Le jour de ma mort

Jacques Expert, Le jour de ma mort, Sonatines, 2019

— Par Brigitte Niquet

Voici un petit polar qui, certes, ne révolutionne pas vraiment le genre mais qui est très bien fichu et accompagne volontiers un aller-retour Paris-Lille, par exemple. Charlotte, l’héroïne, a tout pour être heureuse mais s’aperçoit tout à coup qu’on est le 28 octobre, date de sa mort, du moins si elle en croit le charlatan (?) qui la lui a prédite trois ans plus tôt. Elle est seule chez elle avec son chat et elle panique, d’autant que son petit ami, qui a un comportement bizarre depuis quelque temps, joue ce soir les abonnés absents. Va-t-elle survivre à cette nuit maudite ? Est-ce elle qui fantasme alors qu’en prime, un tueur psychopathe rôde dans la ville ?

Le dénouement, que l’on croyait prévisible, ne manquera pas de vous stupéfier !

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Les enfants sont rois

Delphine de Vigan, Les enfants sont rois, Gallimard, 2021

— Par Brigitte Niquet

Et voici le dernier cru de Delphine de Vigan, romancière chérie du public et des médias, qui a choisi dans chacun de ses livres ou presque de dénoncer un dysfonctionnement de notre société.

Il s’agit ici d’enfants, sujet sensible s’il en fut. Enfants maltraités, battus, violés ou pire encore ? Non, au contraire, enfants stars toujours souriants, submergés face caméra de cadeaux et de gadgets indéfiniment renouvelables. Comment en sont-ils arrivés là ? C’est simple, ces enfants ont une mère, Mélanie, accro aux réseaux sociaux et surtout à la mine d’or qu’ils représentent pour les parents qui ont la chance d’avoir une progéniture photogénique et docile. Mélanie a donc créé une chaîne You Tube, Happy récré, dont ses enfants, Kimmy et Sammy, sont les héros. Filmés en permanence par leur mère, on les voit généralement occupés à déchirer des papiers-cadeaux ou à se régaler de sucreries diverses en poussant des cris d’extase. Les parents passent au tiroir-caisse (en plus, c’est parfaitement légal) et tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Mais la bulle magique va imploser de manière inattendue. Un jour, Kimmy, dont on a déjà perçu qu’elle était moins docile que son frère, ne revient pas de l’école. Elle a apparemment été enlevée. C’est ici qu’entre en scène Clara, une jeune femme flic qui normalement n’a rien à voir avec l’enquête mais qui se sent irrésistiblement attirée par ce qu’elle pressent de monstrueux sous le vernis nacré.

Tout cela est très prenant, palpitant même, sans doute parce que la découverte de ce genre de dérive du monde moderne, moins connu que d’autres, nous fait entrevoir un univers dont nous ignorions jusqu’à l’existence et qui nous laisse sidérés, incrédules, alors que c’est un danger qui, en sourdine, nous menace plus ou moins tous. Bravo et merci à Delphine de Vigan !

Un bémol cependant : ce livre est trop long. L’intrigue aurait gagné, à mon sens, à être recentrée sur les personnages principaux (parents-enfants) et sur l’ouragan qui dévaste leurs vies, alors qu’ici l’intérêt se dilue entre l’écroulement de « la maison du bonheur » et la vie privée de la fliquette (qui n’en méritait pas tant), sans parler de la dernière partie qui nous projette dix ans plus tard dans un futur hasardeux. Un final un peu mitigé, donc, ce qui n’empêchera sûrement pas l’auteure de « cartonner ». C’est en bonne voie.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; nos autres critiques de D. de Vigan à découvrir à la lettre V du classement par auteur.

Rue du monde

— Par Catherine Chahnazarian

Pour Pâques, je vous ai sélectionné Une cuisine tout en chocolat d’Alain Serres et Nathalie Novi, publié chez Rue du monde. Avec son catalogue de 500 livres, cette maison d’édition spécialisée dans la petite enfance a tout pour satisfaire la curiosité et la soif de connaissance des petits. Et comme ils ont parfois soif mais faim aussi et que c’est bientôt Pâques, je vous recommande le voyage dans le monde du chocolat et les recettes de ce livre alléchant.

Une cuisine tout en chocolat « vous attend chez votre libraire », comme dit l’éditeur, dont le site ne permet pas l’achat. Profitez-en pour parcourir le rayon — ou parcourez le catalogue en ligne. Vous trouverez d’autres livres de cuisine pour enfants, des livres de science (sur la nature, les animaux, l’espace, la médecine… avec, notamment, La vie secrète des virus), et aussi des livres sur les langues, l’alphabet, la poésie :

Les poèmes ont des oreilles — 60 poèmes à dire comme ci ou comme ça ;
Il pleut des poèmes — Anthologie de poèmes minuscules ;
Le tireur de langue — Anthologie de poèmes insolites, étonnants ou carrément drôles ;
Pff ! Ça sert à quoi la poésie ? — Réponses des poètes et autres petits secrets de fabrication ;
Poèmes pour crier dans la rue — Anthologie de poèmes pour rêver un autre monde

Et pleins d’autres choses encore.

Catégories : Extras — Saisons — Petite enfance.

Liens : le site de l’éditeur ; les nouveautés.

L’inconnu de la poste

Florence Aubenas, L’inconnu de la Poste, L’Olivier, 2021

— Par Brigitte Niquet

Habituée à ne lire pratiquement que des romans, j’avoue que dans un premier temps, j’ai été un peu décontenancée par la relative sécheresse du style de Florence Aubenas, journalistique et très peu littéraire. Mais j’ai très vite été fascinée par L’inconnu de la Poste, regrettant seulement que les aléas de la justice n’aient pas permis de faire coïncider la résolution juridique de l’affaire et la sortie du livre.

La méthode Aubenas, peaufinée avec l’affaire d’Outreau et celle d’Ouistreham, n’a plus à faire ses preuves. Partant d’un fait-divers hyper-médiatisé, c’est avec une détermination sans faille mêlée à une remarquable qualité d’empathie que la journaliste ne tient rien pour acquis, prend son sujet à bras-le-corps, s’y immerge pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, gagne la confiance des protagonistes et ne lâche le morceau que lorsque, enfin, la vérité se fait jour.

Le cas qui nous occupe ici est à la fois symptomatique et atypique. Symptomatique parce que, comme souvent, les protagonistes, ce sont les paumés du coin – ici, une inénarrable bande de Pieds Nickelés basée à Montréal-la-cluse, petite commune rurale qui a cru trouver son salut dans l’usine de plastiques qui s’y est installée et qui a fermé ses portes quelques années plus tard, les laissant sur le carreau. Ils picolent, pointent au chômage, vivent de rapines et de troc mais globalement, ce sont de braves gens qui, comme on dit, ne feraient pas de mal à une mouche. La « mouche », c’est Catherine Burgod, la postière, tuée un matin de vingt-huit coups de couteau dans son bureau. A priori, tout le monde l’aimait. Qui l’a massacrée et pourquoi ? Atypique parce que, parmi les « braves gens », figure un OVNI : Gérald Thomassin, un jeune marginal sacré à 16 ans meilleur espoir de l’année cinématographique et titulaire d’un César, mais incapable de gérer sa vie. Rapidement, tout semble le désigner comme le coupable idéal, d’autant qu’il habite juste en face de la Poste. Et d’ailleurs il s’accuse lui-même. Mais ce n’est pas si simple.

Au lecteur maintenant de démêler cet imbroglio. Les faits datent de plus de dix ans et n’ont encore jamais été jugés. Le rôle de Florence Aubenas est terminé. Celui de la justice va peut-être enfin commencer.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : Au moment de publier cet article, le site des éditions de L’Olivier est en maintenance mais vous retrouverez prochainement L’inconnu de la poste sur editionsdelolivier.fr. Aux éditions Points : La Méprise. L’affaire d’Outreau (2010) et Le quai de Ouistreham (2021).

Tout meurt en une seconde

Clair Gauffenic, Tout meurt en une seconde, short-edition, 2021

— Une brève de Florence Montségur

Je prends de temps en temps quelques minutes pour me rendre sur short-edition.com. Et c’est avec grand plaisir que j’ai découvert le Grand prix du court de ce printemps 2021. Une très bonne nouvelle qui se lit en trois minutes.

J’ai aussi bien aimé Incendie, de Thomas Potier — un clin d’oeil à ceux et celles qui aiment les livres.

L’avantage des sites éditeurs de nouvelles : le plaisir est régulièrement renouvelé !

Catégorie : Nouvelles.

Liens : short-edition ; sans oublier le site de nouvelle-donne, dont Brigitte est directrice de publication et qui recèle aussi de bons textes pour les amateurs de court.

Arbre de vie

Nancy Huston, Arbre de vie, Actes Sud, 2021

Une brève de Geneviève Petit

Je viens de terminer Arbre de vie.

Comme toujours, je me suis laissée porter par l’écriture de cette auteure qui m’a emmenée à l’intersection de différentes interconnexions humaines, réflexion sur les traditions, la laïcité, le féminisme et la procréation assistée…

Nancy Huston ne me déçoit jamais.

Je le recommande vivement.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Histoires de la nuit

Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit, Minuit, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

La performance de Laurent Mauvignier est avant tout de nous accrocher à une histoire qui couvre la bagatelle de 635 pages, dans ce style si déroutant et qui lui est familier : longues phrases qui dépassent fréquemment la demi-page, qui parfois restent en suspens, comme non terminées, alternant les tons et les registres de langue, les rythmes, les dialogues et les descriptions, le suspense du polar et la minutie de l’analyse psychologique. Déroutante au premier abord, cette écriture originale devient vite captivante car elle est finement travaillée et elle est porteuse de sens.

Dans le hameau isolé de La Bassée, dans une campagne désertée, ne subsistent que trois maisons dont deux seulement sont encore habitées : l’une par Christine, une artiste peintre qui a dû connaître des jours plus glorieux, l’autre par un couple qui semble bien mal assorti : Patrice, modeste paysan rustre, complexé et sans charme, qui s’étonne encore d’avoir conquis la pétillante Marion, qui, elle, travaille en ville, aime la fête et sait défendre ses intérêts. Leur fille, Ida, dix ans, est l’objet de toute leur affection et Christine de son côté se considère un peu comme sa grand- mère.

Le soir des quarante ans de Marion, Patrice, Christine et Ida ont préparé un repas surprise et des cadeaux. Mais avant que Marion ne rentre, un étrange trio arrive, s’invite, occupe les lieux comme s’il en était propriétaire. Ces trois-là n’ont pas l’air bien intentionnés du tout. Dès lors, un étrange huis clos commence : qui sont-ils ? Que veulent-ils ? L’angoisse va s’installer progressivement.

Tandis qu’elle monte, que la violence latente est de plus en plus prégnante, les personnages se dévoilent peu à peu et le lecteur comprend progressivement quels sont les fils qui les relient. Frustrations, rancœurs, incommunicabilité, poids du passé, tout les rattrape et leur saute à la figure. Le lecteur est terrifié, à l’image de la petite Ida, témoin malgré elle de révélations qui la dépassent, tandis que plane toujours l’incertitude sur l’issue de la situation.

Un livre déconcertant au premier abord mais qui parvient très vite à capter son lecteur !

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Ce lien entre nous

David Joy, Ce lien entre nous, Sonatine,2020

— Par François Lechat

Les histoires de vengeance sont terribles, car on s’identifie à tous les personnages. Au justicier vengeur qui, même s’il est cruel et redoutable, comme ici, nous touche par sa souffrance, par ce qu’il a perdu. Et à ceux dont il se venge, qui ne sont pas forcément coupables de ce qu’il leur reproche, et dont on ne veut pas qu’ils deviennent des victimes à leur tour. A cette trame classique s’ajoute le fait, en l’occurrence, que le justicier n’est pas seulement une brute effrayante : il est aussi sensible, grand lecteur de la Bible, et plein de finesse. Il comprend que nous sommes tous pareils, dépendants d’une personne sans laquelle nous ne pourrions pas vivre, rendus à la fois forts et fragiles par ce lien entre nous et l’être aimé. Notre justicier osera-t-il les trancher, tous ces liens, pour assouvir sa vengeance, pour compenser sa propre perte ? C’est la question posée par David Joy dans ce roman au ton prophétique, situé dans les Appalaches, et qui pourrait donner lieu à un formidable film hollywoodien.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Fabrice Pointeau.

Liens : chez l’éditeur.

Tout peut s’oublier

Olivier Adam, Tout peut s’oublier, Flammarion, 2021

— Par Brigitte Niquet

Amoureux inconditionnel du Japon, Olivier Adam exploite ici pour la 3e fois ses accointances avec ce pays, mais fidèle à lui-même, il oublie rapidement les arbres en fleurs, la beauté et la gentillesse des Japonaises dont il avait chanté les louanges dans ses deux livres précédents pour se centrer sur une particularité de la civilisation nippone : la façon dont on traite les pères divorcés au pays du Soleil levant, surtout quand ils sont étrangers. Quels droits ont-ils ? Aucun. C’est la mère qui les a tous, y compris celui de disparaître avec l’enfant issu de cette union, qui lui appartient à elle et à elle seule. C’est comme ça, c’est la loi et, là-bas, ça ne choque personne.

Ledit père se retrouve ainsi au centre d’un maelstrom qui le ballotte de tous côtés. Terrain connu pour ce « héros », un Nathan très proche d’Adam, qui ne cesse de porter en bandoulière son désenchantement, voire son désespoir. Quitté successivement par deux femmes sans qu’il ait compris pourquoi, Nathan est l’archétype du looser déjà rencontré dans maints livres de ce romancier. Le pire, c’est qu’il est sympathique, le bougre, mais qu’on a grande envie de le secouer et de lui dire : « Fais quelque chose, remue-toi, montre aux femmes de ta vie qu’elles sont quelque chose pour toi et peut-être qu’elles auront moins envie de te quitter ». Le drame qu’il est en train de vivre lui servira-t-il de révélateur ? Dans un sursaut, il décide de partir au Japon récupérer son fils coûte que coûte. C’est entre autres l’histoire de cette quête désespérée que nous raconte ce livre.

Tout peut-il s’oublier, suivant la belle formule de Brel dans l’indémodable Ne me quitte pas ? Peut-on oublier qu’on est père et abandonner sa progéniture à des milliers de kilomètres de la France, sans même un droit de visite ? Je vous laisse découvrir la réponse qu’Olivier Adam apporte (ou n’apporte pas) à cette question.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique de Chanson de la ville silencieuse, du même auteur.

L’offrande grecque

Philip Kerr, L’offrande grecque, Seuil, 2019 (disponible aux éd° Points)

— Par Florence Montségur

À la fin des années 1950, l’Allemagne est encore toute chamboulée : reconstruction et reprise économique, mais remise en liberté d’anciens nazis, suspicion généralisée, et malaise de ceux qui, comme l’ex-commissaire berlinois Bernie Günther, n’ont jamais été nazis mais ont eu l’air de l’être. Sous un faux nom et affublé d’une barbe de circonstance, le héros de Philip Kerr fait profil bas et tente de s’inventer une vie nouvelle. Mais chassez le naturel et il revient au galop. Bernie Günther se retrouve à enquêter en Grèce pour des Allemands — Grèce où les Allemands ont laissé de très mauvais souvenirs. Le contexte historique, fouillé et réaliste, s’assortit des comportements typiques de l’époque, un monde masculin que rend très bien l’auteur, avec ce Bernie Günther qui boit comme un trou, fume comme un pompier et ne voit pas les femmes comme on aimerait aujourd’hui que les hommes les voient. Si on ajoute à cela les stéréotypes qu’ont sans gêne les peuples les uns au sujet des autres, un lecteur qui ne serait pas prêt à vraiment se plonger dans l’époque pourrait être choqué. Mais le livre vaut la peine. Il est bien fichu, saupoudré d’humour, facile à lire, et il serait difficile de l’abandonner avant la fin. De plus, la personnalité du héros, qui se dessine à la fois très clairement et en laissant des zones d’ombre sur son passé, donne envie de retourner en arrière, aux premiers romans que Philip Kerr a consacrés à Bernie Günther. Mais la lecture de cet opus-ci, qui est le treizième, ne souffre pas que l’on rencontre éventuellement le personnage pour la première fois. Ça met plutôt l’eau à la bouche. C’est d’ailleurs Pierre qui, sur Les yeux dans les livres, a fini par me donner envie d’y goûter (merci !). Vols, fraudes, meurtres, menaces ; caractères de différents types ; imprévus et rebondissements, tous les ingrédients s’y trouvent, dans un cadre documenté et avec assez d’humour, dans le genre cynique, pour qu’on passe un très bon moment.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Jean Esch.

Liens : au Seuil ; aux éd° Points. ; le site officiel de l’auteur.

Le monde du vivant

Florent Marchet, Le monde du vivant, Stock, 2020

— Par François Lechat

Comme le dit le titre, c’est bien du vivant qu’il est question, c’est-à-dire de la terre, de la manière de la cultiver, de la préserver ou de la saccager. Et il est question aussi de ceux qui en vivent, qui voudraient en vivre, ou qui détestent le fait d’en dépendre, de devoir se plier à ses exigences.

Il y a là Jérôme, un ingénieur devenu agriculteur, qui s’est lancé dans le bio et qui râle sur presque tout le monde, car dans le coin de province où il s’est installé le bio reste un procédé marginal. Il y a sa femme, Marion, qui tente d’arrondir les angles et de tenir la famille et l’exploitation debout. Il y a leur fille, Solène, qui va bientôt entrer au lycée, qui n’en peut plus des humeurs de son père et qui s’intéresse davantage aux garçons qu’aux prochaines récoltes. Et il y aura encore un personnage important, qui va ringardiser Jérôme en se montrant plus radical que lui, au risque de manquer de réalisme.

Comment rester fidèle à ses valeurs quand il faut gagner sa vie, aussi ? Comment concilier une famille, un couple, un métier, l’avenir de la planète, l’appel de la liberté et le besoin de sécurité ? Comment ne pas verser dans la violence quand le soleil cogne, que le bruit continu des engins agricoles est insupportable, que les autres sont trop provocants, ou menaçants ? Laurent Marchet évoque ces questions, et bien d’autres, de manière âpre et directe, vivante et réaliste. Un œil sur la singularité de ses personnages, qui sont bien campés, un autre sur ses portraits de groupe et d’époque, toujours très justes. Il en ressort un livre prenant, assez secouant, pas vraiment optimiste. Le monde du vivant souffre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Marilou est partout

Sarah Elaine Smith, Marilou est partout, Sonatine, 2020

— Par François Lechat

Très remarqué aux États-Unis à sa sortie, ainsi que par L’Obs lors de sa parution française, ce premier roman traite d’une question radicale : vaut-il mieux rêver sa vie et sombrer dans le mensonge, voire côtoyer la folie, que d’affronter le manque d’un être cher ? C’est ce que tente l’héroïne, Cindy, une adolescente sans père et dont la mère est fantomatique, qui va croiser la vie d’une mère de famille dont la fille a disparu.

Présenté ainsi, on peut craindre un drame misérabiliste. Sauf que cette histoire est racontée à fleur de peau, par une jeune fille aux antennes ultrasensibles, qui capte le monde qui l’entoure sur un mode empathique et poétique. Affublée de frères à peine plus âgés qu’elle, perdue dans un coin rural de Pennsylvanie qui encourage à la rêverie faute de proposer un avenir tangible, Cindy va s’accrocher à son issue de secours tout en analysant ce qui lui arrive avec une fraîcheur et une acuité rares, fort bien rendues par la traductrice. Ainsi, au hasard, cette phrase typique de ce fort beau roman : « J’adorais l’oreiller vide à l’intérieur de ma cervelle quand j’écoutais les disques de jazz de Bernadette, j’adorais que mes petits seins ne soient qu’une poignée de porridge. »

Laissez-vous tenter, les éditions Sonatine se sont fait une spécialité de traduire les meilleurs romans américains contemporains – je vous en présenterai un autre bientôt.

Catégorie : Littérature anglophone (États-Unis). Traduction : Héloïse Esquié.

Liens : chez l’éditeur ; l’article de L’Obs.

L’anomalie

Hervé Le Tellier, L’anomalie, Gallimard, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

Sans partager l’engouement d’un grand nombre de lecteurs, je ne suis pas non plus de ceux qui ne voient que prétention et verbiage dans cet ouvrage très particulier. Pour ma part, il m’a intéressée, je l’ai trouvé original et bien écrit (les nombreux aphorismes m’ont paru souvent de qualité et la narration est alerte), mais simplement il ne correspond pas aux genres de romans sur lesquels je me précipite spontanément. D’où un avis en demi-teinte. J’ai beaucoup aimé la première partie qui, à la manière de certains thrillers, nous fait entrer, mais sans créer d’empathie particulière, dans la vie de divers personnages, évidemment très différents, et qui n’ont en commun que de se trouver dans le même vol Paris-New York. Quel sort va les réunir ?

Quand l’avion traverse une zone de turbulence inouïe et que le pilote perd ses repères, le lecteur pense se retrouver dans le scénario d’un livre d’aventures : survie et rapports humains au milieu de nulle part dans l’attente d’hypothétiques secours.

Pas du tout ! Sans dévoiler davantage la suite qui est évidemment le nœud du roman, on dira que l’histoire évolue plutôt vers la science-fiction ou le roman d’anticipation. Et c’est là que je me suis néanmoins prise au jeu car Le Tellier donne à son récit l’ampleur d’un problème mondial qui secoue le monde politique réel (mise en scène de nos dirigeants actuels ou très récents !), le monde scientifique qui s’interroge sur ce qui s’est passé, ou encore les représentants des différentes religions, sollicités pour apporter des éléments de sens et d’interprétation à la situation. Cette partie, parfois un peu aride pour les lecteurs qui, comme moi, n’ont aucune culture scientifique, reste malgré tout assez passionnante.

La fin du livre en revanche m’a semblé paradoxalement la moins intéressante alors qu’elle est manifestement le point ultime pour l’auteur qui reprend les personnages du début pour les confronter à eux-mêmes. Qui suis-je en face de moi ? Tournure plus philosophique qui m’a laissée perplexe et peu convaincue. Sensation un peu frustrante de ne pas avoir tout compris.

Au fil de ma lecture, j’ai parfois pensé au livre de Murikami, 1Q84, et à la pièce de Calderon, La vie est un songe. C’est dire que l’univers de l’auteur est assez vaste et qu’il brouille les pistes ! Et à mes yeux, avec un brio incontestable.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

J’irais nager dans plus de rivières

Philippe Labro, J’irais nager dans plus de rivières, Gallimard, 2020

— Par Brigitte Niquet

Quel diable d’homme que ce Labro ! Manifestement, une vie n’est pas assez pour lui puisqu’il publie ici son vingt-septième livre et nous annonce déjà le suivant. Il n’a « que » 84 ans, il a encore le temps… Et d’ailleurs, s’il pouvait la recommencer, cette vie, il irait « nager dans plus de rivières », avec pour seul objectif « faire quelque chose de mieux que la fois précédente ». Qu’on se le dise !

En attendant, que nous propose son dernier opus ? Un joyeux fouillis (plus organisé cependant qu’il n’y paraît) où, à première vue, il semble ne parler que de lui, et il a choisi de le faire au cours d’une dizaine de chapitres disséminés dans l’ouvrage, qui commencent tous par J’emporterai et qui structurent l’ensemble. Car mine de rien, il a beau faire le malin, l’indestructible, l’insubmersible, il le sait bien, Labro, que l’échéance approche et qu’il est temps de se préoccuper des « bagages » qu’il emmènera dans l’au-delà. En tout cas, et ça il ne risque pas de l’oublier, il y aura la musique, la musique avant toute chose, toutes les sortes de musique et, d’ailleurs, il a déjà établi son best of, incontournable, qui occupe quatre pages et dont l’auteur nous avertit qu’il est loin d’être clos.

Ces chapitres très intimes alternent avec ceux où Labro parle des autres ou fait parler les autres, qu’il cite beaucoup – ce livre est un véritable florilège du genre – des autres célèbres ou parfois anonymes, que son métier de journaliste ou ses attirances personnelles lui ont permis de côtoyer, voire d’aimer, et quand ce type-là aime, il aime pour toujours (Quand j’aime une fois, j’aime pour toujours, chante son ami Souchon). Heureux sont ceux qui ont eu la chance d’être « portraiturés » par lui. Citons d’abord Johnny Hallyday, qu’on n’attendait pas là mais à qui tout un long chapitre débordant d’empathie est consacré, et pêle-mêle Picasso, Cocteau, Churchill, Mitterrand ou, plus près de nous, Gainsbourg, Luchini (magnifique hommage), Trintignant, Houellebecq et tant d’autres. « Chacun chante sa chanson, danse sa danse, chacun sa comédie, chacun son œuvre et son destin, chacun son histoire, parfois pleine de bruit et de fureur, mais elle n’est pas racontée par des idiots ». En effet. Parmi tous ses talents, Labro est aussi un maître-conteur.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La proie

Deon Meyer, La proie, Gallimard, 2020

— Par François Lechat

Deon Meyer est un Sud-Africain blanc qui se désespère de ce que devient son pays dans l’après-Mandela. Il en stigmatise les dérives au travers de polars secs et dénués de moralisme : c’est le récit qui suggère et fait réfléchir.

La proie entremêle deux intrigues, l’une qui débute à Bordeaux, l’autre au Cap. Elles ont évidemment un lien, mais qui se noue lentement, puis qui se resserre dans une alternance plus rapide jusqu’à un final haletant et… majestueusement elliptique, quoique l’on comprenne tout. Manifestement, l’auteur fait confiance à son lecteur.

J’ai préféré l’intrigue, plus complexe et dépaysante, qui se déroule au Cap, mais celle qui débute en France est prenante aussi. La première nous offre toute une brochette de personnages et, en creux, un portrait de l’Afrique du Sud ; la seconde tient plutôt du thriller axé sur la survie. L’ensemble est d’une haute tenue, psychologiquement très fin, tout en restant sobre. J’ai lu des polars plus sophistiqués quant au mystère à résoudre, mais celui-ci est solide, et apporte des touches bienvenues de politique et d’humanité.

Catégorie : Policiers et thrillers (Afrique du Sud). Traduction de l’afrikaans : Georges Lory.

Liens : chez l’éditeur.

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