Les Fleurs de l’ombre

Tatiana de Rosnay, Les Fleurs de l’ombre, Robert Laffont/Héloïse d’Ormesson, 2020

Par Brigitte Niquet et Sylvaine Micheaux.

Tatiana de Rosnay a toujours été obsédée par les maisons anciennes, la mémoire des lieux et des âmes qui y ont vécu. Ici, sur ses thèmes favoris, elle nous propulse en 2035 dans un Paris ultra moderne, en partie détruit par des attentats perpétrés lors des JO de 2024, un Paris sans fleurs ni arbres sauf artificiels, sans abeilles ni oiseaux, un Paris ayant perdu la bataille du dérèglement climatique. Clarissa, septuagénaire, géomètre devenue romancière à succès sur le tard, fascinée par Virginia Woolf et Romain Gary et adorant les bâtisses anciennes, quitte son mari après une énième tromperie, cette fois-ci impardonnable. Désemparée, ne sachant où se réfugier ni que faire d’elle-même, elle se laisse séduire par la proposition de la société CASA d’intégrer une « résidence d’artistes » dans un immeuble très moderne, hyperconnecté et sans mémoire. Cet immeuble est entièrement domotisé, et Clarissa bénéficie d’une assistante virtuelle – qu’elle baptise Mrs Dalloway en hommage à Virginia Woolf – et de robots gardiens, chargés officiellement de la protéger de toute intrusion et de répondre à ses moindres désirs. D’abord enchantée, Clarissa ne va pas tarder à se sentir, en fait, de plus en plus surveillée, elle commence à se méfier de tout et de tous et se laisse gagner par l’angoisse, à moins que ce ne soit tout simplement l’effet de la solitude et de la paranoïa qu’elle engendre… La résidence idyllique va-t-elle être le théâtre d’un drame ou n’est-ce que le fantasme d’une femme seule, vieillissante et isolée ?

Le roman est construit tel un thriller, et l’écriture fluide de l’auteur nous incite à en tourner les pages, Clarissa étant une sorte d’alter ego de Tatiana de Rosnay dont on a envie de connaître le destin. Malheureusement, le récit part un peu dans tous les sens, l’histoire de l’adultère du mari est assez ridicule et la fin est bâclée mais, comme le dit Clarissa, elle écrit « pour inciter à réfléchir, et non pour donner des réponses ». Par ailleurs, le livre donne envie de se replonger dans les écrits de Virginia Woolf et de Romain Gary, abondamment cités.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La série des « Poulets grillés »

Sophie Hénaff, Poulets grillés, Rester groupés et Art et décès, Albin Michel, 2015, 2016 et  2019 (disponibles en Livre de Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

J’ai dévoré ces trois polars à la suite l’un de l’autre et, le troisième à peine terminé, les personnages me manquent déjà ! Car l’humain tient, chez Sophie Hénaff, une place de choix. Ces « poulets » sont ceux d’une équipe de la police judiciaire parisienne qu’on voit grossir, se souder, et à laquelle on ne peut que s’attacher, chacun des personnages ayant ses fêlures et ses différences, et tenant un rôle spécifique dans les intrigues et les rebondissements. Rebondissements qui savent nous prendre par surprise : les actions sont comme des trébuchements, elles avancent, titubent comiquement, sont tout sauf linéaires, et c’est très bien comme ça.

Dans Poulets grillés, la brigade des Innocents se constitue, ramassis de policiers dont les autres services ne veulent pas, dirigée par la commissaire Anne Capestan, intelligente et orgueilleuse, têtue et diplomate, une excellente flic et une chef sans besoin d’autorité – c’est un exemple de lucidité et de tolérance ! On y rencontre notamment Louis-Baptiste Lebreton, grand et bel homme, droit et triste – une occasion pour l’auteure d’aborder l’homophobie sous un angle inattendu, avec une finesse remarquable. Poulets grillés est le plus étonnant des trois romans. Peut-être du fait que quelque chose s’y construit contre toute attente ; certainement en raison de ses multiples qualités : originalité, sensibilité, justesse du ton, intelligence de la construction et j’en passe. Il mérite amplement les prix qui lui ont été attribués ! La brigade y résout sa première affaire puis, dans Rester groupés, alors qu’elle se croyait placardisée et juste bonne à enchaîner les parties de billards dans la « salle de jeu » du commissariat, l’équipe est plongée dans une nouvelle enquête, construite sur un modèle à tiroirs qui fonctionne parfaitement bien, avec notamment des courses-poursuite dans Paris, dont une qui m’a beaucoup fait rire, et une scène de rue (une manifestation de hooligans) exceptionnelle. Cet opus est le plus épique des trois, et la palme de l’originalité et de la drôlerie y revient sans conteste à Saint-Lô, le mousquetaire de la brigade. D’une dynamique assez différente, Art et décès, comme son titre l’indique, se situe dans le milieu du cinéma – à peine caricaturé –, autour du personnage d’Eva Rosière, capitaine excentrique s’étant enrichie sur le dos de la police (je vous laisse découvrir comment). Elle est cultivée et vulgaire juste ce qu’il faut pour constituer un excellent personnage de polar ! Dans cette histoire, un bébé vient constamment interférer et participera d’ailleurs à la résolution finale – un fameux clin d’œil aux femmes seules qui jonglent au quotidien entre enfant(s) et travail. C’est l’épisode le plus burlesque, et peut-être celui par lequel Sophie Hénaff démontre définitivement qu’elle n’est pas une auteure d’occasion, que les premiers opus n’étaient pas accidentels : elle a décidément à la fois une grande capacité à caractériser ses personnages, un fameux talent de narratrice, d’excellents dialogues et un style affirmé, homogène, drôle et efficace.

Une mention particulière pour ces tout petits chapitres, un pour chaque personnage dans chaque opus, distribués ici et là au fil des occasions et qui tombent toujours juste. Impressionnistes, hors champ, inattendus, délicieux, ils atteignent leur cible à chaque fois : le cœur du lecteur.

Inutile de dire que j’espère une suite !

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : La page consacrée à l’auteure chez son éditeur. Au Livre de Poche : Poulets grillés, Rester groupés, Art et décès.

La femme révélée

Gaëlle Nohant, La femme révélée, Grasset, 2020

Par Brigitte Niquet.

Ce roman pourrait donner le vertige, car tout y est double : les deux identités du personnage principal, les deux vies qu’elle mène alternativement sur deux continents différents, son double exil (géographique et affectif), le mariage étroit de la petite et de la grande histoire qui interfèrent sans cesse… Belle pâte à pétrir pour un auteur doué, et Gaëlle Nohant l’est incontestablement.

Le récit commence dans le Paris des années 50, celui de Saint-Germain-des Prés, où l’on croise Boris Vian et Juliette Greco aussi bien que le mystérieux Sam (serait-ce un espion ?) et le jazzman noir Horatio, qui tous deux joueront un rôle important auprès de l’héroïne. Celle-ci, une jeune Américaine du nom d’Eliza Donnelley, auto-rebaptisée Violet Lee, a fui Chicago et un mari apparemment bien sous tous rapports (ce sont parfois les pires), laissant là-bas le fils de quatre ans né de cette union, qu’elle adore pourtant et espère aller bientôt rechercher. Las, dix-huit ans s’écouleront avant qu’elle puisse concrétiser ce projet, dix-huit ans dont le récit épique nourrit la première partie de l’ouvrage, dix-huit ans de galère qu’elle immortalise par ses clichés car, devenue photographe, c’est le Rolleiflex en bandoulière qu’elle témoigne de son époque.

Elle quittera donc la France du pré-mai 68 pour retrouver une Amérique grandement perturbée elle aussi, puisque c’est l’époque, entre autres, de la guerre du Vietnam mais aussi des luttes des Noirs pour leurs droits, alors même que Martin Luther King vient d’être assassiné, bientôt suivi de Bob Kennedy… Un Leïca remplaçant le Rolleiflex, Violet/Eliza s’en-ira-t-en guerre de nouveau, mais il faudra encore beaucoup de temps, d’espoirs et de désespoirs, de sang et de larmes pour qu’elle cesse enfin d’être une femme « coupée en deux » et que le titre La femme révélée prenne tout son sens.

Si l’on ajoute que Gaëlle Nohant est par ailleurs dotée d’une belle écriture et d’une impressionnante culture historique et politique, et qu’elle maîtrise l’art de donner vie à une foule de personnages secondaires aussi attachants que l’héroïne elle-même, le lecteur aura compris qu’il y a « du best-seller dans l’air ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Un carrosse nommé Désir

Frédéric Lenormand, Un carrosse nommé Désir, J.-C. Lattès, 2018

Par Florence Montségur.

Ce nouveau roman tient les promesses de la série des « Voltaire mène l’enquête ». Le héros est toujours aussi égocentrique et vaniteux ; l’on s’amuse d’un tas d’allusions et de bons mots ; l’intrigue s’efface un peu devant l’esprit, mais titille la curiosité du lecteur qui veut savoir la fin.

La maîtresse de Voltaire, la marquise du Châtelet, voudrait faire l’acquisition d’un palais sur l’île Saint-Louis. Voltaire rêve d’y avoir ses appartements. La terrasse du premier étage propose une très belle vue sur le fleuve et il pourrait, chaque matin, ouvrir les yeux sur « les nymphes dans[ant] au plafond peint par Le Brun », ce qui met évidemment « de bonne humeur pour la journée ». Mais voilà que le banquier qui était supposé prêter à la Marquise la somme nécessaire a disparu. Très motivé, Voltaire tente de le retrouver.

Le Paris de l’époque est un décor intéressant et amusant pour cette intrigue sans analyses ADN et sans caméras de surveillance. Ses rues boueuses, son fleuve immonde et ses drôles de pâtisseries participent du plaisir de voir Voltaire virevolter d’un indice à l’autre avec sa perruque en rouleaux et ses grandes idées sur la science et la philosophie.

Si vous préparez le bac de français, attendez un peu avant de lire cet ouvrage car il pourrait vous inciter à l’impertinence à l’examen oral. Si vous êtes un  intellectuel et que vous craignez qu’elle soit trop légère, gardez cette lecture pour les vacances ! Sinon plongez sans attendre dans le mensonge, le déguisement et la mauvaise foi.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; notre article générique sur la série « Voltaire mène l’enquête ».

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑