L’amour à mort

Kate Atkinson, On a de la chance de vivre aujourd’hui, Ed° de Fallois, 2009

Par Catherine Chahnazarian.

Kate Atkinson est une romancière inspirée (Dans les coulisses du musée, etc.), mais elle écrit aussi des nouvelles. Je vous recommande ce petit recueil d’environ 180 pages qui comporte 8 nouvelles dont « L’amour à mort », ma préférée. Écrite sur ce ton léger et fluide, un peu décalé, so British, elle raconte la vie et les états d’âmes d’une jeune comédienne américaine célèbre, Skylar Schiller, en tournage en Angleterre. Skyler a « les nerfs fragiles », comme le pense la vieille bique qui a joué toutes les reines d’Angleterre, Phoebe Machin-Chose, celle qui fait des « ouvrages de dame » entre deux prises de vue (rien que la voir broder une rose rose sur un coussin rend Skylar complètement dingue).

Sur fond de stéréotypes nationaux faciles mais tellement justes, Kate Atkinson esquisse une peinture subtile qui repose autant sur la construction du récit que sur le plaisir des mots. C’est drôle et dramatique, pudique finalement, et c’est sur l’amour.

Catégorie : Nouvelles (Royaume-Uni).

Liens : Les publications de Kate Atkinson en Livre de Poche.

Conspirata

Robert Harris, Conspirata, Plon, 2009

Par Catherine Chahnazarian.

Robert Harris excelle dans le thriller historique. Un vrai sens de l’intrigue, une base culturellement épaisse, une fluidité admirablement soutenue par sa traductrice en français, Natalie Zimmermann. Conspirata est le 2e volume d’une trilogie consacrée à Cicéron qui débute avec Imperium (2006) et se termine par Dictator (2016).

L’auteur nous plonge dans l’antiquité romaine du 1er siècle avant Jésus-Christ et fait vivre sous nos yeux Ciceron et ses compatriotes comme si nous y étions. Tiron, secrétaire particulier de Cicéron, est le narrateur des événements. Avocat et politicien aux grands succès oratoires, son maître est un homme ambitieux qui se veut droit et juste dans une Rome partagée entre conservateurs  et populistes. Le point de vue particulier de Tiron sur l’année de consulat du grand homme et les années qui suivirent – celles de la montée en puissance de César – confère au récit une dimension humaine absolument attachante : c’est le regard d’un ami fidèle. De nombreux rebondissements et une tension réelle émaillent le récit mais ceux qui veulent des glaives et des casques à plumes resteront sur leur faim car Cicéron est un homme de réflexion et de discours, il y a plus de manigances politiques que de situations épiques, bien que le danger – y compris physique – soit omniprésent. Le lecteur peut d’ailleurs se demander comment lire. Faut-il être avec Cicéron dans les pires moments ? Comment accepter ses erreurs ? Peut-être est-ce l’occasion de s’interroger sur l’élitisme et le populisme. Il est clair en tout cas que chaque geste politique prête à conséquence, qu’il y a des ambitieux plus honnêtes que d’autres, des riches qui préfèrent le rester, des pauvres que ça révolte, des lois justes et injustes et des libertés à conquérir.

Bien utiles, la liste des personnages les plus importants et le glossaire en fin de volume, pour ceux qui n’ont pas étudié la civilisation romaine ou il y a trop longtemps.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Natalie Zimmermann.

Liens : chez Plon ; en Pocket ; nos autres critiques de romans de Robert Harris sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

Quand sort la recluse

Fred Vargas, Quand sort la recluse, Flammarion, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Cette nouvelle enquête du commissaire Jean-Baptiste Adamsberg (ou devrais-je écrire « ces nouvelles enquêtes » ?) joue un peu trop explicitement sur les bulles qu’il a dans la tête, des proto-pensées qui le taraudent et auxquelles il a du mal à accéder. Mais on retrouve avec bonheur ce personnage si particulier et si poétique, de même que ses principaux acolytes : ici Louis Veyrenc, surtout, l’ami proche, le complice ; Violette Retancourt, le fidèle lieutenant ; Voisenet, le zoologiste amateur, et Froissy, qui a toujours une tranche de cake pour les merles.

Il y a, comme souvent chez Vargas, quelque chose d’un peu faible dans l’intrigue, mais qui n’empêche pas de dévorer le livre : originalité de l’idée et de son montage, fluidité du récit, moments de vie intenses et imaginatifs dans lesquels on retrouve des joies et des peurs d’enfant, le Beau et l’abject, un rapport sain à la nature, des relations humaines en tous genres (amitié, fidélité, trahison…) et quelque chose de doux qui arrondit les angles d’une affaire policière pourtant sale – très sale.

Une fois le livre refermé, il faut se faire une raison :  il va de nouveau falloir vivre sans Jean-Baptiste Adamsberg pendant des mois, se contenter de le laisser là, allongé par terre sous son tilleul, le nez dans les étoiles, en attendant un nouvel épisode.

Catégorie : Policiers et thrillers (Belgique).

Liens : Quand sort la recluse chez l’éditeur. Critique de l’opus précédent : Temps glaciaires.

La chair

Rosa Montero, La chair, Métailié, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

L’auteure est espagnole, l’action se passe à Madrid et le personnage de ce livre, Soledad, ce qui signifie « solitude » en espagnol, se construit au fur et à mesure que l’on avance dans l’intrigue. Car il y a une intrigue – assez forte même – alors qu’au premier abord on pourrait croire qu’on a affaire à un roman psychologique proche du dialogue intérieur. C’est que le personnage est caléidoscopique – ce qui est une autre manière de dire complexe – et que l’écriture l’est aussi – ce qui est une autre manière de dire que la construction n’est pas banale et que les chapitres se suivent de manière parfois très inattendue. Soledad est cultivée, désaxée, imprudente, obsédée par sa soixantaine, sportive et… vraie.

Seul bémol, une traduction qui mériterait d’être revue (quelques fautes d’orthographe, de mauvais choix de conjugaison, quelques coquilles), mais voici un roman prenant et touchant, bousculant un peu aussi, malin, sensible. Je l’ai beaucoup aimé et je ne le conseille pas seulement à ceux qui découvrent les angoisses de la soixantaine.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Traduction : Myriam Chirousse.

Liens : chez l’éditeur.

Un arrière-goût de rouille

Philipp Meyer, Un arrière-goût de rouille, Denoël, 2015

Par François Lechat.

J’avais attribué un coup de cœur, il y a quelques mois, au second roman de Philipp Meyer, Le fils, une œuvre forte et impressionnante mais d’accès un peu difficile. Je viens de lire son premier roman, Un arrière-goût de rouille. Un cran en-dessous du Fils, inévitablement, mais sans la réserve que j’avais pu émettre : ce premier roman demande de l’attention mais se lit sans peine, et nous plonge dans un cadre fascinant, le désert industriel qui a frappé la Pennsylvanie depuis la crise de l’acier. Autour de quelques personnages qui s’accrochent à leur lieu de naissance mais dont l’existence décroche comme la région entière, Philipp Meyer tisse un récit fort, de plus en plus prenant à mesure qu’on avance. Le décor est évoqué par petites touches, tel que ses personnages le voient, tel qu’il les frappe par sa désolation et par ses vestiges d’humanité ; Meyer nous met à la place de ses personnages, au plus près de leurs gestes, de leurs sensations et de leurs pensées, en évitant toute théorie, en n’évoquant que du concret, du tangible, des détails qui font sens et qui respirent l’Amérique à plein nez. Formidablement dépaysant, et formidablement humain : de l’intello au bagarreur, de la grande sœur qui a réussi à la mère qui s’inquiète pour son fils, du flic trop généreux avec les voyous au père cloué dans son fauteuil, on s’identifie à tous les personnages et on a peur pour eux, sans que jamais ce récit plein de drames ne sombre dans le pathos. Du grand art.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Sarah Gurcel.

Liens : chez J.-C. Lattès, en Folio.


L’avis de Catherine Chahnazarian

François Lechat m’avait donné envie de lire Un arrière-goût de rouille, de Philipp Meyer. Je viens de le finir. Toute tremblante encore, je ne suis pas déçue !

Pour moi, c’est un roman sur le courage et la lâcheté, sur la sincérité à soi aussi. Lire la suite « Un arrière-goût de rouille » →

Temps glaciaires

Fred Vargas, Temps glaciaires, Flammarion, 2015

Par Catherine Chahnazarian.

Je me suis jetée dessus. J’avais adoré Dans les bois éternels et L’Armée furieuse, essentiellement pour leur ambiance, et pour ces personnages désormais récurrents, si typés, autour d’Adamsberg, le commissaire lunaire. Temps glaciaires m’a semblé un peu différent : une intrigue plus travaillée, assez complexe mais qui ne m’a pas passionnée – question de goût certainement -; un ensemble moins poétique et moins fin stylistiquement ; ce qui n’empêche que des ambiances fortes, des originalités bien dans le style de Vargas (comme le personnage de Marc ou l’afturganga – je ne vous dis rien de plus) enthousiasment et rivent le lecteur au livre jusqu’au bout.

Que ce policier de 500 pages – dans une reliure très agréable – soit en tête des ventes, ça ne m’étonne pas ! À lire pour changer d’univers mental.

Catégorie : Policiers et thrillers (Belgique).

Liens : chez l’éditeur. Lire aussi la critique de l’opus suivant, Quand sort la recluse.


L’avis de Brigitte Niquet

Je viens aussi de terminer Temps glaciaires et m’apprêtais à en faire la critique. Catherine m’a devancée. Je partage, ma foi, tout ce qu’elle a dit, en restrictions comme en louanges, ce qui fait que je ne partage pas tout à fait sa conclusion : c’est plutôt un bon livre, mais pas le meilleur de Fred Vargas et pas un chef-d’oeuvre qui justifierait un tel succès public. Mais bon, je dois être trop difficile. Il est vrai que Soumission, de Houellebecq, caracole lui aussi en tête des ventes et même des ventes mondiales et que ce livre-là, franchement, m’est tombé des mains et, en plus (comprenez si vous pouvez), m’a paru souvent écrit avec les pieds, y compris quand l’auteur plagie de manière éhontée (et maladroite) une page d’Aragon.


L’avis de François Lechat

Ce n’est pas le meilleur Vargas, sans aucune doute. Mais c’est un Vargas qui fonctionne à l’envers : la fin est meilleure que le début, le dénouement est plus réussi que l’exposition. Il y a, dans la première moitié, de curieuses fautes de style et des chapitres un peu mous, comme si elle fatiguait à l’idée d’encore « faire du Vargas ». Mais on retrouve finalement sa patte, de beaux chapitres courts et poétiques, un Adamsberg souverain dans son étrangeté, et ses acolytes reprennent de la consistance – avec un Danglard mis en difficulté, pour une fois . Si l’on aime l’Islande ou la Révolution française, on ne peut pas rater ce polar.

Chroniques de la débrouille

Titiou Lecoq, Chroniques de la débrouille, Livre de Poche, 2015 (réédition de Sans télé, on ressent davantage le froid, Fayard, 2014)

Par Catherine Chahnazarian.

Je suis un peu déçue bien que, des fois, je me sois vraiment marrée en lisant ce Titiou Lecoq très irrégulier, irrégulier comme le sont forcément les chroniques d’un blog personnel. Je ne savais pas que les Chroniques de la débrouille étaient issues d’un blog : je me renseigne toujours peu sur les livres avant de les lire car je déteste ne pas découvrir. J’étais donc prête à lire quelque chose d’au moins aussi bon que Les Morues (qui est un roman). Mais non, des chroniques autocentrées à demi adolescentes, ça ne passe pas en livre. Parce que tellement de gens savent le faire : se raconter en étant drôle, voire en faisant de l’autodérision et en en profitant pour dire des petites choses sur le monde… Les petites choses du monde, je préfère qu’elles me soient narrées, emballées dans un récit bien mené (ou, selon les cas,  dévoilées par un homme ou une femme courageuse). Mais là, que me reste-t-il après cette lecture, même si j’ai ri ? Juste la certitude – mais la certitude toujours intacte – que Titiou Lecoq a du talent.

Selon l’humeur, ça peut être un chouette livre à lire, à laisser et à reprendre dans un rythme rappelant, justement, celui qui nous fait suivre un blog. Il y a des moments hilarants, notamment au début, quand elle parle de l’éducation nationale…

Mais, Madame Lecoq, j’attends votre prochain roman. J’avais beaucoup aimé Les Morues ! C’est d’ailleurs amusant de lire, dans les Chroniques de la débrouille, le travail réalisé sur ce roman.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Fayard ; en Poche.


L’avis de François Lechat

Effectivement, comparées aux Morues, petit roman sans prétention mais plaisant, ces Chroniques de la débrouille pâtissent de leur procédé. Il y a du bon et du moins bon, et l’on n’est pas toujours d’humeur à lire des propos aussi légers que ceux-ci, dans les deux sens du terme. Ni à déceler ce qu’ils ont, parfois, d’assez fin sous une absence totale de vernis. En fait, il faut lire ce livre comme un San Antonio sans commissaire ni intrigue : pour le plaisir de s’encanailler avec un auteur qui emploie un langage de charretier, est obsédé par toutes les fonctions organiques et n’hésite devant aucun trait d’humour, mais au féminin, ce qui nous change. L’autodérision est reine, l’époque est jugée sans aménité, les femmes en prennent autant pour leur grade que les hommes : ça défoule et, encore une fois, c’est sans doute plus plaisant pour des lecteurs masculins, qui pourront se faire complices sans se sentir coupables.

Les Morues

Titiou Lecoq, Les Morues, Au diable Vauvert, 2011 (disponible en Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Les Morues est un premier roman qui parvient à être tout à fait original en s’attachant à des thèmes qui ne le sont pas spécialement : les dessous du journalisme, l’emprise d’internet sur nos vies, la difficulté de faire son deuil lorsqu’un proche s’est suicidé. Mais c’est très finement que sont traités des thèmes plus difficiles comme la nécessité de repenser le féminisme, la maturité sexuelle et affective, les cicatrices d’un viol. Oui, c’est un drôle de roman qui ne se gêne pour désobéir à la règle de l’unité d’action, et c’est très bien comme ça.

Les personnages principaux, Ema et Fred, sont tout simplement formidables. Au plan psychologique, c’est très fort. Le style nous projette tout droit dans le mental de cette jeune femme et de ce jeune homme empêtrés dans leurs problèmes existentiels. Ce n’est pas un roman à double narrateur, non : le même narrateur, externe, regarde vivre tous les personnages, se glissant seulement de manière privilégiée dans la peau d’Ema ou de Fred ; mais c’est tout de même un roman à deux voix ou, plus exactement, à deux cris.

Il faut passer outre la trame policière et politique, très faible, pour apprécier les qualités de cette jeune auteure, mais cela vaut la peine. Il faut passer outre, aussi, la couverture stupide de l’édition du Livre de Poche, quelques fautes d’orthographe et scories déplorables, et ne pas lire la quatrième de couverture ou la promo de l’éditeur qui, comme souvent, en dit trop : c’est beaucoup plus gai de découvrir au fil de l’écriture ce qui explique le titre : Les Morues.

Bref, voilà un roman imparfait que je recommande pourtant. Simplement parce que je n’aurais pas pu le lâcher. Je voulais savoir si…, pourquoi…, qui… ? Et il se pourrait que j’achète le prochain si Titiou Lecoq en écrit encore un.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; une bonne interview de l’auteure : http://www.babelio.com/auteur/Titiou-Lecoq/94958 (qu’on apprécie encore plus après avoir lu le livre…).

Une autre idée du bonheur

Marc Levy, Une autre idée du bonheur, Laffont, 2014 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Il était présenté en petites piles à la caisse du supermarché, comme un bonbon ! Ça m’a carrément choquée. Mais comme ça faisait un moment que je me disais « Je devrais essayer un Marc Levy » j’ai déposé un exemplaire sur le tapis roulant.

En l’ouvrant, j’ai eu une crainte : une page vantait le livre à travers des commentaires de Paris Match ou Voici. Était-il si important de prévenir le lecteur de ne pas s’attendre à de la grande littérature ? Puis, en découvrant que l’action se passait aux États-Unis, j’ai pensé qu’il valait mieux découvrir l’Amérique avec les Américains. Mais j’ai continué à lire parce que, dès les premières pages, je me demandais déjà qui… pourquoi… et alors… ?

Maintenant que je l’ai fini, la prof en moi, qui se prend pour une intellectuelle, voudrait soulever les maladresses, les formules resucées, enguirlander l’auteur parce qu’il confond le futur et le conditionnel. Mais la féministe passive voudrait le remercier pour ce petit rappel historique qui tombe à point nommé ; la citoyenne se dit que même si elle n’entrerait pas dans le débat de cette façon, c’est toujours bien qu’il y ait des gens pour nous rappeler que nous pourrions nous faire une certaine idée du bonheur, en discuter, la défendre. La femme fatiguée voudrait dire son plaisir d’avoir pu lire quelque chose de pas complètement con, avec urgence et sans se prendre le chou ; la lectrice peu encline à lire des romans d’aventure doit dire que celui-ci est vraiment bien ficelé.

S’il y avait une suite, je la lirais.

Catégorie : Littérature française.

Liens : page sur l’auteur ; extrait à lire en ligne : ici.


Commentaire de François Lechat

Je partage la critique de Catherine Chahnazarian, dans les éloges comme dans les réserves. Mais j’ajouterais qu’il est étonnant de voir un auteur aussi aguerri nous infliger de longs témoignages de jeunesse écrits au passé simple, dans un style beaucoup trop travaillé pour être réaliste, et en frôlant la dissertation de morale civique. C’est un Lévy avec supplément d’âme mais aussi, hélas, avec supplément de littérature. Il est bien plus efficace quand il met ses héroïnes en action ou qu’il glisse des rebondissements dans de courtes répliques, sans appuyer. Ce qui n’empêche pas un happy end que l’on sent venir de loin, comme si son éditeur ne voulait pas d’une autre idée du bonheur. C’est passionnant, mais pas très réussi.

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