Un mariage anglais

Claire Fuller, Un mariage anglais, Stock 2018

Par Brigitte Niquet.

Pourquoi diable ce mariage est-il affublé dans le titre de l’adjectif « anglais » ? La nationalité de ses protagonistes a-t-elle quelque importance pour l’histoire ? Aucune… Alors, à quoi bon emmener le lecteur sur de fausses pistes ? C’est d’autant plus dommage que le livre vaut surtout par son universalité. Entrent en résonance tous les écrits qui ont eu pour thème les tourments de la passion amoureuse, par exemple les tragédies classiques. Car même si le langage d’Ingrid et la nature de ses problèmes sont résolument modernes (le féminisme est passé par là), même si l’humour et l’autodérision pimentent ses lamentations, on entend dans sa voix les échos des plaintes de Bérénice, d’Hermione, de Phèdre et de tant d’autres mal aimées.

Ingrid, donc, une brillante étudiante de 20 ans, tombe raide amoureuse de son prof de littérature, Gil, quadragénaire, écrivain raté et séducteur impénitent, sincèrement épris de son élève mais dont tout le monde sauf elle devine qu’il ne pourra rester longtemps monogame. Comme le dit si bien Aragon (Les Voyageurs de l’impériale) : « Il y a des hommes qui sont incapables d’être fidèles. L’amour ne leur est pourtant pas interdit. » Gil et Ingrid se marient.

À partir de là, il est difficile de raconter ce livre sans le déflorer mais il est difficile aussi de ne pas le raconter, tant le récit du naufrage de cet amour en est le cœur et même l’unique sujet. Faisons bref : Ingrid, rapidement enceinte, doit dire adieu à ses rêves de voyages et de liberté pour se retrouver femme au foyer, vestale de son mari dans une maison isolée en bord de plage, le « pavillon de nage ». Gil, au contraire, passe de manière inopinée du statut d’écrivain raté à celui d’auteur à succès et quitte le domicile conjugal pour mener une vie de fêtes alcoolisées et de relations sexuelles débridées. Du fond de sa détresse, Ingrid écrit à Gil des lettres qu’elle ne lui envoie pas, mais cache entre les pages des innombrables livres dont les piles branlantes servent de mobilier au pavillon. Puis un jour, elle part se baigner et « s’évapore »…

Gil, rentré au bercail pour faire semblant d’élever ses deux filles, trouve ces lettres. C’est d’ailleurs là que le roman commence, par la première de ces missives qui décrivent une à une le désastre vu par Ingrid, en alternance avec le regard porté par Gil quand il les lit vingt ans plus tard. Cette construction temporelle très habilement menée, ainsi que la justesse des deux « voix », sont une des grandes forces du roman. Quant au dénouement, il est assez elliptique pour que le lecteur puisse y voir une fin très noire comme une porte malgré tout entrouverte sur l’avenir.

Ajoutons que si cette chronique est truffée de quelques allusions littéraires, elle l’est beaucoup moins qu’Un mariage anglais,  puisqu’on y recense des références à 22 livres, ceux dans lesquels sont cachées les lettres d’Ingrid. Sans parler de tous les autres qui tapissent la maison et rendraient jaloux n’importe quel libraire ou bibliothécaire. Un subtil jeu de piste pour amoureux des livres qui fait l’originalité et le charme de ce roman, le démarquant ainsi des autres sur un thème pourtant rebattu.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Mathilde Bach.

Liens : chez l’éditeur.

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