Mamie Luger

Benoît Philippon, Mamie Luger, Les Arènes, 2018 (disponible au Livre de Poche)

— Par Catherine Chahnazarian

Berthe a cent deux ans et la langue bien pendue. Si son corps ne suit plus bien, elle a toute sa tête et sait encore tirer à la carabine. Car Berthe a appris à se défendre. Cent deux ans à devoir supporter qu’une femme n’est pas censée être libre ; à devoir supporter le patriarcat, la bêtise, la brutalité, l’injustice.

Sur le ton gouailleux d’un roman ludique plein de rebondissements, Benoît Philippon dresse un portrait d’une crédibilité saisissante. Berthe se raconte sans façon et avec « une sensibilité tirée d’un puits de larmes asséchées par le temps », qui vous en tirerait par moments si l’auteur n’avait eu la gentillesse d’y mettre de l’humour (bien qu’à  la fin…). C’est tout juste supportable pour le policier qui fait face à Berthe et dont le professionnalisme est mis à rude épreuve ; et pour nous, lecteurs, qui ferions des jurés incertains.

L’équilibre entre les époques, entre les récits et les retours au présent ; l’alternance de tension et de détente, de violence et d’amour ; l’habileté à relancer l’intérêt au moment où l’on pourrait craindre un banal comique de répétition ; la crudité des scènes de sexe, qui échappent à la plus basse vulgarité par réalisme aussi bien que par humour ; la sensibilité sans la fragilité, la compréhension sans la complaisance, l’explication sans les excuses, tout cela relève d’un réel talent d’auteur qui fait oublier l’option « série B » suggérée par le titre, la couverture du Poche et la gouaille.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : aux Arènes ; au Livre de Poche.

Les Enfants des riches

Wu Xiaole, Les Enfants des riches, Rivages, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

Nous sommes de nos jours à Taïwan. Chen Yunxian, d’origine modeste, est obsédée par la réussite, la sienne puis celle de son fils Peichen qui entre à l’école primaire. Elle est plutôt frustrée d’avoir fait un mariage qui devait lui garantir une certaine aisance financière, les beaux-parents possédant deux grands appartements et l’un des deux devant revenir au jeune couple. Hélas pour eux, suite à des dettes de jeux, l’appartement leur échappe.

Pourtant tout semble s’éclaircir quand le jeune couple est invité par le patron de monsieur et que leurs jeunes fils se lient d’amitié. Le boss décide d’offrir les frais de scolarité pour inscrire Peichen dans la grande école privée de son propre fils, et la femme du patron se montre amicale avec Chen. Chen trouvera-t-elle sa place dans ce cercle privilégié dont elle rêvait, ou y perdra-t-elle son âme ?

Nous voilà plongés dans la société très hiérarchisée de Taïwan, faite de connaissances et de passe-droits, où il faut à tout prix soigner sa réputation, en compétition permanente, où on demande toujours plus à des enfants de 6 ans car la réussite scolaire, passeport pour des études dans de grandes universités américaines, est indispensable. 

À part Peichen, les personnages ne sont pas vraiment sympathiques, ni attachants ; on se perd un peu dans les noms car, à Taïwan, toute personne a deux prénoms, un chinois et un anglais, et l’auteur les utilise à tour de rôle. Mais on pénètre dans un monde dur, décrit admirablement et assez fascinant.

Catégorie : Littérature étrangère (Taïwan). Traduction : Lucie Modde.

Lien : chez l’éditeur.

Sa majesté des chats

Bernard Werber, Sa majesté des chats, Albin Michel, 2019

— Par Julien Raynaud

Tout le monde connaît plus ou moins Les fourmis, écrit par Bernard Werber en 1991. La prouesse de ce livre était d’alterner une intrigue palpitante avec des passages plus sérieux, sous forme d’articles scientifiques. Rebelote avec Sa majesté des chats, conçu comme un tome 2 après Demain les chats, mais qui peut tout à fait être lu sans ce préliminaire.  

Dans Sa majesté, les humains en prennent pour leur grade : dénonciation de l’élevage intensif (Werber décrit ce que l’on fait subir aux porcs, et ça donne la nausée), de la corrida, etc. L’intrigue ne manque pas de rebondissements, et l’on croise, a-t-on envie de dire, tous les animaux de la ferme ! Certains passages sont assez durs, à cause de la barbarie des rats (oui, car il faut se coltiner les affreux rats dans Sa majesté, qui flirte sur ce point avec les romans de James Herbert des années 70). Ne vous attachez donc pas trop à certains animaux-personnages, sous peine de sortir les mouchoirs. 

Les intermèdes encyclopédiques glissés par Werber, toujours au bon moment, sont accessibles et passionnants ; on espère que l’on peut s’y fier, sous peine de livrer à son entourage, tout au long de la lecture, tout un tas d’anecdotes inexactes !

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

Le royaume désuni

Jonathan Coe, Le royaume désuni, Gallimard, 2022

— Par François Lechat

Quatre ans après Le cœur de l’Angleterre, qui restera comme LE roman du Brexit, Jonathan Coe élargit le spectre et raconte, en un prologue et sept chapitres, la lente décomposition du Royaume-Uni, ce pays qui porte aujourd’hui si mal son nom.

Comme toujours chez lui, ce qui pourrait être une leçon d’histoire ou de sociologie un peu ennuyeuse prend les contours d’une saga familiale à laquelle on s’attache de plus en plus au fil des pages. Installée à Bournville, un bourg proche de Birmingham et célèbre pour sa chocolaterie, cette famille au départ unie résistera aux épreuves du temps, mais sera secouée de tensions qui épousent celles du royaume. Et la grande Histoire se mêle ici d’autant plus à la petite que chaque chapitre s’organise autour d’un événement marquant, comme la célébration de la victoire en mai 1945, les funérailles de Lady Di ou, dans le désordre, le couronnement d’Elisabeth II en 1953. Tensions sociales, tensions régionales (le chapitre centré sur le pays de Galles est aussi amusant que saisissant), tensions intergénérationnelles, tensions raciales…, tout est évoqué au moyen de brèves remarques et de dialogues criants de vérité, un art dans lequel Jonathan Coe excelle.

Le royaume désuni n’offre pas le même plaisir que Le cœur de l’Angleterre, car on prend un peu de temps à s’attacher aux personnages et on n’est pas forcément fasciné par la finale de la coupe du monde de football de 1966 (4-2 pour l’Angleterre). Mais le prologue, consacré à l’apparition du Covid, et plusieurs chapitres sont brillants, touchants, pétillants. Et l’on admire la finesse de l’auteur, qui ne revient pas ici sur le Brexit mais brosse le portrait d’un jeune journaliste fantasque, un certain Boris, qui dans les années 1990 publie des articles sulfureux sur l’Europe…

Un conseil, enfin : ne ratez pas le compte-rendu d’une réunion de la commission « Environnement et politique des consommateurs » du Parlement européen consacrée à la proportion de matières grasses non cacaotées que peut contenir un aliment labellisé « chocolat ». Cinq pages hilarantes, d’un sérieux imperturbable.

Catégorie : Littérature étrangère (Royaume-Uni). Traduction : Marguerite Capelle.

Lien : chez l’éditeur.

Une brève libération

Félicité Herzog, Une brève libération, Stock, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Ce roman historique traverse, en 350 pages, Paris et l’Occupation, l’Isère et la Résistance en Vercors puis la rencontre entre les deux principaux personnages, en commençant en 1940 pour finir en 1946. Le début présente deux familles parisiennes : celle de Marie-Pierre, une noblesse insouciante et inconséquente qui fait de très mauvais choix, et celle de Simon, juive, subissant ce à quoi la première reste indifférente, obligée de fuir. La jeune fille va rester empêtrée dans les convenances que lui impose sa bonne éducation ; le jeune homme va faire ce que sa conscience et ses valeurs lui dictent, entrer dans la Résistance. Ces chemins pour le moins différents sont intéressants à suivre mais sont parcourus au pas de course, et le troisième tiers du livre est consacré à la rencontre, l’amour impossible et le happy-end. Je ne dévoile rien : Marie-Pierre de Cossé Brissac est la mère de l’autrice et Simon Nora fut son premier mari.

Comme roman biographique, c’est intéressant et irréprochable, en ce sens que la vérité des faits, des opinions et des sentiments semble parfaitement respectée — au point que l’on peut se demander si le manque de développement n’est pas un effet de la fidélité de Félicité Herzog aux témoignages qu’elle a recueillis. Mais la promotion du livre était si soutenue que je m’étonne de ses faiblesses. Comme roman historique, c’est assez frustrant, surtout si l’on s’intéresse à cette période ou si, comme moi, on croyait faire une plongée en Vercors – c’est le cas, mais sur quelques pages à peine. Déroutant aussi, car on passe de la dénonciation des mœurs d’une famille décalée aux feux de la guerre puis à un relativement banal désarroi sentimental. Fâchant, enfin, car c’est à la fois très bien écrit et plein de maladresses, qui peuvent passer inaperçues si on lit vite mais qui ne résistent pas à une lecture attentive. (Mais que font les éditeurs ?)

Une fois prévenu, on peut choisir de lire cette Brève libération pour l’éclairage intéressant sur une certaine collaboration, le cheminement humain qui mène à la résistance, et les démêlés de l’héroïne avec son milieu.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; un article du Figaro sur Marie-Pierre de Cossé Brissac.

À travers les champs bleus

Claire Keegan, À travers les champs bleus, Sabine Wespieser, 2012

— Par Marie-Hélène Moreau

Si vous aimez lire des nouvelles – du moins si ce genre souvent et injustement mal aimé ne vous rebute pas trop – et que vous avez aimé vos séjours en Irlande ou rêvez d’y aller, vous aimerez probablement ce recueil.

À travers les huit nouvelles qui le composent, la plupart balayées par les vents irlandais, Claire Keegan, d’une plume tout en finesse, dresse le portrait d’hommes et de femmes rudes et souvent solitaires, évoquant leurs secrets cachés, refoulés, leurs rêves abandonnés et leurs déchirements. Il y a dans ces pages des plaines désertes au bord de falaises vertigineuses, des prêtres emplis de tourments pour leurs fautes passées, des amours adultères et puis, bien sûr, des pubs où l’on vient boire une bière et des cheminées dans lesquelles on jette les pavés de tourbes. Il y a des silences aussi, des non-dits. Au final, c’est toute une atmosphère que l’auteure parvient à créer et dans laquelle on se glisse avec plaisir même si la tonalité de l’ouvrage est, soyons honnête, plutôt sombre. Mais comme nous sommes en Irlande (à l’exception d’une nouvelle située aux États-Unis), terre de légendes s’il en est, vous croiserez également au détour de ces pages quelques pointes d’excentricité et un soupçon de superstition qui font de ce livre une intéressante découverte.

Catégorie : Nouvelles et textes courts (Irlande). Traduction : Jacqueline Odin.

Lien : chez l’éditeur.

L’amour de ma vie

Rosie Walsh, L’amour de ma vie, Les Escales, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

Derrière ce titre à l’eau de rose se cache un roman plein de suspense, ni policier ni thriller, mais qu’on ne lâche pas. Emma, mariée à Léo, journaliste en nécrologie (eh oui, cela existe !) dans un grand quotidien anglais, et maman d’une petite Ruby, est chercheuse en biologie marine et possède une petite notoriété dans ce monde-là. Quand après quatre ans d’angoisse et de traitements, le médecin leur annonce qu’Emma est enfin en rémission de son cancer, tout l’avenir s’éclaircit enfin. Mais Léo, parce que c’est son métier et pour conjurer le sort, décide d’écrire la nécrologie de son épouse. Hélas, le passé de sa femme ne correspond pas à ce qu’elle lui en a dit. Qui est-elle vraiment ? Tout n’est-il que mensonge ?

Un page-turner très efficace. Un bon moment de détente.

Catégorie : Littérature étrangère (Grande-Bretagne). Traduction : Caroline Bouet.

Lien : chez l’éditeur.

La splendeur et l’infamie

Erik Larson, La splendeur et l’infamie, Le cherche midi, 2020 (existe en Livre de Poche)

— Par Pierre Chahnazarian

Il ne s’agit pas d’une millième bio de Churchill ! C’est la remarquable description de sa première année de guerre (la Seconde Guerre mondiale), de son entourage, des réactions américaines et nazies.

Les bombardements sur l’Angleterre, les hésitations américaines, le vol fou de Hess, les amours de sa fille, tout passe sous la plume de Larson, qui fouille et enquête comme un damné, mais nous livre à chaque fois un thriller de premier plan sans nous bassiner avec des milliers de notes en bas de page.

Chef d’œuvre comme d’hab, 5/5.

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Hubert Thézenas.

Lien : chez l’éditeur ; en Livre de Poche.

Les pantoufles

Pour passer de joyeuses fêtes

Luc-Michel Fouassier, Les pantoufles, l’Arbre vengeur, 2020 (existe en Folio)

— Par Florence Montségur

Cent treize pages qui se lisent d’une traite. Un sujet simple : un homme un peu distrait sort de chez lui en oubliant ses clés à l’intérieur et constate qu’il n’avait pas encore mis ses chaussures. Ses charentaises écossaises sont confortables mais peu assorties à son impeccable costume. Tant pis, il est trop pressé, il trouvera comment gérer cela en route. Et cela donnera lieu a des improvisations spectaculaires. Très parisiennes. Comme chez Fabrice Caro, tout est dans la tchate. Celle du héros et parfois aussi celle des personnages qu’il rencontre. Car les réactions sont imprévisibles !

Un personnage qui ne se prend pas au sérieux et se laisse aller aux événements. Une gentille moquerie de cette intellectualité snob qu’on retrouve dans certains milieux. Un petit roman amusant donc, qui se lit en…

Catégorie : Littérature française.

Liens : Les pantoufles en Folio ; la page sur l’auteur à l’Arbre vengeur ; retrouvez Fabrice Caro dans notre classement par auteur.

Bibliocat

Pour passer de joyeuses fêtes

Alex Howard, Bibliocat, Hauteville, 2019

— Par Julien Raynaud

Il paraîtrait que trente pour cent des ménages français possèdent au moins un chat. À n’en pas douter, on cherchera en priorité dans cette catégorie les lecteurs de Bibliocat. Qui ne voudrait pas découvrir ce que fait un chat de ses journées, ce que pense un chat, qui plus est un chat de bibliothèque ? Les fans de livres et de chats boiront du petit lait en lisant Alex Howard. Ils apprécieront le caractère léger de ces chroniques félines, au sein desquelles il est possible de picorer comme dans un fablier. Voilà qui est idéal pour se détendre, pour s’évader dans le calme et le ronron. On pourra laisser ce livre sur un petit meuble, près d’un fauteuil et d’un pot d’herbe à chat (appelée cataire dans Bibliocat), et on l’ouvrira, de-ci de-là, en tenant un mug brûlant.

Dès les premières pages, le plan du territoire du chat érudit constitue déjà une gourmandise. Quant aux chroniques successives, où vous découvrirez un cousin français du héros, très hautain comme il se doit, elles pourraient bien, sous leurs allures légères et sous la plume d’un doctorant en littérature, vous inviter à une certaine lucidité sur la futilité des actes humains, en tous les cas aux yeux des chats. En prime, l’auteur vous renvoie à la fin de chaque chronique à la lecture de romanciers britanniques, que vous pourriez découvrir à cette occasion : Georges Douglas Brown, Stephen Fry, etc.

Bien sûr, si c’était de l’action, une enquête ou une histoire d’amour que vous cherchiez, vous serez déçu. Et si vous êtes plutôt canidés, vous vous réjouirez de vous tourner ensuite vers Paroles de chien de Rudyard Kipling.

Catégorie : Extras (Grande-Bretagne). Traduction : Claire Allouch.

Lien : Bibliocat chez son éditeur — où vous pourrez lire un extrait. Paroles de chien de R. Kipling, préface et traduction de Thierry Gillyboeuf, chez Rivages Poche, 2021.

Propos cocasses et insolites entendus en librairie

Pour passer de joyeuses fêtes

Jen Campbell, Propos cocasses et insolites entendus en librairie, BakerStreet, 2016

— Par Florence Montségur

Ce recueil de propos véridiques est d’autant plus sympathique qu’il est illustré par l’excellent dessinateur sud-américain Pancho. Plus qu’un simple recueil de perles donc !

Un avant-goût :

Catégorie : Extras (Royaume-Uni). Traduction : Géraldine D’Amico.

Liens : le recueil chez l’éditeur ; le blog de l’autrice ; Un monde de brut de Pancho chez BakerStreet (2015).

L’arche de Rantanplan

Pour passer de joyeuses fêtes

Achdé et Jul, L’arche de Rantanplan, Lucky Comics, 2022

— Par François Lechat

Le dernier Lucky Luke a un thème plutôt inattendu, qu’on pourrait appeler le véganisme à la conquête de l’Ouest. Avec un sens délibéré et très drôle de l’anachronisme, il met notre cow-boy – dont le métier est de convoyer des troupeaux de bovins destinés à l’abattoir – en contact avec un militant de la cause animale. Ce drôle d’oiseau de Byrde (c’est une des excellentes répliques de l’album !) a évidemment du fil à retordre avec ses concitoyens, mais il va recevoir une aide inattendue de Rantanplan, puis d’un repris de justice qui se fera passer pour un militant végan. Même les Indiens s’en mêleront, avant que tout rentre dans l’ordre carnivore qui régnait au début. Mais, au passage, les mentalités de certains auront changé, et on sent que Lucky Luke lui-même n’est pas insensible à certains arguments en faveur du bien-être animal…

Sans tomber dans le prêchi-prêcha, Achdé et Jul évoquent une juste cause sur le ton de l’humour. C’est original, pas toujours impeccablement dessiné, mais habile, inattendu et savoureux. Avec des clins d’œil à Goscinny et à Franquin et, surtout, des pensées désopilantes dans le chef de Rantanplan, le chien le plus lunaire de l’Ouest, attendrissant à force d’être toujours à côté de la plaque.

Pour petits et grands, selon la formule consacrée.

Catégorie : Extras – BD.

Liens : chez l’éditeur.

Quand la lumière décline

Eugen Ruge, Quand la lumière décline, Les Escales, 2012 (existe en 10-18)

— Par Marie-Hélène Moreau

L’idéal socialiste allemand à l’épreuve du temps, tel pourrait être le résumé de ce roman qui a obtenu en 2011 l’une des plus prestigieuses récompenses littéraires outre-Rhin, le Deutscher Buchpreis, avant de connaître un grand succès à l’international.

Mais ce serait ne pas lui faire justice que de s’en tenir à un résumé aussi abrupt car ce livre est également une fresque familiale dans la plus pure des traditions, alternant les regards de quatre générations à des moments-clés de leurs vies. Au centre de cette saga, les grands-parents Wilhelm et Charlotte, exilés au Mexique pour fuir les nazis avant de revenir participer à l’édification de la RDA. Pétri de cet idéal qui a forgé sa vie, Wilhelm, patriarche bougon et vaguement sénile, reçoit chaque année à son anniversaire une médaille du mérite lors d’une fête dans laquelle se croisent tous les représentants d’un monde de plus en plus suranné sous le regard crispé d’une épouse toujours passée au second plan. La dernière de ces fêtes, justement, est au centre du récit. Nous sommes en 1989 juste avant la chute du mur et personne n’ose évoquer devant le vieil homme ce qui se joue dehors. Kurt notamment, le père revenu des camps de travail soviétiques avec sa femme russe Irina et sa belle-mère, toutes deux en mal d’intégration, n’osera pas révéler la défection à l’Ouest de leur fils Alexander. Alexander que nous suivons en pèlerinage au Mexique sur les traces de ses grands-parents, justement, et qui se meurt doucement d’un cancer, comme une allégorie. Markus, enfin, dernier de la lignée, pour qui tous ces souvenirs, ces rituels n’ont plus vraiment de sens.

Sous forme d’allers-retours entre les époques et les personnages, le livre retrace dans des pages dans lesquelles l’humour n’est jamais bien loin tout un pan de l’histoire récente sur un ton oscillant entre compte-rendu cruel d’une aventure gâchée et tendresse nostalgique pour ceux qui l’ont vécue. Un très beau livre, vraiment.

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Traduction : Pierre Deshusses.

Le roman est épuisé mais reste disponible d’occasion ou en bibliothèque.

Une poignée de vies

Marlen Haushofer, Une poignée de vies, Actes Sud, 2020
(Ed° Paul Zsolnay Verlag, Vienne, 1955)

— Par Anne-Marie Debarbieux

Betty, que l’on croyait morte, réapparaît une vingtaine d’années après sa disparition, potentielle acquéreuse de la maison qu’elle habitait jadis et où vivent encore ses proches. Curieusement, ils ne la reconnaissent pas et elle ne révèle pas son identité. Hébergée pour quelques jours, elle trouve dans la chambre d’amis des photos anciennes et autres souvenirs qui ravivent des périodes révolues (cela commence en 1912). Ce préambule étant posé, le roman commence véritablement sur l’évocation que Betty fait du passé, depuis son enfance jusqu’à sa fuite.

Après avoir connu les années de pensionnat dans une institution catholique aux principes rigides destinés à former et éduquer de futures et respectables mères et épouses, après avoir traversé les doutes et les ambiguïtés de l’enfance et l’adolescence entre deux amies très chères, Betty aborde enfin ce qu’elle croyait être la vraie vie.

Éprise de liberté, elle ne sait pas exactement ce qu’elle cherche et tente de s’adapter à la vie de bonne mère et bonne épouse à laquelle on l’a préparée et qu’elle rêvait sans doute tout autre. À quoi aspire -t-elle ? Elle semble inadaptée à la vie qu’elle mène mais en même temps, elle semble lisse, sans passion, sans révolte… Résignée ? Difficile à dire. Quel est le poids du carcan social et celui d’une personnalité très complexe ?

De ce fait elle échappe un peu au lecteur qui a du mal à la cerner, et partant, à ressentir une véritable empathie pour elle. Elle intrigue plus qu’elle ne séduit.

Comme Emma Bovary à laquelle elle fait penser à plusieurs reprises, Betty est victime d’une époque, d’une éducation, d’une certaine idée de la condition féminine, mais ces pistes semblent insuffisantes pour cerner son mal de vivre. Betty garde ses mystères, les critères sociologiques ne suffisent pas à la cerner et c’est peut-être là la réussite de l’auteure que de laisser à son héroïne une étrangeté qui éveille l’intérêt du lecteur tout en prenant le risque de susciter en lui un léger sentiment d’ennui.

Catégories : Redécouvertes, Littérature étrangère (Autriche). Traduction : Jacqueline Chambon.

Liens : chez Actes Sud.


Échange sur Une poignée de vies

— Anne-Marie Debarbieux et Catherine Chahnazarian

Catherine

J’ai trouvé le début inutilement forcé. Mais, plus j’ai avancé dans ce roman, plus j’ai aimé ce dont il voulait témoigner : d’une personnalité inhabituelle et sans doute pathologique qui se remémore sa jeunesse au cours d’une nuit d’insomnie, ses mal-être et ses apaisements, ses révoltes et ses fausses résignations. Enfant, déjà, peut-être traumatisée par la guerre (la Première) et par un incident dans une étable, elle est borderline, a des visions, ne maîtrise pas toujours ses pulsions. La manière dont elle gère ses amitiés, les inimitiés aussi, les bonnes sœurs et les règles qu’elles imposent avec bienveillance, tout est un peu étrange dans le rapport à l’amitié, l’amour et la souffrance.

Un petit suspense parcourt ce récit psychologique. On peut en effet imaginer des scénarios ayant mené Betty à la situation exposée au début et s’interroger sur la manière dont elle s’y est prise pour fuir ou les raisons qu’elle s’est données… Mais ce qui compte, c’est ce regard porté sur les différentes phases de sa vie, une « poignée de vies ».

(Bravo à Billy and Hells pour la couverture !)

Anne-Marie

Dire que je n’ai pas trop aimé ce livre est excessif. J’ai bien aimé l’écriture, et même l’intrigue qui, même si elle est parfois à la limite du vraisemblable, est intéressante ; mais le personnage principal ne m’a pas beaucoup touchée. Cette femme me reste extérieure, je ne m’attache pas à elle. Elle ne m’inspire ni sympathie ni antipathie. Elle m’échappe. Une personnalité perturbée, oui, pathologique, je ne suis pas allée jusque-là, peut- être parce que son entourage ne semble pas la trouver étrange, et j’ai un peu de mal à imaginer qu’une personnalité aussi perturbée ne suscite pas de questionnement.

Catherine

Peut-être est-ce une question d’époque. Au sortir de la Première Guerre mondiale, tant de gens étaient « perturbés » !

Je crois que son entourage de jeunesse (sœurs au couvent, amies), parce qu’il la trouvait étrange, lui a appris à faire semblant de l’être moins (ce qu’elle appelle « mentir »), et que c’est cette solution qui lui permet, une fois adulte, d’avoir un semblant de vie normale, bien qu’elle recherche la brutalité avec son amant et que l’ennui lui apparaît avec une force telle qu’elle doit partir, quitter sa famille.

Le retour après une longue absence, je l’ai ressenti comme un moment de nostalgie, un de ces moments où elle est capable de ressentir quelque chose (la tristesse que son ex-mari soit mort et que son fils soit orphelin), mais vu sa personnalité, cela ne dure pas et il faut qu’elle s’en aille de nouveau car elle est incapable de vivre normalement. J’ai aussi compris qu’elle était malade, mais je n’en suis pas sûre. Condamnée peut-être ? C’est au lecteur de choisir… Moi j’aime bien ça.

Anne-Marie

Je me suis demandé aussi si le rapprochement avec Bovary était volontaire ou non. Emma Bovary est une victime, mais elle est aussi « pas très futée » et son manque d’envergure a quelque chose de touchant. Dans le roman de M. Haushofer je me sens comme désemparée (je ne sais pas si c’est le bon terme mais c’est celui qui me vient).

Catherine

Je crois que les allusions sont volontaires. A un moment ou l’autre, je me suis dit que c’était presque explicite. J’aurais dû noter les passages. Je crains toujours de surinterpréter mais je pense que M. Haushofer s’inspire du personnage d’Emma pour le revisiter, raconter la jeunesse que Flaubert ne raconte pas, en la plaçant dans un après-guerre que l’autrice comprend bien puisqu’elle écrit au début des années 1950, ce qui laisse planer le doute sur les causes des comportements étranges.

Anne-Marie

Finalement cette héroïne nous échappe, on ne peut que s’en tenir à des hypothèses en interprétant les petits indices que le texte distille çà et là. On ne peut pas s’approprier la complexité du personnage.

C’est quand même là la preuve du grand talent de l’autrice !

Garçon au coq noir

Stefanie vor Schulte, Garçon au coq noir, Ed° Héloïse d’Ormesson, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

L’Allemagne profonde. Mais ça pourrait se passer en France ou ailleurs. À quelle époque ? C’est ce que l’autrice nous laisse découvrir, faisant confiance à notre culture et à notre imagination. Elle glisse ainsi sur plusieurs éléments de son intrigue — de ce qui intrigue dans son récit — se concentrant sur l’essentiel : Martin, une dizaine d’années, orphelin, des yeux doux, un regard d’ange et, tantôt sur son épaule tantôt sous sa chemise, un coq noir qui fait peur aux villageois, ce Martin-là, un enfant ! se lance dans une mission que son cœur lui enjoint d’accomplir. Une mission d’adulte, mais Martin n’est-il pas un être exceptionnel ? Il n’en sait rien, il n’a aucune prétention, c’est juste que cela, il doit le faire.

Ce qui se présente presque comme un conte, un peu décalé, au bord du merveilleux, devient assez vite prenant, poignant par moments, violent quand il le faut. Et c’est nous qui en nourrissons le contexte avec ce que l’autrice a semé çà et là. L’écriture, belle et poétique, est pourtant pragmatique : le présent et les phrases courtes ramènent sans cesse le lecteur à une sorte de réalité, de vérité du récit – pourtant empreint de fantastique.

Et on est emporté par cette histoire d’un autre âge, attaché à cet enfant pas comme les autres qui a tous les traits du héros avec un grand H mais aucune de ses caricatures. Martin n’a même pas besoin d’être modeste, il est juste — c’est comme cela que je vois — le futur de l’humanité.

J’ai beaucoup aimé.

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Traduction : Nicolas Véron.

Lien : chez l’éditeur.

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