher, mais je ne vous dis pas comment.

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John Waters
Sale menteuse

Traduction : Laure Manceau
Éditions Gaïa
2023
Lien : le site officiel de John Waters

Le mage du Kremlin

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Essais, Histoire
Par Catherine Chahnazarian

Maintenant qu’il n’est plus dans toutes les conversations (en raison de son phénoménal succès de librairie et de la polémique sur le Goncourt), il est temps – si ce n’est déjà fait – de lire cet incroyable roman, qui a tout d’un essai et tout d’un récit, et qu’il faut aborder sans préjugés.

Écrit bien avant l’attaque russe de février 2022, sa publication est tombée dans un monde bouleversé qui s’est alors concentré sur le funeste présage de l’invasion de l’Ukraine, sur la peinture d’une Russie qui a permis l’avènement de Poutine, sur la façon de fonctionner de cet homme qui se comporte comme un dieu. Mais le roman n’est ni une description ni un oracle. Il explique, avec une précision méticuleuse de fin connaisseur et de fin stratège politique, l’esprit impérial russe que nous connaissons, que nous comprenons si mal.

Le point de vue ? Tout cela (la politique, la grandeur, les rivalités, le pouvoir…) n’est qu’une gigantesque comédie qu’un artiste met en scène dans l’indifférence de la réalité, juste pour le sport : être celui dont l’intelligence permet de faire fonctionner un système, de concrétiser une idéologie, de faire advenir un monde, de manipuler les cerveaux. Les personnages ? Ils ont récemment vécu ou sont encore vivants, leurs noms sont donnés comme acteurs de la sinistre comédie dont da Empoli nous livre des secrets. On sent qu’il maîtrise son sujet et que, sous le romanesque, il ne nous ment pas : il nous donne des clés. Raison pour laquelle plus votre lecture sera désintéressée plus vous profiterez de son expertise.

Bien sûr, le sujet de l’Ukraine accapare notre attention, mais il n’est qu’un sujet dans un vaste aperçu de la Russie du pouvoir, vue de l’intérieur afin de mieux emmener le lecteur dans des logiques qu’il perçoit peut-être, s’il est très informé, mais de l’extérieur. Le grand talent de da Empoli est de nous projeter dans l’esprit que nous cherchons à saisir – mais souvent en le regardant comme un ennemi ou un fou, ce qui nous empêche d’en appréhender la substance profonde, de l’accepter et alors, peut-être, de pouvoir y répondre.

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Giuliano da Empoli
Le mage du Kremlin

Éditions Gallimard
2022

Intrigue à Brégançon

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Policiers et thrillers
Par Florence Montségur

Voilà un roman qui plaira aux amateurs de polars et d’histoire de France. L’écriture est moderne, vive, amusante. Elle reproduit l’enchaînement plus ou moins fluide des pensées. Elle est cultivée aussi. Le roman est cultivé : le fort de Brégançon dans l’Histoire, du roi Louis à nos jours en passant par Napoléon, la Résistance, Charles de Gaulle ou Claude Pompidou.

J’ai beaucoup aimé le personnage de Wandrille, plus caractérisé que Pénélope, qui est pourtant l’héroïne d’une série de Goetz depuis… Tiens ! Grasset n’indique pas les dates, c’est ballot ! Il y a aussi une, non, deux historiennes, un paparazzi sur le déclin, une éditrice et son photographe, et quelques autres personnages, tous suspects, du moins ceux qui étaient au Fort au moment du meurtre.

Il faut passer sans vergogne par-dessus certaines descriptions du mobilier du fort, qui sont pour le moins documentées mais trop longues et sans incidence sur la suite. Vous ne regretterez pas d’avoir continué. Car la construction du roman est assez géniale, même si on se demande par moments si l’auteur ne s’est pas simplement fait plaisir en racontant des pans de l’histoire du Fort et de la Provence sans doute tout à fait inutiles à l’intrigue.

Je ne crierai pas au grand roman, mais j’ai pris du plaisir à passer quelques jours à Brégançon, j’ai adoré le coup de force du Capitaine de Leusse, et j’ai eu vraiment envie de savoir où l’auteur m’emmenait. À la révélation d’un secret d’État… Peut-être.

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Adrien Goetz
Intrigue à Brégançon

Éditions Grasset
2023

Des Hommes en noir

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Littérature étrangère (Colombie)
Par Anne-Marie Debarbieux

Un polar passionnant et très dépaysant dont l’action se situe en Colombie, un pays encore marqué et fragilisé par les guerres civiles, un pays où meurtres et attentats sont encore monnaie courante. Au cœur de l’action, trois personnages : un procureur intègre et social, qui sollicite pour l’aider dans ses recherches une journaliste d’investigation qu’il connaît bien, qui est elle-même assistée par une ancienne militante des FARC, rompue à tous les combats. Trois personnages pittoresques face à une énigme dont la complexité suscite bien des rebondissements.

Tout commence par une fusillade nocturne, un règlement de comptes sur une route déserte dont toute trace est méticuleusement effacée. Un adolescent a été témoin de la scène, cependant sa parole n’est pas vraiment entendue ; mais quand peu après il disparaît, l’inquiétude ouvre la voie à une enquête qui mène très rapidement à l’église évangélique du secteur. Le lecteur découvre alors un monde qu’il connaît peu, celui de ces églises peu contrôlées et dont les pasteurs très charismatiques sont très influents. Ce qui ne signifie évidemment pas coupables et criminels.

Certes, nous connaissons un peu le phénomène des sectes mais il s’agit ici de réalités et de rivalités très complexes où les autorités judiciaires ont bien du mal à pénétrer. Patience, minutie, finesse, sang-froid sont nécessaires devant la complexité des faits et l’omerta de rigueur de la part des autorités.

En dépit de quelques longueurs, j’ai beaucoup apprécié ce roman : l’action est alerte, les rebondissements nombreux et le trio des enquêteurs pittoresque et attachant.

Au fil des pages on apprend beaucoup de choses sur ce pays si lointain et si différent du nôtre.

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Santiago Gamboa
Des Hommes en noir

Traduction : François Gaudry
Editions Métailier
2019

Toutes nos lectures de Gamboa sont reprises dans le classement par auteur.

« La rapine » et « Garonne »

Nouvelles et textes courts
Par Florence Montségur

D’un noir dense, dans un style tendu et sur un sujet glaçant, « La rapine » de Medhi Ikaddaren, m’a scotchée. Le déclencheur du drame ? Un chien et sa situation difficile auprès d’un maître peu sentimental. Ce texte exige du lecteur un engagement immédiat ; il crée dès les premières lignes une impression forte, aussi bien sur le plan émotionnel que sur le plan esthétique. Et la question finale est une ouverture qui prolonge habilement le récit.

« Garonne ou Le jeu du poulet », de Liv Charbonnier est d’un noir plus doux, car l’amour gicle un peu partout dans ce beau texte au style parfait. Il est fluide sans être monotone, il est juste dans chaque moment où il doit servir l’implication du lecteur dans l’image, qu’elle soit légère comme l’amour naissant, dramatique, ou adorable comme un enfant qui sort de l’eau.

Deux excellentes nouvelles lues sur nouvelle-donne.net.

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Mehdi Ikaddaren
« La rapine »
2023

Liv Charbonnier
« Garonne ou Le jeu du poulet »
2022

Des goûts communs

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Littératures française et écossaise
Stylo-trottoir de Catherine Chahnazarian

Elles ne se connaissent pas. Elles sont assises côte à côte dans la salle d’attente, avec chacune son livre. Je les déconcentre mais, parce que je les interroge sur ce qu’elles lisent, elles se mettent à discuter et découvrent qu’elles ont des goûts communs. Toutes deux aiment beaucoup Virginie Grimaldi, Jean-Christophe Grangé (dont François Lechat avait lu La terre des morts), les polars suédois…

Mais aujourd’hui, l’une commence un nouveau Inga Vesper, dont elle vient de terminer Un long, si long après-midi (2023), sur la liberté de la femme. Elle a adoré. « Ce sont des policiers, hein, précise-t-elle, genre thrillers. »

L’autre était plongée dans Le bonheur n’a pas de rides (2019), d’Anne-Gaëlle Huon. Toutes deux connaissent bien cette autrice : elles échangent très positivement sur Les Demoiselles (2021), qui « se lit facilement » tout en étant « bien documenté, ce qui fait que c’est intéressant ».

Même remarque pour Changer l’eau des fleurs (2018), de Valérie Perrin, qu’elles ont lu et particulièrement bien aimé toutes les deux (visages émerveillés, sourires complices), et que Brigitte Niquet avait commenté sur Les yeux dans les livres.

La première a également apprécié le plus récent Valérie Perrin, Trois (2022), où plusieurs narrateurs racontent la vie de trois amis de collège sur lesquels le temps a passé.

La seconde explique qu’elle a aussi un livre du soir, qu’elle écoute en audio. Ça m’interpelle. « C’est un peu comme pour un enfant à qui on lit une histoire, dit-elle simplement. Ça m’aide à bien dormir. » Pour le moment, c’est Demain, de Guillaume Musso (2017).

Quelqu’un sort du cabinet, le médecin appelle le patient suivant, cela nous distrait, déçoit celle qui espérait que ce serait son tour, et chacune retourne à sa lecture.

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Les liens compris dans cet article renvoient vers les éditions de poche.

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