L’Oeil de Caine

Un petit extra pour fêter la fin prochaine du confinement (du moins on l’espère) : trois critiques de textes un peu plus anciens que d’habitude, et un coup de gueule.

Patrick Bauwen, L’Oeil de Caine, Albin Michel, 2007 (disponible au Livre de Poche)

Par Anne-Marie Debarbieux.

Petit clin d’oeil inattendu à l’actualité, ce thriller, choisi un peu au hasard, se révèle être une histoire de confinement ou du moins de huis clos !

Tout commence par un projet de reality show qui s’apparenterait à  une sorte de Secret Story avec en lice dix personnes rassemblées (cinq femmes, quatre hommes et un enfant), toutes habitées d’un secret plus ou moins inavouable. Des sommes colossales sont en jeu et les dix candidats de tous bords ont été évidemment minutieusement sélectionnés de manière à entretenir l’ambiance et le suspense inhérents à ce genre d’émission pour parvenir à des records d’audience.

Sauf que rien ne se passe comme prévu et que les candidats se retrouvent seuls dans une situation d’extrême précarité et à la merci d’un tueur. Le lecteur se trouve alors projeté dans un univers qui n’est pas sans lui rappeler celui des Dix petits nègres ! Dès lors se développent la suspicion (qui est qui?), la peur (qui sera le prochain ?), les jeux d’alliances, les trahisons, l’alternance de la confiance et du désespoir, bref les ingrédients d’un angoissant vase clos.

Le dénouement est inattendu en dépit des différentes hypothèses que le lecteur, captivé, essaie d’envisager.

On peut peut-être regretter que la psychologie de certains personnages soit assez sommaire voire caricaturale, mais là n’est pas l’essentiel dans ce type de roman qui nous fait passer un très bon moment de détente.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

Lambeaux

Un petit extra pour fêter la fin prochaine du confinement (du moins on l’espère) : trois critiques de textes un peu plus anciens que d’habitude, et un coup de gueule.

Charles Juliet, Lambeaux, POL, 1995 (disponible en Folio)

Par Jacques Dupont.

« Lambeaux » … ou ce qui demeure, en forme de déchirures.

Les lambeaux de la mère biologique de Charles Juliet. Il ne l’a pas connue. Paysanne de l’Ain, elle a été internée peu après sa naissance, et n’en est pas revenue, de l’asile, où elle peignit sur les murs ces mots : « Je crève. Parlez-moi ! Parlez-moi ! ». Celle qu’il nomme l’étouffée, l’esseulée, la jetée dans la fosse et qui n’a cessé de l’entourer de son absence.

Et l’autre mère : la vaillante, la valeureuse, la toute-donnée. Paysanne, elle aussi, qui n’a cessé de l’entourer de sa présence.

Et lui, Charles. Il parvient à faire son lycée dans une institution militaire, comme « enfant de troupe », il entame des études de médecine, les abandonne pour tenter l’écriture. Après une longue dépression, il s’éveille à lui-même et devient un écrivain prolifique.

Il s’agit d’un roman d’espoir, d’une lecture aisée, souvent très émouvante.

Charles Juliet a usé tout du long d’un « tu », qu’il adresse à sa mère biologique, ou à lui-même dans la partie autobiographique. On appréciera – ou moins – le procédé.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez POL ; en Folio.

Un jardin de sable

Earl Thompson, Un jardin de sable, Monsieur Toussaint Louverture, 2019

Par François Lechat.

Trop de sexe. Comme le rappelle le préfacier, Donald Ray Pollock (l’auteur d’Une mort qui en vaut la peine), c’est le principal reproche que l’on a fait à Un jardin de sable, brûlot américain paru en anglais en 1970. Et de fait, le héros, Jack, est un véritable obsédé, depuis sa plus tendre enfance jusqu’au moment où nous le quittons, adolescent, plaquant enfin sa mère pour essayer d’entrer dans la marine, à présent que les États-Unis se sont engagés dans la Seconde Guerre mondiale. Et Jack n’est pas le seul à être travaillé par la chose : c’est aussi le cas de son beau-père, d’un flic véreux, d’un nain bagarreur et teigneux… Si l’on ajoute enfin que la mère de Jack, Wilma, repousse bien maladroitement les assauts de convoitise de son fils, et que le plus vieux métier du monde est le seul à ne pas souffrir du chômage, vous aurez compris qu’il faut avoir le cœur bien accroché pour aller jusqu’au bout de ce roman.

Le sexe, pourtant, n’y occupe qu’une part secondaire. Car l’essentiel est ailleurs : dans le tableau de la débrouille des miséreux pendant la Grande Dépression des années trente, au Kansas, quand le travail a disparu, quand les paysans ont dû tenter leur chance à la ville, quand se loger dans un taudis est un soulagement, quand on se trouve réduit à choisir entre une vie de rien, comme celle des grands-parents de Jack, et la glissade vers l’alcool, les chapardages, la prostitution, les combines en tout genre… Sur un mode plus âpre que celui de Steinbeck dans Les raisins de la colère, dans des décors urbains hallucinants, avec un sens du mordant, du  burlesque et du détail qui tue, Earl Thompson fait grandir Jack entre des adultes qui se battent pour survivre, obstinément, rageusement, désespérément. On pourrait penser à Céline pour le sens de l’hénaurme, mais sans le mépris : de toute évidence Thompson a de la tendresse pour tous ses personnages, même les plus répugnants. Comme le dit l’éditeur (le même que celui de Karoo, avec le même soin apporté à la jaquette et au reste) : « C’est la vie. Nauséabonde, tordue, brutale et magnifique. »

Catégories : Redécouvertes, Littérature anglophone ( U.S.A.). Traduction : Jean-Charles Khalifa.

Lien : chez l’éditeur.

Se taire

Mazarine Pingeot, Se taire, Julliard, 2019

Par Brigitte Niquet.

J’ai lu Se taire sans penser du tout à un parallèle possible avec « l’affaire Hulot » qui m’était sortie de la tête, bien qu’ayant fait en son temps les choux gras des feuilles à scandale.  Peu importe d’ailleurs, ce livre est un roman qui s’inspire de plusieurs cas différents même si ressemblants, habilement amalgamés par l’auteure dont le talent d’écriture n’est plus à démontrer. Fin de la chasse aux sorcières et du « qui est qui ? ». On n’en finirait pas, d’ailleurs, vu les développements multiples qu’ont connus les procès pour viol ces dernières années, orchestrés par #Metoo.

Au-delà du drame du viol en lui-même, Mazarine Pingeot traite plus globalement d’un de ses thèmes de prédilection : le silence. Le silence forcé, l’omerta, dont sont pétris les « secrets de famille » et dont elle-même n’est sortie que tardivement avec Bouche cousue. Ici, c’est Mathilde, son héroïne, qui le choisit. Mais choisit-elle vraiment ? Issue d’une famille hyper médiatisée (son père est un chanteur célèbre), elle connaît trop bien les dégâts collatéraux d’un scandale possible (« Il n’atteint pas seulement celui qui en est l’origine, tous en sont éclaboussés, […] au premier chef la victime »), et a déjà inconsciemment décidé de se taire avant même que ses parents, tardivement mis au courant, ne l’y incitent habilement. Elle tourne alors le dos à la vie et s’engage dans une impasse dont on doute qu’elle puisse sortir un jour.

La jeune femme n’a plus goût à rien et flotte comme une épave à la surface de sa vie, jusqu’à ce qu’elle rencontre Fouad et que l’horizon semble s’éclaircir. Est-il celui qui va prendre Mathilde par la main et lui réapprendre à vivre et à aimer ? Rien n’est moins sûr et il faudra encore bien des péripéties avant qu’arrive le dénouement. Entretemps, on aura parfois perdu de vue le sujet de « l’après-viol », un peu noyé parmi d’autres considérations, concernant en particulier la personnalité très complexe de Fouad qui vole souvent la vedette à sa compagne. Mais l’un comme l’autre sont très attachants et la conclusion réussit l’exploit d’être très inattendue.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; un article de l’Obs.

Les Trois Femmes du Consul

Jean-Christophe Rufin, Les Trois Femmes du Consul, Flammarion, 2019

Par Anne-Marie Debarbieux.

Décor et personnages exotiques dépaysent d’emblée le lecteur : l’action se déroule à Maputo en Mozambique où l’on retrouve Aurel (personnage déjà présent dans Le Suspendu de Conacry), consul adjoint, maître dans l’art de mener une carrière de diplomate en travaillant le moins possible. Car en réalité ses centres d’intérêt sont ailleurs. Personnage solitaire, sans envergure apparente, arborant des tenues ridicules, il est un anti-héros qui cache bien son jeu. Car ce qu’aime par-dessus tout Aurel, c’est son indépendance, surtout pour mener une enquête à sa guise en dehors de tout cadre institutionnel. Ainsi quand un riche et fort sulfureux hôtelier est assassiné et qu’une femme hâtivement arrêtée implore son aide, Aurel se sent des ailes ! Plusieurs femmes gravitaient autour du défunt et les enjeux étaient importants et variés. L’une d’elles est-elle coupable et laquelle ?

Bien entendu Aurel, entre passions amoureuses, intérêts financiers, enjeux écologique dans une Afrique qui ne se laisse pas appréhender facilement, a fort à faire pour accéder à la vérité.

Au final cependant, l’aspect policier n’est pas primordial dans ce roman. L’intérêt réside davantage dans la personnalité d’Aurel auquel on s’attache ou non.

Pour moi, pas d’empathie enthousiaste, disons plutôt une sympathie amusée, mais je ne me suis pas ennuyée à cette lecture qui apparaît comme une sorte de jeu auquel un grand écrivain s’est adonné entre des livres beaucoup plus sérieux.

Ce roman, qui se lit agréablement, n’a pas la densité de Rouge Brésil, de Check-point ou même du Collier rouge. Issu d’un auteur moins renommé, il n’est pas certain qu’il aurait été particulièrement remarqué. Pour autant c’est un livre divertissant et évidemment très bien écrit.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le temps de la haine

Rosa Montero, Le temps de la haine, Métailié, 2019

Par Michèle Thierry.

Bruna est une « rep de combat », moitié robot, moitié humaine. Trois ans trois mois et seize jours est le temps qui lui reste à vivre à compter du 3 février 2110. Cette certitude martèle le livre jusqu’au bout. Bruna Husky est amoureuse d’un humain, Paul Lizard policier, qui disparait, enlevé par une organisation terroriste, l’AJI. Chaque soir, l’AJI exécute un de ses otages de manière sauvage en direct à l’antenne. Bruna pourrait-elle sauver Lizard à temps ?

La disparition de Lizard entraine une folle équipée conduite par Bruna jusqu’à Cosmos, une planète conquise par les terriens, et lui fait rencontrer les puissants de la société et les bas-fonds.

Basé sur des connaissances scientifiques vérifiées, le roman entraine le lecteur surpris dans une suite de rebondissements, dans une Madrid future avec des tapis roulants et des écrans géants dans les rues, tandis qu’une prise de pouvoir jette la ville dans le chaos après l’extinction des portables. Récit et dialogue rendent vivants ce livre avec plusieurs personnages attachants : Yannis l’archiviste, Gabi la sauvageonne et Angela qui se voit comme « une anomalie ».

Moi qui n’aime pas a priori la Science-Fiction je suis entrée facilement dans ce livre qui soulève des problèmes de société. Rosa Montero touche aussi nos sensibilités en nous présentant ce que le réchauffement global provoque de chaos et d’inégalités sociales.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Science-Fiction. Traduction : Myriam Chirousse.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique de La chair, de la même auteure.

Là où chantent les écrevisses

Delia Owens, Là où chantent les écrevisses, Seuil, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Le marais, les oiseaux et l’océan tumultueux des rives de Caroline du Nord constituent non seulement le décor mais le point d’appui essentiel de cet excellent roman. Les lagunes, la boue, les plages, les hautes herbes, les pinèdes et les forêts de chênes, les coquillages, les hérons, les goélands, la nature, enfin, y façonne les personnages, en particulier l’héroïne, Kya, six ans au début du livre. L’auteure harmonise avec un talent spectaculaire une approche documentaire, sa connaissance des hommes, un bon sens de la littérature et, notamment, du suspense. Car deux fils narratifs se déroulent et vont se rejoindre : Kya est enfant, grandit tant bien que mal, devient une femme… et le shérif de la petite ville proche de chez elle enquête sur une mort suspecte.

On pourrait être tenté, par moment, de reprocher à Delia Owens des passages lisses, trop beaux, d’un romantisme à l’américaine qui se nourrit de bons sentiments et qui veut que les tensions s’apaisent à la fin. Mais, loin d’être mièvres, chacun de ces passages est assorti d’un sentiment de danger ou d’une laideur sous-jacente qui grignote le beau, et plusieurs événements ramènent l’héroïne – et le lecteur – à d’autres états d’âme. Sur fond d’ostracisme envers les pauvres et de racisme contre les Noirs, l’auteure joue avec nos peurs fondamentales, celles de l’abandon, de la violence et de la mort. Et elle joue avec nos nerfs aussi bien qu’avec nos hypothèses d’explication, de suite ou de résolution.

J’ai adoré. Pour l’ambiance des marais, imprévue, saisissante, qui nous aspire en elle. Pour ce personnage de Kya, terriblement identificatoire. Pour l’affaire policière, ses rebondissements et son issue.

Prévoir une boîte de mouchoirs.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Marc Amfreville.

Liens : chez l’éditeur.

Trois jours et une vie

Pierre Lemaitre, Trois jours et une vie, Albin Michel, 2016 (disponible au Livre de Poche)

Par Brigitte Niquet.

Je ne connaissais de Pierre Lemaitre que son très mérité Goncourt de 2013 : enfin, un Goncourt qui relevait du chef-d’œuvre et, en plus, un livre populaire, accessible à tous, il y a longtemps qu’on n’avait pas vu ça !

Je viens de découvrir par hasard une tout autre facette de cet auteur : depuis longtemps spécialiste du polar un peu tordu, il vient de sévir avec un nouveau livre que l’on pourrait ranger effectivement dans cette catégorie s’il ne prenait l’exact contre-pied des modèles du genre, puisque le lecteur sait depuis le début qui est le meurtrier : un pré-ado de 12 ans, Antoine, qui massacre un gamin de 6 ans sans savoir exactement pourquoi, dans une crise de fureur consécutive à la mort d’un chien. Affolé, il cache le corps dans un bois. La tempête apocalyptique de décembre 1999 va intervenir par là-dessus, effacer toutes les traces, et transformer cet acte barbare en crime parfait, celui dont on ne retrouve jamais l’auteur, d’autant plus que le cadavre n’étant jamais trouvé non plus, l’hypothèse d’un simple enlèvement demeure toujours plausible.

Comment Antoine, ballotté entre la culpabilité qui le ronge et l’angoisse d’être découvert, va-t-il pouvoir vivre, grandir, aimer avec cet abominable secret qui revient régulièrement le hanter malgré les stratégies qu’il déploie pour le neutraliser ? C’est tout le sujet de ce roman et tout l’art de Pierre Lemaitre de nous tenir en haleine jusqu’à la fin, jusqu’à un dénouement qui n’intervient que 15 ans plus tard, dénouement terrible bien qu’il soit plus suggéré qu’explicite, dénouement à la fois totalement imprévu et magnifiquement préparé comme la « chute » d’une nouvelle parfaite.

Si l’on ajoute le talent d’écriture dont Pierre Lemaître avait déjà donné toute la mesure dans Au revoir là-haut, et que l’on retrouve ici à son apogée (la description de la tempête et de ses ravages dans le village martyr de Beauval vaut celle de la vie dans les tranchées de 14/18), on ne peut que recommander cet ouvrage. Quand on le referme, on se dit : déjà ? Et pourtant, il fait 280 pages bien tassées. Vite, vite, que je me rue sur les autres livres du même auteur !

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Albin Michel ; au Livre de Poche. Nos critiques des Pierre Lemaitre sont accessibles depuis le classement par auteur, à la lettre L.

Tendresse des loups

René Frégni, Tendresse des loups, Gallimard, 1990 (disponible en Folio)

Par Brigitte Niquet

Il est impossible de lire ce livre sans penser, presque à  chaque page, à Belle du Seigneur.  C’est le même hymne à la terrible beauté des femmes et au piège qu’elle représente pour les hommes et pour elles-mêmes, c’est le même lyrisme pour les décrire :

« Victorieuse en sa robe voilière, elle allait dans la rue, blanche nef de jeunesse, allait à larges foulées et souriait, consciente de sa nudité sous la toile fine. Je suis belle, sachez-le, vous tous que je ne regarde pas et regardez une femme heureuse. Ô merveille d’aimer, ô intérêt de vivre. » (Albert Cohen)

« Elle était dans ce clair-obscur entièrement nue, la flaque sombre de ses vêtements autour des chevilles. Ses cheveux liés sur la tête libéraient si haut la nuque que son corps me parut plus flexible et plus long. Debout entre la fenêtre et moi, un fil d’or silhouettait sa pureté. La beauté du crime ! » (René Frégni)

C’est aussi le même amour fou, total, irrémédiable qui va lier Ariane et Solal, Mina et Léo, et les amener à rêver d’absolu et à imaginer qu’ils pourront se suffire à jamais l’un à l’autre.  Mais comme le dit la chanson, les histoires d’amour finissent mal en général, surtout quand les deux partenaires osent faire fi de la condition humaine et de ses limites. Après l’overdose de passion, le désamour et l’ennui  guettent  les tourtereaux. C’est l’homme qui se lasse le premier chez Cohen :

« Pardon chérie je t’aime je te le dis tout seul dans ma chambre je t’aime mais je m’ennuie avec toi je ne te désire tellement pas. »

Et la femme chez Frégni :

« Je t’ai aimé à la folie, je t’aime encore mais les choses changent, on évolue. Il arrivera bien un jour où nous ne nous verrons plus à force de nous voir… »

Mais c’est le même désenchantement et la même issue fatale que chacun va choisir de donner à son rêve avorté.

On aurait tellement voulu qu’ils réussissent (si grande est l’empathie qu’ils dégagent, surtout chez Frégni) mais on savait dès le début que l’échec était inscrit dans le projet lui-même, et on n’en admire que davantage l’auteur de nous avoir tenus en haleine pendant tant de pages, ce à quoi contribue largement dans les deux cas la magnificence du style. Lisez Tendresse des loups (270 pages) et peut-être dans la foulée vous viendra-t-il l’envie de relire ou de lire Belle du Seigneur (1110 pages) : quel que soit le gabarit, c’est du grand art. Nul ne l’ignore depuis Musset : « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Pardonnable, impardonnable

Valérie Tong Cuong, Pardonnable, impardonnable, J.-C. Lattès, 2015

Par Brigitte Niquet.

On va encore m’accuser de privilégier les histoires de famille, dont il est vrai que je fais mes choux gras, aussi bien en tant qu’auteur qu’en tant que lectrice. Je persiste et signe. Comme disait Nancy Huston (auteur du magnifique Dolce Agonia, chef-d’œuvre du genre), à qui on demandait ce qui la conduisait à creuser toujours ce même sillon : « Pourquoi ? Il y a d’autres thèmes ? ».

Pardonnable, impardonnable, c’est un jeu auquel se livrent Milo, 12 ans, et sa jeune tante et complice, Marguerite. C’est aussi l’enjeu du drame lorsque Marguerite, censée aider son neveu dans ses révisions d’histoire, l’entraîne dans une folle équipée à vélo qui finit mal : c’est l’accident, qui laisse Milo dans le coma. Pendant qu’il se bat pour sa vie, sa famille, que le drame aurait pu souder, implose au contraire. Sans le savoir, Milo en était le ciment, celui pour le bonheur de qui chacun avait fait taire ses ressentiments, ses frustrations et ses souffrances. Sans lui, tous les non-dits et les mensonges enfouis qui pourrissent la vie de sa grand-mère, Jeanne, de ses parents, Céleste et Lino et de sa tante, remontent à la surface, et celle-ci se fissure, se craquelle, et finit par éclater, avec les dommages collatéraux qu’on imagine.

Valérie Tong Cuong a beaucoup de talent, de sensibilité, une grande capacité à susciter l’émotion, et cela suffit à renouveler ce thème rebattu. Ses personnages et les sentiments contradictoires qui les animent ne sont pas banals et sont traités avec beaucoup d’empathie. C’est un livre « choral », où chacun(e) parle à son tour de chapitre en chapitre, défend son point de vue, reconnaît ses erreurs (ou s’y enferme), et l’auteur sait trouver le ton, la « voix » qui le (la) rendent crédible, touchant(e), même s’il s’est parfois conduit comme un salaud, même si elle a parfois endossé, plus ou moins volontairement, le rôle de garce. Aucun n’est monolithique, tous évoluent au cours du roman, pendant que Milo progresse ou régresse dans son retour à la vie, au rythme de la résolution des conflits, entre Le temps de la colèreLe temps de la haineLe temps de la vengeance et Le temps du pardon (les 4 parties du livre). La fin, qui ne cède pas à la tentation du happy end obligatoire mais laisse cependant une porte ouverte sur l’espoir, est très réussie.

Un sans-faute donc pour cette auteure dont je n’avais jamais entendu parler, ce qui est « impardonnable », car il s’agit de son dixième roman…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le charme discret de l’intestin

Giulia Enders, Le charme discret de l’intestin, Actes Sud, 2015. Illustrations de Jill Enders.

Catherine Chahnazarian.

Ce livre peut faire du bien à ceux qui sont souvent constipés ou le contraire ; ceux qui font trop de prouts ; ceux qui sont toujours malades pendant les vacances ; ceux qui se demandent pourquoi ils ont chaque fois envie d’un dessert après avoir mangé des beignets alors que c’est déjà si gras (page 114) ; ceux à qui on a toujours dit que leurs maux de ventre leur venait de la tête – alors qu’on sait maintenant que ça marche aussi dans l’autre sens et que les psychothérapies ne peuvent pas grand-chose contre un déséquilibre bactérien –; ceux qui sont allergiques à plein de choses ou qui ont une peau atopique ; et ceux qui veulent savoir si les hommes préhistoriques mangeaient du tigre ou si c’était l’inverse (p. 262).

Ce livre, au contraire de ce qu’on pourrait croire quand on est mal renseigné – et si l’on n’a pas lu la table des matières – ne se contente vraiment pas de nous dire quelle position adopter pour bien déféquer ou à quoi doivent ressembler nos excréments (mais il le fait et il a raison car notre éducation sanitaire est souvent moins complète qu’il le faudrait – tabous obligent). Giulia Enders décrit le système digestif, de la bouche à l’anus ; elle nous raconte notre système immunitaire ; elle aborde, de manière simple, tout à fait pédagogique et tout à fait convaincante, la question du deuxième cerveau, et nous parle avec amour du peuple bactérien qui nous habite et qui fait que nous sommes des univers à nous tout seuls ! « Notre microbiote intestinal peut peser jusqu’à deux kilos et héberge environ 100 billions de bactéries », soit 100 millions de millions (p. 190) (1). Il faut bien sûr nous méfier des « mauvaises » bactéries, mais il faut aussi nourrir les bonnes sinon nous tombons malades !

Certaines choses ne sont pas nouvelles (mon père et mon grand-père les savaient déjà), mais d’autres le sont et exigent que nous modifiions – parfois radicalement – nos représentations. Giulia Enders nous apprend par exemple que sans nos bactéries nous ne serions rien, notamment parce que nous bénéficions du patrimoine génétique de nos microscopiques habitants et qu’ils nous nourrissent en se nourrissant, fabriquent des graisses, des protéines, des vitamines… « L’alimentation occidentale se compose à 90 % de ce que nous mangeons et, pour les 10 % restants, de ce que nos bactéries nous donnent chaque jour à manger. » (p. 239) « Si vous avez les nerfs solides, c’est peut-être parce que vous disposez d’un gros stock  de bactéries productrices de vitamine B. » (p. 191)

Ce livre nous explique aussi comment fonctionnent des médicaments dont nous avons parfois besoin, comme les différentes variétés de laxatifs — qui n’agissent pas du tout de la même façon et s’appliquent donc à différents cas ; il nous dit même comment laver nos maisons !

Sans se passer des termes médicaux, Giulia Enders développe ses explications sur un mode léger, en personnifiant nos bactéries et nos organes et en utilisant nombre de comparaisons et d’expressions courantes qui rendent sympathiques des informations qu’on pourrait trouver beurk. Ainsi de cette histoire de gâteau que l’on avale, qui a déjà excité notre nez et nos papilles gustatives : il poursuit sa course vers l’estomac et… « Une fois le gâteau arrivé (…), les parois de l’estomac accélèrent leurs mouvements comme les jambes sur une piste d’élan, et – paf ! – allongent une bonne bourrade au bol alimentaire. Le gâteau fait un vol plané, rebondit sur la paroi stomacale et repart dans l’autre sens. (…) Travaillant ainsi de concert, le pas de course et la bourrade produisent ensemble ces gargouillis typiques… » (p. 113).

Je m’interdis, pour faire court, de relater ici des expériences scientifiques que nous raconte Giulia Enders et qui m’ont amusée, éblouie ou laissée comme deux ronds de flanc. Je ne vous fais évidemment pas la liste des 130 ouvrages répertoriés dans la bibliographie – que l’auteure intitule « Sources principales ». Mais je tiens à tirer un coup de chapeau à la traductrice, Isabelle Liber, qui a dû bien s’amuser mais aussi travailler énormément.

Enfin, le texte est assorti de dessins réalisés par la sœur de Giulia Enders, Jill Enders, et qui participent au plaisir de lire ce best-seller.

Giulia Enders est née en 1990 à Mannheim (Allemagne). C’est à Francfort qu’elle a fait son PhD en gastroentérologie, domaine pour lequel elle s’est passionnée après la guérison de sa (spectaculaire) maladie de peau par un changement radical de son alimentation.

Catégorie : Essais, Histoire (Allemagne). Traduction : Isabelle Liber.

Liens : chez l’éditeur ; courte interview de l’auteure (anglais, sous-titres français) ; interview Slate (présentation de son travail – anglais, sous-titres français) ; sa communication à Science Slam Berlin en 2012 (allemand, sous-titres français). Les Science Slams sont des podiums auxquels assiste un public de non-spécialistes et où de jeunes étudiants viennent présenter leur sujet de thèse. Le meilleur (élu par le public) remporte un prix. En 2012, Giulia Enders a remporté les Science Slams de Freiburg, Berlin et Karlsruhe.

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(1) Quelques autres chiffres : de toutes les bactéries que nous transportons sur nous ou en nous, 99 % se trouvent dans notre intestin (p. 188) ; « plus de la moitié des bactéries de notre tube digestif sont tellement habituées à nous qu’elles ne peuvent pas survivre ailleurs » (en les sauvegardant, vous participez donc à la biodiversité en même temps qu’à votre bien-être) (p. 192) ; 95 % des bactéries qui existent sur Terre ne nous sont pas du tout nuisibles (p. 291).

N.B. : Les références de page sont celles de la 1ère édition. Il y en a eu d’autres depuis, révisées et augmentées.

Civilizations

Laurent Binet, Civilizations, Grasset, 2019

Par François Lechat.

Voici un roman érudit qui s’assume, de la part d’un auteur qui avait déjà fait la démonstration de sa culture dans La septième fonction du langage.

L’idée est simple, mais audacieuse : que se serait-il passé si, en raison de quelques circonstances, les Indiens avaient pris le pas sur les conquistadors et avaient fini par débarquer dans l’Europe de Charles-Quint ?

La réponse prend plusieurs formes, dont des fragments du journal imaginaire d’un Christophe Colomb voué à l’échec, et une longue chronique du règne d’Atahualpa, chef inca adorateur du Soleil. C’est assez fascinant, car très soigneusement développé, avec une foule de démarquages historiques qui ne manquent pas de sel (à commencer par la manière de parler du Christ, que les Indiens, perplexes et respectueux, ont baptisé « le dieu cloué »). Cela dit, les péripéties maritimes et militaires qui ont inversé le cours de l’histoire ne sont pas crédibles, et s’il est formidablement écrit, ce livre s’adresse à un public choisi, qui trouvera plaisir à retrouver ses références historiques chamboulées (un échange de lettres entre Erasme et Thomas More, la guerre des paysans allemands dopée par l’appui des Indiens contre les princes, etc.).

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Canne

Jean Toomer, Canne, Ypsilon, 2016

Par Jacques Dupont.

Canne a été publié pour la première fois en 1923. Trois parties composent ce livre : une première dans le Sud, en Géorgie ; la seconde dans les métropoles du Nord ; ensuite un retour est opéré dans le Sud. L’auteur Jean Toomer (1894-1967) – aux sept sangs mêlés (français, gallois, noir, juif, indien…) – se voulait et se disait « naturellement et obligatoirement » américain. Durant l’automne 1922, il a séjourné à Augusta (Géorgie). C’est là qu’est né Canne, du côté Noir, dont Toomer s’est aperçu « qu’il l’aimait comme (il) ne pourrait jamais aimer l’autre », le Blanc.

Canne est un chef d’œuvre. En dire ces quelques mots est un exercice périlleux, je m’abstiendrai de le résumer. Ceux qui le liront comprendront qu’il ne peut se réduire, en quelque façon que ce soit, fût-ce au thème attendu de la ségrégation. Bien sûr, la question du racisme est présente, omniprésente même. J’en dirai que sa réalité est surexposée, et le fait confiner au destin, au fatum latin. « Dieu n’existe pas, mais il est laid quand même. Voilà pourquoi tout ce qui vient de lui est laid. Les lyncheurs, les hommes d’affaire. »

Ce qui m’a frappé est d’abord la puissance poétique, le phrasé, le rythme de l’écriture, les images, leur répétition et leur déformation comme sous l’effet de la chaleur, les évocations des parfums de la canne, des pins, du feu. Tout aussi novateur est le maillage des formes de récit : nouvelles, dialogues, poèmes enchevêtrés, portraits.

Les portraits de femme sont exceptionnels. J’évoquerai Karintha qui « passait tout près de vous comme une flèche, et c’était un peu de couleur vive, un oiseau noir resplendissant dans la lumière ». Il y a aussi Fern, dont les yeux étranges ne recherchaient rien, ne désiraient rien que vous pussiez lui donner. Quelques hommes la prirent et une fois qu’ils en avaient terminé, ils se sentaient obligés, ils avaient l’impression qu’il leur faudrait une vie entière pour s’acquitter d’une obligation à laquelle ils étaient incapables de trouver un nom.

Le livre, paru en 2016 chez Ypsilon, est la réédition d’une unique traduction française, établie en 1971 par Jean Wagner. Il avait alors été publié avec l’aide de l’Institut culturel américain, et distribué en Afrique francophone et à Haïti, à l’exclusion de tout autre territoire. Curieux destin pour cette œuvre essentielle de la littérature américaine, qui inspira le mouvement de la Renaissance de Harlem, et à qui Dos Passos et Faulkner ne doivent à l’évidence pas rien.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction Jean Wagner.

Liens : chez l’éditeur.

Au 5e étage de la faculté de droit

Christos Markogiannakis, Au 5e étage de la faculté de droit, Albin Michel, 2018 (disponible au Livre de Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Au département de criminologie de l’université d’Athènes, il fait bien noir dans le couloir…

Le capitaine Markou, qui enquête sur un double meurtre, est dans son élément : il a fait son Master de criminologie dans cette université, au 5e étage de la faculté de droit où les faits se sont produits. Et auprès de qui enquêter sinon de l’équipe professorale qu’il a connue, dont les bureaux donnent dans ce couloir ? (Et dont le métier est précisément d’étudier le crime, de jongler avec mobiles, preuves et alibis, psychologie des criminels et techniques de police.)

Peu axée sur les expertises scientifiques, l’enquête de Markou va surtout reposer sur des interrogatoires, recroisant des témoignages pour tenter de démêler l’écheveau des amitiés et des inimitiés, des secrets et des mensonges. Dans les derniers chapitres, il nous fera une démonstration finale à la Poirot – dont il s’étonne lui-même d’en arriver là ! Et comme les protagonistes, le lecteur est obligé de l’écouter pour comprendre le pourquoi du comment du qu’est-ce, car ce récit, bien mené, comportant parfois des chapitres inattendus, un peu déroutants et relançant l’intérêt, nous tire vers le dénouement comme par le bras, sans nous lâcher.

L’auteur aussi est dans son élément : criminologue, il a étudié à Paris et… à Athènes. Le réalisme en est aussi amusant (surtout si on a fait des études universitaires) que saisissant. C’est peut-être un peu bavard à la fin pour faire durer le suspense — mais je pinaille.

Bonne pioche.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grèce). Traduction : Anne-Laure Brisac.

Liens : chez Albin Michel ; au Livre de Poche.

Bestseller

Jessy Kellermann, Bestseller, Les deux terres (J.-C. Lattès), 2013 (disponible aux Éditions du Masque)

Par Anne-Marie Debarbieux.

Un roman bien déconcertant car construit sur deux parties totalement différentes et très inégales.

Le début qui nous plonge dans l’univers du livre et du plagiat nous accroche immédiatement. Arthur et Bill étaient des amis intimes liés par leur passion commune pour la littérature et l’écriture. Mais tandis qu’Arthur est resté un obscur professeur d’écriture dans une petite université sans prestige et n’a publié qu’un roman qui n’a eu aucun retentissement, Bill est devenu un auteur de thrillers à succès, riche et courtisé dans le monde entier. Il a de plus épousé la belle Carlotta dont ils étaient tous deux amoureux. Les relations se distendent.

Bill meurt subitement, Arthur découvre le manuscrit encore inachevé de son prochain roman et ne résiste pas à la tentation de l’usurpation. On évolue donc jusque-là dans un contexte plutôt psychologique : amitié, jalousie, trahison, tentation, remords, revanche, telles sont les thématiques ébauchées et le lecteur, séduit, échafaude plusieurs hypothèses.

La suite cependant est tout à fait inattendue (ce qui, en soi, est plutôt intéressant) : elle nous immerge dans l’univers et le rythme d’un thriller haletant, mais hélas d’une telle complexité et d’une telle invraisemblance que le lecteur a parfois bien du mal à suivre le fil des événements, tandis que le personnage principal perd de son épaisseur. Le thème de l’écriture reste présent, mais on se demande quel est finalement le but de l’auteur : a-t-il voulu juxtaposer deux genres dans un même livre et n’a-t-il pas, cette fois, été très inspiré, contrairement à ses romans précédents ? Ou, plus finement, a-t-il fait un clin d’oeil aux lecteurs avisés et fait sciemment une satire des mauvais thrillers où le spectaculaire invraisemblable tient lieu de cohérence ? Une sorte de mauvais James Bond en quelque sorte ?

Bref on reste sur sa faim, perplexe, en souhaitant quand même que la seconde hypothèse soit la bonne !

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Julie Sibony.

Liens : chez l’éditeur ; aux Éditions du Masque.

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