Les roses fauves

Carole Martinez, Les roses fauves, Gallimard, 2020

— Par François Lechat

Difficile d’évoquer ce livre déroutant, foisonnant, complexe — sans doute un peu trop.

La première trame, mais qui ne couvre pas tout le roman, est la plus simple. Selon une tradition andalouse, quand les femmes sentent la mort approcher, elles brodent un coussin en forme de cœur dans lequel elles enferment un tas de bouts de papier qui contiennent leurs états d’âme et leurs secrets. A charge pour leurs descendantes de ne jamais découdre le cœur et lire les papiers. Mais évidemment, c’est tentant… Et ces papiers que l’on finira par lire dévoileront des vies fortes en émotions, avec des femmes prises par le désir, frappées par les deuils et incapables d’aimer leurs filles. Car leur grande affaire, c’est le désir des hommes, qui s’accroît au contact de roses fauves qui prolifèrent dans les jardins de manière monstrueuse. A moins que ce soit le désir qui fait pousser les roses, je ne suis pas sûr d’avoir compris. Mais peu importe : sur un ton de légende, dans une langue superbe, pleine de trouvailles, Carole Martinez nous fait partager des destins fabuleux sur fond de pauvreté et de guerre civile. Sans aucun souci de réalisme, puisque ces femmes andalouses font toutes preuve du même talent d’écriture pour consigner leurs secrets sur leurs petits papiers.

Les autres trames sont de la même veine, situées cette fois en France, dont l’une développée aussi sur plusieurs générations, mêlant des pointes de fantastique à l’évocation de destins contrariés. Ce sont toujours l’amour, la mort et le désir qui dominent, et tout le monde parle et écrit avec le même style flamboyant. Les rêves s’entrelacent aux souvenirs, le présent au passé, l’imaginaire au réel : la construction est tellement sophistiquée qu’on s’y perd un peu, mais le plaisir est permanent si l’on admet que seule la littérature importe. Car il est rare de voir le désir féminin évoqué avec autant de tact et de puissance, sans jamais tomber dans la guimauve.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Oeuf, lapin, poule, chocolat, île de Pâques (cherchez l’intrus)

— Par Catherine Chahnazarian

Parlons d’oeufs à Pâques avec ce livre très joliment dessiné qui apprendra aux petits que, sous la coquille d’un oeuf, il peut y avoir un poussin, un crocodile, une araignée…

Des pages transparentes à demi coloriées réservent des surprises qu’on découvre en les tournant. Démarches didactique et esthétique entremêlées, très réussies. Un bel objet et une référence.

Lien : chez l’éditeur (Gallimard Jeunesse).

Mais si cela vous frustre trop que je ne vous recommande pas de livre sur le chocolat en cette saison, voici un pis-aller : une recette, délicieusement tentante, régressive mais distinguée. Juste une recette, pour se la jouer raisonnable.

Fondue de chocolat et mouillettes de pain perdu

Car on pourrait éviter de se goinfrer de sucreries. Et investir dans des cadeaux solidaires.
Pour rester dans la cuisine, il y a ceci :

Ce livre de recettes du monde entier ouvrira l’appétit des petits et des grands, en leur rappelant qu’il n’y a pas que les coquillettes jambon-fromage et les oeufs en chocolat. Il est destiné aux enfants (ce sont eux qui cuisinent ce soir !) et les recettes… de la vente vont à d’autres enfants — du monde entier.

Lien : la boutique solidaire de l’Unicef.

Le gosse

Véronique Olmi, Le Gosse, Albin Michel, 2022

— Par Anne-Marie Debarbieux

Impressions un peu mitigées pour ce roman dont on appréhende un peu la lecture, redoutant un déferlement d’émotions, étant donné le sujet : l’enfance maltraitée. Or le récit se présente comme un excellent documentaire, bien écrit, et à ces titres, tout à fait intéressant, mais malgré une trame romanesque plutôt bien menée, il ne parvient pas à nous attacher véritablement au personnage principal. L’autrice a-t-elle voulu éviter le pathos ou a-t-elle malgré elle privilégié l’information sur un sujet aussi grave ? Quoi qu’il en soit, on est à la fois un peu soulagé mais aussi un peu frustré de cette distanciation.

Le destin du petit Joseph bascule dans l’horreur lorsque, déjà orphelin de père, puis de mère, il ne peut plus vivre avec sa grand-mère, qui sombre dans la démence. Le voilà donc pupille de la nation et voué à connaître les placements et orphelinats qui sont en réalité des bagnes où des adultes pervers et sans scrupules exercent en toute impunité des sévices de toutes sortes dont on peine à croire qu’ils aient pu exister. Enfants exploités, épuisés, affamés, terrorisés en permanence et gratuitement humiliés. Situations extrêmes dont l’autrice n’a pourtant rien inventé : on croit lire certaines pages des Misérables, alors qu’il s’agit de faits datant du XXème siècle, quelques années avant le Front populaire, et d’enfants confiés par l’État à des établissements privés qu’il est censé contrôler, mais dont en réalité il se soucie fort peu.

Toutefois, le témoignage implacable se nuance un tant soit peu dans la dernière partie du livre, que l’autrice éclaire avec bonheur, suggérant par là que l’avenir de Joseph n’est pas forcément condamné d’avance.

Le roman de Véronique Olmi a le mérite d’attirer notre attention sur un pan scandaleux mais réel de notre Histoire : l’exploitation en France d’enfants orphelins en théorie protégés par l’État. Une situation qui, n’en doutons pas, existe malheureusement encore aujourd’hui dans d’autres parties du monde.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; toutes nos critiques de Véronique Olmi sont référencées dans le classement par alphabétique par auteur.

Les romans préférés de Geneviève (avril 2022)

— Super-brèves de Geneviève Petit

Je vous livre en vrac quelques titres et commentaires sur mes dernières lectures (celles que j’ai aimées).

L’ami arménien d’Andreï Makine (Grasset, 2021)

Une histoire d’amitié entre deux adolescents, en Sibérie avant la chute du mur. Avec Vardan et sa famille, cet adolescent orphelin va découvrir la tendresse et les premiers émois.

Tout peut s’oublier d’Olivier Adam (Flammarion, 2021 – paru en J’ai lu)

Nathan vient chercher son fils chez son ex-femme et découvre un appartement vide. Incompréhension et panique. Il part à leur recherche au Japon, où les droits de garde ne sont pas les mêmes qu’en France.

Âme brisée d’Akira Mizubayashi (Gallimard, 2019)

C’est l’histoire du violon de Yu Mizusawa, qui a été victime de la barbarie nippone en 1938. Très belle histoire.

La patience des traces de Jeanne Benameur (Actes Sud, 2022)

Un bol cassé projette Simon (psychanalyste) dans son passé. Départ vers le Japon. C’est une sorte de quête initiatique. Très bien écrit et apaisant.

Numéro deux de David Foenkinos (Gallimard, 2021)

Numéro deux décrit la douleur de celui qui n’a pas été choisi pour interpréter le rôle d’Harry Potter au cinéma. Il n’est pas nécessaire d’avoir lu les volumes de H. P. pour aimer le livre (je ne suis pas fan du tout).

Catégorie : Littérature française.

Liens : Vous trouverez sur la ligne de titre, pour chaque livre, le lien vers la maison d’édition.
Pour L’ami arménien, voir aussi l’article de Catherine.
Pour Tout peut s’oublier, voir aussi l’article de Brigitte.
Les romans préférés de Geneviève, version mai 2019.

Regardez-nous danser

Leïla Slimani, Regardez-nous danser, Gallimard 2022
(Le pays des autres – tome 2)

— Par Anne-Marie Debarbieux

Éternel syndrome des « suites » ? Ce second volet ne m’a pas autant captivée que le premier. Il est pourtant très intéressant, très bien écrit (certains passages sont même remarquables), mais je me suis un peu moins attachée aux personnages, sans que je sache vraiment en cerner la raison. Amine, le père, à force de travail et de ténacité est devenu un riche propriétaire qui ne résiste pas aux signes extérieurs, presque indécents, de sa réussite. Mathilde, malgré son évolution sociale, s’occupe toujours de son dispensaire. Mais elle est rattrapée par sa fille Aïcha, brillante étudiante en médecine issue de l’université de Strasbourg. C’est en effet à la génération suivante, Aïcha (et son ami Mehdi), Selma et Selim, les 3 enfants d’Amine et Mathilde, qu’est consacré essentiellement ce second volume : ils incarnent la difficulté pour cette génération de se situer, de se construire, dans un pays qui a acquis son indépendance mais qui vit sous le règne autoritaire d’Hassan II et peine à se forger une unité et des repères : appât du gain, désir d’ascension sociale, émancipation des mœurs, évolution de la condition des femmes, mais aussi vanité des faux paradis, pauvreté persistante des classes populaires, attachement à la tradition, à la famille, aux racines. Le choc des cultures est difficile à vivre et les modèles de réussite individuelle se teintent parfois d’impression de trahison. Difficile de concilier des aspirations contradictoires dans un pays dont le régime ne facilite pas tous les choix et où l’accès aux études reste encore restreint. Et à un âge où amours et passions sont au cœur des préoccupations et des choix !

Devant cette vie compliquée, il faut finalement être fort, et le fragile Selim se perd dans l’aspiration à une liberté qui est un leurre, tandis que Mehdi l’intellectuel a le privilège de s’interroger sur son évolution et son avenir. Entre ces extrêmes, tous se cherchent et tâtonnent : Comment être heureux ? Comment rester soi-même ? Questions d’une jeunesse qui doit trouver sa voie entre modernité et tradition.

(A noter qu’un index permet au lecteur qui n’aurait pas lu le premier tome de se repérer facilement dans les personnages).

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; nos autres critiques de Leïla Slimani.

Les Silences d’Ogliano

Elena Piacentini, Les Silences d’Ogliano, Actes Sud, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

J’ai eu ici l’occasion de parler d’Elena Piacentini — Corse installée à Lille — et de ses romans policiers que j’avais lus avec beaucoup de plaisir et d’admiration pour son imagination et sa belle écriture (voir ici). Elle nous offre maintenant son premier roman de littérature blanche.

Ogliano, petit village imaginaire du Sud (Corse, Italie, Sicile ?), est étonnamment préservé de la mafia et du clan Carboni qui règne en maître dans la région. Mais la mort du tyran du village, abject et violent, va faire voler en éclat cette pseudo-quiétude.

Ogliano est un village pauvre, écrasé sous le soleil, dominé par la Villa Rosa, palazzio du baron local, habitée l’été par la seule famille riche qui possède toutes les terres et maintient le village sous sa coupe  car seule apte à donner du travail — ou pas — aux paysans du coin.

Libero, 18 ans, fils de l’institutrice, né de père inconnu, est encore plein de rêves et d’espoir. Il est l’ami de Gianni qui se tourne petit à petit vers les malfrats locaux, et de Raphaelle, fils du baron, obsédé par l’Antigone de Sophocle.

Tout va s’enchaîner, les silences et les secrets vont exploser. 

C’est un livre qu’on ne quitte pas, magnifique dans ses descriptions de la région, profond dans l’analyse de ses personnages, du poids du passé, de la famille, de l’omerta et de la loi du Talion. De la difficulté des cœurs purs d’échapper au destin que la naissance leur impose. Les trois jeunes hommes vont passer en quelques heures de l’adolescence à l’âge adulte.

Un petit coup de cœur pour moi.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Connemara

Nicolas Mathieu, Connemara, Actes Sud, 2022

— Par François Lechat

Quatre ans après, rien ne distingue vraiment le dernier roman de Nicolas Mathieu de celui qui lui a valu le prix Goncourt, Leurs enfants après eux. Même fresque sociale et politique intimement mêlée à des destins individuels. Même contexte, l’Est de la France, région autrefois prospère et qui aujourd’hui doit se battre pour garder la tête hors de l’eau. Même style, très travaillé, avec des phrases subtiles et d’autres brutales, mélange de grande finesse et de sens de la formule (« C’était une de ces journées perdues, quand même le beau temps fait mal et que les copains ont des gueules d’assassins », p. 387). Même empathie pour les émotions de ses personnages, jusqu’à épouser les détails parfois crus de leur sexualité.

Avec deux différences, toutefois. Connemara use abondamment des flash-back, à un degré qui m’a d’abord paru excessif car cela retarde le moment où toutes les intrigues se nouent et se tendent. Mais pour un résultat, au final, très convaincant, car les personnages y gagnent une épaisseur rare.

Et par ailleurs, il y a l’époque. Nous sommes cette fois dans la décennie 2010, sous la présidence de François Hollande, qui n’est jamais nommé mais dont la politique affleure çà et là et qui possède manifestement un collaborateur, spécialiste en économie, promis à un brillant avenir et dont le mode de pensée devient dominant… La force de Connemara est là : nous donner à voir, de l’intérieur, comment des spécialistes en management imposent leurs préceptes à des pans entiers de la France, pouvoirs publics inclus, et substituent des calculs abstraits et des recettes toutes faites à l’organisation ancienne du travail, qui laissait une place pour l’humain et pour le désordre. Par-delà une histoire d’amour réaliste et désenchantée, Connemara doit se lire pour ses pages tranchantes sur la prise de pouvoir d’une caste assurée de sa rationalité et de sa supériorité, dans le style « start up nation ».

Sens du détail et de la formule qui tue, observations au scalpel, dialogues criants de vérité, touches d’humanité : Nicolas Mathieu livre un roman grinçant, qui laisse le lecteur étourdi.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le Grand Monde

Pierre Lemaitre, Le Grand Monde, Calmann-Lévy, 2022

— Une brève de Pierre Chahnazarian

J’ai fini le tome 1 de Pierre Lemaitre (*). Très bon, 4,5/5. Comme dit Calmann (ou bien est-ce Lévy ?), il s’agit d’une « plongée mouvementée et jubilatoire dans les Trente Glorieuses ». On suit les Pelletier, propriétaires d’une savonnerie à Beyrouth, et leurs quatre enfants, de Saïgon à Paris. Un assassinat, quelques meurtres, un psychopathe, un journaliste, une belle-soeur insupportable, une surprise, bref, on attend la suite !

(*) La nouvelle série qui s’ouvre avec ce roman s’intitule Les Années Glorieuses.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; présentation vidéo par l’auteur (2 min.) ; nos autres articles consacrés à Pierre Lemaitre listés à la lettre L du classement par auteur.

La belle-mère

Sally Hepworth, La belle-mère, L’Archipel, 2020

— Par Sylvaine Micheaux

Diana, avocate sexagénaire, s’occupait avec passion d’une association d’aide aux réfugiés à Melbourne. Très empathique avec les jeunes femmes immigrées, elle se comportait très froidement avec ses propres enfants et beaux-enfants.

Diana vient de mourir, et si au départ on pense à un suicide, très vite des doutes apparaissent, la police parle de meurtre et les yeux se tournent vers la belle-fille, Lucy, dont les rapports avec Diana n’étaient pas simples.

Au fil des chapitres s’intercalent les récits par Diana de sa vie passée et présente, son histoire de l’adolescence à sa mort, et, par Lucy, le récit, jusqu’à nos jours, de sa relation avec sa belle-mère, dont elle aurait aimé – ayant perdu sa maman très jeune – faire une mère de substitution.

Plus qu’un suspense policier, c’est un roman psychologique sur les rapports entre parents, enfants et beaux-enfants : comment les éduquer pour leur apporter une certaine solidité, et jusqu’où les aider quand ils ont atteint l’âge adulte. 

Ce roman se lit quasiment d’une traite ; les moments présents et passés se mélangent en permanence mais sont clairement identifiés, ce qui rend la lecture aisée.

Sally Hepworth est une romancière australienne de la veine de Liane Moriarty – Le secret du mari, Petits secrets, grands mensonges.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Celle qui se métamorphose

Boris Le Roy, Celle qui se métamorphose, Julliard, 2021

— Par François Lechat

Ce jour-là, lorsqu’il se réveille, Nathan s’aperçoit que sa femme n’est « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre ». Est-ce lui qui la regarde autrement, qui change ? Ou est-ce vraiment elle qui se métamorphose, multipliant les prénoms, les professions, les parcours de vie ? Et Nathan doit-il s’en inquiéter, ou bien se réjouir que sa femme se multiplie, lui offre d’infinies possibilités, y compris érotiques ? Sur des thèmes très actuels – la suppression des frontières entre les hommes et les femmes, la fluidité des identités, la fin de l’opposition entre les hommes et les animaux… –, Boris Le Roy tisse une fable pour intellos et nous laisse décider s’il faut suivre la tendance du moment ou s’en moquer.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Un été avec Rimbaud

Sylvain Tesson, Un été avec Rimbaud, Équateurs, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

On ne s’étonnera guère que Sylvain Tesson, journaliste baroudeur, épris de voyages, de liberté et de littérature, se soit intéressé à Rimbaud, poète génial et fulgurant, que sa quête a mené à un bien tragique destin. Avec son ami Olivier Frébourg, Tesson refait l’itinéraire suivi par Rimbaud lors de l’escapade de 1870 qui l’a conduit à pied de ses Ardennes natales jusqu’à Bruxelles. Cette randonnée est prétexte à s’interroger tant sur le poète que sur l’homme qu’il fut.

Tesson est évidemment un grand admirateur de Rimbaud. Il en raconte le génie et les excès qui l’ont mené aux Illuminations comme en enfer. Il admire ces vers qui ne sont que des images et des sensations, qui ne démontrent rien, n’analysent rien, n’expliquent rien. Rimbaud est tout sauf un théoricien.  

Et il s’interroge sur la vie et l’oeuvre de cet adolescent surdoué qui a peut-être avancé ses pions trop tôt, trop jeune encore pour tirer profit « du geyser de diamant qui sortait de son crâne ». Rimbaud est un génie, il est allé aux confins d’expériences de vie et de poésie sans vraiment en tirer parti ni pour lui ni pour l’évolution des arts et des lettres. Il n’y a trouvé ni art de vie, ni bonheur durable ni fondations d’une nouvelle école littéraire.

S’il admire en lui le précurseur, le poète qui s’approprie la réalité en nommant les choses sans chercher à leur donner sens, préférant la vision à l’analyse, Tesson porte aussi sur Rimbaud un regard d’homme qui connaît le prix de la vie et la considère comme le plus précieux de nos biens. « On peut être, écrit-il, le plus flambant des poètes et ne pas s’être aperçu à temps de la bénédiction de la vie. La vie passe, on la croit longue. Un jour on regrettera de ne pas l’avoir davantage aimée. »

Et de conclure : « L’enfer, Arthur, c’est de laisser passer sa saison. »

Et c’est bien là le principal intérêt de ce petit livre que de ne pas être une énième étude sur l’oeuvre d’un poète inclassable, mais le prétexte à tirer de cette lecture une leçon : on peut être génial et passer par désinvolture à côté de la vie !

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; les oeuvres complètes d’Arthur Rimbaud au Livre de Poche ; nos autres critiques de Sylvain Tesson dans le classement par auteur.

La Reine se confine !

Frédéric Lenormand, La Reine se confine !, La Martinière, 2021

— Une brève de Thierry Martin

Il y a les « Voltaire » mais signalons aussi la série « Au service secret de Marie-Antoinette ». Dans La Reine se confine ! l’intrigue policière n’est pas mal du tout, il y a de l’action et, bien sûr, les jeux de mot et caricatures amusent beaucoup. C’est une affaire de traité international volé, avec un couple d’enquêteurs qui se chamaillent et Versailles en pleine effervescence. Ça pourrait faire un bon téléfilm historico-comique.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; nos autres critiques de F. Lenormand peuvent être consultées à partir du classement par auteur, ici.

Un monde sans Moi est-il possible ?

Vincent de Coorebyter, Un monde sans Moi est-il possible ? L’individu au Moyen Âge, Ed. Apogée, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

L’excellent Dis, c’est quoi la démocratie ? dont je vous avais parlé à sa sortie, c’était de lui — je vois un certain sens à rappeler aujourd’hui l’existence de ce livre de Vincent de Coorebyter. Mais celui qui vient de paraître en rejoint et complète un autre : Deux figures de l’individualisme.

Consacré à l’individu au Moyen Âge, ce nouvel opus est un très intéressant petit ouvrage, tout à fait abordable, Vincent de Coorebyter ayant un talent certain pour la vulgarisation. Au-delà du titre qui nous fait un sacré clin d’oeil, il interroge très sérieusement notre vision de l’individu, notamment notre croyance dans un individu qui aurait toujours existé et que l’Histoire, en particulier le monde moderne, aurait progressivement permis de libérer afin qu’il s’épanouisse comme, aujourd’hui, chacun s’en fait un devoir. Être soi, être libre et être heureux ! Cet individualisme nous caractérise mais, il faut bien le dire, nous encombre aussi un peu.

Y a-t-il d’autres voies possibles ? Comment juger nous-mêmes de ce que nous sommes ? Interroger le Moyen Âge, les chevaliers, les marchands, les saints, l’effacement des femmes… Nous comparer à ce que l’Histoire nous permet de connaître (ou de supposer), voilà la perche que nous tend Vincent de Coorebyter pour nous aider à prendre du recul sur le modèle qui est le nôtre.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; excellente interview radio de l’auteur sur le livre (malgré une introduction qui pourrait laisser penser qu’on va parler des nonnes du XIIIe siècle, alors que ce n’est pas le cas).

Lady Chevy

John Woods, Lady Chevy, Albin Michel, 2022

— Par François Lechat

Le mieux, pour donner la couleur de ce roman, est de laisser l’héroïne se présenter : « On m’appelle Chevy parce que j’ai le derrière très large, comme une Chevrolet. Ce surnom remonte au début du collège. Les garçons de la campagne sont très intelligents et délicats. »

La campagne, en l’occurrence, c’est un bled perdu dans l’Ohio, qui a une particularité : on y exploite à tout va le gaz de schiste, ce qui rend l’eau imbuvable et qui est sans doute à l’origine des troubles neurologiques du petit frère de Chevy.

A partir de là, on peut imaginer un récit politique ou misérabiliste. Mais c’est plutôt un thriller qu’a composé John Woods, car il n’oppose pas de méchants industriels à de gentils citoyens paumés. Chevy va s’avérer bien moins timide et convenable qu’on pouvait le croire, et sa famille, comme sa petite ville, abrite quelques suprémacistes blancs radicaux qui ne sont pas seulement des brutes au front épais. L’un d’eux est même remarquablement lettré, ce qui n’en fait pas un ange pour autant.

Ce roman monte en puissance en même temps que son héroïne, confrontée à des dilemmes piégés, des conflits de loyauté et une incapacité croissante à distinguer les bons des méchants. On reste complice de Chevy jusqu’au bout, mais c’est bien l’ambivalence qui domine dans ce tableau d’une Amérique rongée par ses démons, évoquée dans un style direct et travaillé.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Diniz Galhos.

Liens : chez l’éditeur.

Soif

Amélie Nothomb, Soif, Albin Michel, 2019

— Par Catherine Chahnazarian

J’avais dit que je ne lirais plus Amélie Nothomb. J’ai manqué à ma parole, je le confesse. Ma main s’est posée sur ce livre un jour d’ennui au supermarché, et j’ai cédé à la tentation.

C’est ainsi que j’ai vécu la dernière nuit de Jésus, le Chemin de croix, la Passion, la mort et la Résurrection — revus par Amélie Nothomb. Dans un style trop bavard comme toujours avec elle, mais à la fois biblique et moderne, et ça c’est amusant. Il faut une bonne culture catholique pour apprécier, mais mieux vaut ne pas être trop sensible au blasphème.

Jésus repense aux éléments saillants de sa vie terrestre : ses miracles, ses relations avec Judas ou Pierre, son amour pour Madeleine… Il a des états d’âme et réfléchit aux choix de son Père : pourquoi l’incarnation, pourquoi lui, était-il taillé pour le rôle… ? C’est assez spécial et ce n’est pas d’un très haut niveau philosophique, mais il y a des trouvailles.

Par contre, quand Amélie Nothomb, qui rédige tout ceci au « je », dit que c’est « le livre de [sa] vie », il y a de quoi rester perplexe. Le roman est plein, littéralement bourré d’assertions et de vérités. Des convictions profondes attribuées à Jésus plutôt qu’à elle-même ? Se sent-elle une mission divine et s’attend-elle à pouvoir se séparer de son corps ? Réserve-t-elle en fait ce livre à un lecteur psychanalyste qui, seul, pourrait comprendre sa vie ? Faut-il lire ses interviews pour savoir ? Depuis quand un livre ne peut-il se suffire ? Et est-ce Amélie ou l’éditeur, au fond, qui est borderline ?

Cent vingt-cinq pages à peine, à lire par curiosité peut-être, maintenant que le barouf de la parution est largement passé.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

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