Dis, c’est quoi la démocratie ?

Vincent de Coorebyter, Dis, c’est quoi la démocratie ?, Renaissance du Livre, 2020

Par Catherine Chahnazarian.

Est-ce que mon vote sert à quelque chose ? Pouvons-nous obliger nos représentants à nous rendre des comptes ? Qu’est-ce que le tirage au sort ? Peut-on réclamer la démission d’un président élu quand on est mécontent ?…

Dans un tout autre registre que Jean-Claude Kaufmann dont François Lechat nous a parlé récemment, le philosophe et politologue belge Vincent de Coorebyter explique la démocratie à travers les questions qu’elle pose actuellement – les questions que pose un candide à un expert qui, d’une idée à l’autre, décortique le concept de démocratie sans reprendre le B-A-BA traditionnel et scolaire auquel on pourrait s’attendre. Et ce candide n’est pas un innocent ; il est déterminé, et ses questions vont toujours dans un sens précis : comment, malgré des écueils, des limites et des défauts, la démocratie peut-elle être aussi démocratique que possible ?

Le jeu de questions/réponses, qui est le principe premier de la collection, est si fluide et efficace que l’ouvrage peut se lire d’une traite. À la fois sans simplisme et sans complications, ces 80 pages s’adressent à tous, adultes aussi bien qu’ados, et autant aux Français qu’aux Belges. Voilà une bonne occasion de comparer les deux systèmes politiques et, peut-être, de mieux comprendre les phénomènes électoraux qui se produisent dans des pays voisins ou plus lointains ; de comprendre sur quels écueils butent les gilets jaunes les plus radicaux ; de comprendre ou confirmer ses propres attentes, déceptions et espoirs.

Limpide et éclairant.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi Malaise dans la démocratie (J.-P. Le Goff), L’archipel français (J. Fourquet), La fin de la démocratie (J.-C. Kaufmann). Nos autres critiques de Vincent de Coorebyter sont référencés ici (classement par auteur).

Miroir de nos peines

Pierre Lemaitre, Miroir de nos peines, Albin Michel, 2020

Par Sylvaine Micheaux.

Voici enfin le dernier opus de la trilogie de Pierre Lemaitre, débutée par Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013, et Couleurs de l’incendie, 2018.

Au revoir là-haut nous emmenait à la fin de la première guerre mondiale avec le retour des gueules cassées. Dans Couleurs de l’incendie, c’étaient les années folles, la crise de 1929 et la vengeance d’une femme flouée. Dans Miroir de nos peines, nous voilà en 1940 : la drôle de guerre, la débâcle et l’exode qui en découle.

Louise, la petite fille d’Au revoir là-haut, est une institutrice de trente ans qui fait des extras le week-end dans le café brasserie de M. Jules et va vite se retrouver dans une situation inextricable. Désiré, génial mythomane, ayant exercé, rapidement certes, les métiers les plus divers tels que chirurgien et avocat, gravit à toute vitesse les échelons du Ministère de l’Information, ou plutôt devrait-on dire de la Désinformation tant on essaie de garder le moral des français inquiets de l’avancée fulgurante de l’armée allemande, et participe à la création de Radio Paris (dont on dira, vous savez, « Radio Paris ment, Radio Paris est allemand »). Quant à Raoul, simple trouffion roublard et dégourdi, et Gabriel, son adjudant-chef, calme et honnête, ils survivent tant bien que mal dans le froid et l’humidité des souterrains de la ligne Maginot quand ils sont envoyés pour défendre, de l’avancée des blindés allemands, un pont sur la Meuse.

Un roman foisonnant, d’une écriture fluide, vive, par moment pleine d’humour. On suit avec plaisir ces personnages qui vont bien sûr se retrouver sur les routes de l’exode, avec en toile de  fond la grande Histoire, car tout est parfaitement documenté, et si tout est faux et inventé, tout est vrai aussi.

Miroir de nos peines peut, sans problème, se lire indépendamment des deux premiers opus.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Nos critiques des Pierre Lemaitre sont accessibles depuis le classement par auteur, à la lettre L.

Élevez le niveau !

Mary Higgins Clark

Par Catherine Chahnazarian.

Paix à son âme, mais lisez autre chose. J’ai acheté un Mary Higgins Clark en partant en vacances pour en avoir lu au moins un dans ma vie et pour me distraire dans le train. Dernière danse (2018). C’était encore pire que ce à quoi je m’attendais. Ce livre, écrit sans style au point qu’il aurait pu être l’ouvrage de n’importe qui, se déroule dans une petite ville des Etats-Unis dont on n’apprend rien et qui ne nous apprend rien sur l’Amérique ou les Américains ; les personnages sont insignifiants ; le meurtre qui a été commis n’a rien pour nous toucher ; et le bon se mariera avec la gentille à la fin. Difficile de faire plus léger et stéréotypé. Même le suspense est relatif, car on comprend qui est l’assassin vers la moitié du livre (si on lit vraiment sans réfléchir) : il est grand et séduisant mais il met mal à l’aise, et il sera arrêté à la fin. Voilà, vous savez tout.

Une dame rencontrée dans le train au retour de ces vacances, et qui m’avait vue jeter le livre dans une poubelle sans états d’âme, me disait son amertume devant les choix offerts en gare pour se divertir pendant le voyage : nombre de ces romans lui sont tombés des mains alors que « Je ne suis pas une grande lectrice et je lis juste pour passer le temps. » (Lisez Robert Harris ou l’un des auteurs recommandés sur Les yeux dans les livres !) Une autre, intervenant dans la conversation, était bien d’accord avec nous : elle avait feuilleté en kiosque un roman à l’eau de rose comme elle croyait « qu’on avait cessé d’en écrire après la première Guerre Mondiale ».

Alors nous lançons un vibrant appel aux responsables des points presse des gares de France : par pitié, élevez le niveau !

Catégorie : Policiers et thrillers, Stylo-trottoir.

La fin de la démocratie

Jean-Claude Kaufmann, La fin de la démocratie, Les liens qui libèrent, 2019

Par François Lechat.

Jean-Claude Kaufmann s’est fait connaître comme sociologue de l’intime, voire de l’apparemment futile (la mode des seins nus sur les plages, par exemple). C’est dire qu’on ne l’imaginait pas s’interrogeant sur la fin de la démocratie : s’il y consacre son dernier livre, c’est parce qu’il est profondément inquiet.

En 300 pages très vivantes et lisibles, sans jargon ni pesanteur, Kaufmann fait le tour des bouleversements qui menacent notre civilisation : l’individualisme, la crise de l’autorité, le populisme, la montée de l’irrationnel, l’esprit sectaire, les fake news, la prise de pouvoir des algorithmes et de la technique… Sa théorie des failles identitaires est un peu courte, et il confond démocratie et République comme souvent en France. Mais son tour d’horizon est pédagogique, bien informé et interpellant. Un bon complément au Malaise dans la démocratie de Jean-Pierre Le Goff, ou à L’archipel français de Jérôme Fourquet. La réflexion sur les motifs de la crise de la démocratie ne fait que commencer.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

L’effet miroir et La face cachée

Vincent Rémont, L’effet miroir et La face cachée, Vincent Rémont, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Un petit extra, sur ce blog où nous ne critiquons en principe que des livres qui ont trouvé (un vrai) éditeur ; bien que L’effet miroir ait d’abord été publié chez Incartades avant d’être partiellement réécrit et réédité par l’auteur. Petit extra pour ces deux polars qui forment une suite et tiennent la comparaison avec nombre de romans grand-public en vente dans les supermarchés (ceux-ci se commandent directement à Vincent Rémont).

Xavier, qui a l’ambition de devenir écrivain, achète une vieille machine à écrire Underwood. Mais celle-ci lui joue le mauvais tour de le transporter dans la peau de quelqu’un d’autre… et ce n’est pas un cadeau.

Il ne manque à cette histoire que la relecture d’un bon éditeur, qui aurait pu faire couper quelques petites répétitions dues à la structure à plusieurs voix, structure efficace qui ménage des suspenses réussis et permet d’introduire progressivement des personnages qui ont leur épaisseur. Ajoutons que l’écriture se tient : homogène et efficace elle aussi, au service de l’histoire.

Ce n’est pas une découverte extraordinaire mais, je le rappelle, de la veine des polars grand-public, adaptés à ces moments de détente où l’on se laisse glisser dans la peau d’un personnage, dans la peau… d’un autre.

Catégorie : Policiers et thrillers. Extras.

Liens : le blog de l’auteur.

Les Enfants verts

Olga Tokarczuk, Les Enfants verts, La Contre Allée, 2016

Par Jacques Dupont.

Le court conte fantastique d’Olga Tokarczuk, Nobel de littérature 2018, se termine – peut-être à notre insu s’était-il ouvert – par un appel du narrateur : « Lecteur, aide-moi à comprendre ce qui s’y est réellement passé. »  Le « y » désigne ici la Pologne du XVIIe siècle, en ses contrées les plus excentrées – or l’excentrement est en soi le thème de l’histoire.

Il était donc une fois William Davisson, botaniste écossais, au service du roi de Pologne, qui l’accompagna à travers un pays dévasté par les guerres, par les boues de l’hiver, par la saleté et les maladies. Le monarque lui-même était malade, et son corps reflétait tout le mal qui rongeait la Pologne. Un jour on leur amène deux enfants verts, capturés dans la profonde forêt – que la petite troupe emporte dans ses bagages. Verts de cheveux, la peau constellée de taches, les enfants auront quelque influence sur la santé du roi.

« Qu’est-ce donc que la nature ? » interroge le roi. Si elle est tout ce qui nous entoure, à l’exception des hommes et de leurs créations, s’agira-il d’en penser, à l’instar du souverain, qu’elle « est un grand rien » ?

Peut-être…

Catégorie : Littérature étrangère (Pologne). Traduction : Margot Carlier.

Liens : chez l’éditeur.

L’Évangile selon Yong Sheng

Dai Sijie, L’Évangile selon Yong Sheng, Gallimard, 2019

Par Anne-Marie Debarbieux.

N’étant pas spécialement attirée par les récits historiques ni par la Chine, je n’ai ouvert ce livre que sur la recommandation enthousiaste d’un ami et bien m’en a pris !

L’auteur raconte ici la vie de son grand-père, Yong Sheng, qui fut l’un des premiers pasteurs chinois. Destiné à prendre la succession de son père, modeste charpentier réputé pour la fabrication de sifflets à l’usage des colombophiles, il croise, dès son enfance, le chemin d’un missionnaire américain et de sa fille, institutrice, et sa vie prend dès lors une orientation inattendue : il sera pasteur et évangélisera sa ville natale de Putian. Il part donc étudier la théologie à Nankin.

Mais Yong Shen est rattrapé par l’Histoire et les événements qui vont secouer son pays, il va connaître la révolution communiste et le régime maoïste. Il est assimilé aux ennemis du peuple et aux traîtres inféodés aux impérialistes étrangers, et il va endurer les pires tortures et humiliations. Durant de longues années la vie sera dure pour ceux qui ont le malheur d’être des intellectuels, qui plus est chrétiens, et de surcroît proches des paysans. La Révolution et l’obscurantisme broient tout sur leur passage.

Ce roman n’est pas seulement un livre d’Histoire et un témoignage édifiant sur une période noire de l’histoire chinoise. La cruauté et l’horreur sont régulièrement tempérées par la fantaisie, voire le merveilleux, quand la nature semble dotée d’étranges pouvoirs.

Les tonalités de ce livre sont donc variées, ce qui lui confère une grande originalité, les évènements et péripéties nombreux (ils couvrent près d’un siècle), et si l’auteur décrit à plusieurs reprises des horreurs, son écriture très réaliste est en même temps suffisamment distanciée pour que le lecteur ne soit pas submergé par l’émotion.

Yong Shen reste un homme énigmatique, ni un saint ni un surhomme, mais qui traverse les épreuves sans haine et avec une capacité de résistance étonnante.

Le dénouement très inattendu achève de sidérer le lecteur et le laisse subjugué jusqu’au bout par cet homme hors du commun et sans doute animé par quelque chose qui le dépasse.

Catégorie : Littérature francophone (Chine).

Liens : chez l’éditeur.

Police

Hugo Boris, Police, Grasset, 2016 (disponible en Pocket)

Par Brigitte Niquet.

Il était très improbable que ce livre chemine jusqu’à moi et plus improbable encore que je le lise d’une traite. Je n’ai pas de goût particulier pour les polars (encore qu’Olivier Norek m’ait récemment fait changer d’avis) et n’avais aucune raison de m’intéresser à celui-là particulièrement. Mais voilà, on m’en a fait cadeau, je l’ai feuilleté sans conviction… et ne l’ai plus lâché. J’y ai retrouvé dès les premières pages l’ambiance si particulière de Surface (du même Olivier Norek) : la vie dans un commissariat de police, la présence d’une femme-flic très perturbée par sa vie privée et extrêmement attachante, autour de qui tourne toute l’intrigue… On pourrait presque craindre le plagiat mais il n’en est rien, d’ailleurs Police est largement antérieur à Surface et les ressemblances s’effacent devant de sacrées différences. Disons que ce sont des livres « frères ».

Ici la femme-flic s’appelle Virginie, elle est mariée et jeune mère de famille et se retrouve enceinte de son co-équipier Aristide, après une relation adultérine qu’elle pensait sans lendemain. Au début du livre, elle est à la veille d’une IVG, mais ne sait pas encore si elle honorera son rendez-vous. Il lui reste 24 h pour se décider (et 24 h dans la vie d’une femme à ce moment précis, ce n’est pas rien), 24 h pendant lesquelles elle va changer d’avis plusieurs fois, mais aussi expérimenter une nouvelle facette de son métier : la reconduite à la frontière d’un étranger, un Tadjik en situation irrégulière, le droit d’asile lui ayant été refusé bien qu’une mort certaine l’attende s’il rentre chez lui. Le récit oscille constamment entre ces deux pôles, et ce mouvement pendulaire accroît la tension. Déstabilisée par les événements de sa vie privée sur lesquels elle a perdu le contrôle, indignée par le sort auquel le Tadjik est promis dans l’indifférence générale, Virginie va vivre en 24 h les moments les plus intenses de son existence et entraîner les lecteurs dans un maelström de sentiments contradictoires, dont ils ne sortiront pas forcément indemnes. Si l’on y ajoute la haute qualité du style, qui n’est pas pour rien dans la manière dont Hugo Boris nous embarque dans son histoire, pas de doute, celui-ci mérite, comme Norek, de figurer au Panthéon des auteurs de polars.

Catégorie : Policiers et thrillers.

LiensPolice chez Grasset et sur lisez.com (Pocket). Retrouvez tous nos articles sur Olivier Norek par ici. De façon générale, nos critiques d’un auteur sont regroupées à son nom dans le classement alphabétique.

Karoo

Steve Tesich, Karoo, Monsieur Toussaint Louverture, 2012-2019

Par François Lechat

Attention, chef-d’œuvre méconnu ! Une des grandes découvertes de ma vie de lecteur, éditée de manière luxueuse et avec humour par Monsieur Toussaint Louverture (lisez l’intégralité de la page de titre, du colophon et de la jaquette, vous comprendrez). Je pourrais vous en détailler bien des qualités, mais pour une fois je préfère citer la présentation de l’éditeur, qui est brillante, fort juste, et qui ne dévoile rien :

« Si ce roman singulier commence aux dernières heures des années 1980 dans un luxueux appartement de Manhattan, il ne s’achèvera que dans l’infinité lugubre du cosmos. Entre-temps, nous aurons eu droit à un réveillon fin de siècle, à un inventaire de maladies improbables, au sacrifice d’une œuvre d’art sur l’autel des dieux hollywoodiens, à une romance fleur bleue, à la démonstration salace du pouvoir des producteurs de cinéma et à un étrange voyage à demi endormi. Et au centre de tout ça, dans l’œil aveugle de l’ouragan : Saul Karoo, tout de cynisme et de lâcheté, balle perdue de notre époque… »

Lisez, vous verrez.

Catégories : Redécouvertes, Littérature étrangère (U.S.A.). Traduction : Anne Wicke.

Lien : chez l’éditeur.

L’oeil de la nuit

Pierre Péju, L’oeil de la nuit, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

C’est peut-être parce qu’il publie beaucoup que Pierre Péju ne donne pas que des livres parfaits. Son dernier roman mérite le détour à certains égards, mais il frappe par d’étranges maladresses : des va-et-vient inexpliqués entre le présent et le passé simple, de multiples occurrences de l’expression qui donne son titre au roman, un certain abus de phrases averbales, comme si l’auteur avait parfois la flemme… Cela étant, son Œil de la nuit se laisse lire, et ne manque pas de scènes réussies. Mais en fait, c’est le sujet qui importe surtout, ici. Pierre Péju sort de l’ombre le personnage d’Horace Frink, psychiatre américain qui fut un temps, à l’instigation de Freud, président de la Société psychanalytique de New York. Ce sont donc, bien évidemment, la psychanalyse et son fondateur qui polarisent l’attention, même si la personnalité et la vie tourmentées d’Horace Frink ne manquent pas d’intérêt – bipolaire et insomniaque, il a entretenu une liaison orageuse avec une richissime patiente alors que sa femme, Doris, aurait mérité bien plus d’égards… Par comparaison avec la vérité historique, établie notamment dans un livre intitulé Les patients de Freud, le roman de Péju manque de profondeur, comme s’il n’avait pas voulu bousculer ses lecteurs français. Il permet surtout de découvrir la psychanalyse par la bande, d’apercevoir Freud dans l’œil singulier de ses disciples, et de se demander si c’est par hasard que le courant psychanalytique a compté tant de névrosés. A lire si l’on ne connaît presque rien du freudisme.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; la BD de Pierre Péju et Lionel Richerand sur le même sujet, Frink et Freud.

Le coeur de l’Angleterre

Jonathan Coe, Le cœur de l’Angleterre, Gallimard, 2019

Par Jacques Dupont.

David Cameron a gagné les élections de 2015 sur une promesse : tenir un référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union Européenne. Contre toute attente, il organisa ce référendum. Contre toute attente – dont la sienne propre – il le perdit. Si l’on sait à peu près où l’affaire en est aujourd’hui, il est difficile de dire quels en furent les dessous. Comment en est-on arrivés là ? On est tenté, à l’achat du livre de Coe, d’attendre une réponse à cette question. Le cœur de l’Angleterre la pose et la réitère, la maintient ouverte, et n’y répond pas. Sans doute est-ce moins une question, laquelle autoriserait une réponse, qu’un mystère – et le mystère n’est qu’à s’endurer. Il s’endure tout au long de la décennie que couvre le roman, période où les classes moyennes se sont dissoutes dans des populaires, paupérisées comme jamais, tandis que la détestation des immigrés et la méfiance à l’égard de Londres et des élites augmentait de façon exponentielle. Et la sourde colère publique trouve un écho dans la sphère privée.

Tout ceci, le talentueux Jonathan Coe l’incarne à travers des personnages so British. Ainsi Doug, vieil éditorialiste de gauche, rencontre-t-il régulièrement son informateur de droite, le jeune Nigel, sous-directeur adjoint à la communication dans le gouvernement de Dave Cameron… Coe déclarait : « Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment mes personnages romanesques peuvent être affectés par l’histoire et la politique ». Il y parvient tout en réalisant, à l’insu de la promesse politique affichée, ce qu’il prend grand soin de ne pas annoncer : Le cœur de l’Angleterre est peut-être d’abord un roman sur le temps qui passe, ces dix ans, qui sont passés, qui seront perdus, qui le seraient, sauf à les écrire, et plus encore : à écrire la force du lien entre Benjamin et Loïs Trotter, le frère et la sœur, personnages clés du roman.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Josée Kamoun.

Liens : chez l’éditeur.

Congo

Éric Vuillard, Congo, Actes Sud, 2012 (disponible en Babel)

Par Catherine Chahnazarian.

Ce court livre est à peu de choses près une suite de portraits. On n’avait pas besoin d’un nouveau livre d’histoire (il y en a plein), ni que ce soit un roman : en la matière, tenter d’être objectif c’est risquer de ne pas dénoncer avec assez de force ; être romanesque c’est risquer de ne pas être cru. Alors Vuillard s’exprime à travers une série de portraits, issus d’une documentation notamment photographique : « Si je veux mettre à côté de ces géographes en habit un nègre du Congo (…) qui peut m’en empêcher ?» (p. 70). Il évoque la Conférence de Berlin (1884-1885) où des messieurs aux mains propres ont scellé le destin du Congo sous prétexte de libre-échange ; il décrit Chodron de Courcel, Malet, Léopold II, Stanley, Lemaire, Fiévez. On passe du cynisme à la folie et au sang. C’est que Vuillard éprouve un besoin irrépressible de dire le mal qui a été fait là-bas. C’est pourquoi son style, pourtant fluide et poétique, sait aussi être incisif, clair et net. Bien sûr, comme tout coup de gueule, ce texte échappe à la perfection des grands écrits. La fin, un peu déjantée, et certaines métaphores filées qui exigent une lecture attentive, ne doivent pourtant pas balayer la saine révolte qui est, à mon sens, ce qu’il faut retenir : « Bien sûr, un nom, ce n’est pas grand-chose, c’est tout petit un nom, plus petit encore qu’un visage, et si fragile ! Oui, ce n’est rien du tout un nom de petit garçon, et Yoka, à qui les hommes de Fiévez et la loi de Fiévez ont coupé la main, il se tient devant nous, le visage fermé, et par un petit trou son âme nous regarde. Dieu que ça fait mal une âme ! Que c’est petit et violent ! » (p. 72).

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Un hiver à Paris

Jean-Philippe Blondel, Un hiver à Paris, Buchet/Chastel, 2015

Par Anne-Marie Debarbieux.

Elève dans le milieu très élitiste et impitoyable d’une classe préparatoire littéraire parisienne, Victor, d’origine modeste et provinciale, se sent aussi éloigné de sa famille que des étudiants issus de l’élite de la bourgeoisie parisienne et cultivée dont il n’a pas les codes. Il reste très seul, sans véritable ami, jusqu’à ce qu’au début de la seconde année, il sympathise avec Matthieu qui vient d’arriver en première année. Mais à peine cette relation est-elle ébauchée que Matthieu se suicide au sein même du lycée. Seul témoin du drame et propulsé au statut de seul élève proche du défunt alors qu’il n’avait pas encore eu le temps de le connaître vraiment, c’est vers lui que convergent tous les regards. Sa vie prend alors un tour nouveau : d’abord aux yeux des autres étudiants, il sort de l’anonymat, se sent enfin reconnu et se met à « exister ».

Mais surtout c’est vers lui que convergent toutes les questions dont il n’a pas les réponses, car évidemment personne ne sort indemne d’un tel événement. Pourquoi se suicide- t-on à 18 ans au sein du lycée ? A cause de l’humiliation infligée par l’ironie cinglante d’un professeur ? Cette explication ne suffit pas et Victor est pris à partie par les uns et les autres (et en particulier par le père de Matthieu), il devient dépositaire de confidences qui l’envahissent sans vraiment le concerner, de questionnements qui anticipent une expérience de la vie qu’il n’a pas encore acquise en dépit de sa maturité intellectuelle, de sa sensibilité et de sa lucidité. Il se trouve face à des adultes démunis, désemparés, et parfois manipulateurs, qui attendent de lui une analyse que cette relation d’amitié à peine ébauchée ne peut fournir. Lire la suite « Un hiver à Paris »

Par les routes

Sylvain Prudhomme, Par les routes, Gallimard (L’Arbalète), 2019

Par Brigitte Niquet.

J’ai un problème avec les titres. « Par les routes », quoi de plus plat et de moins accrocheur ? Pourquoi n’avoir pas intitulé ce roman tout simplement L’autostoppeur, puisque de fait, c’est lui seul le sujet, qu’il n’y est question que de lui, de son rapport à l’errance et à la liberté, et qu’il n’est jamais nommé autrement ?

Le héros est en effet un fanatique de l’autostop, non pas comme moyen de déplacement économique pour partir en vacances, mais comme mode de vie choisi, pour voir d’autres horizons, connaître d’autres gens, l’autostop presque comme une religion pratiquée avec ferveur, au mépris de tout le reste.

Au début du livre, Sacha, le narrateur, qui a autrefois partagé le vagabondage de l’autostoppeur, le retrouve par hasard quinze ans plus tard, marié et père de famille, apparemment « rangé des voitures ». Apparemment seulement. Sur l’autel de cette religion, le héros est encore prêt à tout sacrifier : sa femme, Marie, une sainte laïque pétrie d’amour et de patience – mais même la sainteté se lasse… – ; son fils, Agustin, qu’il adore et qui le lui rend bien – mais cela ne suffit pas à le retenir – ; ses amis, fidèles mais incompréhensifs – que va-t-il chercher si loin alors qu’il a, à domicile, tout ce qu’un homme peut désirer ?

C’est qu’il s’agit d’une quête, et quoi de plus difficile à expliquer que l’objet d’une quête ? On a dans les oreilles la voix de Brel : Rêver un impossible rêve / Porter le chagrin des départs / Brûler d’une possible fièvre / Partir où personne ne part… Celle de Julien Clerc : Partir Partir / Même loin de quelqu’un ou de quelqu’une / Même pas pour aller chercher fortune / Oh partir sans rien dire / Partir avant qu’on meure… Et bien d’autres. Lire la suite « Par les routes »

Avant que j’oublie

Anne Pauly, Avant que j’oublie, Verdier, 2019

Par Jacques Dupont.

Avant que j’oublie est le récit qu’Anne Pauly fait de la mort de son père, alcoolique en rémission, unijambiste, affreusement seul, banalement médiocre, et qu’elle s’est trouvée aimer – non sans ambivalence. L’exercice est de nature rédemptoire. Anne est désolée de n’avoir pu faire mieux, faire plus, de n’avoir pas été de son vivant plus proche de son père. L’écrit vient compenser quelque chose de cette désolation, et lui permet de s’apaiser en conférant à son père, personnage falot, une épaisseur que le lecteur n’attendait pas. La question est de savoir que faire de sa vie, après la mort du père – quel qu’il ait pu être, de ne pas se perdre sur un chemin qui n’est pas le sien, par loyauté envers un passé qui finalement encombre. Trier, après inventaire.

L’écriture est simple, agréable – deux bonnes heures de lecture, ou plus précisément d’écoute.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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